Ciao Ethiopia

Addis-Abeba, le 19 décembre 2016.

Je quitte l’Ethiopie.

Une boule au ventre, soulagé, heureux, nostalgique déjà. Tout ça, oui.

En cinq ans et demi, j’ai découvert, sans tout à fait en avoir fait le tour, un pays farouche au visiteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas africain, s’il est blanc. Un pays qui oblige à la persévérance, à la patience et l’humilité. L’Ethiopie aime se faire désirer. La lutte est inégale, réjouissante.

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Je quitte l’Ethiopie, un peu. Je garde avec moi le souvenir de centaines de kilomètres parcourus dans les rues d’Addis-Abeba à l’avant de Lada décaties, de ces heures passées dans les couloirs de ministères ou de bureaux d’Etat pour une interview ou un renouvellement de permis. De ces petits fonctionnaires, souvent sympathiques, toujours engoncés dans leur rôle. Des montagnes pelées du Tigré ou celles verdoyantes d’Amhara, des plaines cuisantes d’Afar et de Somali, de la touffeur de Gambella ou du Benishangul-Gumuz. Des bureaux patinés de représentations diplomatiques. De ces chambres d’hôtels miteux du bout du pays, des cafés d’Addis-Abeba où le macchiato brule les lèvres.

Je quitte l’Ethiopie, mais j’emporte avec moi tout ça. Le vendeur de cartes téléphoniques du bout de ma rue, son collègue aux DVD piratés. Le vieux chanteur en costume luisant qui fait danser les jeunes branchés de la capitale. L’âne percuté par mon 4×4 de location sur la piste reliant deux camps de réfugiés à la frontière avec la Somalie. Le désarroi d’un traducteur réfugié d’Erythrée dont l’épouse, à bout de patience, a pris le chemin de l’Europe, via le Soudan. Et puis ces hommes en cravates et lunettes de soleil revenus de chez l’Oncle Sam pour profiter, eux aussi, de l’essor annoncé du pays qui les a vu naître.

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En un peu plus de cinq ans, j’ai parcouru un pays sous échafaudages, à l’œuvre avec des nouveaux partenaires, venus d’horizons plus orientaux. J’ai longé les rails d’un train express chinois, parcouru les ateliers textiles turcs, mis les pieds dans les usines indiennes de canne à sucre. Et puis le grand barrage de la renaissance éthiopienne, symbole national des ambitions de l’ancien empire abyssin, construit par une main-d’oeuvre principalement éthiopienne.

L’Ethiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Tant mieux. Addis-Abeba veut devenir un ces « lions africains » avec lesquels il faut compter sur la scène internationale. Mais le pays grince, tousse, résiste à cette « renaissance » voulue par un Premier ministre « visionnaire », source d’inspiration d’un gouvernement besogneux… et mort en 2012. Du bout des orteils, l’Ethiopie, longtemps isolée, veut entrer dans la danse de la mondialisation sans se l’avouer. Y parvient-on sans s’inspirer, à tout le moins, d’idées venues d’ailleurs ? Sans accepter d’être mis à l’épreuve par ses propres citoyens ?

VD Addis Chantier3

Je quitte l’Ethiopie soucieux, amer.

Je suis arrivé dans un pays célébré. Je le quitte exsangue, à bout. Combien d’opposants politiques, de chefs de petits partis, de blogueurs ou de journalistes ai-je rencontré, interviewé, côtoyé, qui ont été jeté en prison ? Beaucoup. Trop.

J’ai une pensée particulière pour ces journalistes éthiopiens, proches ou inconnus, que leur métier expose à l’arbitraire du régime.

Un peu partout, de plus en plus, les autorités n’en ont plus que le nom. Dans l’administration d’Etat, la fidélité politique a été plus souvent récompensée que le mérite. Les portraits de Meles Zenawi, l’autocrate brillant qui a présidé aux destinées du pays pendant 17 ans, se cornent dans les bureaux et les ministères. L’héritage de Meles. La vision de Meles. Des formules creuses derrière lesquelles plus personne n’ose se réfugier.

Entre 2015 et 2016, le géant de la Corne de l’Afrique a été le théâtre de la plus longue vague de manifestations, souvent orchestrées par la diaspora américaine, en un quart de siècle. La vague s’est heurtée, un temps, aux coups de crosse, aux balles réelles et aux arrestations. Les chiffres officiels évoquent plus de 11 000 personnes à qui l’on a passé les menottes, une fois l’État d’urgence décrété début octobre 2016. Celles-ci iront nourrir leur haine du gouvernement et de ses représentants locaux dans des geôles infâmes ou des camps de « rééducation » où, dixit l’ancien porte-parole du gouvernement, elles font « un peu de fitness ». Le camp est une base militaire dans l’est du pays et les exercices physiques directement inspirés de l’entrainement de l’armée. Ces étudiants, qui le sont parce que les élites auxquelles ils s’opposent ont fait construire des universités, sont bel et bien le produit de cette « renaissance » éthiopienne qui remplit les médias d’Etat. Ils ont en quelque sorte déjà un pied dans le monde : ils n’auraient pu se soulever contre un régime rigide sans les réseaux sociaux et leurs téléphones portables, sans conscience de l’extérieur. Ceux-là aspirent à plus que les 10% de croissance économique officielle sur la dernière décennie.

Il y a aussi, et surtout, cette haine, terrifiante, qui épouse les frontières ethniques et qui a gonflé durant cette annus horribilis au point d’être plus souvent avouée.

Las, entre un gouvernement buté et une diaspora outrancière, la nuance et la mesure sont les deux grandes vaincues de cette crise.

VD Mog beach7

Mogadiscio – 2012.

Je quitte l’Ethiopie et une région bousculée, en guerre avec elle-même. De la Somalie, j’ai vu Mogadiscio meurtrie par plus de deux décennies de conflit sanglant. Je me suis rendu dans sa région la plus apaisée, fascinant Somaliland qui réclame en vain au monde la reconnaissance de son indépendance. J’ai pu me rendre au Soudan du Sud avant que le sang et les larmes ne coulent de nouveau. J’ai entr’aperçu Djibouti sans être séduit. Plus loin, la Tanzanie m’a surpris. Je ne désespère pas de mettre un jour les pieds en Erythrée.

Je quitte l’Ethiopie, donc.

J’ai écrit un livre sur ses ambitions, sur son insoumission et sa tentative de basculement, parfois maladroites, souvent douloureuses. Ce récit personnel, forcément incomplet, sera-t-il un jour publié ? Sans doute pas. L’Ethiopie ne fait pas recette dans les librairies françaises, m’a-t-on dit.

Je quitte l’Ethiopie, que j’ai appris à aimer, sans tout à fait savoir de quoi elle est le nom.

Ciao Ethiopia.

India, here I come!

vd.

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Somalie : les obstacles s’accumulent sur la route des élections

Le Monde Afrique – mai 2016

VD Mog beach7

Mogadiscio – 2013. Rare moment de détente dans une ville en état de siège. Vincent Defait

Résoudre un quart de siècle d’instabilité, des décennies d’affrontements entre clans incapable de s’entendre, des années de menaces islamistes et de dysfonctionnement étatique ne se fait pas en un jour. Les autorités de Mogadiscio le savent trop bien. La communauté internationale et les Somaliens de la diaspora, qui tiennent le pays à bout de bras financièrement, poussent le gouvernement du président Hassan Cheikh Mohamoud, élu en 2012 à la tête d’un Etat croupion, à tenir les délais : en août 2016, la Somalie doit organiser de nouvelles élections. Et un jour, peut-être, les 10 millions de Somaliens pourront enfin choisir leurs dirigeants. Avant, il faudra dépasser un certain nombre d’obstacles que je me suis efforcé de présenter dans cet article pour Le Monde Afrique.

 

Le Somaliland, Etat autoproclamé, est en quête de reconnaissance

Médiapart – décembre 2015

J’aurais dû publier ce reportage plus tôt, mais… j’ai oublié.

Hargeisa, Somaliland (Dec. 2015) - Le mémorial du bombardement

Somaliland (Dec. 2015) – Le mémorial du bombardement d’Hargeisa par l’armée du Président Siad Barre, dans le centre de la capitale. A part quelques maisons, tout y a été détruit en 1988. Vincent Defait

J’ai pourtant vécu des situations cocasses en compagnie d’un ministre allongé sur un matelas, au denier étage de son ministère, devant une montagne de Khât. Dans le hall résonnant d’un hôtel de Berbera où des policiers en civil voulaient nous embarquer, mes deux collègues et moi, avant de nous laisser là, un peu hébétés. Au marché aux bestiaux en compagnie de l’un des hommes les plus riches du continent vêtu d’un costume taillé pour les bureaux de banque qu’il possède. Entre les murs défraichis de l’Oriental hotel que les puissants haut-parleurs de la mosquée voisine faisaient vibrer pendant des heures.

Bref, ce fut une plongée passionnante (mon reportage est accessible ici) dans un pays qui n’en est pas encore un. Et qui ne le sera sans doute jamais.

 

Fadumo Dayib, une femme présidente pour la Somalie ?

Le Monde Afrique – janvier 2015

Mogadiscio, avril 2013 - Sur le marché Baraaka de capitale soma

Mogadiscio, avril 2013 – Sur le marché Bakaara de la capitale somalienne. Vincent Defait

Je n’ai jamais rencontré Fadumo Dayib. Je l’ai interrogé au téléphone pendant près d’une heure, entre l’Ethiopie, où je réside, et la Finlande, où elle vit.

« Nous avons vu où le leadership des hommes a mené la Somalie. »

Elle a bien du mérite à se présenter à l’élection présidentielle de la Somalie. Il lui faudra faire face à la puissance des clans, qui définissent la politique somalienne, et convaincre une société patriarcale qu’une femme peut faire aussi bien, sinon mieux, qu’un homme. Comme elle le dit : « Nous avons vu où le leadership des hommes a mené la Somalie. »

Vous trouverez mon entretien avec la possible première présidente de la Somalie ici.

Au Somaliland, un islam rigoriste gagne du terrain (4/4)

Le Monde Afrique – janvier 2016

Dernier volet d’une série de reportages au Somaliland pour Le Monde Afrique. Sur un sujet un peu différent des autres.

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Dans son oasis de relative tranquillité auquel pas grand monde ne prête attention, le Somaliland voit s’amplifier l’influence des pays du Golfe. Partenaires commerciaux privilégiés, ceux-ci exportent une approche de l’Islam plus conservatrice que le traditionnel soufisme local. Par petites touches. Dans les écoles, les mosquées et les quartiers où l’Etat, trop peu doté pour tout faire, n’assure pas les services sociaux basiques.

A Hargeisa, la capitale, jouer de la musique traditionnelle somali revient désormais à s’exposer au mécontentement d’une large part de la population.

Vous pouvez lire mon reportage sur le site du Monde Afrique

La monnaie n’a quasiment plus aucune valeur au Somaliland (3/4)

Le Monde Afrique – décembre 2015

C’est l’un des reportages que j’ai pris le plus de plaisir à écrire. Sans doute du fait des contradictions dont le pays est pétri.

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République autoproclamée indépendante qu’aucun Etat ne veut reconnaître, le Somaliland n’a que deux banques, possède une monnaie sans valeur et présente des taux d’analphabétismes records. Mais ses 3,5 millions d’habitants peuvent payer leurs factures et leurs dépenses quotidiennes par SMS

Voici l’histoire d’une économie unique, en marge du monde tout en étant totalement dépendant de l’extérieur.

Bienvenue au Somaliland, où la modernité côtoie le dénuement.

Abdirashid Duale, le passeur d’or du Somaliland (2/4)

Le Monde Afrique – décembre 2015

Hargeisa, Somaliland (Déc. 2015) - Abdirashid Duale, le patron

Il s’en tient à son histoire, celle qui se mêle à l’épopée de son entreprise, et s’en écarte à peine. Pour être honnête, ce portrait d’Abdirashid Duale est loin d’être complet.

Je l’ai écrit avec l’impression d’avoir manqué quelque chose.

D’un autre côté, cette histoire qu’il a bien voulu livrer vaut son pesant d’or.

Abdirashid Duale n’était qu’un enfant quand les bombes ont mis le feu au Somaliland. Son père creusera le sillon de son succès dans ce drame. Quelques décennies plus tard, voici le fils à la tête d’une entreprise phare du continent africain. Au Somaliland, sans Dahabshiil, le pays n’est rien.

Le portrait d’Abdirashid Duale.