« Le vieux lion et la bougie
Ethiopie, la renaissance d’un empire »

Vue sur le quartier de Kazenchis, à Addis-Abeba, en juin 2014. Vincent Defait

Ato Tesfaye

Addis-Abeba, mai 2014.

« Ato, j’ai été sur Facebook hier. »

Tesfaye me donne du « Ato » depuis la première fois que ma route a croisé celle de sa petite entreprise, il y a un peu plus de trois ans. Je lui rends la pareille. Nous sommes donc des « Monsieurs » l’un vis-à-vis de l’autre. On en a ri au début, c’est devenu une habitude.

« Ato, j’ai vu les Pays-Bas et la Belgique. Les deux pays sont voisins, hein ? Il y a un restaurant, il est sur la frontière. Les clients, ils sont dans les deux pays ! C’est vrai, ça ? »

Je ne sais pas.

Possible.

Tesfaye fait grincer sa vieille Toyota aux odeurs d’essence dans le chahut du trafic d’Addis-Abeba. Il vient de changer le klaxon, le précédent était à peine audible et sans cela, on est rien dans la capitale éthiopienne.

Je lui parle de l’Union européenne, de ses frontières inexistantes pour ses ressortissants, pas pour les autres.

« Un peu comme pour les Nuers qui passent de l’Éthiopie au Soudan du Sud sans problème, tu vois ? »

Tesfaye sourit et m’écoute. Je me demande, pas longtemps, si ma réponse l’intéresse vraiment. Il a rarement mis les pieds hors d’Addis-Abeba et mon exemple ne lui évoque sans doute pas grand-chose. On converse par à-coups. Lui et moi, on ne se voit qu’en mouvement dans une ville en chantier. Son anglais rocailleux, appris dans la rue, n’arrange rien. Et à part pour faire mes courses au marché ou briser la glace avec un représentant de l’État, mon amharique se limite à peu de chose.

Tesfaye, c’est mon aiguillon. Depuis que j’explore le chantier éthiopien, c’est lui qui tempère mon enthousiasme. Le pays s’est lancé dans un projet phénoménal, dingue, censé le projeter vers le futur à un train d’enfer. Bien avant mon arrivée ici, en juin 2011, Addis-Abeba s’est donné un objectif qui a beaucoup fait ricaner : en 2025, l’Éthiopie serait un « pays à revenu intermédiaire », comme la Côte d’Ivoire, le Nigeria ou la Tunisie. Pas encore riche, mais plus vraiment pauvre.

Soyons franc : je suis arrivé en Éthiopie avec en tête des images d’enfants rachitiques, le ventre ballonné. J’avais cinq ans lors de la famine de 1984, tout juste six quand,  l’année suivante, montent sur scène les « chanteurs sans frontière ». Les paroles de la chanson de Renaud, j’ai grandi avec. « L’Éthiopie meurt peu à peu… » Ça parle à une génération, cette mélasse. Une resucée de la version anglaise – « Do they know it’s Christmas ? » – de Band Aid. Mes copains anglophones, l’Éthiopie, c’est Bob Geldorf qui la leur a entrée dans le crâne à coups de concert à Wembley et d’appels à « nourrir le monde ».

Trente ans plus tard, le pays a changé. Pas radicalement, mais changé tout de même.

Tesfaye donne un coup de volant à gauche qui fait tanguer le véhicule. C’était ça ou il se prenait un âne. Fichu trafic. Le quartier Kazenchis, au cœur de la capitale éthiopienne, ne se tait que le soir. En journée, il faut longer les échoppes aux façades colorées et contourner les vieilles maisons italiennes décrépies qui ont donné leur nom au quartier. Ces rues, entre maisons en terre séchée et nouveaux centres commerciaux pimpants, continuent de voir l’histoire du pays s’y écrire. Avec le temps, « Kazenchis » a remplacé « Case INCIS », du nom de l’entité mussolinienne qui gérait la construction de maisons pour les fonctionnaires italiens. C’était dans les années 1930, INCIS signifiait Istituto Nazionale Case degli Impiegati dello Stato, mais ça, tout le monde l’a oublié. A l’époque, les occupants italiens avaient très vite renommé les rues, en avaient construit d’autres et réaffecté les bâtiments existants. Kazenchis était un quartier de Blancs, de farendj. Depuis, les Éthiopiens ont pris leur revanche à leur façon, en négligeant de se souvenir d’une partie de leur histoire.

Celle-ci n’a jamais eu l’heur d’être écrite en détail. Ou si peu. Ici, on aime se souvenir que l’Éthiopie est restée imprenable. Que le pays n’a jamais été colonisé, au contraire du reste du continent. Ça compte.

Résumer plusieurs siècles d’Histoire éthiopienne est périlleux, mais quelques repères sont ici nécessaires pour saisir dans quel substrat culturel, politique et économique l’Éthiopie d’aujourd’hui plonge ses racines. Je fais de mon mieux avec les sources, divergentes, à ma disposition.

Commençons avec le royaume d’Axoum, né dans le nord de l’actuelle Éthiopie et qui a vu naître entre le 1er et le 7e siècles après JC des générations d’empereurs. Au 4e siècle, après la conversion au christianisme de l’un d’entre eux, Ezana, ses successeurs entretiennent un système féodal et chrétien orthodoxe qui commerce avec le monde. L’Islam s’immisce par l’Est, en provenance du Moyen-Orient, au 7e siècle. Depuis, les confessions s’accommodent l’une de l’autre. Pendant plusieurs siècles, des seigneurs provinciaux plongent le royaume dans le chaos. Au milieu du XIXe siècle, l’Empereur Tewodros fait taire les nobles locaux et rétablit la monarchie. Vint ensuite Yohannes, puis Ménélik. C’est lui, à la fin du XIXe siècle qui étire l’empire au sud, les armes à la main, en essayant d’imposer des us et coutumes à des peuples plus enclins à s’identifier à leur religion et leur ethnie qu’à un drapeau. Ménélik le colonisateur se fait aussi un nom en résistant aux invasions étrangères. Sa victoire sur les Italiens, en 1896, acquise avec des lances et ses guerriers à cheval, retentit dans un continent entièrement colonisé. La France et la Grande-Bretagne, deux puissances européennes voisines, signent avec lui des traités de paix. Rome finit par se retirer aussi, mais garde ce qui deviendra l’Érythrée, le long du golfe d’Aden, et une large partie de la Somalie, au sud. L’Éthiopie prend sa forme actuelle.

Avant Ménélik, les capitales se déplaçaient en fonction des règnes. Il décide, au début du XXe siècle, d’installer la famille royale à Addis-Abeba, la « nouvelle fleur » en amharique, créée quelques décennies plus tôt. Ménélik meurt en 1913. Son petit-fils Iyassu est couronné, puis très vite détrôné. Un jeune homme, le Ras Teferi Makonnen, arrive de sa région de Harrar, dans l’est du pays, prétexte une filiation royale, manœuvre en coulisse et accède enfin au trône. En 1930, il devient Hailé Sélassié 1er, nouvel empereur d’Éthiopie.

Devant l’avancée des troupes de l’Italie fasciste, au milieu des années 1930, le « roi des rois », comme il aime se faire appeler, s’enfuit en Europe et implore devant la Ligue des Nations un soutien qu’il n’obtient pas. L’Italie s’installe à Addis-Abeba en 1936. En 1941, les troupes britanniques mettent fin à la brève occupation des Mussoliniens. L’Empereur retrouve alors son palais et ses jardins peuplés de lions abyssins. Avec sa crinière noire, l’animal orne les drapeaux nationaux. Fier et fort, qui oserait le défier ? L’Empire abyssin resplendit. Hailé Sélassié reçoit les têtes couronnées du monde, exporte l’image d’un empire respecté, convainc les autres chefs d’État du continent d’installer le siège de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue plus tard Union africaine, à Addis-Abeba. En 1963, sa capitale devient ainsi celle de l’Afrique. Mais il fait aussi violemment réprimer des révoltes locales et gouverne avec dédain des provinces éloignées où les famines sont nombreuses. Au début des années 1970, les idées anti-impérialistes se fraient un chemin jusqu’à l’université d’Addis-Abeba. Le pays bout. En 1973, une énième famine fait cette fois-ci la Une des médias européens. C’en est trop. Des militaires de second rang prennent le pouvoir l’année suivante. Le Derg, qui signifie le « comité » en amharique, chasse la famille royale, puis verse dans la dictature. A sa tête, le capitaine Mengistu Hailémariam se rendra célèbre pour sa cruauté. Des années de sang, de « terreur rouge ». En 1984-85, l’Éthiopie fait de nouveau parler d’elle. La BBC fait sortir du pays des images d’hommes et de femmes affamés, en guenilles, qui font le tour du monde. Des chanteurs britanniques organisent des concerts de charité, le monde humanitaire se rue à Addis-Abeba et se transforme en industrie. L’Éthiopie devient synonyme de famine. L’emblème de la pauvreté africaine, incarnée par des vieux aux côtes apparentes et des gamins au ventre ballonné, les pieds dans la poussière. Ce qu’on sait moins, dans les travées des salles de concert en Europe et aux États-Unis, c’est que pendant ce temps, Moscou arme le régime de Mengistu Hailémariam, le mégalo devenu président, jusqu’à sa chute en 1991. Après dix-sept ans de dictature sanglante, Mengistu s’enfuit au Zimbabwe, chez son ami Robert Mugabe, encore au pouvoir aujourd’hui.

Le mur de Berlin tombe, l’Éthiopie est exsangue, ruinée. Des rebelles formés au marxisme-léninisme dans le creux des montagnes du nord du pays s’installent à Addis-Abeba, instaurent une République fédérale censée unifier la myriade de groupes socio linguistiques du pays. Des Tigréens, des Oromos, des Amharas, des Somalis… se retrouvent sous une bannière nationale expurgée du lion impérial. L’animal demeure un symbole de puissance nationale. Un homme, Meles Zenawi, et son parti, l’EPRDF, l’Ethiopian People’s Revolutionary Democratic Front, entreprennent de redonner à l’Éthiopie sa splendeur. Dès lors, chaque mot, chaque décision doit permettre à l’ancien empire abyssin de s’extirper de la pauvreté. Meles y parvient, en partie. A l’orée du XXIe siècle, on cite l’Éthiopie en exemple de réussite économique africaine. Son Premier ministre est consacré au même titre qu’une nouvelle génération de dirigeants africains dont on attend autre chose que des dictatures, des guerres et l’usante kleptocratie de leurs prédécesseurs. La croissance éthiopienne figure parmi les plus fortes au monde. Pensez, 10% sur dix ans entre 2003 et 2013 ! Le vieux lion rugit de nouveau. L’Afrique n’est pas en reste. On parle d’émergence, des histoires sans conflit ni coup d’État s’échappent du continent et parviennent aux rives européennes.

L’Éthiopie veut changer, doubler le revenu moyen par individu, transformer son économie, essentiellement agricole, en une puissance industrielle. Et chiffre les moyens d’y parvenir, secteur par secteur. Méthodique, l’Éthiopie. Rares sont les pays africains à s’imposer une feuille de route aussi précise et ambitieuse.

C’est cette réussite que je veux comprendre, cette rage de se défaire de l’image de pays pauvre et affamé qui me fascine. Si l’Éthiopie ouvre la voie à une émergence africaine, je veux saisir comment elle s’y prend.

Première surprise, sans cesse renouvelée : ici, chaque phrase prononcée à la télévision nationale jette aux poubelles de la mémoire l’image d’une population mourant de faim. La famine de 1984-85 n’a pas laissé de traces uniquement dans l’imaginaire occidental. Elle a façonné une génération de politiciens éthiopiens, irrités que ces souvenirs prennent le dessus sur une histoire nationale glorieuse, impériale, millénaire. L’Éthiopie est un lion africain ! Écoutez-le rugir, vous qui l’imaginez maigrichon. Regardez-le grandir, vous qui le voyez ramper. Oubliez les chansons plaintives d’une Éthiopie qui meurt peu à peu.

Baka !

« Assez », en amharique.

« Endé, Ato ! »

Tesfaye a des « Endé » plein la bouche, intraduisibles, sinon pour exprimer la surprise ou l’indignation. Il est encore sur son histoire de restaurant belgo-néerlandais.

« Nous, en Afrique, on en est encore aux guerres tribales. Je sais qu’il faut pas comparer, mais vous, l’Europe, vous êtes 200 ans en avance. »

Tu as raison Tesfaye, il ne faut pas comparer. Il nous a fallu deux guerres mondiales pour arriver où nous en sommes.

Mon compagnon de bavardage acquiesce, cette fois-ci. Ses yeux au tiers clos fixent la route, sa fine moustache noire grimace un peu comme s’il ruminait nos réflexions. Il se concentre sur la circulation, affalé dans son siège trop abaissé pour conduire correctement.

On laisse à nos débats urbains le temps de se perdre dans la contemplation de cet après-midi nerveux. Je remonte la vitre. Le vent souffle rarement autre chose qu’un air frais, mais le soleil grille le moindre centimètre de peau exposé trop longtemps. Un des petits plaisirs d’une capitale perchée à 2400 mètres d’altitude, en plein centre du pays. Dans les rues, des balayeurs au visage couvert d’écharpes sales, les yeux cachés sous de larges chapeaux de paille, persistent à vouloir rassembler la poussière en petits tas. Avec le temps, on ne remarque plus la silhouette fantomatique de leurs longs manteaux beigeâtres. Ils sont les gardiens sysiphiens d’une ville impossible à maintenir propre.

« Regarde ! »

Tesfaye a contenu son cri, pas son amusement. Sur la route esquintée par les tractopelles, il laisse son véhicule cliquetant filer au ralenti. Ses suspensions, ou ce qu’il en reste, sont fragiles et ce carrefour se transforme tous les jours. On ne circule que dans deux directions opposées en effleurant les pare-chocs. Les chauffeurs se voient sans se regarder, souvent. Pas toujours. Les accrochages font partie du quotidien.

De chaque côté de la route, en perpendiculaire, les voitures flirtent avec une tranchée de vingt mètres de hauteur au fond de laquelle seront posés les rails du futur tramway. Dans quelques mois, ce carrefour sera transformé en un rond-point qui surplombera la voie ferrée et longera les murs de l’église orthodoxe Urael. C’est en tout cas ce que promet un panneau aux abords du chantier. Souvent, en dépassant l’édifice religieux, les chauffeurs se signent, trois fois. Les passants aussi. Pas Tesfaye, qui s’en fout un peu.

Il tend le bras au-delà du policier qui tente de mettre de l’ordre au bazar, vers un alignement de jerrycans jaunes. La ville, en travaux, fait subir à ses habitants des coupures d’eau fréquentes. On se sert aux quelques robinets épargnés par les tours de vis et les coups de pelleteuses. Les coupures d’électricité sont encore plus fréquentes.

« Heureusement qu’on se développe, hein ? Ils remplacent les conduites d’eau italiennes par des chinoises. »

Tesfaye aime ça, se railler des promesses des autorités. Des conduites d’eau italiennes ? Possible. A l’orée du XXIe siècle, des entreprises chinoises, habituées des contrats pas chers et vite remplis, et la diaspora, revenue des États-Unis des dollars plein les poches, transforment de nouveau Addis-Abeba. Les autorités demeurent le chef d’orchestre de ce foutoir.

« Des conduites d’eau chinoises ? Vraiment ?

– Ato, les Chinois, ils sont partout. »

Ok, en fait, il n’en sait rien.

Tesfaye s’échappe enfin des embouteillages et remonte vers Sidist kilo, le quartier de l’université. On longe d’abord les barrières du Palais national. Dans son bureau éloigné du bruissement de la ville, le nouveau Premier ministre veille sur l’héritage politique de son prédécesseur, Meles Zenawi. A Addis-Abeba, les rumeurs le concernant sinuent dans les arrière-cours, jamais sur la place publique. Trop risqué. Tesfaye s’en désintéresse, ou fait semblant. Moi, je m’y perds un peu.

Pas facile de s’y retrouver dans ce pays immense, au cœur d’une Corne de l’Afrique agitée. Personne ne sait vraiment combien d’Ethiopiens vivent au pays, faute de recensement récent. Sa population est la deuxième du continent, derrière celle du Nigeria, c’est acquis. 85, 92 ou 100 millions, suivant les spéculations… En trois ans déjà, j’ai vu les articles de presse et les rapports des organisations internationales gonfler la démographie éthiopienne de quelques millions.

Le continent se relève, ne cesse-t-on de dire depuis la Une de l’influent magazine The Economist : « L’Afrique émerge ». C’était en 2011. L’Afrique tournait la page de deux décennies perdues, entre guerres, coups d’Etat, génocide au Rwanda et politiques d’ajustement structurelles désastreuses voulues par des Blancs en cravate.

Cette émergence, l’Ethiopie en est l’un des moteurs. Le continent affiche une croissance à 6% depuis dix ans, Addis-Abeba est à plus de 10%. La preuve qu’il est possible de bâtir un futur radieux sans suivre les préceptes des organisations internationales installées à Washington, en s’alliant avec ces nouveaux partenaires d’une économie mouvante, plus conciliants, plus portés sur les affaires que les contingences politiques. La Chine, la Turquie, l’Inde…

Partout, on construit des immeubles, des routes, des voies ferrées, des barrages… L’Ethiopie veut être première en tout, édifier plus grand et plus vite, montrer à l’Afrique la voie du possible, au monde sa grandeur retrouvée. Sans pétrole, dont les sous-sols abyssins sont largement dépourvus, sans port reliant au monde le pays enclavé. Sans toutes ces choses qui permettent à un Etat de s’envisager autrement. Ici, on ne triche pas, les matières premières sont rares, la croissance se construit à l’huile de coude.

Les discours et la télé nationale bruissent d’un mot : hidasse.

La « renaissance ».

D’une main, le gouvernement signe de gros contrats avec des entreprises chinoises ou turques, plus rarement européennes. Trop pénibles et timorées, celles-là. Trop chères aussi. De l’autre, il encaisse une aide humanitaire et au développement colossale, plus souvent occidentale, et jure qu’il aimerait s’en passer. Près de 3,5 milliards de dollars par an, tout de même. L’Ethiopie vivote en marge des radars médiatiques français, pourtant le pays est un pivot de stabilité que personne ne sacrifierait dans une région sans-dessus-dessous : au sud, la Somalie entame une troisième décennie de chaos en combattant ses démons islamistes Al-Chebabs, liés à Al-Qaida ; à l’Ouest le Soudan du Sud s’est enfoncé dans une guerre civile d’une rare violence deux ans tout juste après avoir reçu l’adoubement de la communauté internationale pour son indépendance en 2011 ; au nord-est les Erythréens fuient une dictature sans fin. En dézoomant encore, on aperçoit à l’ouest un Sahel ouvert à tous les vents depuis la chute du régime Libyen, l’implantation de l’État islamique et l’avènement de Boko Haram. A l’est, le Yémen à feu à a sang. Au milieu de ce bazar, mieux vaut soutenir l’économie de l’Ethiopie, répète-t-on dans les ambassades.

« Je te laisse là, Ato. Moi, je continue plus haut. »

Ça me va.

Nous voici à Sidist kilo. A gauche, le ministère des Finances et ses allures de préfecture française où je viens ce jour-là écouter les bonnes nouvelles d’un ministre enthousiaste. A droite, le zoo suranné d’Addis-Abeba où végètent quelques vieux lions abyssiniens. Derrière nous, à peine plus bas sur cette large avenue dessinée soixante ans plus tôt, le campus de l’université qui fut un temps le palais de l’empereur Hailé Sélassié. Aujourd’hui, des milliers d’étudiants y traînent des pieds entre deux cours. Ils sont les futurs cadres d’une économie calibrée dans le détail.

« Tchow ! »

Tesfaye me salue et remonte l’avenue dans un nuage de fumée noire.

« Ciao, Ato. »

Une demi-heure plus tard, dans une pièce au mobilier sombre, tassée sous un plafond bas, j’écoute le ministre se féliciter de la première note attribuée au pays par trois agences de cotation financière. Une triplette de « B » qui devraient rassurer les marchés. Tous les compteurs sont au vert, la croissance tient la barre du double digit – « à deux chiffres » -, répète le ministre satisfait. Les investisseurs étrangers peuvent venir, le pays se métamorphose. En fait, l’Ethiopie se paie le luxe de figurer parmi les pays à la croissance la plus rapide au monde.

Le discours est rodé, rabâché. Addis-Abeba corne petit à petit son image d’affamés avec une armée de tractopelles et de grues. Ce chantier, immense et dispersé dans un pays presque grand comme deux fois la France, je le visite bout par bout depuis un moment. Sous les échafaudages, l’Ethiopie grince, vrombit, tousse. On ne fait pas entrer sans mal une nation de paysans pauvres et illettrés dans l’arène économique mondiale.

Pour dessiner les contours de cette transformation, il faut se balader dans les ruelles d’une capitale grouillante, au-delà de ces avenues où s’élèvent, en parpaings et vitres teintées, les rêves d’un futur merveilleux. Et quitter Addis-Abeba, souvent. En restant ici, je pourrais me laisser berner par le business de la construction, en plein boom. Alors, j’ai entamé cette tournée des grands projets éthiopiens par petits sauts, en retrouvant Tesfaye dans la capitale quand je le pouvais. Si je m’enthousiasme un peu trop sur les réussites du gouvernement, il ramène mon entrain au ras du bitume.

J’ai effectué ce périple dans le désordre, sans suivre de chronologie, avec ces questions à l’esprit : en quoi l’Ethiopie est-elle si singulière ? Qu’est-ce qui fait d’elle un modèle pour l’Afrique ? Et surtout, au delà des chiffres, la réussite affichée est-elle réelle ?

La première étape aurait dû être celle-ci, symbolique, lovée dans la torpeur d’un recoin de l’ouest pays : là où, à un jet de pierre de la frontière avec le Soudan, sur l’un des affluents du Nil, la « renaissance » de l’Ethiopie se bâtit par couches de béton de quarante centimètres.

Chapitre suivant : Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne

 

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