Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout

 

Des élections sans bruit

 

Addis-Abeba, mai 2015

A 8 h30 du matin, il était déjà trop tard pour voir le gros des électeurs. J’ai appris à mes dépens, ou bien ne sont-ils pas déplacés autant que les autorités l’affirmeront les jours suivants, que les Éthiopiens votent tôt, le matin. Avant d’aller à l’église sans doute, pas après comme je l’espérais. Finalement, le 24 mai 2015 ressemble à un dimanche comme les autres. Addis-Abeba roupille ou prie dans les églises chrétiennes orthodoxes. Les rues se rempliront dans l’après-midi, les cafés joueront de nouveau leur musique lancinante dans des nuages d’encens.

Les semaines précédentes, la campagne électorale s’est déroulée en silence. Sur les écrans de télévision, rarement dans les rues. Les petites affiches des opposants n’ont pu rivaliser avec les posters géants d’« Iyadik », l’acronyme amharique de l’EPRDF. Le parti a pu jouir de ses relais tentaculaires dans les campagnes. Pour les 36 millions de votants, principalement des paysans, mettre un bulletin dans une urne n’a pas grand sens. Ce qui compte, ce sont les affaires locales, l’accès aux fertilisants que distribuent les autorités ou l’EPRDF, peu importe, ce sont les mêmes, la revente des récoltes à bon prix aux coopératives régionales et toutes ces choses de la vie quotidienne. Que les pontes gèrent les affaires nationales et interfèrent au minimum avec les leurs. S’il faut voter, autant que ce soit pour « Iyadik ». Les autres, on ne les connaît pas. Et puis les salaires des fonctionnaires ont été augmentés un peu avant les élections.

Même Addis-Abeba a boudé. On ne mène pas campagne sur la place publique quand ses militants finissent au poste ou sous les coups des fidèles au régime. C’est du moins que m’en ont dit les représentants des principaux partis d’opposition.

Hors de la capitale, même dans les villes de provinces, jamais bien grandes, l’anonymat n’existe pas. Dans chaque quartier ou village, les kebele affichent sur ses murs les statistiques de la population, le nombre d’hommes, de femmes, d’enfants, de vaccinés, de mariés… En tout cas, dans chacun de ceux que j’ai pu visité. Les centres de santé, souvent adjacents au kebele, sont aussi couverts de chiffres. On y centralise les succès du « 1 to 5 », un programme social qui mobilise une « armée du développement » et ses « familles modèles » au service d’une guerre contre la pauvreté. Ces volontaires obéissent à une liste de comportements exemplaires en matière d’éducation, de santé, d’hygiène… Ça marche. Les enfants sont vaccinés, les femmes enceintes meurent moins souvent en accouchant, on s’évite des désagréments en gardant le bétail éloigné du lieux de vie, en installant les toilettes loin de la cuisine… Chaque officier de cette armée prêche ensuite la bonne parole à cinq autres recrues. Brillant. On vient même d’ailleurs, sur le continent, pour s’en inspirer. Mais le système, disent les plus critiques, sert aussi à enrôler de nouvelles recrues pour le compte d’« Iyadik ». A récompenser les plus dociles, les plus zélés. Pas les autres.

Mai 2015 - Des partisans du parti au pouvoir, l'EPRDF, dans le s

Un meeting du parti au pouvoir, l’EPRDF, dans le stade d’Addis-Abeba, en mai 2015. Vincent Defait

Il n’a fallu que quelques semaines, après le jour de vote et la proclamation des résultats pour que, dans la rue, dans les bureaux, la routine reprenne son cours. Sans surprise, l’EPRDF et ses petits alliés régionaux ont remporté la totalité des sièges parlementaires. Certaines têtes pensantes du régime ont eu du mal à cacher leur embarras. Mais on est vite passé à autre chose. Meles Zenawi n’est plus, mais son héritage politique est bien gardé. Pendant la campagne, les représentants de l’EPRDF ont souvent fait référence à sa « vision ». Sans imagination.

Quant à Tesfaye, il est aux abonnés absents. Finalement, les élections n’étaient pour rien à son mutisme. J’ai été déplacé à la périphérie de son cercle d’amis. On s’appelle pour se voir le lendemain, jamais le jour même. Son emploi du temps change sans cesse. Nos rendez-vous s’annulent aussitôt pris. Je le croise de temps en temps dans la rue.

« Farendj !, farendj » crie-t-il comme le font souvent les gamins, et ça le fait marrer.

Il me salue de la main et poursuit sa route.

J’aimerais pourtant qu’il me parle de sa mère, de Kazenchis qui se démonte peu à peu. Dans le quartier, les échoppes et les maisons en bordure de rue disparaissent par morceaux. On revend ce que l’on peut, la toiture, les fenêtres, les portes. Des maisons entières partent ainsi en pièces détachées vers Mercato, le grand marché à ciel ouvert où tout se revend. Les murs sont ensuite démolis à la masse. Puis on passe à la rangée de petites habitations autrefois cachées des embouteillages, où l’on se rendait en serpentant dans des ruelles étroites. Les voici exposées au regard des passants. Là, un pan de mur peint dont on devine qu’il s’agissait de l’intérieur d’un salon, ici un encadrement de porte qui ouvrait sur une cour. Pourtant, dans certaines rues, des trottoirs ont été pavés. Pas partout, surtout dans celles qui mènent aux hôtels et au siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Le passage du président des États-Unis Barack Obama dans la capitale éthiopienne, prévu pour juillet 2015, dans quelques mois, a hâté les travaux. A la surprise générale, elle sera l’occasion de la libération de deux bloggeurs du collectif Zone 9 et des trois journalistes. Mais ça, on ne le sait pas encore.

La mère de Tesfaye vit là, quelque part dans ce quartier grignoté. Sa maison a-t-elle été détruite ? Tesfaye a-t-il pu lui acheter un condo ? J’aimerais le lui demander mais il m’échappe.

Tesfaye est ailleurs, occupé à chasser le cash. Il en faut de plus en plus pour compenser l’inflation qui grimpe, qui grimpe.

Et le tramway qui ne circule toujours pas. Et les coupures d’électricité qui persistent. Même le sucre manque de plus en plus souvent dans les magasins.

« Endé, la vie est chère maintenant », me dirait Tesfaye.

 

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