Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash
12 – Tesfaye et le futur en carton

 

Epilogue

 

Le 8 octobre 2016, le gouvernement éthiopien a décrété l’État d’urgence sur l’ensemble du territoire. L’armée a été déployée, l’Internet mobile a été coupé et les réseaux sociaux bloqués. Plus aucun regroupement n’a été toléré à proximité des usines et des fermes étrangères, les diplomates ont été interdits de s’éloigner de plus de 40 kilomètres hors de la capitale.

Cinq jours plus tôt, j’étais à Bishoftu, à une quarantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba. C’était un lundi. La veille, une centaine de personnes ont péri, piétinées et étouffées au fond d’une tranchée. 55 morts, dirent les autorités. Près de 500, a surenchéri Jawar Mohammed, un opposant très actif sur Facebook et Twitter, installé aux États-Unis, d’où sa haine du régime lui a fait perdre prise avec la réalité.

Ireecha est la principale fête Oromo. On se retrouve tous les ans à Bishoftu, ce bourg sans attrait, le long du lac, pour y célébrer la culture d’un groupe linguistique de 35 millions de personnes qui, depuis les successions impériales, se sentent marginalisées. Cette fois-ci, des jeunes en ont fait une tribune politique, bras croisés au-dessus de la tête, signe de l’oppression dont ils se considèrent l’objet, symbole aussi de leur opposition aux élites dirigeantes que l’athlète Feyisa Lelisa a popularisé sur la ligne d’arrivée du marathon olympique, à Rio, au Brésil, quelques semaines plus tôt.

« A bas, à bas woyane ! »

La foule a scandé ce dimanche d’octobre et s’est approché de la scène, d’où la regardaient les représentants woyane, le surnom des hommes de l’EPRDF. Tirs de somation, coups de trique et gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre ont fini par intervenir, semant la panique dans une foule compacte. On s’est bousculé et on a basculé dans la fosse, creusée quelques années auparavant pour drainer les eaux de pluies.

De son clavier, Jawar Mohammed, président omnipotent de l’influente quoiqu’interdite chaîne de télévision Oromo Media Network, a appelé en représailles à « cinq jours de rage ». Pendant près d’une semaine, tout ce qui représentait le gouvernement, même indirectement, a été saccagé. Des fermes horticoles néerlandaises, des usines textiles turques, une cimenterie nigériane, des hôtels à capitaux éthiopiens… Tous accusés de collaborer avec un régime honni et d’avoir volé les terres de paysans oromos.

La région Oromia, la plus vaste du pays et terre du tiers de la population, venait de vivre la plus longue et la plus intense vague de manifestations du dernier quart de siècle en Éthiopie. Cette semaine d’octobre 2016 en fut l’acmé.

Depuis novembre 2015, deux mois après ce nouvel an d’extase nationale auquel j’ai assisté, les manifestations d’étudiants, de lycéens ou de paysans ont éclaté un peu partout dans la région. Dans les villages et les bourgs, les universités et les écoles. Sur les routes, aussi, que l’on bloquait furtivement, le temps que les forces de sécurité se montrent. Toujours réprimées violemment.

Au départ, il y eut un plan d’expansion de la capitale que les Oromos ont assimilé à une nouvelle tentative de confiscation de leurs terres. Le « master plan » fut retiré par les autorités. Un geste de conciliation que Meles Zenawi n’aurait sans doute jamais concédé. Pour beaucoup, ce fut aussi le signe d’un pouvoir aux abois, sans leadership. Les manifestations ont duré, jamais plusieurs jours au même endroit. De quoi donner le tournis aux forces de sécurité, l’armée comprise.

Début août 2016, la région Amhara s’y était mise aussi pendant plusieurs semaines, pour un litige frontalier avec la région voisine tigréenne, d’où sont originaires beaucoup des élites au pouvoir. Les Amharas et les Oromos se sont pris à espérer une opportune conjonction des luttes.

Avec Karim Lebhour, le correspondant l’AFP, nous nous sommes rendus à Bahir Dar, la capitale Amhara, fin août. Le temps d’une journée et de plusieurs interviews à l’abri des regards, au fond d’une cours où notre traducteur nous a entrainé. Il a fallu ruser, promettre l’anonymat, puis écouter le récit d’une manifestation terminée sous une pluie de balles. Sur les écrans de téléphone, les photos des morts. Dans les mots, la hargne.

Et puis l’état d’urgence, donc.

Deux mois après son instauration, plus de 11 000 personnes ont été arrêtées. Information fournie par le gouvernement. Il faut sans doute multiplier ce nombre par trois pour approcher de la réalité. Peu importe, ceux à qui l’on a passé les menottes iront nourrir leur haine des autorités dans des geôles infâmes ou des camps de « rééducation » où, dixit le porte-parole du gouvernement, elles redécouvrent la Constitution et font « un peu de fitness ». Le camp est en fait une base militaire dans l’est du pays et les exercices physiques directement inspirés de l’entrainement de l’armée. Ces étudiants, qui le sont parce que les élites auxquelles ils s’opposent ont fait construire des universités, sont pourtant le produit de la « renaissance » éthiopienne. Ces insatisfaits des discours officiels ont en quelque sorte déjà un pied dans le monde : ils n’auraient pu se soulever contre un régime rigide sans les réseaux sociaux et leurs téléphones portables, sans lien avec l’extérieur, sans qu’ils n’aspirent à autre chose que la sécurité nationale, à la différence des générations précédentes.

Las, entre un gouvernement buté et une diaspora outrancière, la nuance et la mesure furent les deux grandes vaincues de ces manifestations. La vérité aussi.

Début novembre 2016, le gouvernement a changé. Des têtes sont tombées, y compris à la direction de la région Oromia. Classique. Le calme est revenu quasiment partout. Et puis, début décembre, l’Internet mobile a été partiellement rétabli, les réseaux sociaux moins filtrés.

Entre temps, le phénomène climatique El Nino a secoué le pays. Une terrible sécheresse a mis à mal les fragiles fondations économiques et sociales de l’Éthiopie. Derrière des portes closes, le gouvernement s’est déchiré. Il y a eu ceux qui voulaient alerter le monde, ceux qui préféraient éviter de réveiller de mauvais souvenirs. Avec le temps et l’urgence, tous ont dû l’admettre : près de 15 millions de personnes ont eu besoin d’une aide alimentaire. On a puisé dans les fonds publics, on a étiré au maximum les moyens des partenaires – Nations unies et ONG – pour acheminer de la nourriture et de l’eau aux populations dans le besoin. Tout en faisant le nécessaire pour que les journalistes ne se rendent pas sur les zones les plus touchées.

« Si cela avait été nécessaire, nous aurions pioché dans les fonds alloués aux grands projets d’infrastructure », m’a dit un ministre.

Avec mon collègue de l’AFP, de nouveau, nous avons pu nous glisser dans une mission de l’ONG Save The Children, dans le district Siti, en région Somali. Rarement j’ai vu une organisation internationale aussi fébrile qu’un mot ou une photo sorte qui puisse déplaire aux autorités. En trois jours sur place, nous avons vu des cheptels laminés, des populations exsangues. Pas de mort, tant mieux. Officiellement, la sécheresse n’aura fait aucune victime. C’est faux, sans doute, mais encore faut-il le prouver. Le pire est passé. La croissance en a pris un coup et a chuté à 7%, mais les économistes ont tous prévu un retour à la hausse l’année suivante. Las, 2017 pourrait bien voire une nouvelle sécheresse dans le sud du pays, cette fois. Le pays aura-t-il les ressources d’y faire face, de nouveau ?

C’est dans ce contexte que je quitte l’Éthiopie.

En un peu plus de cinq ans, j’ai parcouru un pays sous échafaudages, à l’œuvre avec des nouveaux partenaires, venus d’horizons plus orientaux.

L’Éthiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Tant mieux. Tous les diplomates le disent : le gouvernement éthiopien est ouvert au dialogue. Mais derrière ces portes entrouvertes, les avis extérieurs sont rarement pris en compte.

Un pied dedans, un pied dehors, Addis-Abeba, longtemps isolée, veut entrer dans la danse de la mondialisation sans se l’avouer. Etre un exemple pour les autres pays Africains ? Y parvient-on sans s’inspirer, à tout le moins, de ce qui se fait ailleurs ? Sans accepter d’être défié sur le plan des idées par ses propres citoyens ? En refusant de réécrire sa feuille de route en fonction des obstacles qui s’y dressent ?

Je suis arrivé dans un pays célébré. Je le quitte épuisé, à bout. Combien d’opposants politiques, de chefs de petits partis, de bloggeurs ou de journalistes ai-je rencontré, interviewé, côtoyé, qui ont été jeté en prison ? Beaucoup. Trop.

Il y a aussi ce ressentiment, terrifiant, qui épouse les frontières ethniques et qui a enflé au cours de cette annus horribilis au point d’être plus souvent avoué.

Un peu partout, de plus en plus, les autorités n’en ont plus que le nom. Dans l’administration d’État, la fidélité politique a été plus souvent récompensée que le mérite. Les portraits de Meles Zenawi, l’autocrate brillant qui a présidé aux destinées du pays pendant 17 ans, se cornent dans les bureaux et les ministères. L’héritage de Meles. La vision de Meles. Des formules creuses derrière plus personne n’ose se réfugier.

En cinq ans et demi, j’ai découvert, sans en avoir fait le tour, un pays farouche au visiteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas africain, s’il est blanc. Un pays qui oblige à la persévérance, à la patience et l’humilité. Le vieux lion ne se laisse pas approcher aisément.

Je quitte l’Éthiopie, un peu. Je garde avec moi le souvenir de centaines de kilomètres parcourus dans les rues d’Addis-Abeba à l’avant de Lada décaties, de ces heures passées dans les couloirs de ministères ou de bureaux d’État pour une interview ou un renouvellement de permis. De ces petits fonctionnaires, souvent sympathiques, toujours engoncés dans leur rôle. Des montagnes pelées du Tigré ou celles verdoyantes d’Amhara, des plaines cuisantes d’Afar et de Somali, de la touffeur de Gambella ou du Benishangul-Gumuz. Des bureaux patinés des représentations diplomatiques. De ces chambres d’hôtels miteux du bout du pays, des cafés d’Addis-Abeba où le macchiato brule les lèvres.

Je quitte l’Éthiopie mais j’emporte avec moi tout ça. Le vendeur de cartes téléphoniques du bout de ma rue, son collègue aux DVD piratés. Le vieux chanteur en costume luisant qui fait danser les jeunes branchés de la capitale. L’âne percuté par mon 4×4 de location sur une piste reliant deux camps de réfugiés à la frontière avec la Somalie. Le désarroi d’un traducteur réfugié d’Erythrée dont l’épouse, à bout de patience, a pris le chemin de l’Europe, via le Soudan. Et puis ces hommes en cravates et lunettes de soleil revenus de chez l’Oncle Sam pour profiter, eux aussi, de l’essor annoncé du pays qui les a vu naître.

J’ai vécu cinq années d’exaltations, parfois de désenchantements qui, toujours, ont nourri de nouveaux enthousiasmes. L’Éthiopie se désire. La lutte est inégale, réjouissante.

Quel modèle l’Afrique se trouvera-t-elle ? en cette fin 2016, on ne parle déjà plus d’émergence. Les 6% de croissance du continent se sont rabougris à 1,3%, soit la valeur la plus basse en deux décennies. Trop dépendante de l’exportation de ses matières premières, l’Afrique subit la conjoncture économique internationale. Globalement dépourvue de pétrole et de minerais, l’Éthiopie échappe à cette tendance, comme six autres pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Rwanda, le Sénégal et la Tanzanie. En 2017, la Banque mondiale prévoit un maigre 2,6% pour le continent. Or, 2,6% de pas grand chose, ça ne donne rien d’extraordinaire. L’Afrique n’a pas les cartes en main.

De l’Éthiopie, elle peut apprendre la persévérance et le sérieux, mais il y a tant que le continent serait inspiré de ne pas reproduire. Combien de temps ce leader africain pourra-t-il se permettre de taire les mécontents et les insatisfaits ?

La croissance économique ne peut suffire à évaluer la réussite d’une politique. Qu’on ne s’y trompe pas : l’Éthiopie ne faillit qu’à moitié. Les progrès accomplis sont fabuleux, mais le vieux lion marche sur du sable. Ces avancées ne sont rien sans une véritable ouverture politique.

L’Éthiopie est à un tournant, tellement éclairant pour l’Afrique. Si le gouvernement maintient sa main mise sur l’espace public, réprime l’opposition, asphyxie sa jeunesse, décourage la création de petites et moyennes entreprises, tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent volera en éclat. Cette réussite doit aussi appartenir à ceux que les dirigeants prétendre servir. Le bonheur ne se construit pas sans les citoyens.

Je quitte l’Éthiopie, que j’ai appris à aimer, sans tout à fait savoir de quoi elle est le nom.

Ciao Ethiopia.

 

Addis-Abeba, le 12 décembre 2016

 

PS : Le gouvernement a levé l’état d’urgence en août 2017. Dans la régions Oromia, les affrontements entre la population et les forces de l’ordre continuent, épisodiquement mais souvent violemment.

 

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Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer

 

VD Addis Chantier5

Meskal Square, durant la construction du tramway, en 2013. Vincent Defait

Hey, bro !

 

Je n’ai pas vu Tesfaye depuis plusieurs semaines. J’ai des nouvelles de lui par la bande. Ses clients l’occupent et c’est tant mieux.

Nous communiquons surtout par SMS, désormais. Dans son dernier message, il m’apprenait qu’il a acheté une nouvelle voiture, une petite Toyota Vitz. En fait, il est même passé me la montrer, sans traîner. Il était attendu.

La Vitz, c’est l’engin des jeunes. Cool, moderne, urbain. Le symbole d’un basculement social.

Je retiens surtout que dans ce message, Tesfaye m’a appelé bro.

« Frangin » ?

C’est nouveau. Il fréquente pas mal de farendj en ce moment. Ou des Éthiopiens de la diaspora qui font la navette entre Addis-Abeba et Washington DC. Ceux-ci sont les enfants d’une génération qui avait fui le Derg dans les années 1980. La nouvelle croissance économique du pays les convainc de revenir, avec deux passeports dans la poche. Le rouge bordeaux de l’Éthiopie, et le bleu nuit des États-Unis, seule puissance à parvenir, parfois, à faire fléchir Addis-Abeba lorsque les mâtons ont la main lourde sur les opposants. Et encore. La région est bien assez instable comme ça, l’Éthiopie se développe et ne ménage pas sa peine pour mettre fins aux conflits à ses frontières. Ses troupes sont en Somalie à combattre les milices islamistes Chebbabs, ses diplomates font des allers retours à Juba, au Soudan du Sud, où une guerre civile ruine le plus jeune pays au monde depuis fin 2013. C’est à Addis-Abeba que les leaders du continent se réunissent à chaque sommet de l’Union africaine. Il y a aussi les 735 000 réfugiés érythréens, somaliens, sud-soudanais qui ont fait de l’Éthiopie le premier pays d’accueil africain. Ça fait beaucoup pour un pays pauvre qui n’entend pas le rester. Et puis Washington n’est pas mécontent que son influence s’étende avec ces représentants de la diaspora nourris au sens des affaires à la sauce américaine.

On les trouve à la tête d’entreprises d’import-export, dans les bureaux perchés de ces nouvelles tours vitrées jusqu’au dernier étage, aux manettes de restaurants branchés où les burgers et les pizzas remplissent la carte du menu. L’accent américain s’entend de plus en plus dans les rues de la capitale. Même les jeunes qui n’ont jamais quitté le pays américanisent leur amharique, surtout dans les cafés pimpants et bruyants de Bole road et du centre commercial Edna Mall, où se trouve un énorme cinéma spécialisé dans les blockbusters hollywoodiens. A l’étage inférieur, une piste de patins à roulette vient d’ouvrir. C’est là que les jeunes citadins branchés viennent jouer avec leurs envies d’autre chose.

« Les États-Unis, c’est le pays de mes rêves », m’a dit Tesfaye, un jour.

On parlait de ces Éthiopiens qui quittent le pays pour chercher fortune ailleurs. Et de ceux qui y reviennent pour investir leurs économies. On venait de passer devant un nouvel hôtel, le « Washington »…

Que connaît-il des États-Unis ? Rien d’autre que ce qu’il en entend ou voit à la télévision. Du rêve. Du beau.

Tesfaye n’a pas de projets de départ. Pas que je sache.

Je lui poserai la question si l’on se croise de nouveau. Avec la proximité des élections, fin mai, tout le monde s’évite un peu, le temps que ça passe.

 

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Une manifestation de l’opposition, en avril 2014, à Addis-Abeba. Vincent Defait

Tesfaye n’est pas son vrai nom

Addis-Abeba, décembre 2014.

 

Tesfaye n’est pas son vrai nom. Je l’ai choisi pour lui.

« Tesfaye… »

Il goûte à haute voix la sonorité de son nouveau nom, puis tranche.

« Ma mère, elle aimerait ça. »

Tesfaye fait sourire sa fine moustache, la bouche pleine de biscuits dont il s’empiffre à défaut d’avoir eu le temps de manger plus tôt. Quelques gorgées de Miranda, un jus d’orange gazeux ultra sucré, font glisser son petit déjeuner. Tesfaye pose la bouteille entre les deux sièges avant et démarre. Il époussette de sa main libre les miettes qui lui recouvrent les cuisses. Le véhicule fait une petite embardée sous le regard de deux policiers fédéraux en uniforme, la Kalachnikov en bandoulière.

Ce matin de décembre, il enchaîne les rendez-vous aux quatre coins de la ville. L’air pique les yeux. Depuis la fin de la longue saison des pluies, deux mois plus tôt, Addis-Abeba vit sous une légère couche de poussière.

Piazza, l’autre quartier historique et brinquebalant, se traverse au pas. Ici, les vieilles bâtisses rafistolées avec des tôles ondulées se maintiennent debout à flanc de colline, comme un pied-de-nez au chamboulement du reste de la capitale. Les immeubles construits par les Arméniens à l’orée du XXe siècle ou les Italiens à la fin des années 1930 résistent tant bien que mal à l’usure du temps. Quelques condominiums se sont fait une place, ça et là, coincés entre les vieilles baraques. Même le bitume, ici, est gondolé. Alors, mieux vaut conduire doucement.

Tesfaye signifie « espoir » en amharique, la langue de l’administration, une parmi plus de quatre-vingts, toutes reconnues par la Constitution éthiopienne. Une langue de travail pour les autorités fédérales, comme trait d’union d’une mosaïque culturelle. Une langue d’acculturation aussi, qui autrefois a permis d’étendre l’emprise des rois abyssins au-delà de leurs palais du nord du pays. Pour être éthiopien, à l’époque déjà, il fallait parler amharique et fréquenter les églises orthodoxes. Ménélik II a été le champion de la conquête du sud et de l’imposition de l’amharique. Encore aujourd’hui, dans les régions éloignées de la capitale, les commerces sont souvent tenus par les amharophones des hauts plateaux. Les précédents régimes ont beaucoup déplacé les populations, surtout le Derg.

« Ato, ils savent tout. Si tu donnes mon nom et ma profession… Tu sais, hein ? Echi ? »

Ok.

Je sais, « Monsieur » Tesfaye.

« Baka. »

Assez.

Les secrets le restent rarement longtemps à Addis-Abeba. Le pays a conservé de l’ère impériale, puis de dix-sept ans de régime militaire prosoviétique, l’habitude de maintenir sa population sous une étroite surveillance. L’administration a été conçue pour être crainte, intrusive. Les quartiers – le kebele -, les districts – le woreda -, sont gérés de façon à tout savoir des citoyens. On y fait ses papiers. Ceux qui vivent dans les habitations d’État, les Kebele bet, y paient leur loyer. C’est pratique. L’État est partout. Les vieux s’y retrouvent aussi pour boire un buna, un café, ou un macchiato sucré. Les plus jeunes y viennent le soir descendre quelques bières Saint-George. Le week-end, on s’y marie. Dans les quartiers aisés de la capitale, on y joue au tennis ou à la pétanque.

Depuis maintenant trois ans et demi que nous nous connaissons, Tesfaye et moi n’avons jamais bu un café ensemble, nous ne nous sommes jamais attardés à aucune terrasse comme il est si tentant de le faire.

« Si on me voit discuter avec un farendj dans un lieu public, après je serais suivi. Et là… »

Un type comme lui qui discute avec un « blanc », c’est louche.

Alors, quand je n’ai pas de taxi et quand il peut me prendre à bord, Tesfaye me dépose. Il se raconte ainsi par bribes, jamais au même endroit, entre deux clients, là où sa petite entreprise le réclame à travers la capitale. Il a appris à se méfier. Parler politique, surtout, peut attirer des problèmes. Les membres des faméliques partis d’opposition séjournent souvent en prison, cueillis la nuit par une police zélée et brutale.

« Tu sais, hein, je ne parle pas comme ça avec les Habeshas », les Éthiopiens.

Certains de ses amis ne tarissent néanmoins pas d’éloges pour le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, que les étrangers résument à son sigle anglais EPRDF. Si le pays se développe, c’est grâce à elle.

« Ato, mes amis, ils pleurent quand ils parlent de Meles. »

L’ancien Premier ministre, même décédé, continue à jouir d’une indéniable popularité.

« Pour eux, Meles, c’était le plus grand leader africain, mais ils savent pas dire pourquoi ce gouvernement, il est si bien. Ils ont des maisons de kebele, ils paient quelques birrs pour ça et ils sont contents, c’est tout. Baka ! En fait, leurs cerveaux sont lavés par la télévision. »

ETV, pour Ethiopian Television, devenue il y a peu Ethiopian Broadcast Corporation, demeure l’unique chaîne nationale. Des dérivées locales existent dans chaque région. Il faut bien soigner les sensibilités ethniques. EBC est le média de « la diversité et de la renaissance ».

« Sur ETV, c’est que des inaugurations. Le gouvernement a construit une route, c’est sur ETV. Un nouveau pont, des arbres plantés, c’est sur ETV. Même si c’est payé par des Européens ou des Japonais. Après ça, comment tu veux qu’on discute de politique ? »

Et le tramway construit par des Chinois depuis deux ans, qui s’est forgé un chemin à travers la ville en élargissant les avenues ?

« C’est un progrès, non ?

– Je le prendrais quand le fils du président du kebele le prendra aussi. Quand les ministres le prendront. »

Tesfaye se marre. Sa moustache fait risette.

Son téléphone sonne. Il décroche, branche le haut-parleur et pose le téléphone sur sa cuisse. Il gueule mais tant pis. Si un policier le voit avec l’appareil collé à l’oreille, il est bon pour une amende. Souvent, un billet de 50 birrs, 2 euros, glissé avec le permis évite que l’agent dévisse les plaques d’immatriculation, qu’il faudra ensuite récupérer au poste de police, une fois l’amende acquittée. La petite corruption permet ainsi de s’épargner une longue confrontation avec la bureaucratie policière.

Tesfaye n’a pas de temps pour les joutes politiques. Ni celui de regarder la télévision. Pas même ESAT, la chaîne diffusée depuis les États-Unis par un groupe d’opposants honnis par le gouvernement, mais que tous les foyers d’Addis-Abeba captent via le satellite. Tesfaye s’offre tout de même quelques plages d’Internet, trouve le moyen de surfer sur les sites d’opposition bloqués par les autorités. Hélas, leur propagande est souvent aussi grossière que celle du gouvernement.

Nous quittons Piazza. Les avenues s’élargissent, longées de trottoirs que curieusement peu de piétons utilisent. Ici, on a gardé l’habitude de marcher sur la route. Churchill avenue, qui descend vers le stade, donne des allures modernes à la capitale éthiopienne. Quand le gouvernement veut montrer au monde les bénéfices de sa politique ou quand les reporters de passage font vivre le récit d’une Éthiopie en mutation, ils viennent ici prendre quelques clichés flatteurs. Dans la journée, la lumière aiguise les formes hautes des immeubles et tape sur leurs façades en verre teinté. De près, l’inachevé saute aux yeux : des câbles électriques courent dans le désordre le long des murs, la peinture déborde sur les fenêtres qui souvent ferment mal, les angles défient le bon sens. Dans les étages, on déambule dans des coursives carrelées où se trouvent les mêmes magasins de vêtements, d’appareils électroménagers, de téléphonie ou d’innombrables studios photos qui se ressemblent. Une fois passée cette artère et quelques nœuds de circulation, le chantier reprend ses droits. Partout, des échafaudages en bois recouvrent les immeubles en construction sur lesquels les ouvriers risquent leur vie. Les chutes ne sont pas rares. Plus tard, une fois l’immeuble achevé, on démontera cette ossature éphémère pour récupérer les clous et les poteaux taillés dans les forêts d’eucalyptus.

Un virage à gauche et bientôt nous longeons le palais national. Entre le théâtre national et la banque centrale, une imposante statue d’un lion abyssin rappelle, un peu caché derrière de hauts palmiers, le passé impérial du pays. Hailé Sélassié, conspué pour avoir laissé les siens dans la pauvreté, aimait les symboles.

« Mon frère, il est fonctionnaire. »

Tesfaye parle toujours, en évitant une rangée de minibus garés en double file. Une vieille BMW coccinelle pétarade en lui soufflant la priorité. Un bus rouge et jaune, plein à craquer de passagers entassés, s’impose sur deux lignes. Ces bus publics ne sont pas surnommés sans raison Embessa. Le « lion », en amharique.

Au pied de Churchill avenue, près du siège de la télévision nationale, les feux de signalisation datent d’une autre époque et semblent n’avoir jamais fonctionné. La priorité ne se cède pas, elle s’impose aux autres à coups de klaxon et de trajectoires incertaines.

« Mon frère, quand il parle de l’EPRDF, je me bouche le nez », fait-il en riant, une main sur le volant, l’autre sur les narines.

Son frère n’a pas le choix. Sans adhésion au parti, sa carrière tourne au ralenti. Alors, qu’il le veuille ou non, comme ses collègues, il participe aux commémorations officielles auxquelles les autorités contraignent régulièrement les fonctionnaires. Il a sa carte de l’EPRDF, comme six autres millions de militants revendiqués. Ceux-là sont les premiers, depuis 2012, à célébrer chaque année la mémoire du défunt Premier ministre Meles Zenawi. L’homme de la « vision ». L’homme de la « renaissance » éthiopienne.

La moustache en berne, Tesfaye laisse son véhicule raser les grilles du palais national, où vit le président de l’Éthiopie. Celui qui dirige, c’est le Premier ministre, mais c’est dans le palais présidentiel que l’on reçoit les chefs d’État en visite. Courtoisie diplomatique oblige. Tesfaye ne le sait sans doute pas, mais dans l’entrée, sur un tapis usé, on a placé l’un des lions empaillés que l’empereur Hailé Sélassié affectionnait. La gueule ouverte, l’animal semble rugir, en silence.

Tesfaye se tasse derrière son volant.

« Pfff, Meles… Moi, je m’en fous des routes, des barrages, des trains… Qu’est-ce que je peux en faire ? Je veux être libre, c’est tout. Et puis, une route, ça se mange pas. »

 

 

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