Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit

 

Du sucre contre du cash

 

Pour illustrer la façon dont l’Éthiopie veut transformer son agriculture, j’aurais pu me rendre au sud-ouest du pays, vers le Soudan du Sud, où l’on tente d’implanter des fermes géantes sur des terres riches et verdoyantes. Le semi-désert de l’est éthiopien me fascine d’avantage. Dans ce décor sec, à peine traversé de quelques routes et une rivière mise à rude épreuve hors saison des pluies, trop éloigné de la capitale pour profiter de son rayonnement, les ambitions du gouvernement semblent aller à rebours du climat et des mœurs. Ces frictions entre la modernité imposée et des modes de vie ancestraux ne sont pas propres à l’Éthiopie, mais ici elles prennent une dimension exceptionnelle. Je suis venu voir une future usine de canne à sucre, l’une des plus productives du continent et puis, rien.

 

Région Afar, juin 2015.

Je me suis endormi assis. Ici le temps semble immobile. Le grincement de la chaise ou un bruit dans le couloir, l’un des deux m’a réveillé. Solomon m’a dit qu’il reviendrait dans cinq minutes. Deux heures plus tard, au bas mot, je ne tenais plus. Dans le bureau trop chaud, ma tête dodelinait de fatigue.

« Il y a un ordinateur. Si tu veux, tu peux travailler. Je reviens », m’a-t-il dit avant de me quitter.

Le pauvre engin à écran noir dégueule de fils dont aucun n’est connecté à Internet. Inutile. Et puis j’ai le mien. Je passe quand même quelques coups de fil lorsque le réseau le permet.

La fenêtre laisse entrer dans la pièce un air chaud et tellement faiblard qu’il peine même à soulever les documents éparpillés sur le meuble. Quand l’électricité revient, parfois, les ventilateurs pendus au plafond brassent la touffeur, sans plus. Les quelques chaises disposées autour du bureau me tordent le dos. Le frigo blanc est cadenassé et ses promesses d’eau fraîche me narguent. Dans les couloirs, j’entends un peu parler amharique et afar, mais l’endroit bruisse tout juste. De temps en temps, des bruits de pas rompent le silence, pas longtemps. Et Solomon qui tarde. Et moi qui somnole.

Tôt le matin, le petit avion d’Ethiopian Airlines s’est posé sur une piste de sable. A Semera, l’aéroport se limite à une maison basse où l’on enregistre les bagages sur une feuille de papier et des toilettes, placées à l’écart, sous un toit de tôle. Le vieux camion de pompiers, qui crapote dans un nuage de poussière chaque fois qu’un engin se pose ou décolle, rôtit au soleil. Les passagers qui débarquent marchent directement de l’avion vers la guérite d’un policier fédéral en armes, près de laquelle sont garées une dizaine de 4 x 4. L’entrée de l’aéroport.

Solomon avait promis de venir me chercher. Je l’appelle.

« Tu arrives quand ?

– Je suis à l’aéroport.

– Tu es arrivé ?

– Oui, je suis à l’aéroport.

– Ok, je peux pas venir, je dois rester à l’usine. Mon chef m’a donné une mission. Mais j’envoie un chauffeur. Il arrive dans cinq minutes. Echi ? »

Ok.

J’ai au moins vingt minutes devant moi.

Semera est à 600 km au nord-est d’Addis-Abeba. A moins de cent kilomètres vers l’Est, la route bifurque. A droite, Djibouti et sa porte ouverte vers le Golfe d’Aden et le monde. A gauche, direction le port d’Assab, en Erythrée. Un cul-de-sac inaccessible depuis les deux pays se sont enfoncés dans une situation de « ni guerre, ni paix ». C’est la première fois que je viens si loin en région Afar. Ici vivent principalement des populations nomades et pastorales que la main mise d’Addis-Abeba laisse souvent insensibles.

Vingt minutes plus tard, comme annoncé, un vieux pick-up s’approche enfin. Mohamed, 20 ans et les dents déjà noircies de khât ou d’une carence alimentaire quelconque, me prend à bord. Je pose ma petite valise à l’arrière du véhicule. Le rétroviseur droit pointe du nez. Des kilos de sable s’engouffrent dans la voiture. Je laisse quand même la fenêtre ouverte. C’est ça ou je cuis dans l’habitacle dépourvu de clim.

« Waha allé ? Highland afeulegallo. »

Je demande où je peux trouver de l’eau, dans l’amharique le moins mauvais dont je suis capable. Mohamed rigole.

« Tu parles bien amharique. De l’eau ?

– Je veux bien, oui. »

Le jeune homme décroche de la route goudronnée que l’on vient tout juste de rejoindre et se gare entre deux camions surchargés dont la marchandise est recouverte d’une bâche en jute couleur sable. La station essence pue le carburant. Le sol en est couvert. Sans sortir du véhicule, Mohamed hèle en langue afar le gérant du petit magasin logé au pied d’un bâtiment rectangulaire de trois étages, à quelques mètres des pompes. Le bonhomme revient avec une grande bouteille d’eau glacée. Je paie, me rince la gorge à petites gorgées, puis on retourne sur la route goudronnée. Dans le rétro éclaté, les rares habitations disparaissent très vite, puis la route s’enfonce dans le sable.

Au bout d’un moment, Mohamed bifurque à droite sur une bande de goudron qui semble simplement posée sur le sol sablonneux et caillouteux. A l’arrière, mon bagage fait des pirouettes. Dix minutes plus tard, le jeune homme ralentit pour contourner la carcasse d’un camion carbonisé. Curieusement, ça sent bon.

« C’est le sucre. Il a brûlé. C’est trop chaud ici. Le moteur, c’est vieux, ça brûle. »

Quand il ne finit pas en caramel sur la route, le sucre, en théorie, ça rapporte. Au bout de la route sur laquelle Mohamed fait grincer son véhicule, il y a la Tendaho Sugar Factory. L’usine, censée devenir l’une des plus productives du continent, donc, concentre les ambitions et les contradictions d’un gouvernement pressé de développer son pays. En 2014, d’après la FAO, la production de sucre de l’ensemble des pays africains était plus de quatre fois inférieure à celle du Brésil, le leader mondial. Sur le continent, la triplette de tête est l’Afrique du sud, le Soudan et l’Égypte. En 2013, l’Éthiopie produisait près de dix fois moins que le champion sud-africain. C’était avant l’usine de Tendaho.

Juin 2015 - La Tendaho Sugar factory, construite dans le semi-d

L’usine de Tendaho, au loin, dans la région Afar. Vincent Defait

Près de 619 000 tonnes de sucre devraient en sortir, « prochainement », ne cessent de dire les autorités, dont la moitié partira à l’export. Du sucre contre du cash. Le gouvernement en a besoin pour soutenir le rythme et les finances de ses mégaprojets. L’objectif est de devenir, un jour, le dixième producteur de sucre au monde. L’Ethiopian Sugar Corporation, dont le directeur général a rang de ministre, n’a pas froid aux yeux : dix usines doivent sortir de terre dans les années à venir, aux quatre coins du pays. A l’origine, l’investissement annoncé était chiffré à 5,5 milliards de dollars. Impossible de savoir si le budget est tenu.

La canne à sucre a droit à un traitement particulier, mais c’est toute l’agriculture que le gouvernement veut transformer. Finies les petites parcelles de subsistances, les autorités veulent des fermes industrielles, des ouvriers agricoles plutôt que des paysans, de l’export à la place de l’aide alimentaire.

En théorie, l’Éthiopie pourrait nourrir son peuple. L’Afrique aussi pourrait se débrouiller. Mais depuis les années 1970, le continent importe plus de denrées alimentaires qu’il n’en exporte. La faute a une démographie affolante, de mauvaises politiques, une productivité agricole stagnante, de faibles institutions et un manque criant d’infrastructures, d’après la FAO. C’est d’autant plus regrettable que le continent compte 874 millions d’hectares de terres propres à l’agriculture, soit plus du quart du total mondial. Bizarrement, moins de 10% de ces terres agricoles sont utilisées pour produire de la nourriture. Alors que le secteur agricole compte pour 30% à 40% du produit intérieur brut africain, les gouvernements n’y consacrent d’une infime partie de leurs budgets.

En Éthiopie, une Agence de Transformation Agricole a été créée pour penser les méthodes de demain. Du lourd, du sérieux avec des gens capables venus d’un peu partout dans le monde. Le secteur aurait ainsi enregistré une croissance de 6,6% par an depuis 2010, d’après le ministère des Finances. Là aussi, on fait appel aux investisseurs étrangers, Indiens pour beaucoup. Dans le sud-ouest du pays, cette stratégie a failli pour l’instant. Aux problèmes agricoles se sont ajoutés des soucis ethniques et politiques avec les populations locales qui comprenaient mal pourquoi elles devaient quitter leurs terres et travailler pour ces mastodontes de l’agriculture. La renaissance éthiopienne emprunte parfois des routes tortueuses. La culture de la canne à sucre y échappe-t-elle ?

De toutes les usines qu’il est prévu de construire, celle de Tendaho, financée en large partie par le prêt d’une banque indienne, m’intrigue le plus. Elle est construite le long de la rivière Aouache, l’une des principales sources en eau du pays, mais dans une des régions les plus arides. Et puisqu’il n’y a rien ici à part des dromadaires, on construit des logements pour les futurs 17 000 employés. Des petits lotissements de condominiums plantés dans la fournaise Afar, voilà qui vaut le coup d’œil. Tendoha permet de saisir, aux choix, la détermination ou la folie des autorités. Leur refus d’admettre un échec, aussi. Et les résistances locales.

A l’entrée de l’usine, Mohamed laisse tousser le moteur. Un policier fédéral lit attentivement mon laissez-passer, une lettre rédigée en amharique que l’Ethiopian Sugar Corporation m’a fourni à Addis-Abeba, tandis qu’un autre homme en civil inspecte le véhicule et ouvre ma valise. Ma trousse de toilette a droit à une attention toute particulière. Le soleil tape suffisamment fort pour que tout le monde se lasse vite de l’exercice.

On entre dans la saison chaude. Dans l’après-midi, le thermomètre dépassera les 45°C. J’avais oublié ce détail mais comme j’attendais ce moment depuis huit mois, je n’allais pas chipoter. A Addis-Abeba, l’Ethiopian Sugar Corporation a sans cesse repoussé ma visite de l’usine au prétexte que celle-ci n’était pas prête. Deux semaines après les élections, je suis dans le bureau de Solomon, le chargé des relations extérieures de la Tendaho Sugar Factory. L’usine est toujours en travaux.

Il est 11 heures passées, j’attends depuis près de trois heures.

De la fenêtre du bureau, je me résigne à observer des ouvriers assembler l’imposant squelette d’un futur hangar, pièce par pièce. La grue au bout de laquelle pendouillent les poutres en métal doit bien faire 30 mètres de haut. Une petite poignée d’ouvriers est à l’œuvre. D’ici, il est impossible de voir les trois cheminées. En s’approchant de l’usine, sur la dernière portion de route neuve longée de lampadaires, c’est elles que l’on distingue en premier, loin derrière les troupeaux de dromadaires que les populations pastorales mènent là où la végétation daigne pousser.

« Mister, je suis désolé. »

La réunion est finie et Solomon, semble-t-il, en a pris pour son grade. Il répond à une dernière question d’un de ses collègues en s’approchant de moi. Le collègue s’excuse aussi.

« Tchigué yallem. »

Pas de problème.

Plus rond que grand, Solomon porte une chemisette sur un jean fuyant qui s’écrase sur des sandales usées. Un physique bas et tassé de bien nourri, un nom biblique aussi, qui trahissent ses origines de « highlander » amharophone dans une région à dominante afar, où les habitants, musulmans pour l’immense majorité d’entre eux, ont le corps tranchant, sec comme le sol. Ça n’a l’air de rien, mais ces détails comptent dans une Éthiopie de plus en plus crispée sur ses identités régionales.

« On va manger et se reposer. Il fait trop chaud maintenant. Viens, on va chez moi. »

Je m’installe dans le pick-up déglingué en attendant Solomon, que son supérieur rattrape par la manche. Une brève discussion en langue afar avec le chef à la barbichette rousse et en pagne, puis il s’échappe, enfin.

Il conduit et il parle, beaucoup, à moi ou dans son téléphone, en s’engageant sur les sept kilomètres de route toute neuve, celle des lampadaires. Au bout, il y a le village 18, des rangées de condominiums où se trouve son appartement. A mi-chemin, Solomon freine pour laisser passer trois dromadaires qui traversent le ruban de bitume au ralenti. Sur le côté, des enfants gazouillent, nus, autour d’une hutte en paille en forme de demi-sphère que, le temps voulu, on démontera et on installera à dos de dromadaires. Direction d’autres terres de pâturage.

Juin 2015 - La Tendaho Sugar factory, construite dans le semi-d

L’usine est censée produire 619 000 tonnes de sucre par an et employer 50 000 personnes. Vincent Defait

« Tu vois ? C’est le problème avec les Afars. Ils vivent comme des nomades. Le gouvernement veut les sédentariser, on leur propose de cultiver de la canne à sucre, mais bon… Avec le maïs, ils nourrissent leurs troupeaux, ils gagnent 5 000 birrs, pas plus, et ils s’en vont. Avec un hectare de canne à sucre, ils peuvent gagner 34 000 birrs.

– Ça suffit à les convaincre ?

– Les populations pastorales, elles s’en foutent de l’argent. Tout ce qui les intéresse, c’est leur bétail et leur lait. »

Solomon connaît bien les Afars, dont il parle la langue. Il est né à Aouache, en bordure de la région. Je lui parle de Madame Kiki et il a ce sourire bienveillant que l’on réserve aux anciens. On passe, je l’écoute. Solomon a été correspondant pour la télévision nationale dans sa ville natale pendant quatre ans, après des études en journalisme à Gondar, dans le nord du pays, puis à Addis-Abeba. Il a voyagé, le bougre. Aujourd’hui, balader les journalistes, de surcroît étrangers, l’occupe un peu, sans plus. Je suis le premier farendj dont il a la charge. En général, il occupe ses journées à faire le tour des chefs de clans nomades pour tenter de les convaincre d’adhérer au projet gouvernemental. Les autorités veulent développer 50 000 hectares de culture de canne à sucre à proximité de l’usine, dont la moitié serait aux mains d’agriculteurs individuels. Ils cultivent, l’usine achète leur production. Mais on ne change pas un mode de vie avec des billets de banque.

Quelques semaines plus tôt, en attendant d’obtenir mon autorisation de visiter la Tendaho Sugar Factory, j’ai rencontré un avocat spécialisé dans le droit des terres. L’homme, Éthiopien, travaille pour une organisation étrangère et préfère que son nom soit tu.

« C’est un problème sérieux, pas seulement en région Afar. Des gens sont déplacés.

– Mais le gouvernement offre des compensations financières.

– En Éthiopie, toutes les terres appartiennent à l’État. Dans ce cas précis, les populations pastorales ont un droit d’usage. Les terres sont utilisées collectivement, il est donc difficile d’identifier la personne qui doit recevoir la compensation. Alors le gouvernement donne souvent l’argent aux chefs de clan. A eux, ensuite, de convaincre les autres. Si les gens ne disent rien, le gouvernement les déplace tout simplement. »

La propriété des terres est une vieille histoire en Éthiopie. Elle fut même centrale dans le renversement de l’Empereur Hailé Sélassié 1er en 1974. A l’époque, les paysans sont dépossédés de leurs lopins qu’ils travaillent collectivement et doivent s’acquitter d’impôts aux seigneurs locaux. Aux débuts des années 1970, dans les villes, les étudiants les soutiennent aux cris de « la terre à celui qui la laboure ». Au pouvoir, le Derg abolit le féodalisme, nationalise toutes les terres et déclare que « toutes les terres rurales sont la propriété des peuples éthiopiens » et s’engage à ce que toute personne désireuse de cultiver une terre doit s’en voir allouer. Les paysans ne pourront néanmoins pas réinstaurer les systèmes de propriété traditionnels. Très vite, l’État s’accapare les terres et les paysans se trouvent soit déplacés au gré des réformes, soit de nouveau à payer des impôts sur des champs qu’ils ne possèdent pas. Avec l’arrivée au pouvoir de l’EPRDF, la nouvelle constitution établit, en 1994, que « le droit de propriété des terres est exclusivement assigné à l’État et aux peuples d’Éthiopie ». « La terre est la propriété commune des Nations, des nationalités et des peuples d’Éthiopie et ne peut être sujet à la vente ». Un cas unique en Afrique. Las, la productivité des paysans ne répond pas aux ambitions du nouveau régime, qui s’en remet à des investisseurs étrangers pour passer d’une société agraire à une économie industrielle moderne.

Juin 2015 - Les logements des employés de la Tendaho Sugar fact

L’un des « villages » construit pour les futurs employés de l’usine. Vincent Defait

 

Même s’ils en ont l’usufruit, les paysans ne peuvent vendre leurs terres ou l’hypothéquer. Officiellement, ceci les protège d’une éventuelle spéculation et d’une dépossession au profit de plus riches. Les détracteurs objectent que cette loi empêche le développement d’un marché, décourage les fermiers d’investir dans leurs terres et du coup compromet la productivité.

Ceci dit, les paysans peuvent louer leurs terres ou contracter un emprunt à la banque en fonction de la valeur de leurs récoltes sur les deux dernières années. Ils peuvent aussi transmettre leurs terres. Et c’est tout. Surtout, si les autorités décident qu’une route passera par là ou qu’un barrage inondera la zone, elles peuvent les leur prendre contre un dédommagement en liquide. Cela vaut essentiellement dans le nord du pays où les paysans cultivent de petites surfaces, rarement plus d’un hectare. Dans les plaines de l’est, du sud et de l’ouest, habitées plus généralement par des populations pastorales que les différents régimes ont toujours considérées comme étant « arriérées » et « peu productives », la main mise de l’État s’exerce avec moins de subtilités.

«  Combien reçoivent les nomades ? »

L’avocat :

– On prend la moyenne de leurs revenus sur cinq ans, puis on multiplie par dix. Sans rapport avec la valeur des terres.

– Ça doit faire une belle somme d’argent.

– Avec laquelle les populations pastorales achètent plus de bétail… C’est leur gagne-pain et leur banque en même temps. Le véritable problème est qu’en utilisant ces terres pour l’agriculture, on réduit la surface de terres de pâturages. Donc on augmente les risques de conflits entre les clans. Ils négocient entre eux l’usage des terres, mais moins il y a de place…

– Les jeunes ne sont-ils pas plus réceptifs à un nouveau mode de vie ? On ne peut pas vivre indéfiniment comme on vivait il y a trois siècles.

– Ils sont plus réceptifs, c’est vrai, mais les locaux ne bénéficient pas vraiment de ce type de projet. Ils voient que leurs terres leur sont confisquées sans que leur soit donnée une chance de participer au projet. Alors ils deviennent suspicieux. Ils considèrent qu’on donne leurs terres à d’autres, les gens des hauts plateaux. »

Le sujet est particulièrement sensible à une autre extrémité du pays, au sud-ouest, près de la frontière avec le Kenya. Dans la vallée de l’Omo, sur la rivière du même nom, Gibe III est le troisième d’une série de quatre barrages. Quelque deux cent mille personnes seraient directement concernées par l’installation d’une énorme plantation de canne à sucre, en amont du barrage. 150 000 hectares et six usines, c’est colossal. Même pour un investisseur ivoirien que j’ai croisé par hasard, un jour, à Addis-Abeba. L’homme a des affaires au quatre coins du continent, mais aussi en Indonésie. Les grands projets ne l’effraient pas. Mais en sortant d’un rendez-vous avec le ministre de l’Agriculture, il n’en revenait pas. L’échelle du projet, la rapidité à laquelle les premiers rendements sont attendus et la volonté du gouvernement de garder un œil sur les fermes et les usines dépassaient tout ce à quoi il était habitué. On lui avait vendu l’Éthiopie comme une terre d’opportunités, l’Ivoirien est retourné à ses affaires, ailleurs.

Sur place, les populations locales, pour la plupart pastorales, devront abandonner les terres où elles ont toujours fait paître leurs troupeaux, renoncer à leur mode de vie et se sédentariser. Plus problématique, du côté kenyan de la frontière, le lac Turkana, tributaire de la rivière Omo, pourrait être largement asséché. En tout, un demi-million de personnes serait menacées. Les organisations environnementales crient au désastre, les autorités éthiopiennes les ignorent, les Kenyans s’en moquent. La modernisation d’abord, insiste Addis-Abeba, en réfutant ces accusations.

Dans la région Oromia, la plus vaste du pays, certains grands projets passent mal. Là aussi. Les plus de 30 millions d’Oromos, soit le tiers de la population nationale, se perçoivent souvent comme les oubliés des régimes successifs. Ces dernières années, les paysans y sont souvent délogés de leurs terres contre des sommes dérisoires pour faire la place à des fermes industrielles, des serres horticoles néerlandaises ou des usines de confection chinoises. Même la capitale, récipiendaire d’un exode rural massif et bassin d’investissement pour ceux qui ont les moyens de faire construire un immeuble ou des complexes immobiliers, mord sur les frontières de la région au centre de laquelle elle est située. A l’époque de mon voyage en Afar, les régions Oromia et Amhara ne sont pas encore en feu. A partir de novembre 2015, les Oromos se lanceront dans d’incessantes manifestations, aussi imprévisibles que dispersées, contre le pouvoir central qu’ils accusent d’accaparer des terres oromos. Puis les griefs – corruption, mauvaise gouvernance, violences policières – émergeront. Même les Amharas s’y mettront en août 2016.

Pour l’heure, on est en 2015 et je suis venu voir la prouesse industrielle de la production du sucre de cane dans la torpeur de l’Afar.

« On mange, on prend une douche et on retourne à l’usine, ok ? »

Solomon se défait de sa chemise, laisse tomber son corps replet dans le fauteuil et détache du bout des doigts un morceau d’injera que son épouse vient de déposer entre nous, sur un tabouret. La sauce aux lentilles est délicieuse. Dans son petit deux-pièces, toute la jeune garde de l’entreprise est là, en short ou en débardeur, à combattre ensemble l’ennui de ces après-midis de cagnard. Tous parlent amharique, sont originaires des hauts plateaux et chrétiens, la plupart orthodoxes, à en croire les croix pendues à leurs cous et les affiches de Jésus sur les murs. Aucun n’est né, ni n’a grandi ici.

Dans un coin du salon, la télévision diffuse un film américain stupide que personne ne regarde. Dans la cuisine, des bidons pleins témoignent de l’habitude de vivre avec les coupures d’eau. La douche est sur le palier. Je décline l’offre de Solomon, qui ne comprend pas que je puisse refuser de me rincer au seau avec une telle chaleur. Dehors, à part les chiens errants et quelques dromadaires, il n’y a personne. Aux étages des condominiums, semblables à ceux qui ceinturent la capitale, les appartements occupés semblent peu nombreux. Rares sont les balcons d’où pend du linge.

Entre deux bouchées, Solomon me dresse un tableau idyllique de l’usine Tendaho où travailleraient déjà 14 200 employés. Le matin, l’endroit m’a plutôt fait l’impression de tourner au ralenti.

« L’objectif est de broyer 26 000 tonnes de canne à sucre par jour. On sera à pleine capacité d’ici le nouvel an éthiopien. »

Soit avant le 11 septembre prochain, lorsque le pays passera de l’année 2007 à l’année 2008, d’après le calendrier julien. Le reste du monde est déjà en 2015. Ça laisse trois mois et demi pour achever la construction d’une usine qui a plutôt l’air d’être en chantier. D’autant qu’à peine plus de 3 000 hectares, sur les 50 000 prévus, sont cultivés pour le moment.

« En Éthiopie, le sol et le climat sont parfaits, il n’y a pas de problème de disponibilité des terres et puis la main-d’œuvre n’est pas chère. »

Solomon poursuit, réclame du rab à sa femme, se marre avec un de ses amis. Je note, entre deux bouchées de sauce aux lentilles que j’enveloppe d’injera. Tout ceci me sera confirmé à mon retour à Addis-Abeba par un agronome, conseiller auprès d’une ambassade européenne. L’Éthiopie a réellement une carte à jouer dans la culture de canne à sucre. Manque l’industrie, le savoir-faire et l’accès au marché international. Ça fait beaucoup mais ça n’effraie pas Solomon qui parle toujours, la bouche pleine, pas forcément toujours dans ma direction.

« Ici, le logement est gratuit, la santé et l’éducation sont gratuites, le transport est gratuit… »

Lui gagne 7 059 birrs, un peu moins de 300 euros. Un bon salaire en échange d’un confort rudimentaire loin de la capitale et du prestige d’œuvrer à l’un des projets les plus importants du pays. Pour l’heure, l’école n’a pas ouvert et l’hôpital n’est pas tout à fait achevé. En arrivant, à l’entrée du village, je n’ai vu qu’une échoppe et un café sans tables ni chaises.

Finalement, Solomon ne prend pas de douche non plus. Les autres nous ont laissé finir notre déjeuner seuls. Lui, sa femme dont j’ignore le nom et moi retournons tous les trois au pick-up. Elle travaille aussi à Tendaho.

A nous l’usine.

Solomon, en sueur, gare le pickup près des bureaux, en ressort pour répondre à un homme qui réclame du travail, s’y réinstalle, puis nous mène jusqu’à un vaste hangar. Dehors, des pièces de machines éparpillées, des tuyaux et des morceaux de plastique jonchent le sol. Rien ne semble fini ni même en passe de l’être. A l’intérieur, derrière des piles de sacs remplis de sucre, une poignée d’ouvriers patiente en bout de chaîne. Deux Indiens déplacent un morceau de machine. Sans doute des employés de l’Overseas Infrastructure Alliance, l’entreprise chargée de la construction de l’usine, ou de l’un des nombreux sous-traitants. Le retard de près de cinq ans sur l’échéancier, c’est de leur faute, insistent les Éthiopiens. Ça sent le caramel brûlé.

« On effectue des tests, dit Solomon. Tu veux voir là-haut ? »

Là-haut : des machines sur deux étages, hautes de 15 mètres au moins, près desquelles la moiteur de l’air s’épaissit. Me reviennent à l’esprit les images de l’usine de Metahara, tout près d’Aouache. Je l’ai visitée lors d’un passage chez Madame Kiki, deux ans plus tôt. C’est l’une des premières plantations, conçues par des Néerlandais dans les années 1960 quand l’empereur Hailé Sélassié avait entamé une timide industrialisation du pays. Un ingénieur m’avait fait faire le tour de l’usine dans un bruit assourdissant. Je n’avais rien entendu à ce qu’il hurlait. Tout était noir, gluant, les employés ressemblaient à des ombres aux yeux luisants. Zola aurait pu y situer Germinal. Tendaho n’en est pas là.

Nous poursuivons. En début de chaîne, des camions déchargent à tour de rôle leur cargaison de cannes à sucre brûlées sur un énorme tapis roulant. Le végétal est ensuite broyé, une mélasse noire en est extraite, qui deviendra du sucre brun au fil des machines. Près des trois tours, Solomon me laisse prendre des photos tandis qu’il répond à un énième coup de téléphone.

« Solomon, quand est-ce que je peux voir le directeur général ? »

Je l’embête avec cette requête depuis le matin. Le chef est très pris, aucun rendez-vous n’a été fixé, faute de pouvoir le joindre aux deux numéros de téléphones portables que l’on m’a donnés à Addis-Abeba. Bousculer la hiérarchie est toujours un exercice délicat. Le voilà pourtant, au volant de son Land Cruiser. J’insiste, envoie Solomon en éclaireur pour ne pas paraître trop intrusif. En promettant de m’en tenir à dix minutes, j’arrache un entretien. On passera une petite demi-heure dans un bureau climatisé. Comme de plus en plus souvent dans le pays, le portrait de Meles Zenawi est absent de ces locaux. Il n’en a pas pour autant disparu des discours.

Ataklti Tesfay est tigréen. Après deux décennies passées au sein du ministère de l’Agriculture, il a rejoint l’Ethiopian Sugar Corporation trois ans plus tôt. Le voici depuis six mois à la tête de Tendaho. Autrement dit, son expérience du secteur et de la gestion d’une usine est assez mince.

« Tout ce qui est requis pour la culture de la canne à sucre est abondant en Éthiopie, les terres, l’eau, la chaleur… Ce dont nous manquons, c’est de technologie et de main-d’œuvre qualifiée et semi-qualifiée. »

Ce déficit ne semble pas s’appliquer à sa personne.

Je le bombarde de questions.

« Pourquoi le gouvernement s’implique-t-il autant dans cette industrie ? Est-ce vraiment le rôle du gouvernement de produire du sucre ? Pourquoi ne pas laisser faire des entreprises privées ?

– Les entreprises privées sont les bienvenues ! Mais l’industrie du sucre n’est pas une simple affaire. Des Pakistanais ont essayé, puis sont partis. Ils n’ont pas réussi. En Éthiopie, nous n’avons pas cette expérience de la culture et de la transformation de la canne à sucre et l’investissement requis est énorme. Nous ne voulons décourager personne. »

Jolie contradiction. Le gouvernement n’a pas l’expérience nécessaire, mais met sur pied une organisation publique pour développer le secteur. Aucun conseiller extérieur connu. Ataklti Tesfay enchaîne.

« Nous construisons cette usine ici parce que notre gouvernement a le souci de l’équité. Les gens de cette région ont aussi droit au développement.

– Sont-ils intéressés par ce projet ?

– Bien sûr. Ils en bénéficient en étant employés par l’usine ou en cultivant la canne à sucre. Nous préparons la terre et ils nous vendent leur récolte. En plus, ils nourrissent leur bétail avec les résidus de la plante. »

Ça, je l’ai déjà entendu.

Plus de 5 000 Afars travaillent déjà pour l’usine, m’a précisé Solomon lorsque nous étions encore chez lui. Mon patron est afar, s’est-il enthousiasmé. Les populations locales n’en demeurent pas moins minoritaires à Tendaho.

Je laisse Ataklti Tesfay à ses soucis de manager. C’est un homme pressé, un de ces cadres desquels dépend la renaissance de l’Éthiopie. Il est 17h30, les ombres s’allongent. Dans une heure, il fera nuit.

« Solomon, tu peux me déposer à Semera ? Je dois trouver un hôtel.

– Non, c’est bon. Tu vas dormir dans la guesthouse des VIP. C’est mieux. »

J’hésite. L’idée d’économiser une nuitée d’hôtel et, surtout, de pouvoir me couler dans le rythme de l’endroit me séduit. Je m’interroge néanmoins sur ma liberté de mouvement.

« Y’a la clim et une douche. C’est bien.

– Vendu. »

Solomon redescend la route des lampadaires en embarquant à l’arrière du pick-up une poignée d’ouvriers. Leur service est fini, on leur évite les sept kilomètres à pied en les déposant au croisement de la route qui mène à Aysaïta, en face du village 18. Solomon me parle du master qu’il tente de finir. Il doit passer un examen dans deux semaines et ne trouve pas le temps de s’y préparer ici, où il est sans cesse sollicité. Le jeune homme fait partie de ces cadres de l’administration dont le pays manque et que les autorités envoient se former davantage. Il envisage de se rendre à Addis-Abeba le lendemain pour échapper aux distractions et se consacrer à ses révisions.

« Ici, je n’y arrive pas. Mon chef, il me donne de nouvelles missions tout le temps. Solomon par-ci, Solomon par-là. Endé… »

Nous nous arrêtons à l’échoppe pour acheter de l’eau, puis nous contournons le village 18. Le véhicule tousse en montant la colline. Les VIP logent sur une crête avec une vue imprenable sur deux facettes du pays. D’un côté, la cité dortoir vide et l’usine au loin. De l’autre, à quelques kilomètres, au milieu d’une plaine de végétation rase, un camp de réfugiés érythréens dont j’ignorais l’existence. J’apprendrai à mon retour à Addis-Abeba que près de 10 000 personnes y vivent.

« Viens, ta chambre est là. »

Solomon me mène à l’intérieur d’une des quatre maisons identiques construites les unes à côté des autres. Toutes sont de plain-pied avec un salon, trois chambres et une salle de bains. Dans cette maison, où les cadres viennent prendre leurs repas, la télévision est branchée sur la chaîne régionale publique, en langue afar. Dans la chambre que l’on m’a réservée, il y a un lit, une chaise et, fin du fin, une petite salle de bains avec une baignoire. Je repère tout de suite les seaux. Il n’y a pas d’eau courante, donc. Le jeune gardien des lieux m’invite à dîner dans une heure et me montre comment faire fonctionner la climatisation. L’électricité est capricieuse et la machine s’arrête souvent. Il faut donc régulièrement triturer les deux fils enfoncés dans la prise au mur pour la relancer. Du moment que ça rafraîchit. Je dîne avec les managers de l’usine, peu loquaces et surtout, tous originaires des hauts plateaux.

La clim ne tient pas. Je passe la nuit à tripatouiller les fils électriques chaque fois que le courant mollit trop.

Juin 2015 - Dans la Tendaho Sugar factory, construite dans le se

L’usine de Tendaho, région Afar. Vincent Defait

Le lendemain, la journée commence bizarrement.

A l’entrée de l’usine, le policier fédéral en armes n’est pas le même que la veille. Il ne veut pas me laisser entrer sans la lettre écrite, signée et tamponnée à Addis-Abeba que Solomon a donnée à son chef. S’ensuit une longue discussion au terme de laquelle le policier m’autorise à passer mais menace de m’interdire de quitter les lieux sans le feu vert de la hiérarchie de l’usine. Certains combats ne valent pas la peine d’être menés.

De nouveau, je laisse passer une partie de la matinée en observant le bal des employés dans le hall. Fascinant. Aucun d’eux ne semble avoir de but précis, si ce n’est Solomon qui cherche cette maudite lettre en répondant à dix sollicitations en même temps. On finit dans le bureau du chef de la sécurité. Problème réglé avec un coup de fil.

La journée s’écoule ainsi, dans une oisiveté subie, frustrante, mais tellement instructive. A quoi donc ces gens sont-ils occupés ? Les rêves industriels de l’Éthiopie semblent ensablés dans des contingences qui m’échappent. Je m’attendais à voir un endroit vibrant, tout affairé à donner forme à une ambition démesurée, irréaliste disent certains. Je pensais voir des milliers d’ouvriers occupés à bâtir une usine, des villages et des écoles dans le désert. Ils ne construisent pas, ils déambulent.

En fait, j’atteins très vite les limites de ma situation. Je n’ai ni véhicule, ni possibilité de m’affranchir de mes hôtes. Solomon propose de me ramener à la guesthouse pour que je me repose. Me reposer de quoi ? J’insiste pour rencontrer ces éleveurs pastoraux qui ont fait le choix du sucre. Mon guide et ange gardien me le promet pour l’après-midi. Il doit d’abord rendre visite à une communauté. Son devoir de persuasion. Il embarque avec lui deux anciens. Il n’y a plus de place dans le véhicule, me dit-il. Je peux m’asseoir à l’arrière du pick-up. L’idée fait glousser Solomon.

« Il fait trop chaud et il y a trop de poussière. »

Je dois l’attendre. De toute façon, c’est l’heure de la pause déjeuner, pendant laquelle on s’abrite du soleil. Je me résigne et en profite pour avancer sur mes recherches, quand Internet et le réseau téléphonique me le permettent. Les heures s’enlisent dans la torpeur. Solomon ne répond plus à mes appels. Il m’a donné rendez-vous à 14 heures. Je finis par douter. Se référait-il à l’heure éthiopienne, décalée de six heures par rapport au reste du monde ? Non, il a bien dit deux heures, pas huit. Je m’emmêle.

A 16 heures, il m’envoie son assistant et un chauffeur. Je peux enfin me rendre sur la plantation. Je m’assois à côté des deux hommes, la vingtaine à peine entamée. La communication est compliquée, leur anglais est aussi rudimentaire que mon amharique.

Sur notre droite, je vois un mur de sable se dresser.

« La fenêtre », me glisse l’assistant, en faisant des moulinets du bras. Je la ferme. L’habitacle enfumé se transforme vite en sauna. Les deux jeunes tirent sur une cigarette et se la passent, amusés. Le bitume lézardé défile à toute bringue sous nos roues. Ces deux-là ressemblent à des ados qui profitent d’un peu de liberté pour faire les couillons. Nous roulons pleins phares sans rien voir à plus de deux mètres.

 

Trois quarts d’heure plus tard, nous nous enfonçons dans les allées bien dessinées d’une plantation. Le long des canaux, la végétation prend de la hauteur et ménage aux habitations en bois des murs de verdure. Ce découpage au cordeau est un héritage britannique. L’agriculture industrielle, ici, a déjà été tentée.

Créée en 1962, la Tendaho Plantation Share Company réunissait le gouvernement éthiopien de l’empereur Hailé Sélassié et la société Mitchell Cotts, propriétaire de la majorité des parts de l’entreprise. A l’époque, on avait misé sur le coton. Pendant longtemps, la plantation a figuré parmi les plus importants projets d’agriculture commerciale du pays. Elle a aussi été à l’origine des premiers conflits liés à l’usage des terres entre les populations locales agropastorales d’un côté, et de l’autre les habitants des hauts plateaux, les highlanders, et leurs associés farendj. A l’époque, l’idée était de convaincre les nomades de devenir des agriculteurs. On leur achèterait leur production en échange de terres irriguées aux abords de la plantation et d’un accès à certains services sanitaires et scolaires. Un air de déjà-vu. Ce fut un échec.

Après la prise du pouvoir par le régime militaire du Derg en 1974, la ferme a été nationalisée. Comme toutes les entreprises privées du pays, d’ailleurs. Cette réforme a mis fin au féodalisme dans lequel le pays était englué, en aucun cas aux problèmes d’occupation des terres. L’expansion de la plantation et la construction de barrages pour son irrigation sur la rivière Aouache ont même renforcé les conflits entre les clans de nomades et les autorités. Les violents programmes de déplacement de populations n’ont rien arrangé. Une fois le Derg renversé, l’EPRDF a rendu aux populations afars de larges surfaces de terres. Puis est venue l’idée de développer l’industrie du sucre. Marche arrière toute.

D’un véhicule à l’autre. Mes deux ados fugueurs m’ont présenté à Saïd Loyita, 28 ans, qui chaperonne les producteurs de canne à sucre ici. Me voici à ses côtés dans son pick-up climatisé. Il est afar mais n’a conservé de son histoire collective que la polygamie et la religion musulmane. Le nomadisme, très peu pour lui. Saïd a étudié l’agriculture à l’université, près d’Harar où Arthur Rimbaud se fit marchand d’armes pendant quelques années à la fin du XIXe siècle. L’avenir est dans la terre, pas dans le bétail.

« On va voir un agriculteur. »

Ici, on parle d’out-grower pour désigner ceux qui cultivent sur leurs terres la canne à sucre que l’usine leur achètera.

Saïd est plein de bonne volonté, en plus de conduire comme un dingue dans les ruelles de ce village aux allées perpendiculaires, mais je bute sur son anglais. On se comprend mal. Je perds un peu patience et ça n’arrange rien. Nous déboulons entre deux rectangles de terrain cultivés d’où émergent des plants hauts de vingt centimètres, le long de rangées parfaitement parallèles. Le téléphone à l’oreille, Saïd tourne en rond, se gare, rebrousse chemin, fait rugir son véhicule sur la pente forte d’une digue de terre. Puis cale le pick-up le long des pousses de canne à sucre. Un jeune homme filiforme s’approche, la taille et les jambes enveloppées d’un pagne. S’engage la discussion la plus étrange de ce voyage entre Hussein, un jeune néo-agriculteur taciturne, et un Saïd trop bavard, coincé dans sa rhétorique développementale. Je répète trois fois mes questions, me fait traduire encore et encore les réponses de Hussein, éminemment plus courtes que la version que Saïd m’en fait. Tout cela sous le regard amusé de deux hommes, poignard à la ceinture, un pagne jusqu’aux chevilles et des sandales en plastique aux pieds. L’un a le regard pointu et une coupe afro à rendre jaloux un militant des Black Panthers. L’autre traîne ses deux fils dont le plus jeune est littéralement effrayé de me voir. Je suis blanc et j’ai un appareil photo, deux raisons d’avoir peur.

Hussein a 22 ans mais, avec ses joues qui lui rentrent dans le visage et son physique en lame de couteau, il en paraît 30. Il y a quatre mois, il a planté ses premiers plants entre lesquels nous marchons. J’apprends que, comme ceux qui ont fait le même choix de vie, Hussein a reçu un hectare de terres prêtes à l’usage ainsi qu’un terrain à l’écart pour y installer, dans l’ordre, sa femme enceinte, ses trois vaches et ses quinze chèvres. C’est comme cela qu’il me présente la chose.

« Ça peut changer ma vie. »

« Ça », les revenus de la production de canne à sucre.

Comment ?

« La production est facile et génère plein d’argent.

– Et après ? En quoi ça peut changer une vie ?

– Si je fais des profits, je peux épargner, acheter des moutons et des chèvres, acheter une maison en ville.

– Une maison en ville ? Où ?

– A Semera.

– Tu veux vivre à Semera ?

– Oui. Les enfants auront une vie meilleure là-bas. »

A sept kilomètres d’ici.

« Qu’en pensent les autres Afars ?

– Je leur dis : tu peux changer ta vie, tu n’as plus besoin de suivre les pluies, tu as tout en un seul endroit.

– Et les anciens ?

– Ils ne veulent pas abandonner leur bétail. Ils disent : tu dois protéger notre culture, notre terre, et parler notre langue. Nous devons changer cette attitude. »

Qui parle ? Saïd le superviseur ou Hussein l’agriculteur ?

Juin 2015 - Hussein, 22 ans, fait partie de ceux qui ont accept

Hussein, jeune Afar converti à la culture de canne à sucre. Vincent Defait

Le soir tombe sur la plantation et Saïd offre de me déposer à Semera. Hussein disparaît, c’est à peine si j’ai le temps de lui dire au revoir. Les deux curieux me regardent partir. Ils auront sans doute autant à raconter chez eux que moi à mon retour à Addis-Abeba. Au volant, Saïd parle toujours. En entrant dans le bourg, le jeune homme enfonce le clou.

« La résistance des Afars, elle vient du manque d’éducation. Ils ne comprennent pas le développement. »

Tout cela n’est pas complètement faux. Peu scolarisées, les populations nomades s’accrochent à leurs traditions et, chez elles, les taux de mortalités infantile et maternelle atteignent des sommets. Les discours gouvernementaux butent sur un mode de vie auquel elles ne sont pas prêtes à renoncer. Mais sans doute les Afars ont-ils aussi leur mot à dire sur leur avenir.

 

Deux ans après mon passage à Tendaho, l’usine n’avait toujours pas produit de sucre.

 

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