Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash
12 – Tesfaye et le futur en carton

 

Epilogue

 

Le 8 octobre 2016, le gouvernement éthiopien a décrété l’État d’urgence sur l’ensemble du territoire. L’armée a été déployée, l’Internet mobile a été coupé et les réseaux sociaux bloqués. Plus aucun regroupement n’a été toléré à proximité des usines et des fermes étrangères, les diplomates ont été interdits de s’éloigner de plus de 40 kilomètres hors de la capitale.

Cinq jours plus tôt, j’étais à Bishoftu, à une quarantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba. C’était un lundi. La veille, une centaine de personnes ont péri, piétinées et étouffées au fond d’une tranchée. 55 morts, dirent les autorités. Près de 500, a surenchéri Jawar Mohammed, un opposant très actif sur Facebook et Twitter, installé aux États-Unis, d’où sa haine du régime lui a fait perdre prise avec la réalité.

Ireecha est la principale fête Oromo. On se retrouve tous les ans à Bishoftu, ce bourg sans attrait, le long du lac, pour y célébrer la culture d’un groupe linguistique de 35 millions de personnes qui, depuis les successions impériales, se sentent marginalisées. Cette fois-ci, des jeunes en ont fait une tribune politique, bras croisés au-dessus de la tête, signe de l’oppression dont ils se considèrent l’objet, symbole aussi de leur opposition aux élites dirigeantes que l’athlète Feyisa Lelisa a popularisé sur la ligne d’arrivée du marathon olympique, à Rio, au Brésil, quelques semaines plus tôt.

« A bas, à bas woyane ! »

La foule a scandé ce dimanche d’octobre et s’est approché de la scène, d’où la regardaient les représentants woyane, le surnom des hommes de l’EPRDF. Tirs de somation, coups de trique et gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre ont fini par intervenir, semant la panique dans une foule compacte. On s’est bousculé et on a basculé dans la fosse, creusée quelques années auparavant pour drainer les eaux de pluies.

De son clavier, Jawar Mohammed, président omnipotent de l’influente quoiqu’interdite chaîne de télévision Oromo Media Network, a appelé en représailles à « cinq jours de rage ». Pendant près d’une semaine, tout ce qui représentait le gouvernement, même indirectement, a été saccagé. Des fermes horticoles néerlandaises, des usines textiles turques, une cimenterie nigériane, des hôtels à capitaux éthiopiens… Tous accusés de collaborer avec un régime honni et d’avoir volé les terres de paysans oromos.

La région Oromia, la plus vaste du pays et terre du tiers de la population, venait de vivre la plus longue et la plus intense vague de manifestations du dernier quart de siècle en Éthiopie. Cette semaine d’octobre 2016 en fut l’acmé.

Depuis novembre 2015, deux mois après ce nouvel an d’extase nationale auquel j’ai assisté, les manifestations d’étudiants, de lycéens ou de paysans ont éclaté un peu partout dans la région. Dans les villages et les bourgs, les universités et les écoles. Sur les routes, aussi, que l’on bloquait furtivement, le temps que les forces de sécurité se montrent. Toujours réprimées violemment.

Au départ, il y eut un plan d’expansion de la capitale que les Oromos ont assimilé à une nouvelle tentative de confiscation de leurs terres. Le « master plan » fut retiré par les autorités. Un geste de conciliation que Meles Zenawi n’aurait sans doute jamais concédé. Pour beaucoup, ce fut aussi le signe d’un pouvoir aux abois, sans leadership. Les manifestations ont duré, jamais plusieurs jours au même endroit. De quoi donner le tournis aux forces de sécurité, l’armée comprise.

Début août 2016, la région Amhara s’y était mise aussi pendant plusieurs semaines, pour un litige frontalier avec la région voisine tigréenne, d’où sont originaires beaucoup des élites au pouvoir. Les Amharas et les Oromos se sont pris à espérer une opportune conjonction des luttes.

Avec Karim Lebhour, le correspondant l’AFP, nous nous sommes rendus à Bahir Dar, la capitale Amhara, fin août. Le temps d’une journée et de plusieurs interviews à l’abri des regards, au fond d’une cours où notre traducteur nous a entrainé. Il a fallu ruser, promettre l’anonymat, puis écouter le récit d’une manifestation terminée sous une pluie de balles. Sur les écrans de téléphone, les photos des morts. Dans les mots, la hargne.

Et puis l’état d’urgence, donc.

Deux mois après son instauration, plus de 11 000 personnes ont été arrêtées. Information fournie par le gouvernement. Il faut sans doute multiplier ce nombre par trois pour approcher de la réalité. Peu importe, ceux à qui l’on a passé les menottes iront nourrir leur haine des autorités dans des geôles infâmes ou des camps de « rééducation » où, dixit le porte-parole du gouvernement, elles redécouvrent la Constitution et font « un peu de fitness ». Le camp est en fait une base militaire dans l’est du pays et les exercices physiques directement inspirés de l’entrainement de l’armée. Ces étudiants, qui le sont parce que les élites auxquelles ils s’opposent ont fait construire des universités, sont pourtant le produit de la « renaissance » éthiopienne. Ces insatisfaits des discours officiels ont en quelque sorte déjà un pied dans le monde : ils n’auraient pu se soulever contre un régime rigide sans les réseaux sociaux et leurs téléphones portables, sans lien avec l’extérieur, sans qu’ils n’aspirent à autre chose que la sécurité nationale, à la différence des générations précédentes.

Las, entre un gouvernement buté et une diaspora outrancière, la nuance et la mesure furent les deux grandes vaincues de ces manifestations. La vérité aussi.

Début novembre 2016, le gouvernement a changé. Des têtes sont tombées, y compris à la direction de la région Oromia. Classique. Le calme est revenu quasiment partout. Et puis, début décembre, l’Internet mobile a été partiellement rétabli, les réseaux sociaux moins filtrés.

Entre temps, le phénomène climatique El Nino a secoué le pays. Une terrible sécheresse a mis à mal les fragiles fondations économiques et sociales de l’Éthiopie. Derrière des portes closes, le gouvernement s’est déchiré. Il y a eu ceux qui voulaient alerter le monde, ceux qui préféraient éviter de réveiller de mauvais souvenirs. Avec le temps et l’urgence, tous ont dû l’admettre : près de 15 millions de personnes ont eu besoin d’une aide alimentaire. On a puisé dans les fonds publics, on a étiré au maximum les moyens des partenaires – Nations unies et ONG – pour acheminer de la nourriture et de l’eau aux populations dans le besoin. Tout en faisant le nécessaire pour que les journalistes ne se rendent pas sur les zones les plus touchées.

« Si cela avait été nécessaire, nous aurions pioché dans les fonds alloués aux grands projets d’infrastructure », m’a dit un ministre.

Avec mon collègue de l’AFP, de nouveau, nous avons pu nous glisser dans une mission de l’ONG Save The Children, dans le district Siti, en région Somali. Rarement j’ai vu une organisation internationale aussi fébrile qu’un mot ou une photo sorte qui puisse déplaire aux autorités. En trois jours sur place, nous avons vu des cheptels laminés, des populations exsangues. Pas de mort, tant mieux. Officiellement, la sécheresse n’aura fait aucune victime. C’est faux, sans doute, mais encore faut-il le prouver. Le pire est passé. La croissance en a pris un coup et a chuté à 7%, mais les économistes ont tous prévu un retour à la hausse l’année suivante. Las, 2017 pourrait bien voire une nouvelle sécheresse dans le sud du pays, cette fois. Le pays aura-t-il les ressources d’y faire face, de nouveau ?

C’est dans ce contexte que je quitte l’Éthiopie.

En un peu plus de cinq ans, j’ai parcouru un pays sous échafaudages, à l’œuvre avec des nouveaux partenaires, venus d’horizons plus orientaux.

L’Éthiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Tant mieux. Tous les diplomates le disent : le gouvernement éthiopien est ouvert au dialogue. Mais derrière ces portes entrouvertes, les avis extérieurs sont rarement pris en compte.

Un pied dedans, un pied dehors, Addis-Abeba, longtemps isolée, veut entrer dans la danse de la mondialisation sans se l’avouer. Etre un exemple pour les autres pays Africains ? Y parvient-on sans s’inspirer, à tout le moins, de ce qui se fait ailleurs ? Sans accepter d’être défié sur le plan des idées par ses propres citoyens ? En refusant de réécrire sa feuille de route en fonction des obstacles qui s’y dressent ?

Je suis arrivé dans un pays célébré. Je le quitte épuisé, à bout. Combien d’opposants politiques, de chefs de petits partis, de bloggeurs ou de journalistes ai-je rencontré, interviewé, côtoyé, qui ont été jeté en prison ? Beaucoup. Trop.

Il y a aussi ce ressentiment, terrifiant, qui épouse les frontières ethniques et qui a enflé au cours de cette annus horribilis au point d’être plus souvent avoué.

Un peu partout, de plus en plus, les autorités n’en ont plus que le nom. Dans l’administration d’État, la fidélité politique a été plus souvent récompensée que le mérite. Les portraits de Meles Zenawi, l’autocrate brillant qui a présidé aux destinées du pays pendant 17 ans, se cornent dans les bureaux et les ministères. L’héritage de Meles. La vision de Meles. Des formules creuses derrière plus personne n’ose se réfugier.

En cinq ans et demi, j’ai découvert, sans en avoir fait le tour, un pays farouche au visiteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas africain, s’il est blanc. Un pays qui oblige à la persévérance, à la patience et l’humilité. Le vieux lion ne se laisse pas approcher aisément.

Je quitte l’Éthiopie, un peu. Je garde avec moi le souvenir de centaines de kilomètres parcourus dans les rues d’Addis-Abeba à l’avant de Lada décaties, de ces heures passées dans les couloirs de ministères ou de bureaux d’État pour une interview ou un renouvellement de permis. De ces petits fonctionnaires, souvent sympathiques, toujours engoncés dans leur rôle. Des montagnes pelées du Tigré ou celles verdoyantes d’Amhara, des plaines cuisantes d’Afar et de Somali, de la touffeur de Gambella ou du Benishangul-Gumuz. Des bureaux patinés des représentations diplomatiques. De ces chambres d’hôtels miteux du bout du pays, des cafés d’Addis-Abeba où le macchiato brule les lèvres.

Je quitte l’Éthiopie mais j’emporte avec moi tout ça. Le vendeur de cartes téléphoniques du bout de ma rue, son collègue aux DVD piratés. Le vieux chanteur en costume luisant qui fait danser les jeunes branchés de la capitale. L’âne percuté par mon 4×4 de location sur une piste reliant deux camps de réfugiés à la frontière avec la Somalie. Le désarroi d’un traducteur réfugié d’Erythrée dont l’épouse, à bout de patience, a pris le chemin de l’Europe, via le Soudan. Et puis ces hommes en cravates et lunettes de soleil revenus de chez l’Oncle Sam pour profiter, eux aussi, de l’essor annoncé du pays qui les a vu naître.

J’ai vécu cinq années d’exaltations, parfois de désenchantements qui, toujours, ont nourri de nouveaux enthousiasmes. L’Éthiopie se désire. La lutte est inégale, réjouissante.

Quel modèle l’Afrique se trouvera-t-elle ? en cette fin 2016, on ne parle déjà plus d’émergence. Les 6% de croissance du continent se sont rabougris à 1,3%, soit la valeur la plus basse en deux décennies. Trop dépendante de l’exportation de ses matières premières, l’Afrique subit la conjoncture économique internationale. Globalement dépourvue de pétrole et de minerais, l’Éthiopie échappe à cette tendance, comme six autres pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Rwanda, le Sénégal et la Tanzanie. En 2017, la Banque mondiale prévoit un maigre 2,6% pour le continent. Or, 2,6% de pas grand chose, ça ne donne rien d’extraordinaire. L’Afrique n’a pas les cartes en main.

De l’Éthiopie, elle peut apprendre la persévérance et le sérieux, mais il y a tant que le continent serait inspiré de ne pas reproduire. Combien de temps ce leader africain pourra-t-il se permettre de taire les mécontents et les insatisfaits ?

La croissance économique ne peut suffire à évaluer la réussite d’une politique. Qu’on ne s’y trompe pas : l’Éthiopie ne faillit qu’à moitié. Les progrès accomplis sont fabuleux, mais le vieux lion marche sur du sable. Ces avancées ne sont rien sans une véritable ouverture politique.

L’Éthiopie est à un tournant, tellement éclairant pour l’Afrique. Si le gouvernement maintient sa main mise sur l’espace public, réprime l’opposition, asphyxie sa jeunesse, décourage la création de petites et moyennes entreprises, tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent volera en éclat. Cette réussite doit aussi appartenir à ceux que les dirigeants prétendre servir. Le bonheur ne se construit pas sans les citoyens.

Je quitte l’Éthiopie, que j’ai appris à aimer, sans tout à fait savoir de quoi elle est le nom.

Ciao Ethiopia.

 

Addis-Abeba, le 12 décembre 2016

 

PS : Le gouvernement a levé l’état d’urgence en août 2017. Dans la régions Oromia, les affrontements entre la population et les forces de l’ordre continuent, épisodiquement mais souvent violemment.

 

Chapitre précédent : Tesfaye et le futur en carton

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1 – Ato Tesfaye
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5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash

Tesfaye et le futur en carton

 

Addis-Abeba, septembre 2015

Sur le coup, je n’ai pas vu le tramway vert et blanc sur la scène.

Je regardais les danseurs qui se trémoussaient et la fanfare qui se frayait un passage à travers la foule à coups de tsoin-tsoin toniques. Puis, sur le grand écran, les deux présentateurs qui tentaient de réveiller le public. En costume traditionnel blanc, le micro à plein volume, ils se délectaient de leur éphémère célébrité. Dans l’immense salle du Millenium Hall, à deux pas du périph’ d’Addis-Abeba, leurs appels à célébrer avec la même énergie le nouvel an éthiopien et l’époustouflante renaissance du pays résonnaient du feu de dieu.

En un instant, l’enthousiasme chauvin des cinq mille fêtards, soudain ragaillardis, vient de faire s’évaporer trois heures d’attente.

Mes compagnons de fête enquillent les bières, gratuites pour l’occasion, la sono envoie des paquets de décibels grésillant et le Premier ministre se rassoit à l’étage d’où il domine la foule, son devoir de discours accompli. Le monde va se coucher un soir de banal 11 septembre 2015, mais l’Éthiopie passe en 2008 en exaltant sa croissance économique nouvelle.

« Aaaare you reaaady ?!! »

Les organisateurs ont même prévu une traduction. L’anglophone, celui qui prend son pied à emballer son texte d’un accent hollywoodien goulu et de voyelles mâchonnées, je le connais. En temps normal, il est le correspondant de la chaîne de télévision chinoise d’infos en continu, CCTV. Ce soir, il se fait plaisir et touche quelques royalties. Son collègue aussi, qui enchaîne dans la même veine. En amharique, c’est encore plus chantant.

C’est à ce moment-là que les panneaux qui encombraient la scène ont disparu. Le tram était caché derrière. Une jolie reproduction en carton de celui que les Addis-Abébiens se voient promettre depuis des années.

Mes voisins ne tiennent plus en place. Jeunes, enthousiastes, réactifs aux beuglements des animateurs.

Patriotes.

Sur la scène, cinq policiers fédéraux en treillis bleu sortent du tram et se plantent là, ponctuant l’effet de surprise d’un salut rigide. La fanfare se tait, l’officier crie son texte écrit sur une fiche qu’il tient à bout de bras. Sur le grand écran, on voit la maréchaussée l’arme en bandoulière et gonflée d’abnégation sous la pluie, serrant la main à une rangée de vieux forcément reconnaissants, sacrificielle en donnant son sang dans un hôpital, besogneuse en fauchant les blés dans les champs aux côtés des paysans. Au service du peuple.

Ce soir, on fête le nouvel an et le lancement du deuxième GTP, le Plan de croissance et de transformation, dont personne n’a encore lu les détails.

En forme, l’animateur hollywoodien file la métaphore à gros traits et à pleins poumons.

« Est-ce que vous êtes prêts à embarquer dans le train du développemeeeeent ?!!! »

VD Tram10

Le tram circule enfin. Une découverte pour la majorité des passagers. Vincent Defait

«  Ato, je t’ai dit, déjà. Si je peux tenir la main de la fille de Meles Zenawi, je vais dans le train avec elle. Si sa fille, elle y va, j’y vais. »

J’ai retrouvé Tesfaye. Il a fallu l’appeler plusieurs fois et le mitrailler de SMS. J’avais un rendez-vous le long de la ligne 1 du tramway, celle qui n’a pas encore été inaugurée, et me suis assuré qu’il passait par là. Cet après-midi tourne au ralenti et je suis bien content de le remplir d’un trajet à ses côtés.

Assis dans sa Toyota Vitz, je comprends pourquoi il me file entre les doigts depuis plusieurs semaines. Toutes les vingt secondes au moins, un de ses deux téléphones sonne. Le grand avec écran tactile, c’est pour les clients. Le petit, pour les sept chauffeurs qu’il envoie parcourir la ville. Les affaires se portent bien. Un farendj lui a rapporté une oreillette sans fil des États-Unis. Il peut téléphoner sans risquer d’amende. Quand son téléphone ne sonne pas, l’appareil récite des SMS vocaux d’une voix métallique.

« Je travaille comme un âne, tu vois ? »

Une question, un coup de téléphone, une réponse, un coup de téléphone. On réinvente le télégramme et je dois sans cesse le ramener à notre discussion. A chaque trou dans le macadam, la grosse croix en bois qu’il a accrochée au rétroviseur fait la toupie autour du carton odorant en forme de fraise.

Tesfaye m’écoute à moitié, se faufile au ralenti dans les rues secondaires, là où la modernité plafonne à un étage, se gare, sort de la voiture, se rassoit derrière le volant et se gare plus loin. Les deux premières échoppes n’avaient plus de cartes de crédit téléphoniques. La troisième est la bonne. Pour beaucoup, c’est l’heure d’étirer la journée en mastiquant du khât ou de rentrer à la maison. Bientôt, la capitale se remplira à nouveau de véhicules, les files d’attente pour les minibus s’allongeront.

Tesfaye doit dépenser au moins 200 birrs en crédits téléphoniques par jour. Je remarque qu’il porte des baskets neuves, un pantalon et un t-shirt sans trou.

 

Sur la scène, le journaliste de CCTV s’est retiré pour laisser le tramway charrier les corps de métier. Honneur à l’hôte de la soirée. Encadré de futurs employés du train, en veste bleue et en pantalon noir, le maire d’Addis-Abeba sort de la fausse rame. Un futur en carton flanqué des maquettes de trois éoliennes blanches et d’un morceau de barrage, posés dans un coin de la scène.

Il est 22 heures et les caméras de la télévision nationale pivotent entre les orateurs et le public, jeune, mâle et volontaire pour acclamer sur commande. Le gouvernement s’est montré généreux avec les invitations. Le repas sort des cuisines du Sheraton, la bière des fûts du groupe français Castel, propriétaire de la Saint-George nationale.

« Il y a quelques années, on a eu Beyoncé !

– La chanteuse américaine ?

– Ouais ! Génial, hein ? »

C’était pour le passage à l’an 2000 éthiopien, en 2007 pour le reste du monde, et le ravi, là, s’appelle Taguegne. Il travaille dans un woreda de la capitale, un district. Ce soir, il s’éclate et me traduit l’essence des discours.

Un fermier et son chapeau blanc de cow-boy sort du tram.

« Il représente tous les paysans du pays. Là, il espère de bonnes récoltes, il dit que tous les fermiers doivent passer à une agriculture industrielle et il dit aussi qu’il n’y aura plus de famine en Éthiopie.

– Il a vraiment dit qu’il n’y aura plus de famine ? Il a utilisé le mot famine ?

– Oui, oui ! »

Quelques semaines plus tôt, le gouvernement a pourtant revu à la hausse le nombre de personnes qui devront bénéficier d’une aide alimentaire d’urgence cette année. De 2,9 millions, une moyenne annuelle, on est passé à 4,5 millions. C’est moins habituel, mais le phénomène climatique El Nino fait des misères à la Corne de l’Afrique. Hors micro, dans les halls d’hôtels impersonnels ou dans des cafés bruyants, des diplomates des Nations unies et des représentants d’ONG l’affirment gravement : ils se préparent à une grave crise alimentaire pour 2016. Et puis les fonds manquent. Les deux dernières saisons des pluies n’ont rien donné, les champs sont secs et les semis grillent sur pied. Dans quelques mois, début 2016, il faudra aider près de 15 millions de personnes.

 

« Et ta mère ? Elle va bien ?

– Betham. »

Très bien.

Tesfaye et ses réponses raccourcies.

« Et sa maison ?

– L’année prochaine. Ils ont dit qu’ils n’ont pas le budget pour la démolition. Même le Premier ministre, à la télévision, il a dit que les démolitions, ça va pas assez vite. Pas de budget… Endé… Mais ils peuvent venir, je suis prêt. »

Prêt à quoi ? L’avant de la Vitz descend doucement dans une vaste flaque d’eau brunâtre, la croix en bois se balance. En face, une Lada attend son tour pour un trajet amphibie en sens inverse.

« Ato, ça y est, j’ai acheté un autre appartement. Un grand, avec trois chambres. »

Un troisième. Là-bas, au bout de la ligne 1 du tramway presque achevée. Un demi-million de birrs, près de 21 000 euros. Cash. J’ignorais qu’il avait autant d’argent de côté. Je lui fais répéter.

Tesfaye pose sa main sur ma cuisse et m’adresse un regard satisfait.

« Pas mal, hein ?

– C’est pour ta mère ?

– Je sais pas. Pour louer, peut-être. Pour ma mère, on verra. »

Le jour où sa maison sera démolie, si la vieille peut mettre 25 000 birrs sur la table, le gouvernement lui donnera la clé d’un appartement, quelque part en bordure d’Addis-Abeba, loin de Kazenchis. Elle aura plusieurs années, ensuite, pour verser chaque mois de quoi finaliser l’achat. Sinon, elle devra chercher une nouvelle maison de kebele, ces habitations propriété de l’État et si peu chères, dans un quartier pauvre. Tesfaye ne s’en fait pas, il peut payer.

VD Kazenchis3

Dans le quartier Kazenchis, où il est prévu de construire un centre d’affaires. 2015. Vincent Defait

Sur scène, c’est le tour des industriels. Un homme en costume et cravate mène un petit groupe d’ouvriers en bleu de travail. Le grand écran enchaîne les plans sur des ateliers que je jurerais appartenir à Ayka et à Huajian. Puis défilent les étudiants en toge universitaire et en chapeau plat. Le public se lasse peu à peu et commence à tourner le dos au spectacle. Le journaliste de CCTV se charge de mettre un peu de piquant à la soirée à coups de décibels et envoie les danseurs réveiller la foule. Taguegne, mon traducteur d’un soir, pose sa bière sur la table haute de bistrot et se lance dans une eskista qui fait marrer ses potes. Je le regarde, amusé, totalement inapte à ces mouvements saccadés d’épaules et de dos à se briser la nuque. Le petit groupe est aux anges. C’est l’Éthiopie heureuse, contente d’elle-même et de sa splendeur retrouvée.

« Taguegne, tu as un condo, toi aussi ?

– Un grand ! Avec trois chambres. J’ai une voiture, aussi ! »

Il gagne 5 000 birrs par mois, environ 200 euros, me dit-il, pour gérer les relations publiques de son woreda.

Soit j’ai perdu prise avec la réalité de ce pays, soit il m’enfume. Ou alors, l’augmentation des salaires des fonctionnaires a été versée à la truelle.

Un ingénieur modèle sort du tram. Sur le grand écran, les images de routes toutes neuves ont remplacé celles des usines de textile.

 

Le refus de Tesfaye de voir son pays changer m’étonne toujours autant.

« Quels changements ? Quoi ? Les routes ? Les immeubles ? C’est tout ?

– Ce n’est pas rien. Par exemple, cette route, celle que nous empruntons, elle est nouvelle. »

Tesfaye pile derrière un petit camion Isuzu plein à craquer qui manœuvre un demi-tour au ralenti. Des piétons en profitent pour traverser l’avenue. Cette rue est comme des centaines d’autres dans le pays, neuve, plus large, séparée en deux par un muret de vingt centimètres de haut afin de s’assurer que les chauffeurs restent du bon côté. Des pointillés dans l’obstacle permettent de tourner à intervalles irréguliers. Le constructeur s’est arrêté au bord du trottoir à moitié fini, aux limites de son contrat.

«  Cette route ? Fake ! Chinoise. Après un an, yallem ! »

Fini. Plus rien.

Parsemée de nids-de-poule.

« Ato, nos questions, c’est pas le tram ou les routes. Nos questions, c’est qui va payer ? »

Ce « nous » collectif me surprend. Tesfaye ne m’y a pas habitué.

« Ma fille, mon fils… Ma petite-fille. Ils vont payer. »

Je laisse couler. Il n’a pas tort.

Pourtant, l’Éthiopie continue à être célébrée pour sa croissance économique. Les télévisions étrangères de passage adorent cette histoire. Le reste du continent est à la ramasse. « L’Afrique émergente » plonge sous les 6% de croissance tant glorifiés, en même temps que le prix des minerais et du pétrole. L’économie africaine a le nez au sol. Les prévisions lui garantissent la plus faible croissance sur les 15 dernières années. Un petit 3,4% de très peu qui ne donnera pas grand- chose.

Une poignée de pays s’en sort. L’Éthiopie en est, tout comme le Rwanda. Les seuls dont les économies ne dépendent pas trop des marchés internationaux de matières premières. Les rares dont les gouvernements, hyper dirigistes, ont une feuille de route économique. Potentiellement la croissance éthiopienne pourrait bientôt être la plus rapide au monde, vient d’affirmer un organisme britannique. Le rapport soulève aussi bien des problèmes avant d’en arriver à cet idéal comptable, mais ici, on préfère se souvenir de cette prévision en ligne avec les aspirations du pays.

Tesfaye continue de jongler avec ses téléphones sans lâcher le volant.

« Je ne comprends pas. Pourquoi tu ne t’achètes pas une maison ? En fait, pourquoi tu ne construis pas un immeuble au lieu d’acheter des condos ? Tu pourrais rentabiliser.

– Ato, j’ai pas confiance. Un jour, je paie pour le terrain. Demain, ils disent que c’est un immeuble illégal, que le président du kebele, celui qui a vendu le terrain, il était corrompu. Le président du kebele, il est en prison et moi, je fais quoi ? Ou qu’une route doit passer là. Je perds tout. Je veux pas me battre avec l’EPRDF. »

 

C’est au tour du service de propreté d’Addis-Abeba de sortir du tram. Avant eux se sont succédé les représentants de l’Agence centrale de statistiques, véritable gardien des données étatiques, puis les investisseurs, ces figures sibyllines d’un eldorado économique pour le moment fantasmé. Taguegne s’amuse toujours autant. Il traduit moins, il danse plus.

Sur la scène, les balayeurs sont vêtus d’ensembles jaune et de casquette dont les pans leur couvrent les oreilles et la nuque. Dans les rues aussi, leurs vieilles tenues couleur de sable disparaissent peu à peu. Par petites touches, Addis-Abeba se défait de ses allures de gros village. A Kazenchis, on voit moins d’ânes, pas une vache n’a posé un sabot sur Bole road depuis trois ans et beaucoup d’immeubles se couvrent de panneaux publicitaires XXL pour de la bière, des voitures ou des frigos.

Et le tramway roule enfin. La ligne 2, reliant le nord et le sud de la capitale, a été inaugurée en grande pompe en présence du patron du groupe industriel chinois qui l’a construite et on s’y bouscule depuis deux semaines pour l’essayer. La nouvelle a fait le tour du monde, pour le plus grand plaisir des autorités éthiopiennes. Au rond-point d’Uraël, on achève d’installer l’ascenseur qui permettra aux passagers de descendre jusqu’aux quais de la station, curieusement située sous le rond-point suspendu. Ailleurs, les escaliers mécaniques sont encore sous plastique.

Sur la scène, les banquiers ont pris le relais. L’un d’eux porte un petit coffre doré. C’est curieux, le spectacle ne semble inclure aucune hôtesse d’Ethiopian Airlines. La compagnie aérienne nationale, propriété de l’État, s’apprête pourtant à fêter ses 70 ans d’existence en étant la plus rentable du continent. Plus tard, peut-être. Dans la salle, le moral est maintenu à flot par l’alcool et l’excitation. Ce soir, tout va bien.

Je laisse Taguegne et ses amis à leur bonheur. Eux sont les gagnants de cette transformation à laquelle le gouvernement sacrifie tout. 2008 s’annonce bien. Bientôt, les trains mettront Addis-Abeba à dix heures de Djibouti, offrant au pays un accès plus direct au monde. Le Grand barrage de la renaissance éthiopienne inondera la région de kilowattheures, qui se traduiront par autant de devises dans les coffres de la banque nationale. Des usines éthiopiennes sortiront des quintaux de sucre et les vêtements de demain.

Ou pas.

VD FamilyPlanning Chancho7

Un centre de santé, au nord de la capitale. 2014. Vincent Defait

L’Éthiopie s’est endettée et le climat lui joue un mauvais tour. Sa croissance va en prendre un coup. Et puis maintenir en état de marche de telles infrastructures ne s’apprend pas en un jour. Passer d’une paysannerie moyenâgeuse à une industrie moderne nécessite plus que des pelleteuses et des discours. Il faut du temps, des ratés que l’on corrige, des habitudes que l’on infléchit. Meles n’est plus là pour servir d’aiguillon et tenir la classe politique en rang. Dans les campagnes, en particulier dans la région Oromia, bout une colère rentrée : la corruption des élites locales, le sentiment que tout le monde ne bénéficie pas de la croissance économique, le verrouillage de la société et la main lourde des forces de sécurité, tout cela dilue le lien ténu entre la population et les autorités. Explosif dans un pays de près de 100 millions d’habitants sans opposition politique structurée capable de canaliser l’exaspération.

Au-delà des frontières, le partenaire chinois marque le pas, son économie s’essouffle et l’on s’interroge sur l’impact que cela peut avoir sur des pays comme l’Éthiopie, liée à l’empire du Milieu par tellement de contrats et d’emprunts bancaires. En 2015, la Chine a réduit de 40% ses importations africaines. Le continent souffre.

Il faudra aussi circonscrire une folle démographie. L’Éthiopie est à l’image de l’Afrique. En un quart de siècle, soit le temps que l’EPRDF a exercé le pouvoir, la population nationale a doublé, passant de 50 millions à près de 100 millions. D’ici à 2025, date à laquelle l’Éthiopie est censée basculer dans la catégorie des pays à revenus intermédiaires, le pays pourrait abriter 125 millions de personnes. Le gouvernement ne ménage pas ses efforts pour contenir cette démographie déraisonnable, mais on ne change pas de vieilles habitudes en une génération. Dans beaucoup de régions où l’Eglise orthodoxe ou l’islam dominent la vie publique, il n’est pas rare de compter jusqu’à sept enfants par famille.

Cela explique en partie pourquoi l’une des croissances économiques les plus fortes au monde ne parvient toujours pas à venir à bout du principal ennemi d’un pouvoir besogneux : l’extrême pauvreté demeure une réalité pour 25 millions d’Éthiopiens. Près d’un quart de la population.

Le gouvernement persiste. Le vieux lion rugit et grogne chaque fois que ses voisins jettent la région dans le tumulte. La Corne de l’Afrique est le jardin du félin abyssin, où il tente d’amadouer ses voisins belliqueux. Sans paix, pas de développement. Addis-Abeba le répète à l’envi. La Somalie s’escrime à annoncer ses premières élections pour 2016, qui auront lieu, resserrées autour d’un collège de grands électeurs. Tant mieux. Le Soudan du Sud s’est calmé avec l’instauration d’un gouvernement de transition composé des anciens belligérants, mais l’accalmie n’a pas duré. Les 273 000 réfugiés sud-soudanais ne rentreront pas tout de suite chez eux. Addis-Abeba veille au grain. Au nord, l’Erythrée ne fait plus peur depuis longtemps. Le Kenya, le Soudan et Djibouti demeurent des partenaires fidèles avec qui il est possible de commercer.

Les soucis sont internes. Dans les frontières de la République fédérale, les griefs régionaux continuent à s’exprimer violemment, la police à les réprimer brutalement. Addis-Abeba n’a pas le choix, il lui faudra très vite relâcher la pression sur une population à qui l’on promet beaucoup et exige autant.

L’Occident sait tout cela et ferme les yeux sur les manquements d’Addis-Abeba aux droits de l’homme et cette démocratie qui tarde à devenir réalité. La stabilité de l’Éthiopie est la colle qui évite à la Corne de l’Afrique de s’effondrer. Le Sahel est déjà mal en point, autant ne pas prendre de risque ici. Et puis les fonds des donateurs est plutôt bien dépensé. La corruption ne l’assèche pas autant qu’ailleurs sur le continent. La plupart des ambassades européennes et américaines se concentrent sur l’essentiel : l’argent. Les marchés et les débouchés pour ses entreprises.

Il est plus de 23 heures. Je laisse Taguegne et ses amis rêver à des lendemains enchantés. En sortant du Millenium Hall, j’imagine Tesfaye célébrant lui aussi la nouvelle année, pas le GTP dont il se moque éperdument. Ça le ferait rire s’il apprenait que j’ai assisté à cette fête. Comme beaucoup, il en est convaincu : le vieux lion ne rugit pas pour lui.

Dehors, Bole road s’est tu. L’avenue sinueuse s’enfonce dans Addis-Abeba en une longue traînée de lumière. Au centre de la huit voies, une rangée de palmiers en plastique scintille en vert, en rouge, en bleu… C’est laid mais ça fait moderne. Des hommes en costume et des femmes vêtues de belles robes chics font claquer leurs talons sur les trottoirs pavés. En s’engouffrant dans leur grosse voiture grise, ils croisent une triplette de jeunes en baskets, la coupe afro et le jean taillé à la mode, hilares. Leurs téléphones jouent de la musique à plein crépitement. Dans le cercle de lumière d’un lampadaire, un petit vendeur de chewing-gums et de cigarettes aux vêtements crasseux pousse son chariot en contournant un mendiant allongé par terre. Sur ces quelques kilomètres carrés de sa capitale, l’Éthiopie, porte-étendard d’une Afrique à la peine, tente de se convaincre qu’elle a réussi son pari.

Endé…

 

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Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer

 

VD Addis Chantier5

Meskal Square, durant la construction du tramway, en 2013. Vincent Defait

Hey, bro !

 

Je n’ai pas vu Tesfaye depuis plusieurs semaines. J’ai des nouvelles de lui par la bande. Ses clients l’occupent et c’est tant mieux.

Nous communiquons surtout par SMS, désormais. Dans son dernier message, il m’apprenait qu’il a acheté une nouvelle voiture, une petite Toyota Vitz. En fait, il est même passé me la montrer, sans traîner. Il était attendu.

La Vitz, c’est l’engin des jeunes. Cool, moderne, urbain. Le symbole d’un basculement social.

Je retiens surtout que dans ce message, Tesfaye m’a appelé bro.

« Frangin » ?

C’est nouveau. Il fréquente pas mal de farendj en ce moment. Ou des Éthiopiens de la diaspora qui font la navette entre Addis-Abeba et Washington DC. Ceux-ci sont les enfants d’une génération qui avait fui le Derg dans les années 1980. La nouvelle croissance économique du pays les convainc de revenir, avec deux passeports dans la poche. Le rouge bordeaux de l’Éthiopie, et le bleu nuit des États-Unis, seule puissance à parvenir, parfois, à faire fléchir Addis-Abeba lorsque les mâtons ont la main lourde sur les opposants. Et encore. La région est bien assez instable comme ça, l’Éthiopie se développe et ne ménage pas sa peine pour mettre fins aux conflits à ses frontières. Ses troupes sont en Somalie à combattre les milices islamistes Chebbabs, ses diplomates font des allers retours à Juba, au Soudan du Sud, où une guerre civile ruine le plus jeune pays au monde depuis fin 2013. C’est à Addis-Abeba que les leaders du continent se réunissent à chaque sommet de l’Union africaine. Il y a aussi les 735 000 réfugiés érythréens, somaliens, sud-soudanais qui ont fait de l’Éthiopie le premier pays d’accueil africain. Ça fait beaucoup pour un pays pauvre qui n’entend pas le rester. Et puis Washington n’est pas mécontent que son influence s’étende avec ces représentants de la diaspora nourris au sens des affaires à la sauce américaine.

On les trouve à la tête d’entreprises d’import-export, dans les bureaux perchés de ces nouvelles tours vitrées jusqu’au dernier étage, aux manettes de restaurants branchés où les burgers et les pizzas remplissent la carte du menu. L’accent américain s’entend de plus en plus dans les rues de la capitale. Même les jeunes qui n’ont jamais quitté le pays américanisent leur amharique, surtout dans les cafés pimpants et bruyants de Bole road et du centre commercial Edna Mall, où se trouve un énorme cinéma spécialisé dans les blockbusters hollywoodiens. A l’étage inférieur, une piste de patins à roulette vient d’ouvrir. C’est là que les jeunes citadins branchés viennent jouer avec leurs envies d’autre chose.

« Les États-Unis, c’est le pays de mes rêves », m’a dit Tesfaye, un jour.

On parlait de ces Éthiopiens qui quittent le pays pour chercher fortune ailleurs. Et de ceux qui y reviennent pour investir leurs économies. On venait de passer devant un nouvel hôtel, le « Washington »…

Que connaît-il des États-Unis ? Rien d’autre que ce qu’il en entend ou voit à la télévision. Du rêve. Du beau.

Tesfaye n’a pas de projets de départ. Pas que je sache.

Je lui poserai la question si l’on se croise de nouveau. Avec la proximité des élections, fin mai, tout le monde s’évite un peu, le temps que ça passe.

 

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2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia


Une manifestation de l’opposition, en avril 2014, à Addis-Abeba. Vincent Defait

Tesfaye n’est pas son vrai nom

Addis-Abeba, décembre 2014.

 

Tesfaye n’est pas son vrai nom. Je l’ai choisi pour lui.

« Tesfaye… »

Il goûte à haute voix la sonorité de son nouveau nom, puis tranche.

« Ma mère, elle aimerait ça. »

Tesfaye fait sourire sa fine moustache, la bouche pleine de biscuits dont il s’empiffre à défaut d’avoir eu le temps de manger plus tôt. Quelques gorgées de Miranda, un jus d’orange gazeux ultra sucré, font glisser son petit déjeuner. Tesfaye pose la bouteille entre les deux sièges avant et démarre. Il époussette de sa main libre les miettes qui lui recouvrent les cuisses. Le véhicule fait une petite embardée sous le regard de deux policiers fédéraux en uniforme, la Kalachnikov en bandoulière.

Ce matin de décembre, il enchaîne les rendez-vous aux quatre coins de la ville. L’air pique les yeux. Depuis la fin de la longue saison des pluies, deux mois plus tôt, Addis-Abeba vit sous une légère couche de poussière.

Piazza, l’autre quartier historique et brinquebalant, se traverse au pas. Ici, les vieilles bâtisses rafistolées avec des tôles ondulées se maintiennent debout à flanc de colline, comme un pied-de-nez au chamboulement du reste de la capitale. Les immeubles construits par les Arméniens à l’orée du XXe siècle ou les Italiens à la fin des années 1930 résistent tant bien que mal à l’usure du temps. Quelques condominiums se sont fait une place, ça et là, coincés entre les vieilles baraques. Même le bitume, ici, est gondolé. Alors, mieux vaut conduire doucement.

Tesfaye signifie « espoir » en amharique, la langue de l’administration, une parmi plus de quatre-vingts, toutes reconnues par la Constitution éthiopienne. Une langue de travail pour les autorités fédérales, comme trait d’union d’une mosaïque culturelle. Une langue d’acculturation aussi, qui autrefois a permis d’étendre l’emprise des rois abyssins au-delà de leurs palais du nord du pays. Pour être éthiopien, à l’époque déjà, il fallait parler amharique et fréquenter les églises orthodoxes. Ménélik II a été le champion de la conquête du sud et de l’imposition de l’amharique. Encore aujourd’hui, dans les régions éloignées de la capitale, les commerces sont souvent tenus par les amharophones des hauts plateaux. Les précédents régimes ont beaucoup déplacé les populations, surtout le Derg.

« Ato, ils savent tout. Si tu donnes mon nom et ma profession… Tu sais, hein ? Echi ? »

Ok.

Je sais, « Monsieur » Tesfaye.

« Baka. »

Assez.

Les secrets le restent rarement longtemps à Addis-Abeba. Le pays a conservé de l’ère impériale, puis de dix-sept ans de régime militaire prosoviétique, l’habitude de maintenir sa population sous une étroite surveillance. L’administration a été conçue pour être crainte, intrusive. Les quartiers – le kebele -, les districts – le woreda -, sont gérés de façon à tout savoir des citoyens. On y fait ses papiers. Ceux qui vivent dans les habitations d’État, les Kebele bet, y paient leur loyer. C’est pratique. L’État est partout. Les vieux s’y retrouvent aussi pour boire un buna, un café, ou un macchiato sucré. Les plus jeunes y viennent le soir descendre quelques bières Saint-George. Le week-end, on s’y marie. Dans les quartiers aisés de la capitale, on y joue au tennis ou à la pétanque.

Depuis maintenant trois ans et demi que nous nous connaissons, Tesfaye et moi n’avons jamais bu un café ensemble, nous ne nous sommes jamais attardés à aucune terrasse comme il est si tentant de le faire.

« Si on me voit discuter avec un farendj dans un lieu public, après je serais suivi. Et là… »

Un type comme lui qui discute avec un « blanc », c’est louche.

Alors, quand je n’ai pas de taxi et quand il peut me prendre à bord, Tesfaye me dépose. Il se raconte ainsi par bribes, jamais au même endroit, entre deux clients, là où sa petite entreprise le réclame à travers la capitale. Il a appris à se méfier. Parler politique, surtout, peut attirer des problèmes. Les membres des faméliques partis d’opposition séjournent souvent en prison, cueillis la nuit par une police zélée et brutale.

« Tu sais, hein, je ne parle pas comme ça avec les Habeshas », les Éthiopiens.

Certains de ses amis ne tarissent néanmoins pas d’éloges pour le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, que les étrangers résument à son sigle anglais EPRDF. Si le pays se développe, c’est grâce à elle.

« Ato, mes amis, ils pleurent quand ils parlent de Meles. »

L’ancien Premier ministre, même décédé, continue à jouir d’une indéniable popularité.

« Pour eux, Meles, c’était le plus grand leader africain, mais ils savent pas dire pourquoi ce gouvernement, il est si bien. Ils ont des maisons de kebele, ils paient quelques birrs pour ça et ils sont contents, c’est tout. Baka ! En fait, leurs cerveaux sont lavés par la télévision. »

ETV, pour Ethiopian Television, devenue il y a peu Ethiopian Broadcast Corporation, demeure l’unique chaîne nationale. Des dérivées locales existent dans chaque région. Il faut bien soigner les sensibilités ethniques. EBC est le média de « la diversité et de la renaissance ».

« Sur ETV, c’est que des inaugurations. Le gouvernement a construit une route, c’est sur ETV. Un nouveau pont, des arbres plantés, c’est sur ETV. Même si c’est payé par des Européens ou des Japonais. Après ça, comment tu veux qu’on discute de politique ? »

Et le tramway construit par des Chinois depuis deux ans, qui s’est forgé un chemin à travers la ville en élargissant les avenues ?

« C’est un progrès, non ?

– Je le prendrais quand le fils du président du kebele le prendra aussi. Quand les ministres le prendront. »

Tesfaye se marre. Sa moustache fait risette.

Son téléphone sonne. Il décroche, branche le haut-parleur et pose le téléphone sur sa cuisse. Il gueule mais tant pis. Si un policier le voit avec l’appareil collé à l’oreille, il est bon pour une amende. Souvent, un billet de 50 birrs, 2 euros, glissé avec le permis évite que l’agent dévisse les plaques d’immatriculation, qu’il faudra ensuite récupérer au poste de police, une fois l’amende acquittée. La petite corruption permet ainsi de s’épargner une longue confrontation avec la bureaucratie policière.

Tesfaye n’a pas de temps pour les joutes politiques. Ni celui de regarder la télévision. Pas même ESAT, la chaîne diffusée depuis les États-Unis par un groupe d’opposants honnis par le gouvernement, mais que tous les foyers d’Addis-Abeba captent via le satellite. Tesfaye s’offre tout de même quelques plages d’Internet, trouve le moyen de surfer sur les sites d’opposition bloqués par les autorités. Hélas, leur propagande est souvent aussi grossière que celle du gouvernement.

Nous quittons Piazza. Les avenues s’élargissent, longées de trottoirs que curieusement peu de piétons utilisent. Ici, on a gardé l’habitude de marcher sur la route. Churchill avenue, qui descend vers le stade, donne des allures modernes à la capitale éthiopienne. Quand le gouvernement veut montrer au monde les bénéfices de sa politique ou quand les reporters de passage font vivre le récit d’une Éthiopie en mutation, ils viennent ici prendre quelques clichés flatteurs. Dans la journée, la lumière aiguise les formes hautes des immeubles et tape sur leurs façades en verre teinté. De près, l’inachevé saute aux yeux : des câbles électriques courent dans le désordre le long des murs, la peinture déborde sur les fenêtres qui souvent ferment mal, les angles défient le bon sens. Dans les étages, on déambule dans des coursives carrelées où se trouvent les mêmes magasins de vêtements, d’appareils électroménagers, de téléphonie ou d’innombrables studios photos qui se ressemblent. Une fois passée cette artère et quelques nœuds de circulation, le chantier reprend ses droits. Partout, des échafaudages en bois recouvrent les immeubles en construction sur lesquels les ouvriers risquent leur vie. Les chutes ne sont pas rares. Plus tard, une fois l’immeuble achevé, on démontera cette ossature éphémère pour récupérer les clous et les poteaux taillés dans les forêts d’eucalyptus.

Un virage à gauche et bientôt nous longeons le palais national. Entre le théâtre national et la banque centrale, une imposante statue d’un lion abyssin rappelle, un peu caché derrière de hauts palmiers, le passé impérial du pays. Hailé Sélassié, conspué pour avoir laissé les siens dans la pauvreté, aimait les symboles.

« Mon frère, il est fonctionnaire. »

Tesfaye parle toujours, en évitant une rangée de minibus garés en double file. Une vieille BMW coccinelle pétarade en lui soufflant la priorité. Un bus rouge et jaune, plein à craquer de passagers entassés, s’impose sur deux lignes. Ces bus publics ne sont pas surnommés sans raison Embessa. Le « lion », en amharique.

Au pied de Churchill avenue, près du siège de la télévision nationale, les feux de signalisation datent d’une autre époque et semblent n’avoir jamais fonctionné. La priorité ne se cède pas, elle s’impose aux autres à coups de klaxon et de trajectoires incertaines.

« Mon frère, quand il parle de l’EPRDF, je me bouche le nez », fait-il en riant, une main sur le volant, l’autre sur les narines.

Son frère n’a pas le choix. Sans adhésion au parti, sa carrière tourne au ralenti. Alors, qu’il le veuille ou non, comme ses collègues, il participe aux commémorations officielles auxquelles les autorités contraignent régulièrement les fonctionnaires. Il a sa carte de l’EPRDF, comme six autres millions de militants revendiqués. Ceux-là sont les premiers, depuis 2012, à célébrer chaque année la mémoire du défunt Premier ministre Meles Zenawi. L’homme de la « vision ». L’homme de la « renaissance » éthiopienne.

La moustache en berne, Tesfaye laisse son véhicule raser les grilles du palais national, où vit le président de l’Éthiopie. Celui qui dirige, c’est le Premier ministre, mais c’est dans le palais présidentiel que l’on reçoit les chefs d’État en visite. Courtoisie diplomatique oblige. Tesfaye ne le sait sans doute pas, mais dans l’entrée, sur un tapis usé, on a placé l’un des lions empaillés que l’empereur Hailé Sélassié affectionnait. La gueule ouverte, l’animal semble rugir, en silence.

Tesfaye se tasse derrière son volant.

« Pfff, Meles… Moi, je m’en fous des routes, des barrages, des trains… Qu’est-ce que je peux en faire ? Je veux être libre, c’est tout. Et puis, une route, ça se mange pas. »

 

 

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Dans le quartier de Kazenchis, à deux pas d’hôtels de luxe et du siège de l’ONU, en janvier 2015. Vincent Defait

« Mes enfants, ils sont pas comme moi »

Addis-Abeba, novembre 2014.

« Ato, je suis un enfant de pauvres. »

Un enfant de Kazenchis, surtout, que l’on traverse de nouveau ce jour-là, en chemin vers un de ses rendez-vous. Une livraison, paraît-il. Je ne demande pas.

Ato – « monsieur » – Tesfaye me dépose en passant. Il a acheté une nouvelle voiture, une Toyota Corolla, on ne se refait pas, mais en état de rouler, celle-ci. Et qui ne sent pas l’essence. Le pare-brise n’est pas fêlé et on entend à peine le moteur tourner, un vrai plaisir.

« Le barrage, ça me sert à quoi, à moi ?

– A plein de choses. S’il y a assez d’électricité pour bâtir une industrie, c’est bon pour l’économie. Ça crée des emplois.

– Quels emplois ? J’en fais quoi, moi ?

– Toi, je ne sais pas. Mais tes enfants…

– Quoi, mes enfants ? Le gouvernement, il s’en fout de mes enfants. Baka. »

J’abandonne. Tesfaye a bien assez à faire avec son quotidien à Kazenchis.

La trentaine bien entamée et doucement bedonnante, il a grandi dans ce vieux quartier, où le passé disparaît sous les coups de pelleteuse. Les autorités veulent bâtir ici un centre d’affaires, un lieu pimpant s’étirant du luxueux hôtel Sheraton et son flot de richesses insolentes, à l’obsolète architecture du non moins imposant siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. De grands immeubles pas vraiment jolis, des bureaux ou des hôtels de luxe, des centres commerciaux aussi. La capitale éthiopienne néglige de se faire belle, mais elle manque de ce genre d’infrastructures qui recouvrent peu à peu les milliers d’histoires qui ont façonné Kazenchis.

Le barrage est loin. Tesfaye ramène la discussion au niveau du bitume.

« Les vieilles, là, elles sont les amies de ma mère. »

D’un coup de menton, il désigne trois femmes, la tête couverte d’un netela, un voile blanc aux bordures colorées. Le trio discute en s’abritant du soleil sous un parapluie, puis se sépare lentement. Les passants pressés les évitent, les porteurs à la nuque pliée sous le poids de gros sacs les contournent au petit trot. Elles fendent le chahut à leur rythme. Le bruit, les fumées noires des pots d’échappement, les minibus, tout cela se tient à distance des anciennes. Celle des trois qui est partie seule s’arrête au passage d’un jeune prêtre et baise la grosse croix en bois qu’il tient à la main. Baiser, croix sur le front, baiser encore, croix sur le front de nouveau. Trois fois, comme la sainte trinité orthodoxe.

« Ces vieilles, elles m’ont connu petit. Maintenant, quand elles me voient, ato, elles sont impressionnées. »

On les dépasse à petite allure.

La petite entreprise de Tesfaye se porte bien, toujours en équilibre avec la loi. Il en connaît les failles, dans lesquelles il s’engouffre allégrement. Il faut bien vivre.

Tesfaye a commencé comme les autres enfants de son quartier. A douze ans, alors que le pays se remettait de 17 ans de dictature, il gagnait ses premiers birrs en arpentant les rues de Kazenchis pieds nus, son bidon d’eau sale et sa boîte de cirage sous le bras. Combien de souliers a-t-il fait briller ? Des milliers, sans doute.

En Éthiopie, les classes sociales s’affichent aux pieds. Les paysannes envoyées à la capitale mendier du pain s’abîment la voûte plantaire sur le goudron. Ceux qui s’échinent sur les chantiers, sur les marchés ou à l’arrière des magasins portent des sandales en plastique. Les autres lacent leurs chaussures et les font briller. Pour quelques birrs, les gamins des rues leur donnent une nouvelle allure. Au petit matin, aux abords des bureaux et des commerces, on s’assoit et on laisse les gosses effacer la souillure du trajet avant de bien paraître. Une prouesse en saison des pluies, quand la ville tient aux semelles. Aujourd’hui, ces gamins de la campagne viennent gagner à la capitale l’argent que leurs parents n’ont pas. Ils dorment dehors, beaucoup respirent de la colle ou de l’essence, la nuit. Ça fait tourner la tête et oublier le froid.

Sorti de l’adolescence, Tesfaye est devenu « messager », comme il dit. D’un magasin à l’autre, il portait des documents et des colis. D’un foyer à l’autre, il allait acheter du lait pour les enfants, du sucre pour le café des mamans. Puis il s’est esquinté le dos au flanc d’un taxi collectif bleu et blanc à gueuler la destination du véhicule, à récolter son dû auprès des passagers, à sauter du minibus pour laisser les clients sortir. Toujours en s’accommodant de l’impatience du chauffeur, forcément pressé de reconquérir son droit au bitume. L’école le matin, le travail l’après-midi. Son quartier, Kazenchis, l’a forgé au labeur.

« C’est pour ça que je peux travailler beaucoup. »

Le regard cloué dans le trafic, il sourit, satisfait.

Sa mère a fini par emprunter de l’argent, cinq cents birrs à l’époque, une vingtaine d’euros, pour offrir à son fils un permis de conduire. La petite entreprise s’est étoffée avec le temps, la sueur et la malice.

Tesfaye se raconte et persiste à m’appeler « monsieur ».

« Ato, je travaille comme un âne », dit-il ce matin-là. « Tu peux m’appeler donkey. »

Sa moustache, d’un coup, fait grise mine. Il mâchouille ses pensées.

Sept jours sur sept, de jour comme de nuit, il trime. Mais ça paye. Tesfaye a pu s’acheter deux appartements dans un condominium. Un « condo », comme tout le monde dit ici. Des immeubles vite construits pour satisfaire le besoin en logement d’une population aspirant à mieux. Impensable pour l’immense majorité des Éthiopiens qui doivent se contenter de quelques centaines de birrs par mois dans les campagnes, d’un bon millier en ville. Une timide classe moyenne commence tout de même à émerger, avec plus de moyens. Un professeur d’université gagne plus de 10 000 birrs, environ 400 euros, un ingénieur dans la fonction publique à peine plus de 3 000, soit 120 euros. Le salaire minimum pour un fonctionnaire a été fixé à 624 birrs. 25 euros. Tesfaye peut se faire jusqu’à 2500 birrs en une journée, desquels il déduit le prix de l’essence et l’entretien de son véhicule.

Le « condos », pour lui, n’est pas le graal qu’il est pour les autres. C’est une assurance vieillesse.

C’est surtout une promesse de progrès contenue dans une pièce ou deux, parfois trois, avec des toilettes, l’eau courante et l’électricité, à l’étage d’un immeuble invariablement rectangulaire. Seule la couleur de la façade change d’un quartier à l’autre. On ne s’embête pas avec les détails. Les autorités d’Addis-Abeba en ont déjà construit 100 000 et prévoient d’en octroyer 50 000 tous les ans, repoussant ainsi toujours plus loin dans la campagne les limites de la ville. Les bourgs de province ont aussi leur condos, souvent érigés à l’écart, au milieu des champs. Sans doute un pari sur l’urbanisation du pays. Des quartiers de plusieurs milliers de logements sortent ainsi de terre depuis quelques années. Il arrive souvent que l’eau cesse de couler du robinet à cause des malfaçons. Les murs sont en papier, on vit avec ses voisins. Les temps de transport s’allongent. Les liens sociaux s’effritent et se recréent. On continue de rêver de condominium. J’ai rarement vu une capitale africaine autant couverte d’échafaudages. Addis-Abeba part de loin, mais tout de même.

Tesfaye a eu de la chance. La loterie l’a placé en haut de la liste d’attente. Il y a trois ans, il a gagné le droit d’acheter un premier appartement. Quatre-vingt dix mille birrs âprement gagnés lui ont ouvert la porte d’un studio, qu’il loue depuis pour s’assurer une rente. Rebelote quelque temps plus tard, à la périphérie de la ville, au nom de sa femme. Tant qu’on peut payer… Tesfaye préfère porter des chaussures défoncées et vivre sous un toit en tôle sans eau courante, en attendant. Ses clients ne lui en tiennent pas rigueur, semble-t-il. Il détonne. Beaucoup de ses amis d’enfance passent leurs journées à mâcher du khât, cette plante aux vertus excitantes.

Il joue du volant pour fendre un amas de voitures coincées à un carrefour. Et il parle.

« Ils riaient, quand j’étais shoe-shiner. Tu sais, avec ma boîte et mon cirage… Baka ! Aujourd’hui, parfois, je leur donne 10 birrs en passant. Comme ça, pff. Pour moi, 10 birrs, c’est meaningless… Des fainéants. Sérieusement, Ato, crois-moi… »

Dix birrs. De quoi acheter trois ou quatre injeras, cette galette de céréales, spongieuse et typique du repas éthiopien. Aux mendiants, on donne rarement plus d’un birr. La revanche n’a pas de prix.

Tesfaye ne s’accorde quasiment jamais le temps de boire un café, parfois une bière ou deux, le soir. La Saint-George nationale rince à merveille la fatigue des journées.

Il y a peu, il pensait en avoir fini avec l’immobilier, mais sa mère doit déménager.

« Une vieille comme elle… Le gouvernement, il a envoyé une lettre. En juin, ils démolissent sa maison, tout, le quartier.

– On m’en a parlé. A Kazenchis. Au profit de qui ?

– Je sais pas, Ato. Les Chinois ou les Éthiopiens de la diaspora, ils vont construire un immeuble. L’argent, ils le sortent d’où, hein, Ato ?

– Aucune idée. »

Tesfaye a huit mois pour trouver une solution. Bientôt, la maison de sa mère, louée 4,50 birrs par mois au kebele, le plus petit échelon d’une administration étatique omniprésente, sera détruite. Tesfaye est né dans cette chika bet, une habitation de terre et de paille. Place au futur.

Le fouillis du quartier comble nos silences. Je pense aux trois vieilles autour desquelles le chaos se fissure. Elles font sans doute partie de ces hordes d’anciens qui passent leurs journées, parfois leurs nuits, dans les églises orthodoxes. Chaque établissement est dédié à un saint et ceux-ci ne manquent pas. Les bigotes processionnent ainsi d’église en église, en suivant le calendrier divin.

Le carrefour de l’église Urael a encore changé. Le rond-point est désormais goudronné. On y circule sur une seule moitié, un demi-cercle, dans les deux sens, le temps d’achever les rampes d’accès à la nouvelle avenue qui glisse le long de la voie ferrée, en contrebas. Les rails du tramway ont été posés.

En face de l’église, un homme se rince le visage, une bassine à ses pieds, assis dans ce qui fut son salon. Sa maison n’a plus ni toit ni façade. L’homme surplombe désormais le rond-point tout juste asphalté. Les plans de la nouvelle route s’arrêtaient au milieu de son petit logement.

« Endé ! » s’exclame de nouveau Tesfaye, en montant dans les aigus. « Ma mère, elle compte sur moi. Je l’ai mise sur la liste d’attente pour un condo. Cette fois-ci, je dois payer 120 000 birrs, en trois fois. »

Plus de 5 000 euros à débourser sans savoir où, ni quand l’appartement sera disponible. Sans doute très loin, certainement pas à Kazenchis où la vieille dame a fait sa vie. Le système est ainsi fait. Et le coût de la vie augmente.

« Ils font des listes, puis ils éliminent ceux qui peuvent pas payer, les opposants et les autres. Si t’es pas un Tigréen, c’est fini. »

Depuis leur prise du pouvoir en 1991, ceux originaires du Tigré, une région du nord du pays, tiennent l’économie, la politique et les forces de sécurité.

« Vraiment ato, dans quel pays on fait ça ? »

Nous avons rarement eu une conversation aussi longue. Tesfaye est bavard ce matin.

Son véhicule prend une claque. Sa moustache ne sourit plus du tout. Un taxi, une Lada bleu et blanc sans âge, héritage du passé commun entre l’Éthiopie et le bloc soviétique, passe en sens inverse en pétaradant. Une fumée âcre se faufile par nos fenêtres entrouvertes.

D’habitude, Tesfaye parle trop, mais pas longtemps. Trop parce qu’il garde mal les secrets, brièvement parce que nous n’avons jamais le temps que de quelques mots.

« Et après ?

– Après quoi ?

– Quand tu auras acheté un condo pour ta mère, tu fais quoi ? Tu travailleras moins ?

– Ato, tout est cher maintenant, et mes enfants, ils sont pas comme moi. Ils mangent de la viande, eux. Moi, à leur âge, c’était tous les jours fir-fir. »

Un mélange de sauce et d’injera, une galette de céréales. C’est assommant et pas forcément nourrissant. Dans les campagnes, le régime alimentaire n’a guère évolué et les enfants font rarement leur âge. La petite taille des adultes trahit souvent une enfance traversée avec des repas rachitiques. Stunted, disent les agences onusiennes et les ONG. Rachitique, retardé, en français. Le développement intellectuel des individus est compromis, leur capacité de mémorisation réduite. D’après l’UNICEF, 67% de la population adulte éthiopienne a souffert de rachitisme pendant l’enfance. Chaque année, la sous-nutrition des enfants coûte au pays l’équivalent de 16,5% de son PIB.

« Alors je continue de travailler. Ma mère, pour moi, elle payait 20 birrs pour une année à l’école du gouvernement. Mes enfants, ils iront dans une bonne école, mais ça coûte 700 birrs pour un mois. Endé ! Quand je dis à ma fille que je marchais pieds nus, elle comprend pas… Guébagn ? »

Compris.

A la capitale, les choses ont changé.

La petite a cinq ans et son père lui achète une nouvelle robe à chaque célébration chrétienne orthodoxe. Noël et Pâques lui coûtent un bras. La maman insiste, me dit Tesfaye. Avoir de l’argent et ne pas gâter ses enfants, ça ne se fait pas. La fillette, tout cela, ça la dépasse bien sûr. Que son papa ait pu marcher pieds nus aussi. Tout comme les rêves qu’entretiennent ces hommes en costume qu’elle voit à la télévision. Depuis leurs ministères, sur l’unique chaîne publique nationale, ces gens sérieux et appliqués lui promettent que son pays deviendra, un jour prochain, l’atelier textile du monde. Que bientôt, on fabriquera ici, en Éthiopie, les vêtements que les Européens et les Américains portent dans leurs émissions de télé idiotes qu’elle regarde sans doute. Avec le satellite, on capte toutes sortes d’âneries.

Bien sûr, la fillette s’en moque, tout autant que son père.

L’usine des Turcs n’est pourtant pas si loin de chez eux.

 

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