Inde, Roman - Kazenchis se tait le dimanche, Uncategorized

Dourga veille sur moi

J’ai écrit cette nouvelle l’an dernier, alors que je vivais encore à New Delhi. Il était alors question de la publier dans un recueil offert par les éditions Cambourakis pour l’achat de plusieurs livres de leur catalogue. Il a finalement été décidé d’offrir aux lecteurs un sac en tissu. Et j’ai oublié cette nouvelle.

Il y a quelques mois, je l’ai redécouverte en travaillant sur un deuxième roman, m’en suis inspiré pour un personnage. Peut-être aurez-vous plaisir à la lire ?

Dourga veille sur moi

Vincent Defait

La nuit est mon alliée. Chaque soir, je m’y blottis avec un délice sans cesse renouvelé et goûte au silence relatif que la ville veut bien consentir à ses habitants. Voyez-vous, ici, le silence se vêt d’habits scintillants : les cisaillements et les tambourinements qui donnent le tempo des innombrables chantiers, le bruit des moteurs, les cris des klaxons, les sonos des temples et les pétards des mariages, les « pschitt » des autocuiseurs d’où s’échappe à toute heure une odeur de lentilles. Du bruit, dîtes-vous ? Tout cela n’est rien d’autre qu’une musique de fond, un chant muet. Du silence sur lequel on pose sa voix et sa vie.

La nuit, la ville se retire un peu et je m’y love.

Je dis « la ville » comme s’il s’agissait d’un organisme vivant, comme si elle décidait pour nous qui habitons ses entrailles, mais comprenez bien qu’ici, on se débat beaucoup. New Delhi se mérite. Notez aussi que je la féminise, après tout votre langue me le permet, car Delhi est à l’image de notre invincible Dourga, divine incarnation du meilleur de nos dieux. Une beauté renversante qui, de ses multiples bras, fit la preuve de sa puissance pour terrasser le démoniaque Mahishasura. Comme Dourga, ma ville livre un combat quotidien avec ses habitants. Oui, c‘est cela Delhi, une incommensurable énergie dans les plis de laquelle il est possible de trouver du réconfort, si l’on sait négocier avec les divinités.

Mais je m’égare, déjà.

Old Delhi, février 2019 – Vincent Defait

La nuit est mon alliée, disais-je, et c’est dans ses bras que je me réfugie pour lire. Je dors peu, voyez-vous. Et comme je n’ai jamais pu faire sans l’intelligence des autres, les heures creuses de la nuit sont propices à emprunter un peu de sagesse. Le vieux fauteuil en cuir porte l’empreinte de mon corps, tellement j’y passe du temps, les pieds sur la table basse. Jellabi s’allonge sur le tapis afghan et mes doigts caressent sa nuque pendant des heures, jusqu’à ce que le sommeil tire le rideau, enfin. Ce chien me survivra.

En littérature, mes goûts ne connaissent aucune limite d’époque ou d’espace. Je me reconnais tout de même un faible pour la poésie persane et pour le plus célèbre de ses représentants. Un vieil ami m’a offert, peu après que ma chère Satya m’a laissé seul, un recueil de Rumi qui depuis n’a pas quitté ma bibliothèque. Le sage perse avait le don de saisir au vol un instant, une odeur, une humeur. Ce compagnon te suivra jusqu’au bout, m’avait dit mon ami, en me tendant le recueil. Il n’avait pas tort. Ne me demandez pas d’en citer un extrait, aucun de ses vers, si délicieux soient-ils, n’accepte de se fixer à ma mémoire. Je ne retiens rien d’autre que les émotions flottant dans le sillage de la lecture, ces moments enchantés pendant lesquels je terrasse les démons de mes dix bras. Je ne me souviens pas plus de ces vers, d’ailleurs, que de la prose des auteurs français que j’ai découverts, il y a si longtemps, à l’école. Maman m’y envoyait chaque matin en m’embrassant sur le front. Elle me serrait contre elle et j’enfonçais mon visage dans les fragrances épicées de son sari avant de traverser la ville. Chalo !

J’étais bien le seul élève à me rendre à l’école française en rickshaw. Mes camarades de classe étaient déposés par leurs parents ou leur chauffeur. Je passais le portail en laissant derrière moi une traînée de fumée.

Plus tard, quand l’argent a manqué, j’ai fréquenté une école de chez nous. On y enseignait peu le goût de la lecture, davantage la crainte des coups de trique.

Me voici qui digresse, à nouveau. Restez tout de même avec moi, j’ai besoin que vous me suiviez dans les anfractuosités de cette ville-déesse.

La nuit est mon alliée, mais l’aube lui dispute ma préférence. Tous les jours, Rajdeep sort la vieille Ambassador blanche à l’arrière de laquelle je me suis toujours assis et il me conduit jusqu’au parc où je marche avec Jellabi, dos au soleil levant. Ce vieux chien ne cesse de m’étonner. Vous devriez le voir, trottinant comme si le temps n’a sur lui aucune emprise. Il me devance, tourne autour de moi, s’éloigne, revient. Aboie vers les nuages. Et moi, je marche le nez au vent. Ces quelques minutes pendant lesquelles le soleil tente de percer le brouillard qui recouvre désormais Delhi en toute saison me procurent chaque fois une sensation de bien-être inégalée. Les émotions nées de mes lectures se décantent dans l’air frais de l’hiver, dans l’atmosphère épaisse de l’été. Les écureuils me tolèrent dans leur royaume et les oiseaux me saluent, puisqu’il n’y a que moi à saluer. Même les vagabonds et les paysans venus ici s’user sur les chantiers ou dans la folie des bazars dorment encore sous leurs couvertures sales, cachés dans les interstices de la ville. Plus tard, ils iront attendre sous un pont ou à un carrefour qu’on vienne les chercher pour un travail à la journée. Leur horizon bute sur le lendemain.

De retour à la maison, Rajdeep me sert un thé pendant que je feuillette les journaux. Entre deux informations sordides – nos médias aiment le piquant autant que nos élus les invectives publiques –, j’observe à travers la fenêtre deux perruches qui picorent sur le rebord du muret. Voilà plusieurs mois qu’elles viennent chaque matin. Je soupçonne le gardien du voisin, celui qui crache des jets de salive rougie par le paan, de déposer des miettes de biscuits en quittant son poste, à l’aube. Pour mon plus grand bonheur, à vrai dire.

« Cher Monsieur Pierre-Advaith Morel… »

La nuit était mon alliée.

Depuis que j’ai reçu ce courrier de France, qui a fait remonter à la surface des souvenirs enfouis et un nom refusé, la nuit est mon bourreau. Aucun livre, aucun roman ou poème, pendant ces longues heures, ne parvient à dompter mes divagations. Pas même Rumi. Je ne rêve plus, j’erre.

Pierre-Advaith… À l’oreille, rien ne sonne plus faux, comme s’il l’un et l’autre refusaient de se mêler, de concéder à l’autre une place somme toute pas complètement imméritée. Il y a bien longtemps que plus personne ne m’appelle ainsi.

À l’école, j’étais toujours Pierre. Pâle et bien peigné, insoupçonnable. Ailleurs, on m’appelait déjà Advaith. Maman a enfermé ses intentions dans ce prénom, comme on le fait d’un objet fragile et secret, pour le protéger.  Advaith, extrait des profondeurs du Sanskrit, signifie « l’unique » ou « sans second ». Placé en charrette d’un autre prénom, belle ironie.

C’est plus tard, quand j’ai eu la certitude que ma relation déjà ténue à cet ailleurs était encapsulée dans un nom à la musique trop rocailleuse pour me plaire, que je suis entièrement devenu Advaith.

Advaith Das, comme maman, qui avait replanté ses racines bengalies dans la terre de Delhi.

Il est aisé, ici, de changer de patronyme. L’administration n’est pas très regardante et quelques billets suffisent à lui forger un avis. Pourquoi, après tout, aurais-je gardé le nom d’un disparu ?

Chaï walha in Old Delhi, février 2019 – Vincent Defait

Je n’ai pas toujours vécu dans cette maison, mais les souvenirs de l’époque la précédant se limitent à peu de chose. Une chambre aux murs flous dans une ruelle sans empreinte, là-haut, dans les vieux quartiers de Delhi, de l’autre côté de la rivière Yamuna. C’était avant qu’il nous ait installés ici. Par la suite, maman et moi avons toujours habité cette maison blanche que des promoteurs aimeraient tellement voir engloutie par leurs bâtiments sans histoire. Les premières années, la maison était entourée de champs et de tas de pierres. La route passait au loin, il fallait marcher sur un terrain de cailloux et de poussière avant de pousser la porte d’entrée. Il était prévu que nous y vivions tous les trois, un jour. Puis d’autres se sont installés autour, ont fait bâtir et un quartier est né. Nous n’avons jamais été trois.

Aujourd’hui, les immeubles montent aussi haut que les lois l’autorisent. Non loin, un périphérique gronde le jour et ronronne la nuit. Un pont de contournement se construit depuis plusieurs années sans que personne ne sache s’il sera un jour possible de l’emprunter. Le contrat a été confié à une entreprise publique, alors forcément, le chantier ne respecte aucune échéance. Sentez-vous, même un peu, la ville vous rouler dessus comme elle le fait sur nous quotidiennement ? New Delhi s’étire désormais loin au sud, dévorant tout sur son passage, et me voici, à bientôt 70 ans, au cœur d’une cité déesse, belle et puissante.

Sans maman, ni Satya.

Même s’il leur arrive de venir aussi le soir, les perruches me rendent généralement visite le matin de bonne heure. Elles regagnent les hauteurs lorsque la ville s’éveille. S’est-elle jamais endormie ? Comme moi, Delhi dort peu. Puis le chant du vendeur ambulant, celui qui fait le tour du quartier à vélo, remplit les rues. Sa voix est inscrite dans mes os. Je ne saurais vous décrire ce sentiment d’appartenance qui m’envahit lorsqu’elle me parvient. Voyez, il y a des sons qui vous habitent et c’est leur absence qui vous trouble. Je ne serais plus moi-même sans la voix nasillarde et trainante du quémandeur dont je n’ai jamais vu le visage. Je m’y refuse, son chant me suffit. Sitôt que je l’entends, je ferme les yeux et laisse sa voix fondre dans la ville.

Satya ne comprenait pas que je puisse m’attacher à cette mélodie. À chacun de ses retours, elle peinait terriblement à se réhabituer à la folle énergie de la ville-déesse. Plus elle s’absentait, plus nous avions de difficultés à nous retrouver. Notre affection l’un pour l’autre s’est peu à peu distendu ainsi, sans esclandre, par mots retenus. Sa maladie n’a pas aidé, mais elle ne faisait pas confiance à nos médecins. Aux États-Unis, au moins, affirmait-elle, nos fils s’occupaient d’elle. Nos belles-filles plutôt, mais peu importe. Je n’étais pas à ses côtés quand la maladie a eu raison de sa foi en la médecine nord-américaine et je crois que mes fils m’en veulent encore.

Vivre seul ne m’a jamais posé de soucis, bien au contraire. Voici désormais plus d’une décennie que je traverse la journée en m’occupant de mes fleurs. Rajdeep m’aide à porter la terre ou à déplacer les pots. Après m’avoir servi le thé, le brave homme disparaît comme il est venu, sur ses pieds de velours. Il n’est jamais loin.

Votre courrier est daté du mois dernier. Vous avez sans doute eu du mal à me trouver et n’osiez sans doute espérer une réponse. Je n’ai pas d’adresse électronique et n’ai jamais laissé aucune trace de moi sur la toile. Mes fils se plaignent de mon refus d’installer Internet à la maison. Cela faciliterait la communication, disent-ils. Quand bien même, ils m’appellent peu et, avec le décalage horaire et leur vie sans pause, il n’est pas évident de se parler. Que leur dirais-je ? Depuis que j’ai reçu votre lettre, ils pourraient téléphoner à n’importe quelle heure, ils me trouveraient éveillé.

Je me souviens de l’arrivée des premiers ordinateurs, au bureau. Quelle effervescence ! Nous nous sentions, les collègues et moi, enfin entrés dans la modernité. Le pays ouvrait grand ses portes et tentait de se raccrocher au monde, bien que, voyez-vous, le monde est en quelque sorte né ici. Saviez-vous, par exemple, que l’homo sapiens de nos contrées aurait eu de l’avance sur le vôtre, que ses outils étaient plus sophistiqués ? Que vos langues auraient divergé des nôtres ? Que votre alimentation serait bien terne sans nos épices ?

Je tergiverse, une fois de plus.

Quoiqu’il en soit, les collègues sont demeurés des amis et, chaque mois, nous nous retrouvons au club du quartier pour deviser autour d’un whiskey. Nous vieillissons à petites gorgées.

Il était donc encore en vie.

Je l’ai cherché, croyez-moi. Longtemps, j’ai nourri l’espoir de le retrouver, de vérifier si ce nez, ces mains, ces épaules rentrées qui ne ressemblaient pas à maman lui appartenaient.

Je lui devais en fait plus qu’un nom, vous vous en doutez.

Mes contacts à l’ambassade, qui tous ont fini par quitter Delhi à mesure que les mutations les envoyaient représenter la France aux quatre coins du monde, m’ont timidement aidé. Ils n’osaient pas m’avouer que mes tentatives se perdaient dans l’eau comme une pierre lancée en ricochets finit par ne laisser aucune trace. J’avais un nom et un prénom, que maman refusait de prononcer devant moi, mais dont la banalité garantissait l’anonymat. Jean-Louis Morel, on pouvait difficilement faire plus transparent.

« Oublie-le, nous sommes bien tous les deux », disait-elle, posant sur mes velléités le couvercle de sa résignation.

J’ai découvert la photo en fouillant dans ses affaires. Elle était sortie faire des offrandes au temple voisin. J’en profitais généralement pour fumer une cigarette ou deux à la fenêtre, en aérant pour qu’elle ne se doute de rien. Elle avait l’odorat sensible et, à 20 ans, je menais ma petite rébellion en cachette. Je m’en souviens très bien : ce jour-là, Delhi brûlait sous juin en attendant la mousson. La porte de sa chambre était restée entrouverte, offrant à ma curiosité une tentation à laquelle il aurait été vain de résister. La photo était glissée dans une enveloppe jaunie, cachée dans le linge propre de son armoire.

Ils se tenaient droit, tous les deux, dans un parc que je ne suis jamais parvenu à reconnaître. Lui, souriant, la moustache garnie et la chemise nette. Elle, splendide dans son sari, comme saisie de gêne : il avait passé son bras sur ses épaules. Ce genre de geste, chez nous, n’est osé qu’à l’abri des murs, à l’époque pas moins que maintenant. Ce jour-là, je n’ai pas fumé de cigarette. Je me suis précipité au petit bazar du bout de la rue – oui, le quartier avait déjà bien changé – pour faire deux photocopies. On n’est jamais trop prudent et je n’avais que quelques roupies en poche. Dans son échoppe, derrière des rangées de cahiers et des piles de boîtes de stylos, l’homme était enfoncé dans sa chaise avec une nonchalance exagérée. Le ventilateur faisait chanter les feuilles de papier. J’ai rompu l’immobilité en lui tendant la photo. Il m’a regardé d’un drôle d’œil. D’ordinaire, on lui portait des pièces d’identité ou des formulaires, jamais de photo d’un homme blanc enlaçant une Indienne.

Qu’ai-je fait de la photo ?, vous demandez-vous sûrement. Je l’ai conservé dans un carton avec les autres objets dont maman ne se séparaient jamais. Deux saris, une statuette de Ganesh et d’autres broutilles oubliées.

Je leur préfère mes fleurs.

Je me ravitaille dans une petite pépinière située non loin d’une avenue étrangement calme. Pas si étrange, tout de même. Voyez-vous, le quartier est résidentiel et habité pour l’essentiel par des familles cossues qui s’assurent que le fameux silence de Delhi soit maintenu à distance. Là réside toute la beauté de cette ville : il est vain d’essayer de lui échapper, ses bras vous enlaceront d’une manière ou d’une autre. Il m’est ainsi impossible de me rendre dans la pépinière en ignorant les rues surpeuplées, étroites et grouillantes, qui bordent des boulevards pour automobilistes pressés. Je demande toujours à Rajdeep de ralentir quand nous traversons ces quartiers-là. Il n’y a pas si longtemps, il a évité de justesse un gamin monté sur un cheval. La bête semblait apeurée au milieu du trafic, pas l’enfant. Vous les verriez, ces jeunes couverts de crasse qui vivent à même le bitume. Ils sortent sans conscience du danger de ces constructions de briques et de tôle qui servent d’abris à leurs familles et courent au milieu des voitures comme si la rue était un terrain de jeu. L’après-midi, quand l’école se débarrasse d’eux, pour ceux qui vont à l’école, vous pouvez les voir grimper sur des tas de pierres, escalader les murs, ramper sous les barbelés et disparaître dans les méandres urbains.

Vous trouverez dans ces ruelles sans lumière la quintessence du jugaad indien, cette capacité à contourner les obstacles, à faire bon an mal an, à truquer, tricher, copier… à survivre, toujours. Le fardeau et la bénédiction de notre pays.

Quoi qu’il en soit, la pépinière est tenue d’une main d’or par un jeune Musulman qui connaît mes goûts pour les plantes. Son père me vendait déjà des fleurs, quand Satya m’accompagnait. Ses pétunias supportent toujours très bien notre hiver.

Ne me lâchez pas la main, nous y sommes presque.

En fin d’après-midi, quand mes fleurs ne réclament rien d’autre que de la quiétude, quand la lumière joue encore avec la poussière et dessine dans l’air des traits blancs, je déambule dans le quartier avec Jellabi. Comme deux vieillards qui ont besoin de se dégourdir les jambes.

Bien que Rajdeep ne soit jamais loin derrière nous, je garde toujours un bâton à la main pour chasser les chiens pouilleux qui hantent les rues. Jellabi ne fait plus le poids face à certains d’entre eux. Je sais que Rajdeep en nourrit quelques uns quand j’ai le dos tourné. L’hiver, il leur enfile de vieux T-shirts pour qu’ils ne prennent pas froid. Nous prenons souvent davantage soin des bêtes que de nos semblables, voyez-vous.

Agra, février 2019 – Vincent Defait.

Vous devez m’imaginer en ermite bougon et triste. J’ai pourtant beaucoup voyagé. Travailler au sein du bureau indien d’une multinationale comportait quelques privilèges que  je n’ai jamais boudés. Nous ouvrions à nos patrons américains les portes d’un marché d’un milliard de consommateurs potentiels, en échange de quoi je parcourais le monde en costume et cravate. Asie, Afrique, Amérique… Mes passeports étaient couverts de visas et de tampons. Quand ma hiérarchie m’envoyait en Europe, j’en profitais toujours pour prolonger mon séjour de quelques jours et sauter dans un train pour Paris. Il pouvait être partout ailleurs, mais c’est là que j’avais décidé de me fondre dans la foule ou les cafés bondés pour fouiller dans les visages une trace de lui. Mille fois, je me suis imaginé lui faire face. Jamais je n’ai su quoi lui dire.

L’après-midi, je marche, donc. Je dépasse le chaïwallah à qui je ne commande jamais de thé massala. Sa clientèle – les ouvriers, les chauffeurs de taxi, tous ces petits soldats d’une ville en campagne – serait troublée. Un homme comme moi ne boit pas de thé dans la rue. Nous entretenons certaines rigidités, je l’admets volontiers. Le jeune type me paraît pourtant sympathique et je ne manque jamais de le saluer des yeux, moi d’en haut, lui d’en bas, assis sous une bâche en plastique bleue, à suer près d’un réchaud du matin au soir. Son père l’a envoyé ici gagner de quoi nourrir la famille, m’a appris Rajdeep.

Je feins tout autant d’ignorer son voisin de trottoir qui coupe les cheveux pour quelques dizaines de roupies face à un miroir accroché à la grille d’un immeuble. Le vendeur de fruits et de légumes étale ses produits à terre ou sur sa charrette et profite des clients de la boutique Mother Dairy, ouverte à toute heure. Le laitier est sans doute le seul commerçant où nous nous croisons tous, riches et pauvres. Des odeurs d’encens se mêlent à celle de l’essence des véhicules qui nous évitent de peu, Jellabi et moi. Ce petit monde provoque des attroupements où l’on vient tuer le temps. Je file à gauche, longe un petit parc au terrain pelé où des enfants se bousculent sur un toboggan en métal.

Je louvoie de nouveau et vous refuse la réponse que vous attendez sans aucun doute. Pardonnez-moi. Il me fallait vous laisser le temps de vous imprégner de ma vie, de m’assurer que vous saisissiez ce qui me retient ici.

Comme vous pouvez le constater, j’ai entretenu ma pratique de votre langue, chère Béatrice. Je me permets de vous appeler par votre prénom. Entre frère et sœur, c’est permis, n’est-ce pas ?

Ce que vous me demandez de faire revient à traverser un pont sur lequel j’ai maintes fois essayé de m’avancer. J’y ai posé un pied, parfois les deux. Mais la brume qui enveloppait l’autre rive m’a toujours dissuadé d’aller plus avant. Je crains que mes os ne résistent pas à la traversée de ce pont aux promesses évanescentes. Je ne connais ni les odeurs, ni la musique de cette autre rive. Qu’y ferais-je ? Ma peur, voyez-vous, se niche sournoisement dans l’équilibre précaire que je me suis efforcé de bâtir ici. J’ai mes fleurs, mes perruches et mes parfums d’enfance. Le chant du vendeur à vélo, les rires gras de ceux qui travaillent dans les coulisses de nos vies, jardiniers, chauffeurs, gardiens. Les klaxons des automobilistes toujours pressés. Les autocuiseurs de mes voisins. Rajdeep et Jellabi.

Comprenez qu’il n’est pas aisé d’apprendre, après une vie en suspens, l’existence d’une sœur à l’autre bout du monde. Comme Dourga, j’avais fait taire mes démons, et les voici qui resurgissent.

Je devine votre désarroi. Il a dû vous falloir bien du courage pour digérer la nouvelle de mon existence. Pour désirer l’affronter, aussi.

Si vous le voulez bien, je préfère rester avec mes fleurs. Écrivez-moi, ensemble nous dissiperons la brume. Je lirai votre courrier la nuit, en me blottissant dans les bras de la ville déesse. Dourga veille sur moi.

Fraternellement,

Advaith Das.

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