Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !

 

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Seyoum Yekuneamelak, frère

Le frère de Seyoum a été abattu par l’EI en Libye, en route vers Europe. Addis-Abeba, 2014. Vincent Defait

 

Partir, malgré tout

Addis-Abeba, quartier Cherkos, avril 2015.

 

La fatigue lui impose des gestes lents. Avec un temps infini, Seyoum enfonce sa tristesse dans le canapé élimé, les épaules couvertes d’un gabi blanc. L’épaisse couverture de coton le distingue des autres. Le deuil, c’est lui qui le porte. Il a les yeux rougis et la voix éteinte, mais il raconte. Mon traducteur passe de l’anglais à l’amharique en forçant sur les émotions. Visiblement, lui aussi apprend beaucoup aujourd’hui.

Chez Seyoum, il y avait du monde. Il a préféré le calme de la petite maison encombrée de son ami, de l’autre côté du chemin pavé, derrière une barrière en tôle et une porte trop basse pour qu’on y pénètre sans rentrer les épaules. A l’intérieur, il y a tout juste la place de circuler, entre le canapé, le fauteuil, la table basse, l’armoire et deux grands lits. Le salon-chambre d’une famille. Des affiches colorées d’un Jésus languissant tapissent un angle de la pièce éclairée par une ampoule nue pendue au plafond. Une petite fenêtre laisse passer un peu de la lumière du jour. Assis sur l’un des lits, deux quadras, des amis, écoutent Seyoum en silence. Ils connaissent son histoire.

J’ai posé mon sac sur le lino et sorti mon carnet de notes. Je laisse mon traducteur me présenter à Seyoum. Je ne suis pas le premier journaliste qu’il voit aujourd’hui. Des collègues éthiopiens et étrangers m’ont précédé.

D’ici, on entend à peine les sanglots de la centaine de personnes venues offrir leurs condoléances sous la tente en toile de jute verdâtre installée plus loin, sur la route asphaltée.

Il y a deux jours, Seyoum a reconnu son frère à la télévision. Eyasu était vêtu d’une combinaison noire, les mains attachées dans le dos, à genoux avec seize autres Éthiopiens, quelque part dans le désert libyen. Derrière chaque prisonnier se tenait un militant de l’État islamique. Eyasu et les autres ont été exécutés d’une balle dans la tête.

Seyoum murmure.

« Il est parti il y a deux mois. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il était encore au Soudan. »

Longtemps, la Libye a été le pays où les Africains subsahariens se rendaient pour gagner de l’argent. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, renversé par les troupes de l’OTAN, le pays est ouvert à tous les vents. Les migrants en chemin vers l’Europe, venus d’Afrique de l’ouest, du centre ou de l’est, ces déçus de promesses non tenues, y convergent plus nombreux. Ses côtes sont si proches du paradis fantasmé. En route, ils doivent éviter les combats entre milices et, désormais, les fanatiques de l’État islamique.

Eyasu est parti avec Balcha.

Les deux trentenaires ont grandi ici, à Cherkos, un quartier pauvre en plein centre d’Addis-Abeba. Meskel square, la grande place où ont lieu les célébrations officielles, est à dix minutes de marche le long de la toute nouvelle ligne du tramway. Les rails coupent en deux la longue Debré Zeit road. Pour traverser, on saute par-dessus les barrières jaunes. A peine plus loin, la frénésie de Bole road, cette large avenue le long de laquelle les immeubles poussent chaque fois plus haut, semble appartenir à un autre monde. A Cherkos, les emplois sont rares et la frustration le bien le mieux partagé. Alors beaucoup de jeunes partent. Au Moyen-Orient voisin souvent, en Afrique du Sud aussi. De plus en plus tentent de se rendre en Europe, mais ils demeurent une minorité. Parmi les seize Éthiopiens tués dans le désert de Libye, mi avril 2015, cinq au moins avaient grandi à Cherkos.

La nouvelle de leur exécution s’est faufilé jusqu’aux médias internationaux en même temps qu’un navire chavirait en Méditerranée. Le dimanche 19 avril 2015, plusieurs centaines de migrants se noyaient au large de l’Italie. Il y avait sans doute des Éthiopiens à bord du rafiot pourri, ce qui m’a valu une première demande de reportage, mardi matin. Mon collègue de l’Agence France-Presse revenait tout juste de Cherkos et m’a mis sur la piste de la famille d’Eyasu et Balcha. En début d’après-midi, j’écoutais Seyoum me parler de son frère.

Cassons quelques clichés, ici. Longtemps, l’émigration africaine a été principalement régionale. Les Africains se déplaçaient en Afrique. La route du Sud, vers Johannesburg, est la plus empruntée par les Africains de l’Est. Même s’il faut traverser cinq frontières, à l’arrière d’un bus, à moto ou à pied, le plus souvent de nuit. Pour des raisons économiques et politiques, souvent. C’est toujours vrai, à une écrasante majorité, mais ces dernières décennies, ces mouvements migratoires se sont diversifiés vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Surtout, les motivations ont changé. Dans l’imaginaire européen, les Africains migrent à cause de la guerre, de la famine ou de la pauvreté. En fait, beaucoup sont mieux éduqués, mieux connectés et aspirent à construire une nouvelle vie ailleurs. Eyasu et Balcha n’étaient pas des paysans illettrés sans ressources. Ils étaient suffisamment qualifiés et débrouillards pour trouver du travail, gagner de l’argent, quitter leur pays en y rentrant de temps en temps et échafauder des plans d’avenir. On trouve même, parmi les Africains qui quittent leur pays, des entrepreneurs. Si, si.

Les premiers jours, les habitants de Cherkos n’avaient reconnu qu’Eyasu et Balcha sur les images qui envahissaient peu à peu les réseaux sociaux et les écrans de télévision. Quelques débrouillards ont vite confectionné une banderole qu’ils ont pendue à la tente où les mamans du quartier viennent pleurer depuis deux jours. Sur la gauche, on voit Eyasu, dreadlocks et barbichette, et Balcha, le crâne chauve. Ils sourient. A droite, les mêmes dans leurs combinaisons noires, peu avant leur exécution. Au centre, une inscription en amharique accuse le gouvernement de n’avoir rien fait pour protéger les deux candidats au départ. Le quartier n’est pas connu pour son soutien aux autorités. Quand on n’a plus rien à perdre… Les policiers envoyés pour s’assurer que la colère ne déborde pas se tiennent à distance, au bout de la longue rue perpendiculaire au tracé du tramway. Le matin, un groupe de jeunes a crié sa colère en direction du palais national. Les forces de l’ordre ont vite ramené les imprudents à Cherkos. L’après-midi, les autorités politiques et religieuses ont appelé à se recueillir à Meskel square, le lendemain. Tous contre l’État islamique. La manifestation finira sous les jets de pierres et les gaz lacrymogènes. On ne canalise pas si aisément la hargne de jeunes gens sans espoir.

L’histoire d’Eyasu et Balcha n’est unique en Éthiopie et dit beaucoup des aspirations des Africains, peu importe les chiffres de la croissance économique que leurs gouvernements mettent en avant.

Eyasu était au Qatar depuis deux ans. Il y faisait « le chauffeur ou quelque chose comme ça », croit savoir une cousine, les cheveux couverts d’un châle noir et fin. Personne ne sait vraiment, pas même son frère Seyoum. Ce qui comptait, c’est que, là-bas, il gagnait assez d’argent pour envoyer de temps en temps quelques centaines de dollars à sa mère. La vieille dame vivait de ces revenus qu’elle partageait avec le reste de la famille. Le Qatar n’était qu’une solution provisoire. Seyoum poursuit de sa voix cassée.

« Au Qatar, il entendait beaucoup parler de l’Angleterre. Des copains l’appelaient en lui disant de venir. Ils disaient qu’en Angleterre, il y a du travail. »

L’idée fait son chemin. C’est tentant. Lors d’un passage par Addis-Abeba, Eyasu prépare son échappée avec Balcha. Les deux amis avaient prévu de prendre le bus jusqu’à Khartoum, la capitale soudanaise, pour laquelle ils avaient un visa, me dit Seyoum. Classique. A Metema, une ville frontière de 100 00 habitants, la principale économie est celle de la contrebande et du trafic de migrants éthiopiens, érythréens, somaliens et soudanais. Peu après l’assassinat d’Eyasu et Balcho par les milices de l’État islamique, une descente des autorités éthiopiennes contre les passeurs a asséché l’activité de la ville. Pour un temps seulement, les portes du nord restent ouvertes. Vers la Libye, puis et l’Italie.

Deux jours avant de quitter Addis-Abeba, Eyasu révèle son projet à son frère et lui remet 96 000 birrs, environ 4 360 euros. Près d’une année de salaire de prof à l’université.

« C’était pour payer le passeur, au Soudan. Je devais envoyer l’argent une fois qu’ils seraient arrivés à Khartoum. »

Une fois reçu le coup de fil d’Eyasu depuis le Soudan, l’argent a été transféré. Officiellement, il est impossible de faire sortir des devises d’Éthiopie, mais les réseaux mafieux savent faire.

« Après ça, je n’ai plus eu de nouvelles, jusqu’à ce que je le vois à la télé. »

Une seconde vidéo a circulé. Elle montre un groupe de jeunes hommes, sans doute éthiopiens ou érythréens, chrétiens en tout cas, se faire égorger sur une plage libyenne par des militants de l’État islamique. Les images se sont vite insinuées dans les ruelles de Cherkos et du reste d’Addis-Abeba. Elles se sont agrégées à celles de la noyade des plus de huit cents personnes en Méditerranée.

Depuis quelques semaines déjà, les Éthiopiens enrageaient de voir les leurs poursuivis dans les rues de Johannesburg ou Durban par des jeunes Sud-Africains au chômage qui leur reprochaient, à eux comme aux migrants congolais, zimbabwéens ou zambiens, de venir chercher en Afrique du Sud un emploi que leur pays ne leur offre pas. Au pays de Mandela, certains ont été brûlés vifs, coincés dans un pneu qu’on leur avait glissé autour des épaules pour qu’ils n’en réchappent pas.

Deux ans plus tôt, fin 2013, Addis-Abeba a dû rapatrier près de cent cinquante mille concitoyens d’Arabie Saoudite. Le royaume avait décidé de chasser de son territoire les travailleurs illégaux. Plus tôt encore, en 2012, les plus connectés des Addis-Abébiens se sont émus devant une vidéo montrant Alem, une jeune mère de deux enfants, se faire molester dans les rues de Beyrouth, au Liban, par un homme qui semblait être son employeur. La même année, plus de soixante-dix mille Éthiopiens, mais il ne s’agit là que d’estimations, ont transité par le Yémen en route vers des promesses souvent non tenues.

On pourrait ainsi remonter le temps à l’infini, les histoires de départ ne manquent pas. L’Éthiopie a beau se transformer, elle peine à retenir tout le monde. Les visages de son échec se comptent par milliers. Ils se nomment Eyasu, Balcha, Alem…

Combien sont-ils ?

Plusieurs dizaines de milliers, sans doute. Deux cent mille par an au bas mot, d’après les chiffres qui garnissent les rapports onusiens. Difficile de tenir le décompte du nombre de paysans ou de jeunes citadins désœuvrés qui traversent les frontières à pied ou en minibus.

Ces visages, que 10 % de croissance ne suffisent pas à contenter, sont autant d’affronts pour l’ancien empire abyssin. Paradoxalement, entre 2007 et 2013, le nombre de millionnaires éthiopiens a doublé pour atteindre 2 700. Pas grand chose au regard de la population et en comparaison du reste du continent, mais le fait est saisissant dans un pays où un tiers de la population vit avec moins de 0,60 dollar par jour.

En 2013, l’épisode saoudien a mis un frein, momentanément, à l’exode des Éthiopiens vers le Moyen-Orient. A l’époque, le gouvernement s’est efforcé d’accueillir les rapatriés au mieux, en leur remettant une petite somme d’argent, puis a serré la vis. Un plan de lutte contre le trafic humain devait sortir des cartons avant la fin 2015 puis, à quelques semaines des élections en mai de la même année, le gouvernement a annoncé avoir jeté en prison deux cents trafiquants. L’émigration légale, la plus visible, a été contenue, presque tarie.

Les abords du bureau de l’immigration, à Addis-Abeba, se sont vidés. Auparavant, s’y rendre pouvait prendre des heures.

 

Petit saut dans le temps.

On est en 2012 et Meles Zenawi, le Premier ministre, orchestre encore la vie publique sans que son portrait recouvre la ville comme aujourd’hui. Le chef du gouvernement véhicule hors des frontières l’image d’un pays en réussite. Avec une consœur, correspondante de Radio France internationale, nous nous rendons dans l’une des innombrables agences de recrutement installées dans la capitale, passage obligé des candidats au départ par la voie légale. Churchill avenue en regorge. Au rez-de-chaussée d’un petit centre commercial couvert de vitres teintées bleues, au-delà du hall et des tables d’un café, une triplette d’hôtesses nous accueille avec un regard blasé, même pas surpris. Le classement de piles de passeports éthiopiens, étalés sur le comptoir, les occupe bien assez. Sur les murs, des affiches de compagnies aériennes et de leurs hôtesses au sourire émail tentent de donner au lieu les airs d’une agence de voyage. Délavée par les années, une équipe d’Air France, dont aucun avion ne se pose pourtant à Addis-Abeba, promet de toutes ses dents un aller-retour vers des horizons exotiques en classe confort.

« Le directeur ? Il est pas là. »

Un petit homme perdu dans un costume bouffant finit tout de même par arriver et nous invite à le suivre dans son bureau, derrière la paroi vitrée recouverte des sourires d’Air France. La consœur et moi, nous nous y serrons en attendant que le chef revienne. Un collègue qui le dépasse de deux têtes, « son agent », se joint à la discussion après une poignée de main solide. Au grand costaud le fauteuil du chef, au petit directeur une chaise coincée entre une armoire vide et le bureau.

L’« agent » nous éructe au visage. Méfiant, le type.

« Montrez-moi votre carte de presse. »

J’obtempère. La consœur négocie, elle a oublié la sienne. En général, ça passe. Pas ce jour-là.

Le grand nerveux commence à brasser l’air de gestes amples et trop prêts de moi pour me plaire. Il ne nous laisse que le temps de ravaler nos remarques. Son débit devient plus rapide, son propos moins cohérents. Un Soudanais, lis-je sur le titre de séjour qu’il nous met sous le nez en évoquant des procédures que nous aurions dû suivre, où nous croyons-nous quand même, on ne débarque pas chez les gens comme ça sans se présenter, en les interrogeant de la sorte… Il met fin à sa logorrhée en refusant de répondre à nos questions. Ridicule.

« Vous auriez dû le dire dès le début. »

La collègue s’impatiente.

« Mais vous n’avez pas de pièce d’identité valide. »

Je prends le relais.

« Je vous ai montré ce qu’il y a de plus valide dans ce pays. Pourquoi vous ne voulez pas répondre à nos questions ?

– Parce que je n’aime pas ça.

– Pourquoi ? Vous avez quelque chose à cacher ? »

La phrase de trop, bien sûr. C’est idiot.

L’homme s’énerve pour de bon. Il ne parle plus, il hurle. Se lève, élargit le périmètre de ses moulinets. La baffe n’est pas loin.

La collègue proteste.

Je ne fais pas le vaillant. Nous sortons sous le regard indifférent des trois hôtesses. L’« agent » soudanais finit de passer ses nerfs sur le directeur.

Les jours suivants, nos autres tentatives d’entretien ne débouchent sur rien de mieux. Les responsables ne sont jamais là. Les agences de recrutement n’exercent pas toutes dans le cadre de la loi et aucune ne souhaite faire la publicité de ses activités. Elles n’en ont pas besoin pour faire des affaires, les clients viennent à elles de toute façon.

 

Personne n’a de données précises, uniquement des estimations, sur l’émigration éthiopienne, m’a assuré un représentant de l’Office international des migrations. Il s’agit surtout d’hommes, de femmes souvent, parfois de mineurs. Ils ne quittent pas leur pays seulement parce qu’ils sont pauvres, a poursuivi le diplomate onusien, mais pour une vie meilleure. La plupart d’entre eux n’ont sans aucun doute pas la moindre d’idée des batailles de chiffres que se livrent le gouvernement éthiopien, le FMI et la Banque mondiale autour de cette croissance magique. Les premiers s’agrippent à 10%. Les seconds compriment ces promesses à 8%. Ces pourcentages se négocient durement derrière des portes closes. On joue avec les critères de calcul. Dans les couloirs de certaines de ces organisations occidentales, des hommes en cravate murmurent des 6%, un peu au-dessus de la moyenne régionale. Rien d’infamant, mais les autorités éthiopiennes se trouvent prises à leur propre piège. Quelle région, quel fonctionnaire, quel ministère osera annoncer une baisse des exportations, une diminution des récoltes, une productivité industrielle à la peine ? Pendant ce temps, beaucoup passent les frontières. Quand on ne voit rien venir, on finit par se lasser de la « renaissance éthiopienne ».

La Banque mondiale parle de plus de 600 000 jeunes Éthiopiens qui se cherchent, chaque année, une entrée sur le marché du travail. Ils sont là, ils ont été à l’école ou dans l’une des trente-quatre universités que le gouvernement a ouvertes, mais aucun emploi ne les attend. Et puis il y a cette main d’œuvre que l’on ne voit pas encore passer de l’agriculture à l’industrie, signe que l’économie nationale tarde à se transformer.

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Les gens du quartier Cherkos, réunis pour porter le deuil de Balcha et Eyasu. Avril 2015. Vincent Defait

En 2012, toujours.

La fuite prend cette fois-ci le visage d’Alem. La jeune femme n’a jamais rien rapporté du Liban. On l’a retrouvée morte, « suicidée », ont dit les autorités libanaises, dans un hôpital de Beyrouth. Quelques jours plus tôt, une vidéo prise avec un téléphone circulait dans les cybercafés d’Addis-Abeba. On y voyait Alem se faire brutaliser par un homme, peut-être son patron, près de l’ambassade éthiopienne de la capitale libanaise où elle tentait d’obtenir de l’aide.

Avant de partir, Alem s’est prise en photo. L’agence qui a organisé son embauche au sein d’une famille libanaise en a eu besoin pour son catalogue que d’éventuels employeurs feuillettent comme on achète un canapé. L’une des photos a échappé à l’agence et a été placée dans un cadre à côté d’un autre cliché, celui de Lessema, son mari, et de leurs deux enfants de quatre et douze ans. Le cadre en bois et son photomontage maladroit ont été posés sur une commode dans la maison en terre, en périphérie d’Addis-Abeba, où Lessema raconte le drame de sa femme.

La petite joue dehors, le grand est assis sur le pas de la porte et écoute son père. Sous le toit en tôle, l’unique fenêtre donne au rectangle de terre un peu de lumière du jour. Il n’y a rien à éclairer, si ce n’est la commode, deux chaises, une table et deux lits. Ensemble, Lessema et Alem gagnaient 800 birrs par mois, un peu plus de 30 euros, lui sur les chantiers, elle en vendant des injeras. Le four en terre cuite est derrière la maison. Un cousin leur a promis 2 500 birrs par mois. Une grosse centaine d’euros, le salaire d’un fonctionnaire moyen. C’est lui qui les a mis en contact avec l’agence de recrutement. Alem et Lessema n’ont pas traîné à l’école, n’ont jamais gagné leur croûte autrement qu’en vendant leur force de travail au jour le jour. Le cousin leur portait moins d’estime qu’à leurs petites économies.

Alem a d’abord transité trois jours au Yémen, avant d’atterrir à Beyrouth.

« On nous a dit qu’avec l’argent qu’elle gagnerait, on pourrait envoyer les enfants à l’école. Je n’ai pas eu de nouvelles pendant deux mois. Pour l’instant, je n’ai rien dit aux enfants mais quand la petite voit un avion, elle croit que sa mère est dedans. »

Le garçon a compris. Il écoute de trop près pour qu’il en soit autrement. Son père n’a aucune idée de quoi l’avenir de la famille sera fait. Combien de temps le four à injera, à l’arrière de la maison, restera-t-il éteint ? Les enfants iront-ils à l’école ?

 

Un jour, un peu après ma rencontre avec le mari d’Alem, Tesfaye m’avait mis entre les mains d’un de ses amis, un chauffeur de taxi. Mulugeta, comme nous nous étions convenus de l’appeler, conduisait une de ces vieilles Lada bleu et blanc sorties d’une usine soviétique dans les années 1980. L’engin de Mulugeta ronronnait comme au premier jour, les banquettes étaient en parfait état et les portes avaient toutes des poignées. De taille moyenne, les yeux qui en disent peu, le trentenaire a acheté son engin en rentrant d’Arabie Saoudite. Deux ans et dix mois là-bas ne lui ont pas permis d’acquérir mieux.

« Je suis parti à temps », raconte-t-il en conduisant trop près des autres véhicules.

Lui et dix-neuf autres chauffeurs de poids lourds ont signé un contrat avant de quitter Addis-Abeba, ensemble. Sur place, le document a été réécrit, le salaire diminué et leurs pièces d’identité confisquées.

« J’étais payé au trajet, pas au mois. Alors je roulais tout le temps. C’est comme ça que les accidents arrivent, on s’endort au volant.

– Ça t’est arrivé ?

– Pas à moi. Mais à un copain. »

Le patron saoudien a demandé que le camion soit remboursé. Aux dernières nouvelles, l’ami croupit dans une prison saoudienne. Mulugeta y a échappé de peu, après un accident mineur. Il a quitté le pays in extremis, mais le patron a gardé son permis de conduire international.

 

Suffisamment d’Éthiopiens rentrent du Moyen-Orient avec de substantifiques économies pour entretenir la légende. L’Est est l’eldorado des pauvres. Mieux vaut s’y épuiser sept jours sur sept à faire le ménage et tant d’autres choses que de végéter au village. Les plus fortunés rêvent d’Europe, comme Eyasu.

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Dans le quartier Cherkos d'o

Seyoum, dont le frère Balcha est mort en Libye. Avril 2015. Vincent Defait

Retour en 2015.

Meles est mort presque trois ans plus tôt et le pays s’est habitué à ne le voir qu’en affiche ou à la télévision. Les grands projets avancent, la capitale insiste à promettre l’inauguration de son tramway pour bientôt. Les élections auront lieu le mois prochain.

A 47 ans, Seyoum, le frère d’Eyasu, a deux raisons de ne pas quitter son pays : sa fille et son emploi. Il a un petit studio photo à Cherkos, qui lui permet de vivre avec sa femme et son enfant dans une pièce unique. C’est déjà ça. Pour les autres, il comprend.

« Les jeunes connaissent les risques, mais ils préfèrent ça plutôt que de rester ici à ne rien faire. »

Depuis vingt minutes, Seyoum parle dans la pénombre. Le quartier est privé de courant. La coupure n’a eu aucun effet sur son débit de paroles. Il en a l’habitude. La fenêtre taille un rectangle de lumière dans la pénombre.

« En Europe, un jour de travail peut changer ta vie. Ici, on gagne 700 birrs par mois. Là-bas, une journée suffit pour gagner autant. »

Mon traducteur répète et ajoute des commentaires dont je n’ai pas besoin. Lui a fréquenté l’université, a monté sa petite entreprise et dépense sans doute en une semaine ce qu’Eyasu gagne en un mois. Il découvre une facette de son pays.

Les ruelles de Cherkos sont pleines de ceux qui font les mêmes calculs. Dans les méandres de ces quartiers en tôle et en terre, où les fruits de la croissance ne poussent pas, où l’on déserte l’école pour courir les petits boulots, l’espoir est ailleurs. Loin. D’autant plus loin que les paraboles posées sur les toits permettent de capter les chaînes étrangères et d’échapper à la monotone Ethiopian Broadcast Corporation.

Ceux qui partent ne sont pas toujours ceux que l’on s’attend à voir prendre autant de risque.

Balcha, le compagnon de mésaventures d’Eyasu, était fonctionnaire. Son emploi de technicien au sein de l’entreprise nationale d’électricité lui assurait un maigre salaire, mais versé tous les mois. De quoi projeter Balcha hors des statistiques de la pauvreté pour le faire entrer dans les couches basses de la classe moyenne éthiopienne. De ceux qui, souvent, travaillent pour l’État, mais pour qui les fins de mois sont source d’angoisse. A Cherkos, Eyasu et Balcha avaient accès à l’eau courante à un robinet collectif, à partager avec d’autres familles, l’électricité la plupart du temps et toutes ces choses qui permettent aux institutions internationales de voir l’Éthiopie émerger.

La croissance économique du pays n’est pas une invention de fonctionnaires ou de zélés militants de l’EPRDF. Le pays n’est plus ce qu’il était à la chute du Derg, à l’orée des années 1990. La proportion de ceux qui vivent sous le seuil de la pauvreté, fixé par les autorités à 0,60 dollar par jour, a officiellement été ramenée à 29% de la population, moitié moins que vingt ans plus tôt. Le pays a aussi atteint certains des objectifs du Millénaire fixés par les Nations unies : l’espérance de vie est passée de 52 ans en 2000 à 64 ans en 2015, la mortalité infantile connaît une baisse drastique, l’accès à l’eau propre se généralise. La prévalence du rachitisme a été réduite de 58% en 2000 à 44%. Ce que les rapports onusiens omettent de préciser, c’est que dans le même temps la population a explosé, passant sur la même période, de 66 millions à 85 millions.

Tout de même, les micro-crédits et les formations dispensées par les autorités ont permis à beaucoup d’ouvrir leur propre salon de coiffure, leur petite échoppe ou leur menuiserie. Ceux-là marchent sur un fil. Un coup du sort, un parent malade, une dépense imprévue et ils replongent dans l’extrême pauvreté. Ils représentent la majorité de la classe moyenne éthiopienne, à l’image de ce qu’elle est sur le continent : 350 millions de personnes, sur 1,3 milliard au total, qui gagnent entre 2,2 dollars et 20 dollars par jour, d’après la Banque de développement africaine. L’essentiel de cette classe moyenne vivrait avec un maximum de 4 dollars par jour. En Éthiopie, une strate au-dessus se trouvent les fonctionnaires moyens, autrefois privilégiés, aujourd’hui déclassés. Avec 3 000 ou 4 000 birrs par mois, entre 130 et 170 euros, ils vivent correctement, conduisent de vieilles Toyota Corolla ou d’antiques Volkswagen, sans plus. Encore un cran au-dessus planent les jeunes citadins éduqués qui ont su profiter des interstices laissés au secteur privé dans une économie dominée par l’État. A la moindre offre d’emploi à l’étranger, ils s’envolent. Ici, la classe moyenne africaine émergente tant chantée dans les rapports officiels et la presse occidentale existe à peine.

Le coût de la vie aussi a grimpé, l’inflation s’agrippe à des sommets et le revenu par habitant, même trois fois plus haut qu’il y a deux décennies, demeure parmi les plus bas au monde.

 

Beaucoup, aussi, étouffent. Le régime devient oppressant. Ça ne s’arrange pas à l’approche des élections. Dans la ruelle que j’ai longé en suivant Seyoum jusqu’à chez ses amis, un jeune plus vindicatif que les autres monte la voix. Autour de lui, on tente de le raisonner. On sait que ce qu’il va dire ne se dit pas à haute voix. Il s’en moque. Le gouvernement prend tout, il ne laisse rien aux autres, dit-il. Les Tigréens du Nord accaparent la politique, les affaires et tout le reste, maugrée-t-on souvent, pas trop fort tout de même, dans les ruelles d’Addis-Abeba ou les cafés de province. Les Tigréens ne représentent pourtant qu’une minorité de la population. Les plus de 30 millions d’Oromos surtout, les 20 millions d’Amharas et les autres rongent leur frein. En 2014, déjà, l’armée a fait taire, l’arme au poing et la gâchette facile, des étudiants Oromos remontés contre le projet d’extension de la capitale. Exode rural oblige, Addis-Abeba la vorace mord chaque année un peu plus sur les terres oromos, laissés-pour-compte historique des régimes successifs. Ces manifestations, ses morts et ses arrestations, ont commencé à révéler le lien rompu entre les autorités et la population. L’Éthiopie est une mosaïque ethnique et linguistique où tout le monde ne trouve pas encore sa place. La rancœur a parfois ce goût-là.

Alors l’exil se poursuit. Dans le demi-jour de la petite maison de son ami, Seyoum n’en doute pas. Les risques ? La torture et la mort sur le chemin de l’Europe ou du Moyen-Orient ? Des détails.

« Hier, alors qu’on était tous en train de pleurer dans la rue, un autre groupe de jeunes est parti. »

Ceux-là ont pourtant vu les images de leurs copains Eyasu et Balcha se prendre une balle dans la tête, sur le chemin de leurs rêves.

 

Chapitre précédent : Hey, bro !

Chapitre suivant : Des élections sans bruit

 

 

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