Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom

 

Hommage publique au Premier ministre Meles Zenawi, à Addis-Abeba, en août 2012. Vincent Defait

Meles Zenawi, l’homme de la « Renaissance »

Meskel square, Addis-Abeba, septembre 2012.

 

Ce jour-là, le ciel aurait pu faire douter les plus mécréants.

Dès l’aube, le matin du 2 septembre 2012, les bus ont déversé des vagues de supporters endeuillés sur les marches de Meskel square, la grande place d’Addis-Abeba. Tous n’ont sans doute pas choisi d’être là, mais il était trop tard pour s’échapper. Les corps de la police et de l’armée les ont rejoint, plus bas, sur l’esplanade. L’Église orthodoxe, ubiquitaire, a envoyé ses troupes aux vêtements scintillants. Le clergé s’est glissé entre la foule et les uniformes. Les discours se sont enchaînés pendant des heures, la chaleur en a fait vaciller plus d’un. Dans un ciel sans tâche, les pales d’un hélicoptère militaire couvraient les éloges à intervalles réguliers. De là-haut, la télévision nationale avait la plus belle vue sur cette marée humaine bien ordonnée. En face, la tribune officielle était couverte de gens vêtus de noir. Des gens importants venus des quatre coins du monde rendre hommage à Meles Zenawi, décédé deux semaines plus tôt.

Soudain, d’épais nuages noirs ont tout écrasé. Les discours achevés, le cortège funèbre s’ébranlait à peine quand les nimbus se sont fendus, déversant sur la foule des gouttes de pluie grosses comme le pouce. Trempé, l’attelage a entamé sa marche lente vers la cathédrale de la Sainte-Trinité où sont enterrés les patriotes, suivi de deux rangées de militaires aux bérets rouges, les forces spéciales, celles qui tirent à balles réelles, de l’eau jusqu’aux chevilles. Sur les marches, on se serrait sous les parapluies. Au moins ne pouvait-on plus distinguer, sur les joues trempées, les fausses larmes de la pluie.

L’Éthiopie venait de dire au revoir de la plus austère et dramatique des manières à son Premier ministre visionnaire. La washent, la flûte traditionnelle qui remplissait depuis deux semaines les rues de la capitale de sa mélodie perchée et lancinante, pouvait enfin se taire.

VD Meles funeral-5

Sept. 2012. Funérailles nationales de Meles Zenawi. VD

La mort de Meles Zenawi a été annoncée à la télévision nationale aux premières lueurs du 21 août 2012. Le Premier ministre s’est éteint la veille dans un hôpital bruxellois. Ou quatre jours plus tôt, comme l’affirment certains. Prises de court, les autorités auraient mis du temps à annoncer sa mort, due à une infection soudaine en pleine résorption d’une longue maladie que le porte-parole du gouvernement a refusé de nommer. C’est du moins l’hypothèse la plus probable. Curieusement, le décès de l’homme fort d’Éthiopie reste enveloppé de mystère.

Quelques jours plus tard, à l’orée d’une soirée fraîche de cette fin de saison des pluies, son corps a été accueilli par une foule éparse qu’un cadrage serré de la télévision nationale a su faire passer pour plus dense. Tout ira bien, ont répété les autorités toute la semaine. Il fallait rassurer une population dont les jeunes adultes n’ont connu que Meles Zenawi à la tête du pays.

Son portrait, que l’intéressé a toujours refusé de voir affiché partout, a vite couvert les murs du pays et des bâtiments officiels, les pare-brise des voitures et les cols de veste. Gare à celui qui n’avait ni autocollant, ni pin’s.

Le visage rond souligné d’une barbiche, une calvitie avancée, des lunettes fines, le doigt souvent tendu vers la promesse d’une prospérité à venir. En quelques jours, Meles est passé du rôle d’homme fort à celui d’icône.

Une fin abrupte pour ce fils de propriétaire terrien, petit noble de province, né en 1955 tout au nord du pays, dans la région du Tigré. A Adoua, ce bourg où, en 1896, l’empereur Ménélik et ses soldats à cheval ont humilié l’armée italienne, forcée de battre en retraite. On commémore encore chaque année cette victoire sur l’envahisseur.

Legesse Zenawi ne s’est appelé Meles qu’en 1975, en hommage à un compagnon tué par le nouveau régime alors au pouvoir ou, selon les sources, quinze ans plus tôt par les forces impériales. Mené par un petit groupe de militaires, le Derg venait tout juste de chasser de son trône Hailé Sélassié, un an plus tôt. Ils étaient sous-officiers et prétendaient gouverner au nom du peuple. Soutenus plus tard par les Soviétiques, les nouveaux chefs de l’Éthiopie se sont vite affranchis de la Left, un mouvement civil au cœur duquel se trouvaient des étudiants fatigués des empereurs. En quelques années, le Derg s’est mué en un régime sanglant et belliqueux, incarné par le colonel Mengistu Hailémariam.

A cette époque, le jeune Meles abandonne ses études de médecine, à Addis-Abeba, et prend le maquis chez lui, dans le Tigré. Il rejoint le Front de libération du peuple tigréen, fondé quelques années plus tôt et qui se fera connaître à l’étranger sous le sigle anglais TPLF.

Au fusil, Meles Zenawi préfère la bataille d’idées. Lui et ses compagnons se forment au marxisme-léninisme à la lueur des bougies, se protégeant, à partir des années 1980, des bombardements aériens au creux des montagnes. Les joutes idéologiques entre maquisards pouvaient, raconte-t-on, y durer des mois, des années parfois. En 1984 et 1985, une famine ravage le nord du pays, un journaliste de la BBC décrit une marée d’affamés comme « la chose la plus proche de l’enfer sur Terre » et, abasourdis par ces images de silhouettes fantomatiques, les chanteurs britanniques et américains de Band Aid organisent de gigantesques concerts de charité. L’argent afflue et est détourné par Mengistu pour armer le pays au-delà du raisonnable. L’aide humanitaire devient industrielle, l’Éthiopie en devient l’icône. Tout cela, je l’ai déjà écrit, mais l’époque est une borne de l’histoire récente de l’Éthiopie.

De son côté, le TPLF refuse de s’allier avec les autres rebellions régionales et s’appuie sur des partis ethniques satellites, forcément plus faibles et à sa main, pour former le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien, l’EPRDF, aujourd’hui encore au pouvoir. Meles Zenawi prend la tête de cette coalition qui, en mai 1991, entre dans Addis-Abeba, presque sans rencontrer d’opposition. Les Tigréens de Meles Zenawi représentent à peine 6% de la population. Peu d’entre eux parlent amharique, mais ils sont au premier rang des libérateurs. Les Addis-Abébiens regardent ces jeunes combattants en short, chaussés de sandales aux semelles de pneu, les cheveux ébouriffés et le fusil à la main faire fuir ceux qui les ont terrorisés pendant dix-sept ans.

A 36 ans, Meles Zenawi a passé près de la moitié de sa vie dans les montagnes quand il devient président de l’Éthiopie à la tête d’un gouvernement de transition. A 40 ans, il est élu Premier ministre de la République fédérale démocratique d’Éthiopie. On est en 1995, le pays est exsangue.

VD palace coffin-1

Près du cercueil de Meles Zenawi, 2012. VD

Vingt ans plus tard, je m’interroge sur l’avenir d’une Éthiopie sans Meles en puisant dans la science d’un connaisseur. Privée de son leader « visionnaire », le pays a-t-il les moyens de poursuivre sa transformation ?

Ancien journaliste devenu une référence pour qui s’intéresse à l’Éthiopie, René Lefort écrase sa Marlboro rouge dans le cendrier et extrait de sa cigarette électronique des volutes de fumée blanche. La pièce sent le tabac froid. Il est dix heures du matin et Addis-Abeba se devine à peine au-delà du jardin. Cet observateur assidu des sinuosités de la politique éthiopienne, passionné des singularités abyssines, résume ce que beaucoup ont fini par admettre.

« Meles était brillantissime, d’une intelligence et d’un sens tactique incroyable, avec une mémoire inouïe. Il pouvait en remontrer à n’importe quel chef d’État ou de gouvernement de la planète. »

Il fut promu, par un Bill Clinton enthousiaste alors président des États-Unis, au rang de ces leaders africains capables de sortir le continent de l’ornière, censés tourner la page des guerres et des régimes politiques sans fin. Connu pour sa maîtrise des dossiers et son inclinaison pour les débats politiques, Meles Zenawi a décroché un premier master de l’Open University de Grande-Bretagne en 1995, puis en a entamé un second en économie avec l’université Erasmus de Rotterdam. Chef de gouvernement le jour, étudiant la nuit. La guerre avec le voisin érythréen, entre 1998 et 2000, dit-on, l’a empêché de finaliser son mémoire intitulé « Le développement africain : impasses et nouveaux départs ». Dans ce document inachevé au titre vague et ennuyeux, Meles Zenawi justifie la mise en place d’un « développementalisme d’État ». Une formule alambiquée pour synthétiser son refus de laisser les rênes de l’économie nationale au marché. La préférence est donnée à une sorte de capitalisme étatique avec des autorités omniprésentes. Meles dit s’inspirer des expériences taïwanaise et sud-coréenne, deux pays passés de la pauvreté à l’opulence en un demi-siècle. Ce que les tigres asiatiques ont fait, un lion africain peut aussi y parvenir. L’Éthiopie allait le prouver au monde, à l’Afrique en premier lieu. La manœuvre consiste à transformer des paysans en ouvriers, à diversifier l’économie et à exporter des biens manufacturés de plus en plus sophistiqués.

Entre-temps, l’émergence de la Chine rebat les cartes de la diplomatie internationale et offre à Meles Zenawi un substitut aux partenaires habituels. L’Empire du Milieu cherche des débouchés hors ses frontières pour soutenir sa croissance économique atmosphérique, promet beaucoup à bas prix, discute peu des affaires internes au nom du droit des peuples à décider eux-mêmes de leur destinée. Une approche qui colle parfaitement aux vues du marxiste-léniniste qu’est Meles Zenawi. Contrairement à beaucoup de ses homologues africains, il impose aux entreprises chinoises d’embaucher leur main-d’œuvre sur place. Hors de question de débarquer avec des hordes d’ouvriers. Il faut aussi former les futurs cadres du pays. Aux Chinois les contrats, aux Éthiopiens l’apprentissage d’un savoir-faire nouveau. Quand le moment viendra, cette main-d’œuvre formée prendra les rênes de l’industrie nationale.

Les Européens et les Américains doivent composer avec cet homme qui leur tient tête. C’est rare, en Afrique. Ça plait. A Addis-Abeba, les diplomates étrangers, les Occidentaux en particulier, s’accommodent du gouvernement d’un pays pauvre mais insoumis et s’écrasent devant les coups de menton du Premier ministre éthiopien. Lui gagne ses galons de chef d’État respecté sur le continent. La croissance économique du pays et les grands chantiers renforcent son assise dans une région à feu et à sang. Si l’Éthiopie tombe, la région s’écroule, alors mieux vaut soutenir Meles et ses troupes. Chacun de ses discours ressasse la même antienne, en filigrane de laquelle émergent les nombreuses famines qui ont saigné le pays. Au début des années 2000, l’homme commence à promettre à tous une « renaissance » de l’Éthiopie. La pauvreté est l’ennemi à combattre.

Les jambes croisées, René Lefort prend le temps de réfléchir en triturant sa cigarette électronique.

« Meles n’était pas sur le modèle du dirigeant africain qui s’en met plein les poches. Il n’était sûrement pas au pouvoir pour s’enrichir. »

Puf, puf et volutes blanches.

Dans les rapports officiels sur l’état de l’économie africaine, l’Éthiopie fait figure d’exemple. Pour ses résultats chiffrés, pour sa propension à définir ses objectifs secteur par secteur, pour sa réputation à utiliser l’aide au développement intelligemment. Pour son attitude besogneuse, en somme. Pas comme tous ces « rentiers », nombreux en Afrique et qu’Addis-Abeba exècre, qui vivent de pétrole et de minéraux, masquant un État inexistant et des politiques vagues. Sans vision.

« Les autorités éthiopiennes sont sincères quand elles disent vouloir développer le pays. Bon, ça s’étiole un peu à cause de la corruption, maintenant… »

Meles Zenawi parti, la renaissance éthiopienne demeurera-t-elle inachevée ? Tous ces efforts, ces appels à pacifier la Corne de l’Afrique au nom du développement résonneront-ils dans le vide ?

Pour Daniel Berhane, la réponse est non. Dans un café de Meskel square, le jeune homme, épaules carrées et allure débraillée, engloutit goulument son injera et son shiro, une purée de pois cassés. Puis il allume une première cigarette en arrosant la table de cendres. Le jour, Daniel Berhane prodigue des conseils en droit, le soir il nourrit son blog sur l’actualité politique du pays. Les opposants au régime le tiennent pour un soutien fidèle au gouvernement. Il est tigréen, ça n’aide pas. Lui se perçoit en critique raisonnable.

« Le système politique éthiopien est complexe, il ne s’agit pas d’un homme seul. Meles était un bon manager mais il ne faisait pas tout… même si l’Occident aime à penser qu’il était le seul maître à bord. Bon, c’est vrai qu’à la fin, il gérait les moindres détails, ce qui sapait l’autorité de son entourage. »

Honni par ses détracteurs, adoré par ses fidèles, estimé par ses pairs africains, prudemment écouté par les Occidentaux, Meles Zenawi avait fini par verrouiller le pays. En 2005, la tenue d’élections libres devait confirmer sa popularité. Le plébiscite n’a pas lieu. Il frôle l’échec, refuse à l’opposition la victoire qu’elle revendique, envoie l’armée tirer sur les manifestants et jette les meneurs en prison. Les résultats officiels octroient à l’EPRDF 327 sièges sur les 547 du parlement. Assez pour représenter une majorité. La plupart des élus de l’opposition refusent de siéger au parlement, certains sont accusés de « trahison », un crime passible de la peine capitale. Puis, pendant deux ans, Meles gouverne sans aucune opposition publique. On le suspecte d’y prendre goût.

Aux élections suivantes, en 2010, l’opposition n’est créditée que d’un seul siège au parlement. Une loi anti terrorisme adoptée l’année précédente sert de prétexte à l’emprisonnement des forts en gueule, hommes politiques ou journalistes. Les critiques pleuvent sur Meles. Le panégyrique de l’ancien président américain Bill Clinton sent le souffre.

La répression continuera sans lui. Fin avril 2014, soit un an avant les élections suivantes, six jeunes bloggeurs et trois journalistes sont arrêtés, puis accusés de comploter des actes terroristes. Ces internautes s’étaient fait connaître sur les réseaux sociaux sous le nom de Zone 9, une référence aux huit « zones » de la célèbre prison de Kaliti où de nombreux journalistes et opposants politiques purgent de longues peines. Pour ces jeunes là, la neuvième zone du mitard englobe le reste du pays… Ils ne représentent pas grand monde, sont inconnus de la plupart des Éthiopiens dont très peu ont accès à internet, mais finiront, à l’étranger, par symboliser la répression de la liberté d’expression par le pouvoir. Des diplomates américains et européens assistent à chacune des innombrables audiences devant les juges.

Dans son salon aux odeurs de tabac froid, René Lefort s’en remet à l’histoire.

« A l’époque de la rébellion, l’EPRDF a été constitué sur la base que les Tigréens ne se contenteraient pas de libérer le Tigré. Il fallait aller jusqu’à Addis-Abeba. Une assise nationale était donc nécessaire. Mais le TPLF a refusé de s’allier à certains mouvements résistants, pour garder le contrôle de la rébellion. D’où l’alliance avec des mouvements satellites. » Le front de libération Oromo, OLF en anglais, puissante organisation de la vaste région Oromia qui regroupe un tiers de la population, est écarté. Meles lui préfère l’OPDO, une coquille vide. Même chose en région Amhara et dans le sud du pays. Début 2015, à quelques mois de nouvelles élections, l’EPRDF gouverne ainsi sans réelle légitimité politique.

« Ce gouvernement a peur, il est parano. Il a une mentalité d’assiégé. »

Mis à part le TPLF au Tigré, aucun parti de la coalition au pouvoir, tous censés représenter un groupe ethnique avec lequel ils ont perdu le contact, ne jouit d’une réelle assise populaire. Les autorités le savent.

La situation découle d’un choix politique assumé. En s’installant au pouvoir en 1991, l’EPRDF impose un fédéralisme ethnique qui fait frissonner sur le continent. L’Afrique a connu tellement de conflits ethniques, pourquoi prendre le risque de réveiller des velléités identitaires ? Au contraire, arguent Meles et ses acolytes. Mieux vaut prendre le contre-pied de l’ère impérialiste qui imposait l’assimilation des groupes ethniques au sein d’un régime dominé par les Amharas. Sans cette pleine reconnaissance de la diversité de ses nationalités, le pays exploserait. En 1993, l’Éthiopie laisse l’Erythrée quitter le giron d’Addis-Abeba et garantit à ceux qui restent – Oromos, Amharas, Tigréens… – une certaine autonomie. Plus de quatre-vingt langues sont officiellement reconnues par la Constitution, avec l’amharique pour lingua franca nationale, les frontières des neuf nouvelles régions courent le long des limites socio linguistiques. La capitale Addis-Abeba a sa propre juridiction. Une génération de petits bourgeois et de membres de l’intelligentsia rurale – les rares lettrés – en prise direct avec les paysans, est promue au sein de l’EPRDF. Mais le parti rompt peu avec l’habitude d’un pouvoir centralisé et vertical où l’État, donc l’EPRDF, demeure omniprésent et ménage peu d’espace à l’opposition. Addis-Abeba décide de tout et s’en remet à un mélange de fédéralisme ethnique, de « démocratie révolutionnaire » et de développement mené à la baguette par le gouvernement. La transformation du pays devait permettre à chacun d’oublier ses revendications ethniques. « Diversité et renaissance », répètent à longueur de journée la radio et la télévision d’État, un quart de siècle plus tard.

Meles Zenawi ne faisait pas la pluie et le beau temps, mais il tenait l’EPRDF d’une main de fer. Dès 2003, il se sait malade, sans doute pas condamné. Il se choisit un successeur incapable de lui faire de l’ombre et susceptible de demeurer sous son contrôle une fois quittée la pesante fonction de premier ministre. Hailemariam Desalegn, un ancien ingénieur en hydraulique, protestant et originaire du sud du pays, n’a jamais pris les armes. Il n’a pas le profil des cadres du pays, pour la plupart chrétiens orthodoxes du Nord.

« Le successeur de Meles n’a aucune assise politique. L’idée était de l’installer en attendant qu’émerge un nouvel homme fort au sein de la nouvelle génération. La mort de Meles a tout chamboulé, les anciens ne veulent plus partir et les jeunes n’ont pas assez d’expérience pour être perçus comme légitimes. »

Dans le café de la place centrale d’Addis-Abeba, Daniel Berhane ricane. Ce genre de prophétie l’irrite.

« La classe moyenne que l’on voit émerger sera le liant national. Le pays va rester stable pendant au moins la décennie à venir. Le gouvernement n’a qu’à poursuivre ce qui a été mis en place. »

C’est vite dit. Encore faut-il que cette classe moyenne ait son mot à dire sur les affaires publiques. Tout porte à croire que ce n’est pas le cas, mais Daniel y croit. Dans les régions, la puissance du pouvoir central agace. La corruption des fonctionnaires locaux fatigue. On se sent souvent d’abord Oromo, Amhara ou Tigréen avant de se penser éthiopien.

« Daniel, l’héritage de Meles, qu’est-ce que c’est ?

– Un changement d’état d’esprit. Aujourd’hui, en Éthiopie, rien ne peut se faire sans qu’il ne soit question de développement. En prenant le pouvoir, Meles et l’EPRDF ont dit ceci : “arrêtons de parler de la glorieuse histoire de l’Éthiopie, nous sommes pauvres et nous devons cesser de l’être”. »

 

 

Chapitre précédent : Tesfaye n’est pas son vrai nom

Chapitre suivant : Un train vers la mer

Publicités