Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash

Tesfaye et le futur en carton

 

Addis-Abeba, septembre 2015

Sur le coup, je n’ai pas vu le tramway vert et blanc sur la scène.

Je regardais les danseurs qui se trémoussaient et la fanfare qui se frayait un passage à travers la foule à coups de tsoin-tsoin toniques. Puis, sur le grand écran, les deux présentateurs qui tentaient de réveiller le public. En costume traditionnel blanc, le micro à plein volume, ils se délectaient de leur éphémère célébrité. Dans l’immense salle du Millenium Hall, à deux pas du périph’ d’Addis-Abeba, leurs appels à célébrer avec la même énergie le nouvel an éthiopien et l’époustouflante renaissance du pays résonnaient du feu de dieu.

En un instant, l’enthousiasme chauvin des cinq mille fêtards, soudain ragaillardis, vient de faire s’évaporer trois heures d’attente.

Mes compagnons de fête enquillent les bières, gratuites pour l’occasion, la sono envoie des paquets de décibels grésillant et le Premier ministre se rassoit à l’étage d’où il domine la foule, son devoir de discours accompli. Le monde va se coucher un soir de banal 11 septembre 2015, mais l’Éthiopie passe en 2008 en exaltant sa croissance économique nouvelle.

« Aaaare you reaaady ?!! »

Les organisateurs ont même prévu une traduction. L’anglophone, celui qui prend son pied à emballer son texte d’un accent hollywoodien goulu et de voyelles mâchonnées, je le connais. En temps normal, il est le correspondant de la chaîne de télévision chinoise d’infos en continu, CCTV. Ce soir, il se fait plaisir et touche quelques royalties. Son collègue aussi, qui enchaîne dans la même veine. En amharique, c’est encore plus chantant.

C’est à ce moment-là que les panneaux qui encombraient la scène ont disparu. Le tram était caché derrière. Une jolie reproduction en carton de celui que les Addis-Abébiens se voient promettre depuis des années.

Mes voisins ne tiennent plus en place. Jeunes, enthousiastes, réactifs aux beuglements des animateurs.

Patriotes.

Sur la scène, cinq policiers fédéraux en treillis bleu sortent du tram et se plantent là, ponctuant l’effet de surprise d’un salut rigide. La fanfare se tait, l’officier crie son texte écrit sur une fiche qu’il tient à bout de bras. Sur le grand écran, on voit la maréchaussée l’arme en bandoulière et gonflée d’abnégation sous la pluie, serrant la main à une rangée de vieux forcément reconnaissants, sacrificielle en donnant son sang dans un hôpital, besogneuse en fauchant les blés dans les champs aux côtés des paysans. Au service du peuple.

Ce soir, on fête le nouvel an et le lancement du deuxième GTP, le Plan de croissance et de transformation, dont personne n’a encore lu les détails.

En forme, l’animateur hollywoodien file la métaphore à gros traits et à pleins poumons.

« Est-ce que vous êtes prêts à embarquer dans le train du développemeeeeent ?!!! »

VD Tram10

Le tram circule enfin. Une découverte pour la majorité des passagers. Vincent Defait

«  Ato, je t’ai dit, déjà. Si je peux tenir la main de la fille de Meles Zenawi, je vais dans le train avec elle. Si sa fille, elle y va, j’y vais. »

J’ai retrouvé Tesfaye. Il a fallu l’appeler plusieurs fois et le mitrailler de SMS. J’avais un rendez-vous le long de la ligne 1 du tramway, celle qui n’a pas encore été inaugurée, et me suis assuré qu’il passait par là. Cet après-midi tourne au ralenti et je suis bien content de le remplir d’un trajet à ses côtés.

Assis dans sa Toyota Vitz, je comprends pourquoi il me file entre les doigts depuis plusieurs semaines. Toutes les vingt secondes au moins, un de ses deux téléphones sonne. Le grand avec écran tactile, c’est pour les clients. Le petit, pour les sept chauffeurs qu’il envoie parcourir la ville. Les affaires se portent bien. Un farendj lui a rapporté une oreillette sans fil des États-Unis. Il peut téléphoner sans risquer d’amende. Quand son téléphone ne sonne pas, l’appareil récite des SMS vocaux d’une voix métallique.

« Je travaille comme un âne, tu vois ? »

Une question, un coup de téléphone, une réponse, un coup de téléphone. On réinvente le télégramme et je dois sans cesse le ramener à notre discussion. A chaque trou dans le macadam, la grosse croix en bois qu’il a accrochée au rétroviseur fait la toupie autour du carton odorant en forme de fraise.

Tesfaye m’écoute à moitié, se faufile au ralenti dans les rues secondaires, là où la modernité plafonne à un étage, se gare, sort de la voiture, se rassoit derrière le volant et se gare plus loin. Les deux premières échoppes n’avaient plus de cartes de crédit téléphoniques. La troisième est la bonne. Pour beaucoup, c’est l’heure d’étirer la journée en mastiquant du khât ou de rentrer à la maison. Bientôt, la capitale se remplira à nouveau de véhicules, les files d’attente pour les minibus s’allongeront.

Tesfaye doit dépenser au moins 200 birrs en crédits téléphoniques par jour. Je remarque qu’il porte des baskets neuves, un pantalon et un t-shirt sans trou.

 

Sur la scène, le journaliste de CCTV s’est retiré pour laisser le tramway charrier les corps de métier. Honneur à l’hôte de la soirée. Encadré de futurs employés du train, en veste bleue et en pantalon noir, le maire d’Addis-Abeba sort de la fausse rame. Un futur en carton flanqué des maquettes de trois éoliennes blanches et d’un morceau de barrage, posés dans un coin de la scène.

Il est 22 heures et les caméras de la télévision nationale pivotent entre les orateurs et le public, jeune, mâle et volontaire pour acclamer sur commande. Le gouvernement s’est montré généreux avec les invitations. Le repas sort des cuisines du Sheraton, la bière des fûts du groupe français Castel, propriétaire de la Saint-George nationale.

« Il y a quelques années, on a eu Beyoncé !

– La chanteuse américaine ?

– Ouais ! Génial, hein ? »

C’était pour le passage à l’an 2000 éthiopien, en 2007 pour le reste du monde, et le ravi, là, s’appelle Taguegne. Il travaille dans un woreda de la capitale, un district. Ce soir, il s’éclate et me traduit l’essence des discours.

Un fermier et son chapeau blanc de cow-boy sort du tram.

« Il représente tous les paysans du pays. Là, il espère de bonnes récoltes, il dit que tous les fermiers doivent passer à une agriculture industrielle et il dit aussi qu’il n’y aura plus de famine en Éthiopie.

– Il a vraiment dit qu’il n’y aura plus de famine ? Il a utilisé le mot famine ?

– Oui, oui ! »

Quelques semaines plus tôt, le gouvernement a pourtant revu à la hausse le nombre de personnes qui devront bénéficier d’une aide alimentaire d’urgence cette année. De 2,9 millions, une moyenne annuelle, on est passé à 4,5 millions. C’est moins habituel, mais le phénomène climatique El Nino fait des misères à la Corne de l’Afrique. Hors micro, dans les halls d’hôtels impersonnels ou dans des cafés bruyants, des diplomates des Nations unies et des représentants d’ONG l’affirment gravement : ils se préparent à une grave crise alimentaire pour 2016. Et puis les fonds manquent. Les deux dernières saisons des pluies n’ont rien donné, les champs sont secs et les semis grillent sur pied. Dans quelques mois, début 2016, il faudra aider près de 15 millions de personnes.

 

« Et ta mère ? Elle va bien ?

– Betham. »

Très bien.

Tesfaye et ses réponses raccourcies.

« Et sa maison ?

– L’année prochaine. Ils ont dit qu’ils n’ont pas le budget pour la démolition. Même le Premier ministre, à la télévision, il a dit que les démolitions, ça va pas assez vite. Pas de budget… Endé… Mais ils peuvent venir, je suis prêt. »

Prêt à quoi ? L’avant de la Vitz descend doucement dans une vaste flaque d’eau brunâtre, la croix en bois se balance. En face, une Lada attend son tour pour un trajet amphibie en sens inverse.

« Ato, ça y est, j’ai acheté un autre appartement. Un grand, avec trois chambres. »

Un troisième. Là-bas, au bout de la ligne 1 du tramway presque achevée. Un demi-million de birrs, près de 21 000 euros. Cash. J’ignorais qu’il avait autant d’argent de côté. Je lui fais répéter.

Tesfaye pose sa main sur ma cuisse et m’adresse un regard satisfait.

« Pas mal, hein ?

– C’est pour ta mère ?

– Je sais pas. Pour louer, peut-être. Pour ma mère, on verra. »

Le jour où sa maison sera démolie, si la vieille peut mettre 25 000 birrs sur la table, le gouvernement lui donnera la clé d’un appartement, quelque part en bordure d’Addis-Abeba, loin de Kazenchis. Elle aura plusieurs années, ensuite, pour verser chaque mois de quoi finaliser l’achat. Sinon, elle devra chercher une nouvelle maison de kebele, ces habitations propriété de l’État et si peu chères, dans un quartier pauvre. Tesfaye ne s’en fait pas, il peut payer.

VD Kazenchis3

Dans le quartier Kazenchis, où il est prévu de construire un centre d’affaires. 2015. Vincent Defait

Sur scène, c’est le tour des industriels. Un homme en costume et cravate mène un petit groupe d’ouvriers en bleu de travail. Le grand écran enchaîne les plans sur des ateliers que je jurerais appartenir à Ayka et à Huajian. Puis défilent les étudiants en toge universitaire et en chapeau plat. Le public se lasse peu à peu et commence à tourner le dos au spectacle. Le journaliste de CCTV se charge de mettre un peu de piquant à la soirée à coups de décibels et envoie les danseurs réveiller la foule. Taguegne, mon traducteur d’un soir, pose sa bière sur la table haute de bistrot et se lance dans une eskista qui fait marrer ses potes. Je le regarde, amusé, totalement inapte à ces mouvements saccadés d’épaules et de dos à se briser la nuque. Le petit groupe est aux anges. C’est l’Éthiopie heureuse, contente d’elle-même et de sa splendeur retrouvée.

« Taguegne, tu as un condo, toi aussi ?

– Un grand ! Avec trois chambres. J’ai une voiture, aussi ! »

Il gagne 5 000 birrs par mois, environ 200 euros, me dit-il, pour gérer les relations publiques de son woreda.

Soit j’ai perdu prise avec la réalité de ce pays, soit il m’enfume. Ou alors, l’augmentation des salaires des fonctionnaires a été versée à la truelle.

Un ingénieur modèle sort du tram. Sur le grand écran, les images de routes toutes neuves ont remplacé celles des usines de textile.

 

Le refus de Tesfaye de voir son pays changer m’étonne toujours autant.

« Quels changements ? Quoi ? Les routes ? Les immeubles ? C’est tout ?

– Ce n’est pas rien. Par exemple, cette route, celle que nous empruntons, elle est nouvelle. »

Tesfaye pile derrière un petit camion Isuzu plein à craquer qui manœuvre un demi-tour au ralenti. Des piétons en profitent pour traverser l’avenue. Cette rue est comme des centaines d’autres dans le pays, neuve, plus large, séparée en deux par un muret de vingt centimètres de haut afin de s’assurer que les chauffeurs restent du bon côté. Des pointillés dans l’obstacle permettent de tourner à intervalles irréguliers. Le constructeur s’est arrêté au bord du trottoir à moitié fini, aux limites de son contrat.

«  Cette route ? Fake ! Chinoise. Après un an, yallem ! »

Fini. Plus rien.

Parsemée de nids-de-poule.

« Ato, nos questions, c’est pas le tram ou les routes. Nos questions, c’est qui va payer ? »

Ce « nous » collectif me surprend. Tesfaye ne m’y a pas habitué.

« Ma fille, mon fils… Ma petite-fille. Ils vont payer. »

Je laisse couler. Il n’a pas tort.

Pourtant, l’Éthiopie continue à être célébrée pour sa croissance économique. Les télévisions étrangères de passage adorent cette histoire. Le reste du continent est à la ramasse. « L’Afrique émergente » plonge sous les 6% de croissance tant glorifiés, en même temps que le prix des minerais et du pétrole. L’économie africaine a le nez au sol. Les prévisions lui garantissent la plus faible croissance sur les 15 dernières années. Un petit 3,4% de très peu qui ne donnera pas grand- chose.

Une poignée de pays s’en sort. L’Éthiopie en est, tout comme le Rwanda. Les seuls dont les économies ne dépendent pas trop des marchés internationaux de matières premières. Les rares dont les gouvernements, hyper dirigistes, ont une feuille de route économique. Potentiellement la croissance éthiopienne pourrait bientôt être la plus rapide au monde, vient d’affirmer un organisme britannique. Le rapport soulève aussi bien des problèmes avant d’en arriver à cet idéal comptable, mais ici, on préfère se souvenir de cette prévision en ligne avec les aspirations du pays.

Tesfaye continue de jongler avec ses téléphones sans lâcher le volant.

« Je ne comprends pas. Pourquoi tu ne t’achètes pas une maison ? En fait, pourquoi tu ne construis pas un immeuble au lieu d’acheter des condos ? Tu pourrais rentabiliser.

– Ato, j’ai pas confiance. Un jour, je paie pour le terrain. Demain, ils disent que c’est un immeuble illégal, que le président du kebele, celui qui a vendu le terrain, il était corrompu. Le président du kebele, il est en prison et moi, je fais quoi ? Ou qu’une route doit passer là. Je perds tout. Je veux pas me battre avec l’EPRDF. »

 

C’est au tour du service de propreté d’Addis-Abeba de sortir du tram. Avant eux se sont succédé les représentants de l’Agence centrale de statistiques, véritable gardien des données étatiques, puis les investisseurs, ces figures sibyllines d’un eldorado économique pour le moment fantasmé. Taguegne s’amuse toujours autant. Il traduit moins, il danse plus.

Sur la scène, les balayeurs sont vêtus d’ensembles jaune et de casquette dont les pans leur couvrent les oreilles et la nuque. Dans les rues aussi, leurs vieilles tenues couleur de sable disparaissent peu à peu. Par petites touches, Addis-Abeba se défait de ses allures de gros village. A Kazenchis, on voit moins d’ânes, pas une vache n’a posé un sabot sur Bole road depuis trois ans et beaucoup d’immeubles se couvrent de panneaux publicitaires XXL pour de la bière, des voitures ou des frigos.

Et le tramway roule enfin. La ligne 2, reliant le nord et le sud de la capitale, a été inaugurée en grande pompe en présence du patron du groupe industriel chinois qui l’a construite et on s’y bouscule depuis deux semaines pour l’essayer. La nouvelle a fait le tour du monde, pour le plus grand plaisir des autorités éthiopiennes. Au rond-point d’Uraël, on achève d’installer l’ascenseur qui permettra aux passagers de descendre jusqu’aux quais de la station, curieusement située sous le rond-point suspendu. Ailleurs, les escaliers mécaniques sont encore sous plastique.

Sur la scène, les banquiers ont pris le relais. L’un d’eux porte un petit coffre doré. C’est curieux, le spectacle ne semble inclure aucune hôtesse d’Ethiopian Airlines. La compagnie aérienne nationale, propriété de l’État, s’apprête pourtant à fêter ses 70 ans d’existence en étant la plus rentable du continent. Plus tard, peut-être. Dans la salle, le moral est maintenu à flot par l’alcool et l’excitation. Ce soir, tout va bien.

Je laisse Taguegne et ses amis à leur bonheur. Eux sont les gagnants de cette transformation à laquelle le gouvernement sacrifie tout. 2008 s’annonce bien. Bientôt, les trains mettront Addis-Abeba à dix heures de Djibouti, offrant au pays un accès plus direct au monde. Le Grand barrage de la renaissance éthiopienne inondera la région de kilowattheures, qui se traduiront par autant de devises dans les coffres de la banque nationale. Des usines éthiopiennes sortiront des quintaux de sucre et les vêtements de demain.

Ou pas.

VD FamilyPlanning Chancho7

Un centre de santé, au nord de la capitale. 2014. Vincent Defait

L’Éthiopie s’est endettée et le climat lui joue un mauvais tour. Sa croissance va en prendre un coup. Et puis maintenir en état de marche de telles infrastructures ne s’apprend pas en un jour. Passer d’une paysannerie moyenâgeuse à une industrie moderne nécessite plus que des pelleteuses et des discours. Il faut du temps, des ratés que l’on corrige, des habitudes que l’on infléchit. Meles n’est plus là pour servir d’aiguillon et tenir la classe politique en rang. Dans les campagnes, en particulier dans la région Oromia, bout une colère rentrée : la corruption des élites locales, le sentiment que tout le monde ne bénéficie pas de la croissance économique, le verrouillage de la société et la main lourde des forces de sécurité, tout cela dilue le lien ténu entre la population et les autorités. Explosif dans un pays de près de 100 millions d’habitants sans opposition politique structurée capable de canaliser l’exaspération.

Au-delà des frontières, le partenaire chinois marque le pas, son économie s’essouffle et l’on s’interroge sur l’impact que cela peut avoir sur des pays comme l’Éthiopie, liée à l’empire du Milieu par tellement de contrats et d’emprunts bancaires. En 2015, la Chine a réduit de 40% ses importations africaines. Le continent souffre.

Il faudra aussi circonscrire une folle démographie. L’Éthiopie est à l’image de l’Afrique. En un quart de siècle, soit le temps que l’EPRDF a exercé le pouvoir, la population nationale a doublé, passant de 50 millions à près de 100 millions. D’ici à 2025, date à laquelle l’Éthiopie est censée basculer dans la catégorie des pays à revenus intermédiaires, le pays pourrait abriter 125 millions de personnes. Le gouvernement ne ménage pas ses efforts pour contenir cette démographie déraisonnable, mais on ne change pas de vieilles habitudes en une génération. Dans beaucoup de régions où l’Eglise orthodoxe ou l’islam dominent la vie publique, il n’est pas rare de compter jusqu’à sept enfants par famille.

Cela explique en partie pourquoi l’une des croissances économiques les plus fortes au monde ne parvient toujours pas à venir à bout du principal ennemi d’un pouvoir besogneux : l’extrême pauvreté demeure une réalité pour 25 millions d’Éthiopiens. Près d’un quart de la population.

Le gouvernement persiste. Le vieux lion rugit et grogne chaque fois que ses voisins jettent la région dans le tumulte. La Corne de l’Afrique est le jardin du félin abyssin, où il tente d’amadouer ses voisins belliqueux. Sans paix, pas de développement. Addis-Abeba le répète à l’envi. La Somalie s’escrime à annoncer ses premières élections pour 2016, qui auront lieu, resserrées autour d’un collège de grands électeurs. Tant mieux. Le Soudan du Sud s’est calmé avec l’instauration d’un gouvernement de transition composé des anciens belligérants, mais l’accalmie n’a pas duré. Les 273 000 réfugiés sud-soudanais ne rentreront pas tout de suite chez eux. Addis-Abeba veille au grain. Au nord, l’Erythrée ne fait plus peur depuis longtemps. Le Kenya, le Soudan et Djibouti demeurent des partenaires fidèles avec qui il est possible de commercer.

Les soucis sont internes. Dans les frontières de la République fédérale, les griefs régionaux continuent à s’exprimer violemment, la police à les réprimer brutalement. Addis-Abeba n’a pas le choix, il lui faudra très vite relâcher la pression sur une population à qui l’on promet beaucoup et exige autant.

L’Occident sait tout cela et ferme les yeux sur les manquements d’Addis-Abeba aux droits de l’homme et cette démocratie qui tarde à devenir réalité. La stabilité de l’Éthiopie est la colle qui évite à la Corne de l’Afrique de s’effondrer. Le Sahel est déjà mal en point, autant ne pas prendre de risque ici. Et puis les fonds des donateurs est plutôt bien dépensé. La corruption ne l’assèche pas autant qu’ailleurs sur le continent. La plupart des ambassades européennes et américaines se concentrent sur l’essentiel : l’argent. Les marchés et les débouchés pour ses entreprises.

Il est plus de 23 heures. Je laisse Taguegne et ses amis rêver à des lendemains enchantés. En sortant du Millenium Hall, j’imagine Tesfaye célébrant lui aussi la nouvelle année, pas le GTP dont il se moque éperdument. Ça le ferait rire s’il apprenait que j’ai assisté à cette fête. Comme beaucoup, il en est convaincu : le vieux lion ne rugit pas pour lui.

Dehors, Bole road s’est tu. L’avenue sinueuse s’enfonce dans Addis-Abeba en une longue traînée de lumière. Au centre de la huit voies, une rangée de palmiers en plastique scintille en vert, en rouge, en bleu… C’est laid mais ça fait moderne. Des hommes en costume et des femmes vêtues de belles robes chics font claquer leurs talons sur les trottoirs pavés. En s’engouffrant dans leur grosse voiture grise, ils croisent une triplette de jeunes en baskets, la coupe afro et le jean taillé à la mode, hilares. Leurs téléphones jouent de la musique à plein crépitement. Dans le cercle de lumière d’un lampadaire, un petit vendeur de chewing-gums et de cigarettes aux vêtements crasseux pousse son chariot en contournant un mendiant allongé par terre. Sur ces quelques kilomètres carrés de sa capitale, l’Éthiopie, porte-étendard d’une Afrique à la peine, tente de se convaincre qu’elle a réussi son pari.

Endé…

 

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