Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia


Une manifestation de l’opposition, en avril 2014, à Addis-Abeba. Vincent Defait

Tesfaye n’est pas son vrai nom

Addis-Abeba, décembre 2014.

 

Tesfaye n’est pas son vrai nom. Je l’ai choisi pour lui.

« Tesfaye… »

Il goûte à haute voix la sonorité de son nouveau nom, puis tranche.

« Ma mère, elle aimerait ça. »

Tesfaye fait sourire sa fine moustache, la bouche pleine de biscuits dont il s’empiffre à défaut d’avoir eu le temps de manger plus tôt. Quelques gorgées de Miranda, un jus d’orange gazeux ultra sucré, font glisser son petit déjeuner. Tesfaye pose la bouteille entre les deux sièges avant et démarre. Il époussette de sa main libre les miettes qui lui recouvrent les cuisses. Le véhicule fait une petite embardée sous le regard de deux policiers fédéraux en uniforme, la Kalachnikov en bandoulière.

Ce matin de décembre, il enchaîne les rendez-vous aux quatre coins de la ville. L’air pique les yeux. Depuis la fin de la longue saison des pluies, deux mois plus tôt, Addis-Abeba vit sous une légère couche de poussière.

Piazza, l’autre quartier historique et brinquebalant, se traverse au pas. Ici, les vieilles bâtisses rafistolées avec des tôles ondulées se maintiennent debout à flanc de colline, comme un pied-de-nez au chamboulement du reste de la capitale. Les immeubles construits par les Arméniens à l’orée du XXe siècle ou les Italiens à la fin des années 1930 résistent tant bien que mal à l’usure du temps. Quelques condominiums se sont fait une place, ça et là, coincés entre les vieilles baraques. Même le bitume, ici, est gondolé. Alors, mieux vaut conduire doucement.

Tesfaye signifie « espoir » en amharique, la langue de l’administration, une parmi plus de quatre-vingts, toutes reconnues par la Constitution éthiopienne. Une langue de travail pour les autorités fédérales, comme trait d’union d’une mosaïque culturelle. Une langue d’acculturation aussi, qui autrefois a permis d’étendre l’emprise des rois abyssins au-delà de leurs palais du nord du pays. Pour être éthiopien, à l’époque déjà, il fallait parler amharique et fréquenter les églises orthodoxes. Ménélik II a été le champion de la conquête du sud et de l’imposition de l’amharique. Encore aujourd’hui, dans les régions éloignées de la capitale, les commerces sont souvent tenus par les amharophones des hauts plateaux. Les précédents régimes ont beaucoup déplacé les populations, surtout le Derg.

« Ato, ils savent tout. Si tu donnes mon nom et ma profession… Tu sais, hein ? Echi ? »

Ok.

Je sais, « Monsieur » Tesfaye.

« Baka. »

Assez.

Les secrets le restent rarement longtemps à Addis-Abeba. Le pays a conservé de l’ère impériale, puis de dix-sept ans de régime militaire prosoviétique, l’habitude de maintenir sa population sous une étroite surveillance. L’administration a été conçue pour être crainte, intrusive. Les quartiers – le kebele -, les districts – le woreda -, sont gérés de façon à tout savoir des citoyens. On y fait ses papiers. Ceux qui vivent dans les habitations d’État, les Kebele bet, y paient leur loyer. C’est pratique. L’État est partout. Les vieux s’y retrouvent aussi pour boire un buna, un café, ou un macchiato sucré. Les plus jeunes y viennent le soir descendre quelques bières Saint-George. Le week-end, on s’y marie. Dans les quartiers aisés de la capitale, on y joue au tennis ou à la pétanque.

Depuis maintenant trois ans et demi que nous nous connaissons, Tesfaye et moi n’avons jamais bu un café ensemble, nous ne nous sommes jamais attardés à aucune terrasse comme il est si tentant de le faire.

« Si on me voit discuter avec un farendj dans un lieu public, après je serais suivi. Et là… »

Un type comme lui qui discute avec un « blanc », c’est louche.

Alors, quand je n’ai pas de taxi et quand il peut me prendre à bord, Tesfaye me dépose. Il se raconte ainsi par bribes, jamais au même endroit, entre deux clients, là où sa petite entreprise le réclame à travers la capitale. Il a appris à se méfier. Parler politique, surtout, peut attirer des problèmes. Les membres des faméliques partis d’opposition séjournent souvent en prison, cueillis la nuit par une police zélée et brutale.

« Tu sais, hein, je ne parle pas comme ça avec les Habeshas », les Éthiopiens.

Certains de ses amis ne tarissent néanmoins pas d’éloges pour le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, que les étrangers résument à son sigle anglais EPRDF. Si le pays se développe, c’est grâce à elle.

« Ato, mes amis, ils pleurent quand ils parlent de Meles. »

L’ancien Premier ministre, même décédé, continue à jouir d’une indéniable popularité.

« Pour eux, Meles, c’était le plus grand leader africain, mais ils savent pas dire pourquoi ce gouvernement, il est si bien. Ils ont des maisons de kebele, ils paient quelques birrs pour ça et ils sont contents, c’est tout. Baka ! En fait, leurs cerveaux sont lavés par la télévision. »

ETV, pour Ethiopian Television, devenue il y a peu Ethiopian Broadcast Corporation, demeure l’unique chaîne nationale. Des dérivées locales existent dans chaque région. Il faut bien soigner les sensibilités ethniques. EBC est le média de « la diversité et de la renaissance ».

« Sur ETV, c’est que des inaugurations. Le gouvernement a construit une route, c’est sur ETV. Un nouveau pont, des arbres plantés, c’est sur ETV. Même si c’est payé par des Européens ou des Japonais. Après ça, comment tu veux qu’on discute de politique ? »

Et le tramway construit par des Chinois depuis deux ans, qui s’est forgé un chemin à travers la ville en élargissant les avenues ?

« C’est un progrès, non ?

– Je le prendrais quand le fils du président du kebele le prendra aussi. Quand les ministres le prendront. »

Tesfaye se marre. Sa moustache fait risette.

Son téléphone sonne. Il décroche, branche le haut-parleur et pose le téléphone sur sa cuisse. Il gueule mais tant pis. Si un policier le voit avec l’appareil collé à l’oreille, il est bon pour une amende. Souvent, un billet de 50 birrs, 2 euros, glissé avec le permis évite que l’agent dévisse les plaques d’immatriculation, qu’il faudra ensuite récupérer au poste de police, une fois l’amende acquittée. La petite corruption permet ainsi de s’épargner une longue confrontation avec la bureaucratie policière.

Tesfaye n’a pas de temps pour les joutes politiques. Ni celui de regarder la télévision. Pas même ESAT, la chaîne diffusée depuis les États-Unis par un groupe d’opposants honnis par le gouvernement, mais que tous les foyers d’Addis-Abeba captent via le satellite. Tesfaye s’offre tout de même quelques plages d’Internet, trouve le moyen de surfer sur les sites d’opposition bloqués par les autorités. Hélas, leur propagande est souvent aussi grossière que celle du gouvernement.

Nous quittons Piazza. Les avenues s’élargissent, longées de trottoirs que curieusement peu de piétons utilisent. Ici, on a gardé l’habitude de marcher sur la route. Churchill avenue, qui descend vers le stade, donne des allures modernes à la capitale éthiopienne. Quand le gouvernement veut montrer au monde les bénéfices de sa politique ou quand les reporters de passage font vivre le récit d’une Éthiopie en mutation, ils viennent ici prendre quelques clichés flatteurs. Dans la journée, la lumière aiguise les formes hautes des immeubles et tape sur leurs façades en verre teinté. De près, l’inachevé saute aux yeux : des câbles électriques courent dans le désordre le long des murs, la peinture déborde sur les fenêtres qui souvent ferment mal, les angles défient le bon sens. Dans les étages, on déambule dans des coursives carrelées où se trouvent les mêmes magasins de vêtements, d’appareils électroménagers, de téléphonie ou d’innombrables studios photos qui se ressemblent. Une fois passée cette artère et quelques nœuds de circulation, le chantier reprend ses droits. Partout, des échafaudages en bois recouvrent les immeubles en construction sur lesquels les ouvriers risquent leur vie. Les chutes ne sont pas rares. Plus tard, une fois l’immeuble achevé, on démontera cette ossature éphémère pour récupérer les clous et les poteaux taillés dans les forêts d’eucalyptus.

Un virage à gauche et bientôt nous longeons le palais national. Entre le théâtre national et la banque centrale, une imposante statue d’un lion abyssin rappelle, un peu caché derrière de hauts palmiers, le passé impérial du pays. Hailé Sélassié, conspué pour avoir laissé les siens dans la pauvreté, aimait les symboles.

« Mon frère, il est fonctionnaire. »

Tesfaye parle toujours, en évitant une rangée de minibus garés en double file. Une vieille BMW coccinelle pétarade en lui soufflant la priorité. Un bus rouge et jaune, plein à craquer de passagers entassés, s’impose sur deux lignes. Ces bus publics ne sont pas surnommés sans raison Embessa. Le « lion », en amharique.

Au pied de Churchill avenue, près du siège de la télévision nationale, les feux de signalisation datent d’une autre époque et semblent n’avoir jamais fonctionné. La priorité ne se cède pas, elle s’impose aux autres à coups de klaxon et de trajectoires incertaines.

« Mon frère, quand il parle de l’EPRDF, je me bouche le nez », fait-il en riant, une main sur le volant, l’autre sur les narines.

Son frère n’a pas le choix. Sans adhésion au parti, sa carrière tourne au ralenti. Alors, qu’il le veuille ou non, comme ses collègues, il participe aux commémorations officielles auxquelles les autorités contraignent régulièrement les fonctionnaires. Il a sa carte de l’EPRDF, comme six autres millions de militants revendiqués. Ceux-là sont les premiers, depuis 2012, à célébrer chaque année la mémoire du défunt Premier ministre Meles Zenawi. L’homme de la « vision ». L’homme de la « renaissance » éthiopienne.

La moustache en berne, Tesfaye laisse son véhicule raser les grilles du palais national, où vit le président de l’Éthiopie. Celui qui dirige, c’est le Premier ministre, mais c’est dans le palais présidentiel que l’on reçoit les chefs d’État en visite. Courtoisie diplomatique oblige. Tesfaye ne le sait sans doute pas, mais dans l’entrée, sur un tapis usé, on a placé l’un des lions empaillés que l’empereur Hailé Sélassié affectionnait. La gueule ouverte, l’animal semble rugir, en silence.

Tesfaye se tasse derrière son volant.

« Pfff, Meles… Moi, je m’en fous des routes, des barrages, des trains… Qu’est-ce que je peux en faire ? Je veux être libre, c’est tout. Et puis, une route, ça se mange pas. »

 

 

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