Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »

A l’entrée de l’usine Ayka Addis Groupe, propriété de la société Turque Ayka Textile, en septembre 2013. Vincent Defait.

Des vêtements Made in Ethiopia

 Environs d’Addis-Abeba, mars et septembre 2013.

La clé, c’est l’industrie. Pour basculer de la catégorie des pays à faibles revenus vers celle des pays à revenus intermédiaires, l’Éthiopie a besoin d’usines. D’employés au lieu de paysans, de machines à la place d’outils bricolés, de moissonneuses-batteuses, pas de petites serpes. Exporter des produits finis plutôt que de vendre ses matières premières au monde. Et si l’Éthiopie devenait l’atelier du monde ? Du côté de la Banque mondiale et des think tanks économiques, on l’y encourage. Alors, Addis-Abeba met le paquet. Avec des Turcs et des Chinois, en particulier. Je tire sur ces deux fils pour défaire la pelote de l’industrialisation éthiopienne. Avec l’entreprise turque Ayka, spécialiste du textile bon marché, et le Chinois Huajian, mastodonte de la chaussure grand public. Pour ces deux-là, l’Afrique, et en particulier l’Éthiopie, dessine le nouvel horizon d’une industrie toujours à la recherche de coûts de production à la baisse.

Environs d’Addis-Abeba, mars et septembre 2013.

 

La boulette de coton file sur le sol vert immaculé et disparaît, aspirée à travers une fente large comme deux doigts.

« Impressionnant, non ? Ce système de ventilation a coûté cher mais ça nous permet de garder les ateliers aussi propres que possible. »

Ercan Turkoglu se frotte les mains pour se débarrasser des fils de coton qui lui collent encore aux doigts et poursuit la visite de l’usine au pas de charge. Il a la mine satisfaite du gars sûr de ses effets et une chemise impeccablement repassée bien enfoncée dans le pantalon. Carré, le patron. Tout en nerfs, direct, sans fioriture. A l’entrée de chaque atelier, il serre la main de ses cadres, turcs comme lui, puis invite à admirer l’automatisme de longues rangées de machines. D’un hangar à l’autre, sur des centaines de mètres, la mécanique rutilante file les balles de coton, teint et tisse des étoffes sans début ni fin. La robotique fait des merveilles dont le quadragénaire semble ne pouvoir se lasser. Et pas une poussière.

Dehors, au-delà des murs de l’usine, les camions, les bus et les « Bajaj » bleu et blanc, la version éthiopienne des tuk-tuks asiatiques, se contestent la priorité sur l’asphalte esquinté et sans trottoir de la banlieue d’Addis-Abeba. Le cœur de la capitale est à trois quarts d’heure de conduite hasardeuse au milieu des chauffeurs indécis et de chevaux abandonnés. Les pauvres bêtes finissent de mourir sur des deux fois deux voies sans herbe. Ici, la ville grignote la campagne. Les petits immeubles et les échoppes de matériel de construction gagnent du terrain sur les champs que les paysans délaissent parfois pour vendre leur force de travail sur les chantiers. C’est laid et bruyant comme un artefact urbain que personne n’a su ou voulu ordonner. L’usine turque de textile Ayka, étalée sur vingt-deux hectares mis à sa disposition par le gouvernement, se préserve derrière un haut portail. Le long du mur, garés les uns à côté des autres, une vingtaine de bus aux jointures rouillées attendent la fin du service pour ramener les ouvriers chez eux.

 

Les locaux éthiopiens de Huajian se trouvent plus loin, à une soixantaine de kilomètres au sud-est de la capitale, en direction de Djibouti. Leurs hangars s’étalent au cœur d’une zone industrielle construite par une autre entreprise chinoise. Entre l’arche gigantesque marquant l’entrée de la zone et le hall de l’usine, le vent souffle sur un quadrillage d’allées bitumées désertes. Les premiers entrepôts sont ceux de Huajian. Derrière un comptoir, une jeune standardiste chinoise attend, debout, des visiteurs qui n’arrivent pas. C’est Hélène Hai, l’accueillante et pimpante porte-parole du groupe, qui reçoit. Rendez-vous a été pris deux semaines à l’avance. La patronne voyage énormément et elle est la seule habilitée par sa hiérarchie à s’exprimer publiquement. Elle m’a calé dans un coin de son agenda au bout de quelques emails succincts. Un vol direct en provenance de Beijing sur Ethiopian Airlines et la voici dans l’entrée de son usine.

Résolue, le rouge à lèvre accordé à son tailleur, l’élégante trentenaire raconte la belle histoire de Huajian, créé en Chine en 1984 par un militaire retraité avec trois machines à coudre et dix employés. Trente ans plus tard, l’entreprise compte vingt-cinq mille salariés qui produisent vingt millions de paires de chaussures par an. L’export rapporte : 300 millions de dollars par an, au bas mot. Mais l’argent n’est pas tout, corrige Hélène Hai, formée aux affaires à Londres et Zurich.

« En Chine, 70% du salaire de nos employés servent à aider leur famille. Notre responsabilité est aussi de répondre aux rêves de ces gens qui viennent tous de régions rurales. C’est aussi pour cela que nous sommes aujourd’hui en Éthiopie. »

Sourire de ponctuation.

 

« On a tout construit, tout. Même l’entrepreneur qui a bâti l’usine est turc. Il nous fallait la meilleure qualité. »

Je colle aux basques d’Ercan Turkoglu au petit trot.

Devant une enfilade de bras automatiques piquant des fils à peine plus épais qu’un cheveu, le chef d’entreprise insiste sur la nécessité d’être au top des standards européens. Je le suis de près dans le dédale de machines, mes photos seront mauvaises, mes notes difficilement lisibles mais son émerveillement m’amuse. Il s’interrompt, ravi.

« Tenez, regardez. »

L’un des fils vient de rompre. Des bras articulés raccordent seuls les deux bouts et la machine reprend son incessant cliquetis.

« Vous ne trouverez ça nulle part ailleurs dans ce pays. Du haut standing. »

Ercan Turkoglu n’est pas le plus heureux à Addis-Abeba. Il ne sourit pas beaucoup et finira par laisser poindre sa lassitude d’une capitale qui n’a rien à lui offrir, à lui et son épouse, hors de son usine. Mais il est un patron satisfait. Depuis 2012, il dirige la plus grosse usine de textile d’Éthiopie.

« Le plus important investissement turc en Afrique », répète-t-il en passant près des cuves de teinture.

Nous sommes en septembre 2013. Quelques semaines avant cette visite guidée de l’avant-garde industrielle turque en Éthiopie, l’info a circulé que le suédois H&M étudiait l’éventualité de relocaliser une partie de sa production en Éthiopie. Pas « relocaliser », pardon, mais d’allonger la liste de ses producteurs, me précisera bien plus tard une porte-parole diligente de l’entreprise à la lecture d’un de mes papiers. Difficile à joindre pour une interview, les représentants de H&M sont prompts à envoyer de longs emails pour un mot mal choisi. Peu importe. Voilà qu’en Europe on s’intéressait à l’Éthiopie et à son pari, celui de concurrencer l’Asie dans le domaine de la confection de prêt-à-porter pas cher. Hors des frontières et des cercles de spécialistes, on parlait peu des Turcs. Ayka est pourtant le plus gros poisson que les autorités éthiopiennes ont ferré.

VD Huajian3

L’usine de chaussures Huajian, en 2013. VD

 

Hélène Hai raconte bien les histoires, mais celle de Huajian en Éthiopie n’est pas celle d’une organisation caritative.

En septembre 2011, l’ancien Premier ministre Meles Zenawi profite d’un voyage en Chine pour vanter les avantages de son pays auprès du P-DG du groupe. Une telle invitation ne se refuse pas, l’offre comportait d’alléchantes promesses commerciales. Septembre s’achève à peine que les Chinois posent le pied en Éthiopie et ont droit à un second rendez-vous en tête-à-tête avec l’homme fort du pays.

« Il nous a expliqué que son gouvernement voulait utiliser l’industrie comme moteur de l’économie. »

Hélène Hai raconte avec une logorrhée millimétrée à l’extrême. C’est à peine si je peux l’interrompre.

« Il nous a aussi demandé de construire une usine en trois mois pour servir de vitrine. » Meles Zenawi voulait montrer le chef d’œuvre aux autres chefs d’État africains, attendus à Addis-Abeba pour l’inauguration du nouveau siège de l’Union africaine, celui-là même que la Chine a financé, construit, puis « offert au continent ». Si l’Éthiopie peut s’industrialiser, l’Afrique peut le faire. Tel était le message du leader éthiopien à ses homologues. Le secteur est pourtant laissé en friche par les dirigeants du continent. L’Afrique exporte ses matières premières, elle ne les transforme pas, laissant du coup filer de précieuses richesses et l’occasion de fournir un emploi à sa jeunesse.

Dans l’économie mondiale, l’industrie africaine ne pèse pas lourd. A peine 1% de la production manufacturière. Sur le continent, le secteur se limite à de petites unités. Les grandes usines, rares, appartiennent soit à des entreprises étrangères, soit à l’État, et sont en nombre bien insuffisant. Dans ses rapports, la Banque africaine de développement prévient : à trop dépendre de l’agriculture, peu productive, et du prix des matières premières, fluctuants, le continent n’a pas les cartes en mains. C’est dans les usines que se joue son avenir.

Pari tenu. Le 5 janvier 2012, trois mois après son arrivée, Huajian faisait sortir les premières chaussures de son usine éthiopienne sous les yeux des chefs d’État africains. Aujourd’hui, le groupe fabrique des Guess et des Naturalizer, entre autres, toutes destinées aux marchés américain et européen. Gain à l’export annoncé : un million de dollars par mois. Avec un avantage piquant : la loi américaine African Growth and Opportunity Act octroie à certains pays africains, dont l’Éthiopie, une dispense de droits de douane sur certaines marchandises, dont les textiles, exportées outre-Atlantique. L’idée étant d’aider le continent à se développer.

 

C’était l’Éthiopie ou la faillite, assure Ercan Turkoglu. En Turquie, les coûts de production avaient grimpé, surtout les salaires.

« Alors on a cherché un pays avec une main-d’œuvre pas chère, une énergie bon marché et un environnement politique stable.

– C’est-à-dire ? »

Le Bangladesh tentait de faire bonne figure après l’effondrement d’un immeuble où travaillaient des milliers d’ouvriers. L’Égypte était en pleine révolution et la Chine devient trop chère.

« Pour le textile, l’Asie, c’est mort. En revanche, l’Afrique est encore un terrain vierge et présente les meilleures projections en termes de rentabilité. »

L’affaire a déjà englouti 230 millions de dollars. Pas grave.

« On va faire de l’argent ici, aucun doute. »

Ercan Turkoglu ne scille pas. On ne dépense pas autant d’argent sans garantie d’en gagner davantage. De la fenêtre de son bureau, les hauts plateaux éthiopiens s’étirent à perte de vue. L’horizon est dégagé.

Ayka a même drainé dans son sillage une cinquantaine d’usines turques de taille plus modeste. Un complexe industriel flambant neuf a été construit pour elles, le long d’une route voisine. Au milieu de la campagne, l’endroit surprend, entre promesses et doutes. Celles-ci combleront sans doute en partie l’absence d’un maillage de PME en Éthiopie.

Le patron et moi poursuivons la discussion dans l’atelier voisin. Il se prête poliment à une séance photo au milieu de ses ouvrières, assises sur plusieurs rangées à des tables individuelles. A chacune sa machine à coudre. Pas une ne lève la tête. J’ai droit à des regards ennuyés, parfois irrités, quand je dirige mon appareil vers elles. Lui fait en sorte que ça ne s’éternise pas. Clic, clac, on passe à la suite.

 

Le gouvernement éthiopien peut souffler, avec Huajian, il tient une preuve supplémentaire que l’industrie de la confection a un avenir ici. En 2005, en annonçant leur intention de miser sur le secteur, les autorités avaient surpris tout le monde. L’industrie du cuir ronronnait, celle du textile était inexistante. Pourtant, le pays possède le premier cheptel du continent, autrement dit une inestimable réserve de cuir sur pattes. A l’époque, il n’y avait qu’une dizaine de tanneries vieillottes construites du temps de l’empereur et une poignée d’usines de confection. C’est peu mais logique pour un pays dont la population est à 85% rurale. Moins d’une décennie plus tard, le nombre de tanneries et de fabricants de chaussures a triplé, l’ensemble du secteur a été privatisé et des investisseurs italiens, chinois, indiens et turcs ont installé leurs usines sur les hauts plateaux éthiopiens. On est loin des objectifs, l’Éthiopie n’est encore qu’un petit point sur la carte de l’industrie manufacturière mondiale, mais la dynamique est amorcée, la preuve par Huajian, affirme encore et encore Addis-Abeba.

Dans le hall de l’usine chinoise, une poignée d’employés éthiopiens en polo vert siglé du nom de l’entreprise traverse le hall. Les cadres chinois, habillés de blanc, vont et viennent entre leurs bureaux et les chaînes de montage. Hélène Hai parle vite et fort, le sourire mécanique, son sac à main posé à ses pieds.

Bien sûr, la disponibilité du cuir et la main-d’œuvre à bas coût ont séduit les dirigeants de l’entreprise chinoise. Ici, un ouvrier est payé dix fois moins que son homologue chinois. Mais ce que les dirigeants de l’entreprise ont apprécié par-dessus tout, c’est la similitude entre les gouvernements des deux pays. Là, la Chinoise m’emmène un peu plus loin que le Turc.

« Il y a trente ans, la Chine ne savait pas faire de chaussures pour le marché global. Les Taïwanais nous ont appris. C’est maintenant notre tour de penser à la phase suivante, de sortir du pays pour trouver de nouveaux territoires. Si la Chine a crû si vite, c’est grâce à son gouvernement fort. L’Éthiopie a le potentiel pour faire de même. »

Une pause, un sourire vermillon et le récit se poursuit. L’histoire est belle mais pas sans accrocs.

 

Ayka Addis Group - Addis-Abeba

L’entrée de l’usine Ayka Addis Groupe, propriété de la société Turque Ayka Textile.  VD

De retour dans son grand bureau nu, Ercan Turkoglu m’invite à m’asseoir à une table rectangulaire. On se fait face, lui et sa verve, moi et mon carnet de notes. Le Turc parle, parle encore et répond aux questions de façon directe, chiffrée et argumentée. Il tient d’abord à retracer l’épopée est-africaine de son groupe stambouliote. Il a pas mal de travail et ni le temps, ni le goût pour les fioritures. Ça se voit, son bureau est vide. Dans un coin, un ordinateur sur un petit bureau, dans l’autre, des échantillons de tissus de différentes couleurs pendus à une rangée de cintres. C’est tout. L’important est ailleurs, dans les livres de comptes et dans les ateliers. Les murs sont en préfabriqué. D’ici, on entend la besogne des couturières, alignées sur plusieurs rangées, la tête baissée sur un t-shirt. Le vêtement finira dans un magasin européen, sans doute un de ceux du groupe allemand Tchibo, principal client de l’usine.

Ercan Turkoglu, au verbe toujours aussi efficace :

« Notre première visite ici, c’était en 2007. En 2010, on a construit la dernière partie de l’usine, celle de la confection des vêtements. Aujourd’hui, on travaille en vertical : du filage à la couture. »

Le coton est importé, m’explique-t-il, mais il est prévu de le produire sur les milliers d’hectares que les autorités ont promis de mettre à la disposition des Turcs dans le sud-ouest du pays. Il faudra vaincre les réticences des populations locales, équiper la plantation des machines nécessaires, éviter que le coton ne soit transporté à l’arrière d’un camion qui, la veille, charriait du charbon ou des pesticides.

« Il faut tout faire, ici, tout. »

Ercan Turkoglu me donne des chiffres de sa production. J’évoque les ambitions gouvernementales. Il est là pour faire des affaires, pas pour sauver un pays, mais la dimension politique de sa présence ne lui échappe pas. Le Turc se plie à l’exercice.

Chaque semaine ou presque, se vante-t-il, l’usine reçoit des investisseurs étrangers, curieux ou intéressés. Le britannique Tesco doit passer le lendemain.

« Parfois, j’ai l’impression de faire plus du conseil que de l’industrie. »

Ça le fait rire.

La veille, des représentants du britannique Tesco ont visité son usine. L’Éthiopie les intéresse aussi.

 

Le principal obstacle aux affaires, dit Hélène Hai, c’est la bureaucratie éthiopienne. Le pays en a hérité de l’ancien empire et du régime prosoviétique des années 1980.

« On ne s’attendait pas à autant de difficultés, c’est vrai. »

Bien droite dans son tailleur rouge pimpant, la porte-parole de Huajian fait preuve d’une franchise inhabituelle en Éthiopie. L’engagement au plus haut niveau de l’État est indiscutable, dit-elle. Elle rencontre régulièrement des ministres qui l’assurent de leur soutien. Mais plus on descend les échelons de la hiérarchie, plus on s’enfonce dans les problèmes.

« Ici, personne ne veut faire d’erreurs, alors les gens cherchent le meilleur moyen de ne rien faire du tout. »

La Chinoise raconte ainsi la visite de l’usine qu’elle a dû organiser pour les responsables des douanes, dubitatifs devant les drôles de machines importées par Huajian. Pour les fonctionnaires, celles servant à faire des trous dans le cuir ressemblaient beaucoup trop à des armes. Au moins, dit-elle, personne ne lui demande un dessous de table.

« Ici, les investisseurs doivent fournir beaucoup d’efforts pour que ça fonctionne. Aucun Européen ne le ferait. »

Une nouvelle virgule rouge vif, avant de lister d’autres problèmes. Le transport qui coûte si cher entre Djibouti et Addis-Abeba. Puis les ouvriers éthiopiens, moins productifs que leurs homologues chinois. Rien de surprenant, explique Hélène Hai. La Chine a sacrifié une génération pour assurer aux suivantes une vie meilleure. Aux Éthiopiens, aux Africains, de le comprendre et de faire de même. Ainsi justifie-t-elle la discipline « semi-militaire » imposée au personnel.

« En général, si les ouvriers peuvent survivre aux premiers mois, ils finissent par aimer l’entreprise.

– Survivre ?

– Hmm, hmm », fait-elle en hochant la tête, le visage candide.

 

Ayka Addis Group est le rejeton éthiopien de la maison mère Ayka Textile, fondée sur les rives du Bosphore en 1988. A terme, l’entreprise prévoit d’employer dix mille personnes dans la banlieue de la capitale éthiopienne, payées en moyenne 1400 birrs par mois, soit à peine plus de 60 euros. Dans l’usine, les petites mains touchent moins que cela, mais dans beaucoup d’établissements éthiopiens, les ouvrières gagnent souvent à peine les deux tiers des salaires payés par les Turcs.

Le textile, c’est aussi une idée de Meles Zenawi et elle séduit au-delà des cercles éthiopiens.

Dans un salon du luxueux hôtel Sheraton, Guang Zhe Chen, représentant de la Banque mondiale en Éthiopie, vient d’achever une conférence de presse et livre ses impressions. Sa chargée de communication est assise en retrait et prend des notes. La moquette amortie les pas des journalistes qui traînent encore dans le couloir. Le personnel de l’hôtel débranche la sono et range les micros. D’ici, tout est possible.

« Beaucoup de pays l’ont fait. Pourquoi pas l’Éthiopie ? »

Historiquement, les centres industriels n’ont jamais cessé de se déplacer, attirés par les bas coûts, explique l’économiste, en lissant sa cravate.

« Dans les années 1960, c’était le Japon, dans les années 1970 la Corée, dans les années 1980 Taïwan et d’autres, dans les années 1990 la Chine… Les coûts ne cessent d’augmenter : coûts du travail, des terrains, de l’énergie… Alors on cherche à s’implanter ailleurs. Peu importe où sont produits vos vêtements, parce que la qualité est la même, la marque est la même. Mais l’Éthiopie devra faire face à la concurrence d’autre pays africains. »

Les affaires et le cynisme n’ayant pas de frontière, l’Éthiopie pourrait se faire une place sur le marché mondial. Chez Ayka, au moment de mon passage, sept mille employés visent une production de quarante mille vêtements et plus de quarante tonnes d’étoffe par jour. C’est le patron qui le dit. Exclusivement pour l’export. Le marché local, me fera-t-on comprendre plus tard à plusieurs reprises, ne présente aucun intérêt pour ce genre d’investisseurs.

Les Éthiopiens sont prévenus, Huajian ne s’est pas installé ici pour quelque « pourcents » de marge en plus. 4 milliards de dollars de bénéfice par an, c’est l’objectif. Les chinois ont annoncé la mise : 2 milliards de dollars seront injectés sur dix ans dans la construction d’une zone industrielle dédiée à la chaussure. Près de cent mille Éthiopiens y trouveront du travail, promet Huajian. Le double y sera logé. Les travaux ont commencé en banlieue de la capitale. A terme, la zone industrielle produira quatre fois plus que son équivalent chinois. A l’Empire du milieu les souliers de luxe, à l’ancien royaume abyssin la production de masse.

Après l’exposé, la visite. Le long des chaînes de montage, Hélène Hai, un physique de brindille et son petit sac verni à la main, semble terriblement peu à sa place. Pas un employé éthiopien ne parle, les cadres chinois veillent au grain. La hiérarchie se lit à la couleur des polos. Combien d’ouvriers peuvent lire les banderoles pendant du plafond ? La plupart sont originaires de la vaste région Oromia qui encercle Addis-Abeba et parlent d’abord afaan oromoo. Ceux qui ont été à l’école se débrouillent aussi en amharique. Partout, il leur est rappelé, en anglais et en chinois, le prix de l’excellence et les bénéfices du travail rigoureux. Les interroger ici ne servirait à rien. Qui oserait, sous le regard d’un superviseur imposé, évoquer quelque souci que ce soit ? Plus tard, l’employée modèle désignée par la vice-présidente du groupe le confirmera, malgré elle. Ici, le travail est formateur, l’employeur nous loge, le transport est gratuit et la paie est bonne. Un monde parfait. Hors de l’usine, la liste des plaintes s’allonge, celle des démissions aussi. Les Chinois et le gouvernement s’en moquent : il y a trop de jeunes chômeurs pour que ça pose problème.

Devant un mur de cartons en partance pour les États-Unis, Hélène Hai garde la main sur l’entretien. Ici, on ne fabrique pas seulement des chaussures.

« Je dis souvent à mon équipe de management qu’ils sont en train d’écrire l’histoire. »

Là, elle en fait trop.

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Addis-Abeba, 2013. Dans l’une des plus anciennes usines de chaussures du pays. VD

Dans les ministères, le discours du Turc et de la Chinoise fait mouche. Les autorités s’escriment depuis la moitié des années 2000 à attirer les investisseurs étrangers. Leur offre se résume en quelques lignes : une main-d’œuvre bon marché et en nombre, de l’électricité à peu de frais, des exemptions de taxes sur plusieurs années pour l’importation des machines et des terrains en leasing pour une bouchée de pain. L’objectif se chiffre : un milliard de dollars de profits générés par l’export d’ici fin 2015. Las, les résultats plafonnaient à 111 millions en 2013. Un demi-milliard en 2015, à la clôture d’un premier plan quinquennal. Les objectifs ne seront pas atteints. Pas maintenant. Les autorités le reconnaissent, agacées par la lenteur de l’industrialisation de leur pays, qui ne représente pour l’instant que 5% du PIB. L’Éthiopie en a pourtant fait une priorité.

Le textile figure d’ailleurs en bonne place dans le Plan gouvernemental de croissance et de transformation, le GTP en anglais. Un sigle à retenir dans cette Éthiopie qui a les crocs. Entamé en 2010, ce premier plan établit, domaine par domaine, les étapes de développement à franchir tous les cinq ans. Suivie à la lettre, une triplette de GTP devrait mener l’Éthiopie tout droit à la consécration, en 2025 : l’obtention du label « pays à revenus intermédiaires ». Dans cette Éthiopie rugissante, le revenu national par habitant sera d’un peu plus de mille dollars. Le double d’aujourd’hui. Ça n’en fera pas encore un pays riche, mais l’Éthiopie ne sera plus vraiment pauvre non plus. Loin, très loin des images d’enfants affamés, honnies par le régime.

A l’échelle du continent, l’industrie se développe. Entre 2005 et 2014, la production a plus que doublé, passant de 73 milliards de dollars à 157 milliards, soit 3,5% de croissance annuelle. Malgré cela, la production en Afrique sub-saharienne reste 30% plus faible que dans d’autres régions en développement du monde. Plus inquiétant, la contribution de l’industrie à la croissance économique du continent a diminué. Beaucoup de pays, dont le géant nigérian, préfèrent en effet importer des biens pas chers d’Asie. En l’espèce, le secteur du textile africain semble avoir encore du mal à rivaliser avec ses concurrents asiatiques, où les infrastructures sont de meilleures qualités, la fourniture en électricité plus fiable et la main-d’œuvre formée et très productive.

En s’installant en Éthiopie, Ayka et Huajian savent qu’ils ne peuvent pas uniquement parler investissements et profits. Ils servent aussi de vitrine en essuyant les plâtres d’une administration tâtonnante. Chacun y trouve son compte.

Pour le textile, la parole officielle se distille à une autre extrémité de la ville, en retrait de l’unique corridor routier reliant la capitale éthiopienne au port de Djibouti. Tout, ou presque, ce que l’Éthiopie importe entre sur le continent via les docks djiboutiens, idéalement situés à l’embouchure du golfe d’Aden, puis emprunte une route abîmée par des milliers de camions surchargés avant de pénétrer Addis-Abeba ici, dans le quartier de Kaliti. Le coton importé par Ayka passe par là, les lacets de Huajian aussi. Faire venir un container par la mer depuis la Chine jusqu’à Djibouti, explique Hélène Hai, coûte aussi cher que d’affréter un camion entre le port et Addis-Abeba. Ça fait cher les lacets.

A Kaliti, la poussière ne retombe que tard dans la nuit, quand les chauffeurs de camions garent leurs engins sur le bas-côté.

L’Institut de développement de l’industrie textile se trouve à l’écart du trafic, au bout d’une petite route sablonneuse. Devant l’immeuble bas à moitié achevé, le parking est vide. Au deuxième étage, un couloir nu mène au bureau garni de drapeaux nationaux du directeur de l’institut. Seleshi Lemma affiche la confiance de rigueur.

« Nous sommes compétitifs. »

Tout le monde ne l’est pas. J’ai aussi pris rendez-vous avec le patron de l’une des plus vieilles usines du pays, en bordure de la capitale. Il n’y a pas si longtemps, on était à la campagne ici mais la capitale a dévoré le quartier, aujourd’hui coupé en deux par un boulevard périphérique construit par des Chinois et déjà esquinté par les camions surchargés.

La façade de l’usine a été repeinte, l’enseigne historique conservée. L’entrée est décorée de photos de la belle époque. D’ici, on n’entend que la radio diffusée dans les ateliers. Un coup de fil de la réceptionniste et je me retrouve dans le bureau du patron.

Derrière les volutes de cigarettes fumées à la chaîne, cet Européen, installé en Éthiopie depuis toujours, s’enlise dans un pessimisme gluant. Il me demande de ne pas donner son nom, d’être vague sur son identité et lâche la bride.

A la tête d’une usine rachetée à l’État au milieu des années 2000, à l’aube des promesses gouvernementales, il n’a pas le soutien politique et financier du Turc et de la Chinoise. Comme d’autres petits patrons d’industrie, il galère. Pêle-mêle, il évoque les fréquentes coupures d’électricité, les pièces de rechange qu’il faut aller acheter à Dubaï, le droit du travail éthiopien hérité de l’époque à laquelle Addis-Abeba avait le soutien de Moscou, et qu’il trouve trop rigide. Avec le temps et certaines raisons qu’il tait, ses commandes à l’international se sont taries. Aujourd’hui, ses trois cents salariés se tournent les pouces, assis face à des machines silencieuses. Ils pointent quand même tous les matins. Dans l’atelier, la radio les divertit, en attendant que les jours passent et que l’heure de la quille sonne. Ubuesque. Nous faisons le tour de ce désœuvrement et des chaînes de montage muettes avant de revenir nous installer dans le bureau enfumé.

« Pourquoi ne pas miser sur le marché local ? Il doit bien y avoir des débouchés, non ?

– Impossible. »

Le patron écrase sa troisième cigarette dans un cendrier déjà plein de mégots et sort sa calculette. Le résultat s’affiche, il fait pivoter l’outil vers moi.

« 1,7. Et donc ?

– Avec les taxes, pour un dollar d’investissement, je dois en sortir 1,7. Impossible. »

Le directeur de l’Institut du textile, Seleshi Lemma, m’en a parlé. En s’en prenant à leur bourse, Addis-Abeba contraint ainsi les entreprises nationales à se concentrer sur l’export. Une façon comme une autre de les obliger à se hisser au niveau des standards internationaux.

En costume sombre, le fonctionnaire s’est assis sur une banquette en cuir noir. Son bureau est vaste et donne sur une cour intérieure d’où l’on aperçoit des étages en travaux. J’ai croisé peu d’employés avant de toquer à sa porte. Les couloirs résonnent d’un vide qui contraste singulièrement avec l’assurance du directeur de l’institut.

« Les pays asiatiques deviennent trop chers et passent d’une industrie à forte main-d’œuvre à une économie de services. »

C’est en tout cas ce que répète la Banque mondiale, qui prévoit depuis une décennie une migration de l’industrie de la confection de l’Asie vers l’Afrique.

Il faut bien continuer à fabriquer des vêtements quelque part. Ça, je l’ai déjà entendu. L’Éthiopie aurait donc une carte à jouer, aux côtés ou en compétition plutôt d’autres pays africains. La confirmation lui aurait été donnée lors d’un voyage à Hong Kong. Dans l’ancienne colonie britannique, me raconte Seleshi Lemma, le groupe suédois H&M, encore lui, aurait tenté de convaincre ses fournisseurs de s’installer en Éthiopie. Je m’en étonne, il confirme. On poursuit.

Plus tard, au bout d’un va-et-vient d’emails entre Addis-Abeba et Stockholm, un représentant du géant du vêtement à bon prix, convaincu du « grand potentiel » de l’Éthiopie, se contentera d’évoquer un partenariat à « petite échelle » avec quelques usines locales. Quoiqu’il en soit, le groupe suédois n’est pas le seul à s’intéresser à l’Éthiopie. Plus discret, le chinois Jiangsu Lianfa Textile Co a annoncé en septembre 2014 vouloir construire sa propre usine pour un montant de 500 millions de dollars. Cette fois-ci, vingt mille emplois ont été promis. Un mois plus tard, la presse gouvernementale éthiopienne trompetait l’arrivée du groupe bangladais BDL dans le nord du pays. L’exode de l’industrie textile a commencé, disent les gros titres des organes de presse officiels à Addis-Abeba. En 2014, en grande partie grâce à la création de zones économiques spéciales, à l’image de ce que l’Asie a fait dans les années 1990, 70% des investissements en capital en Éthiopie ont été consacré au secteur.

Mis à part ceux-là, rares sont ceux, en Éthiopie, capables de rivaliser sur le marché international. Ici, les dollars ne suffisent pas. L’industrie est en friche, il faut tout mettre sur pied. Ayka et Huajian peuvent se permettre de perdre du temps et de l’argent, pas les autres.

Avant de devenir un carrefour industriel, l’Éthiopie doit faire tomber quelques barrières, me dit l’économiste de la Banque mondiale Guang Zhe Chen, dans le salon moquetté du Sheraton. Il faut, dicte-t-il, faire face à l’appétit d’autres pays africains, faciliter les prêts et les échanges bancaires, améliorer la logistique, alléger la bureaucratie. La liste est longue pour parvenir à cet idéal manufacturier et pourrait se décliner à beaucoup de pays africains. Confection ou pas, quelle que soit l’industrie, les hommes d’affaires se heurtent souvent à un mur. Enregistrer une entreprise peut prendre un temps infini, six semaines au minimum, surtout pour les étrangers, pourtant si courtisés. Une entreprise ne peut exercer qu’une seule activité et doit posséder une adresse physique. Ça passe pour les industriels. En revanche, ça complique la vie des petits auto-entrepreneurs qui bidouillent dans leur chambre les outils numériques de demain. Les règles changent souvent, peu de gens les connaissent et, dans les ministères, tout repose sur la personne assise de l’autre côté du bureau, raconte la plupart des investisseurs. Rien ne se fait en ligne, le papier demeure l’allié le plus précieux de fonctionnaires tatillons, très nombreux et peu familiers des affaires. Les autorités refusent de trancher dans les couches administratives, il y a bien assez de chômage comme ça. Au final, l’Éthiopie figure bien bas dans le classement de la Banque mondiale des pays où il fait bon investir. Pourtant, toujours d’après la Banque mondiale, en 2013 et 2014, les nouvelles étaient bonnes : les pays africains grimpaient dans le classement mondial des économies attractives. Les investisseurs osaient même s’aventurer hors du trio habituel formé par l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya. En tête de ces nouveaux partenaires économiques, on trouve La Chine, la Turquie et l’Inde, principaux employeurs du secteur manufacturier sur le continent.

L'usine de textile Big M à Addis-Abeba, Ethiopie

Addis-Abeba, 2013. L’usine de textile Big M, propriété d’un homme d’affaires éthio-saoudien. VD

En Éthiopie, le gouvernement n’a pas besoin qu’on lui rappelle ses limites. Il les connaît, mais tient à garder la main sur son économie. Trop de pays Africains ont ruiné la leur en suivant les conseils avisés de la Banque Mondiale et du FMI. Meles Zenawi se plaisait à le répéter dans ses discours et lors de ses entretiens avec les collègues en cravate de Guang Zhe Chen. Pas question de laisser les banques prêter à tout va, ni ces mêmes organisations l’obliger à libéraliser à tour de bras. Chaque ligne de crédit accordée à une entreprise privée doit ainsi alimenter les coffres de la Banque centrale éthiopienne. Après tout, l’État est de loin le premier employeur et il manque de fonds.

La logistique ? Cinq mille kilomètres de voies ferrées devraient relier Addis-Abeba à ses voisins, les douanes apprennent à fluidifier leurs procédures, l’électricité cessera d’être un problème dès que le Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne et la pléthore de barrages plus petits en construction feront tourner leurs turbines…

Il faudra aussi former les futurs cadres de cette industrie rêvée. En Afrique subsaharienne, chiffre la Banque mondiale, il n’existe que 79 scientifiques ou chercheurs pour un million d’habitants. La moyenne mondiale est de 1081 pour un million. A titre de comparaison, la Chine fait sortir de ses universités 40% de diplômés en sciences, technologies, ingénierie ou en mathématiques, contre seulement 22% des établissements africains. L’Éthiopie fait face à ce déficit, la matraque à la main. Ces vingt dernières années, Addis-Abeba a fait construire une trentaine d’universités, implantées sur tout le territoire, où l’on forme une armée d’ingénieurs et de techniciens. Les étudiants n’ont pas leur mot à dire, des quotas définis en fonction des besoins de la nation décident qui fait quoi. Mieux vaut ne pas trop en pincer pour l’Histoire ou la littérature.

L’industrialisation, donc, mais à quel prix ? Ces promesses de splendeurs économiques se réaliseront-elles aux dépens des ouvriers éthiopiens ? A écouter le patron européen morose, la réponse est non. Ses employés n’ont rien à craindre, même pas l’appétit des investisseurs pour des rendements à peu de frais. En allumant une énième cigarette, il déverse de nouveau sa rancœur sur le droit du travail éthiopien qui complique les licenciements et octroie un jour de congé supplémentaire par année d’ancienneté. Les doyens de l’usine cumulent ainsi jusqu’à quarante-cinq jours de vacances par an, contre quatorze pour les nouveaux, insiste le chef d’entreprise, le doigt sur la liste de ses employés que sa secrétaire vient de lui imprimer. Et c’est sans compter les nombreuses fêtes nationales.

J’ai aussi posé la question à Ercan Turgoklu qui m’a répondu par un haussement de sourcils.

« Pour les employés, les conditions de travail ici sont bien meilleures qu’en Turquie. Toutes les semaines, j’ai la visite d’Européens qui vérifient que je respecte les normes de l’Union Européenne. On a dû construire un hôpital, on leur paie le repas et le transport jusqu’à l’usine. »

Le bras tendu vers le cliquettement des ateliers, puis : « Là-dedans, ils ont des syndicats ! Ça ne plaisante pas ici. »

Pour détricoter tout cela, j’oublie la Chinoise ravie, le Turc satisfait et l’Européen triste et me rends au centre d’Addis-Abeba, dans les locaux de la Confédération des syndicats éthiopiens, la CETU, à deux pas de Meskel square, la principale place publique d’Addis-Abeba. Au pied de l’immeuble, la statue défraîchie d’un ouvrier en bleu de travail accueille les cent cinquante employés permanents de la confédération. Créée sous le règne d’Hailé Sélassié, à l’époque des premières usines, l’organisation a célébré son cinquantième anniversaire en 2013. La CETU demeure aujourd’hui la seule confédération syndicale du pays, mais fait rarement parler d’elle. J’ai surtout besoin d’en savoir plus sur la législation du travail. L’Éthiopie peut-elle échapper au moins-disant social observé ailleurs ?

Une dame polie chargée des relations publiques m’a donné rendez-vous dans son bureau exigu. Trois personnes se présentent à tour de rôle et s’assoient. Des armoires pleines de documents compriment l’espace autour de la petite table rectangulaire. Au mur, Meles Zenawi a l’œil serein, assis, les mains sur ses jambes croisées.

La dame laisse la parole à son collègue Angesom Gebre-Yohannes. Le responsable de la Fédération des syndicats de l’industrie du textile a le mot cinglant et le regard pas très aimable. Après quelques circonvolutions verbales, on parvient à se parler.

« C’est vrai, ici, le droit de travail est clairement défini. C’est huit heures de travail par jour maximum, quarante-huit par semaine, pas plus. »

Assis à ses côtés, ses collègues acquiescent, silencieux. Dans son bureau étroit, la responsable des relations publiques qui a arrangé l’entretien prend des notes tandis qu’Angesom Gebre-Yohannes monopolise la parole. Les deux autres syndicalistes l’écoutent, interviennent peu.

Chez les Turcs d’Ayka, dit Angesom, les deux tiers des employés sont affiliés à un syndicat. Ils viennent d’ailleurs d’obtenir une augmentation de salaire de 25%, annonce le syndicaliste à ses collègues ravis. La tablée s’offre quelques borborygmes de satisfaction.

Nombreux sont ceux qui donnent raison au gouvernement éthiopien. L’industrie textile requiert énormément de main-d’œuvre, c’est exactement ce qu’il faut à l’Éthiopie. Pour un pays avec une population croissante, trop croissante disent les démographes, c’est une bonne façon de réduire la pauvreté et de faire baisser les statistiques du chômage. En manœuvrant intelligemment, ça peut marcher. Depuis l’effondrement, en avril 2013, d’un immeuble au Bangladesh, ancien eldorado de l’industrie textile, plus grand monde ne veut prendre le risque que cet épisode sanglant se répète, m’assure-t-on au fil de mes entretiens. Les autorités éthiopiennes feraient le nécessaire pour éviter une telle catastrophe sur leur sol, en particulier lorsqu’elles envisagent la construction de vastes zones industrielles aux quatre coins du pays. Pourtant, les entrepreneurs chinois, turcs ou bangladais sont rarement des parangons des luttes sociales… Ça se mord la queue, mais l’heure est à l’optimisme.

Angesom Gebre-Yohannes n’est pas bavard, alors j’insiste.

« Tout de même, il n’existe aucun salaire minimal, mis à part pour les fonctionnaires. C’est bien pour cela, pour le coût de la main-d’œuvre, que l’industrie du textile s’intéresse à l’Éthiopie, non ? Comment gérez-vous cela ?

– L’Éthiopie offre les salaires parmi les plus bas au monde, concède le syndicaliste. Mais les investisseurs ne viennent pas uniquement pour cela. Ils s’installent grâce à la bonne politique du gouvernement. »

Angesom Gebre-Yohannes se racle la gorge et se reprend. Son voisin de table se redresse sur sa chaise. La chargée des relations publiques attend, le stylo en l’air.

« Ça ne veut pas dire qu’on soutient le gouvernement, mais celui-ci s’assure que les investisseurs s’installent dans de bonnes conditions. Allez au Nigeria ou en Afrique du Sud. Là-bas, les ouvriers se comportent comme des guerriers vis-à-vis de leurs employeurs. Pas chez nous. Nous formons les ouvriers et les managers étrangers pour qu’il n’y ait pas de conflit. »

Je peine à imaginer mes interlocuteurs instruire Ercan Turkoglu ou Hélène Hai sur la façon de procéder avec leurs employés, mais mes doutes se heurtent à un mur de certitudes. La conclusion d’Angesom Gebre-Yohannes est d’autant plus hâtive que son organisation, finalement, ne représente pas grand monde. Ce qu’il affirme n’est pas complètement faux non plus.

Alors les entreprises comme Ayka pourront continuer à habiller les Européens de vêtements Made in Ethiopia et Huajian à les chausser. L’Éthiopie est accueillante et ambitieuse.

Les résultats mitigés du premier GTP, le Plan de croissance et de transformation, ne découragent pas les autorités. Au cours de l’année fiscale 2014/2015, les revenus des exportations du secteur de la confection ont atteint 98,1 millions de dollars, très loin du milliard escompté. Qu’à cela ne tienne, d’ici la fin du GTP II, le secteur doit avoir généré 779 millions de dollars, soit huit fois plus. Au passage, les ambitions ont été revues à la baisse. Plus globalement, de 2015 à 2020, le deuxième GTP fixe l’objectif à 3,6 milliards de dollars de revenus à l’export, soit 25% de la totalité des exportations du pays en 2020, pour atteindre 40% en 2025.

VD - Tikur3

L’usine éthiopienne de Tikur Abay produit des chaussures pour le marché national – 2013. VD

Dans l’entourage du Premier ministre, on persiste à voir grand. Le pays prévoit ainsi d’investir un milliard de dollars par an sur une décennie dans des zones industrielles spéciales qui accueilleront des usines de transformation du cuir, de textile ou d’agroalimentaire. Deux cent mille emplois doivent se créer chaque année à la faveur de l’arrivée d’investisseurs étrangers. Oui, oui.

Pour l’heure, la Turquie dépasse d’une tête les autres prétendants. Entre Ankara et Addis-Abeba le courant passe très bien. La Turquie exporte ses machines vers l’Éthiopie d’où elle importe du textile et des céréales. Beijing aussi est en bons termes avec l’ancien empire abyssin, mais investit surtout dans les routes et le chemin de fer. Ses banques offrent des prêts facilement et ses entreprises sont imbattables en termes de prix et de vitesse d’exécution. Pour la qualité, ça se discute. Et tant pis si Huajian doit désormais faire sans Hélène Hai. Trois ans après son installation en Éthiopie, la jeune femme a délaissé l’industrie de la chaussure pour investir un domaine plus à son pied. En juillet 2013, elle a créé sa propre société, Made in Africa Initiative, et conseille les gouvernements de l’Éthiopie, du Rwanda et du Sénégal. Le filon sent les bénéfices à plein nez, les « nouveaux territoires » à défricher sont nombreux.

Dans l’usine éthiopienne de Huajian, c’est désormais souvent le grand patron lui-même, Zhang Huarong, qui se plaint de l’inefficacité supposée des ouvriers éthiopiens et de la pesante logistique nationale. C’est normal, se rassure-t-il : l’Éthiopie est exactement comme la Chine d’il y a trente ans.

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