Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer

 

VD Addis Chantier5

Meskal Square, durant la construction du tramway, en 2013. Vincent Defait

Hey, bro !

 

Je n’ai pas vu Tesfaye depuis plusieurs semaines. J’ai des nouvelles de lui par la bande. Ses clients l’occupent et c’est tant mieux.

Nous communiquons surtout par SMS, désormais. Dans son dernier message, il m’apprenait qu’il a acheté une nouvelle voiture, une petite Toyota Vitz. En fait, il est même passé me la montrer, sans traîner. Il était attendu.

La Vitz, c’est l’engin des jeunes. Cool, moderne, urbain. Le symbole d’un basculement social.

Je retiens surtout que dans ce message, Tesfaye m’a appelé bro.

« Frangin » ?

C’est nouveau. Il fréquente pas mal de farendj en ce moment. Ou des Éthiopiens de la diaspora qui font la navette entre Addis-Abeba et Washington DC. Ceux-ci sont les enfants d’une génération qui avait fui le Derg dans les années 1980. La nouvelle croissance économique du pays les convainc de revenir, avec deux passeports dans la poche. Le rouge bordeaux de l’Éthiopie, et le bleu nuit des États-Unis, seule puissance à parvenir, parfois, à faire fléchir Addis-Abeba lorsque les mâtons ont la main lourde sur les opposants. Et encore. La région est bien assez instable comme ça, l’Éthiopie se développe et ne ménage pas sa peine pour mettre fins aux conflits à ses frontières. Ses troupes sont en Somalie à combattre les milices islamistes Chebbabs, ses diplomates font des allers retours à Juba, au Soudan du Sud, où une guerre civile ruine le plus jeune pays au monde depuis fin 2013. C’est à Addis-Abeba que les leaders du continent se réunissent à chaque sommet de l’Union africaine. Il y a aussi les 735 000 réfugiés érythréens, somaliens, sud-soudanais qui ont fait de l’Éthiopie le premier pays d’accueil africain. Ça fait beaucoup pour un pays pauvre qui n’entend pas le rester. Et puis Washington n’est pas mécontent que son influence s’étende avec ces représentants de la diaspora nourris au sens des affaires à la sauce américaine.

On les trouve à la tête d’entreprises d’import-export, dans les bureaux perchés de ces nouvelles tours vitrées jusqu’au dernier étage, aux manettes de restaurants branchés où les burgers et les pizzas remplissent la carte du menu. L’accent américain s’entend de plus en plus dans les rues de la capitale. Même les jeunes qui n’ont jamais quitté le pays américanisent leur amharique, surtout dans les cafés pimpants et bruyants de Bole road et du centre commercial Edna Mall, où se trouve un énorme cinéma spécialisé dans les blockbusters hollywoodiens. A l’étage inférieur, une piste de patins à roulette vient d’ouvrir. C’est là que les jeunes citadins branchés viennent jouer avec leurs envies d’autre chose.

« Les États-Unis, c’est le pays de mes rêves », m’a dit Tesfaye, un jour.

On parlait de ces Éthiopiens qui quittent le pays pour chercher fortune ailleurs. Et de ceux qui y reviennent pour investir leurs économies. On venait de passer devant un nouvel hôtel, le « Washington »…

Que connaît-il des États-Unis ? Rien d’autre que ce qu’il en entend ou voit à la télévision. Du rêve. Du beau.

Tesfaye n’a pas de projets de départ. Pas que je sache.

Je lui poserai la question si l’on se croise de nouveau. Avec la proximité des élections, fin mai, tout le monde s’évite un peu, le temps que ça passe.

 

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