« Le vieux lion et la lanterne »

« LE VIEUX LION ET LA LANTERNE

ETHIOPIE, LA RENAISSANCE D’UN EMPIRE »


 

J’ai longuement procrastiné avant de décider de tout publier ici. D’avance, merci pour votre indulgence.

Ce récit est celui de ma découverte de l’Ethiopie. Pas celle des légendes et des clichés. Celle que j’ai vécue, observée, explorée. Celle qui se rêve autrement.

C’est le récit d’un voyage dans les méandres d’une industrie textile dominée par les Turcs, le long des rails d’un train express chinois et dans les usines indiennes de canne à sucre. Dans le gigantesque laboratoire africain d’un continent qui se verrait bien autrement qu’en champion de l’aide humanitaire.

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Addis-Abeba, près de l’église Urael, au début du chantier du tram, en 2013. Vincent Defait.

L’Ethiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Addis-Abeba veut devenir un ces « lions africains » avec lesquels il faut compter sur la scène internationale. Mais le pays grince, tousse, résiste à cette « renaissance » voulue par un Premier ministre « visionnaire », source d’inspiration d’un gouvernement besogneux… et mort en 2012.

Dans ce périple, Tesfaye me sert de guide. Je le suis au ras du bitume, dans les rues de la capitale où, souvent, les fruits de la croissance ne poussent pas. Lui qui, gamin, marchait pieds nus, se trouve aujourd’hui à la tête d’une petite entreprise. Et alors ? « Une route, ça se mange pas », dit-il.

Ça grince, je vous dis.

Je publie les épisodes au fur et à mesure. Voici les premiers.

1 – Ato Tesfaye

2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »

3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »

 

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« Le vieux lion et la lanterne
Ethiopie, la renaissance d’un empire »

Gamin, Tesfaye marchait pieds nus et cirait les pompes des autres. Aujourd’hui, ses enfants « mangent de la viande tous les jours », me dit-il.

Ça lui coûte un bras.

 

Dans le quartier de Kazenchis, à deux pas d’hôtels de luxe et du siège de l’ONU, en janvier 2015. Vincent Defait

« Mes enfants, ils sont pas comme moi »

Addis-Abeba, novembre 2014.

« Ato, je suis un enfant de pauvres. »

Un enfant de Kazenchis, surtout, que l’on traverse de nouveau ce jour-là, en chemin vers un de ses rendez-vous. Une livraison, paraît-il. Je ne demande pas.

Ato – « monsieur » – Tesfaye me dépose en passant. Il a acheté une nouvelle voiture, une Toyota Corolla, on ne se refait pas, mais en état de rouler, celle-ci. Et qui ne sent pas l’essence. Le pare-brise n’est pas fêlé et on entend à peine le moteur tourner, un vrai plaisir.

« Le barrage, ça me sert à quoi, à moi ?

– A plein de choses. S’il y a assez d’électricité pour bâtir une industrie, c’est bon pour l’économie. Ça crée des emplois.

– Quels emplois ? J’en fais quoi, moi ?

– Toi, je ne sais pas. Mais tes enfants…

– Quoi, mes enfants ? Le gouvernement, il s’en fout de mes enfants. Baka. »

J’abandonne. Tesfaye a bien assez à faire avec son quotidien à Kazenchis.

La trentaine bien entamée et doucement bedonnante, il a grandi dans ce vieux quartier, où le passé disparaît sous les coups de pelleteuse. Les autorités veulent bâtir ici un centre d’affaires, un lieu pimpant s’étirant du luxueux hôtel Sheraton et son flot de richesses insolentes, à l’obsolète architecture du non moins imposant siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. De grands immeubles pas vraiment jolis, des bureaux ou des hôtels de luxe, des centres commerciaux aussi. La capitale éthiopienne néglige de se faire belle, mais elle manque de ce genre d’infrastructures qui recouvrent peu à peu les milliers d’histoires qui ont façonné Kazenchis.

Le barrage est loin. Tesfaye ramène la discussion au niveau du bitume.

« Les vieilles, là, elles sont les amies de ma mère. »

D’un coup de menton, il désigne trois femmes, la tête couverte d’un netela, un voile blanc aux bordures colorées. Le trio discute en s’abritant du soleil sous un parapluie, puis se sépare lentement. Les passants pressés les évitent, les porteurs à la nuque pliée sous le poids de gros sacs les contournent au petit trot. Elles fendent le chahut à leur rythme. Le bruit, les fumées noires des pots d’échappement, les minibus, tout cela se tient à distance des anciennes. Celle des trois qui est partie seule s’arrête au passage d’un jeune prêtre et baise la grosse croix en bois qu’il tient à la main. Baiser, croix sur le front, baiser encore, croix sur le front de nouveau. Trois fois, comme la sainte trinité orthodoxe.

« Ces vieilles, elles m’ont connu petit. Maintenant, quand elles me voient, ato, elles sont impressionnées. »

On les dépasse à petite allure.

La petite entreprise de Tesfaye se porte bien, toujours en équilibre avec la loi. Il en connaît les failles, dans lesquelles il s’engouffre allégrement. Il faut bien vivre.

Tesfaye a commencé comme les autres enfants de son quartier. A douze ans, alors que le pays se remettait de 17 ans de dictature, il gagnait ses premiers birrs en arpentant les rues de Kazenchis pieds nus, son bidon d’eau sale et sa boîte de cirage sous le bras. Combien de souliers a-t-il fait briller ? Des milliers, sans doute.

En Éthiopie, les classes sociales s’affichent aux pieds. Les paysannes envoyées à la capitale mendier du pain s’abîment la voûte plantaire sur le goudron. Ceux qui s’échinent sur les chantiers, sur les marchés ou à l’arrière des magasins portent des sandales en plastique. Les autres lacent leurs chaussures et les font briller. Pour quelques birrs, les gamins des rues leur donnent une nouvelle allure. Au petit matin, aux abords des bureaux et des commerces, on s’assoit et on laisse les gosses effacer la souillure du trajet avant de bien paraître. Une prouesse en saison des pluies, quand la ville tient aux semelles. Aujourd’hui, ces gamins de la campagne viennent gagner à la capitale l’argent que leurs parents n’ont pas. Ils dorment dehors, beaucoup respirent de la colle ou de l’essence, la nuit. Ça fait tourner la tête et oublier le froid.

Sorti de l’adolescence, Tesfaye est devenu « messager », comme il dit. D’un magasin à l’autre, il portait des documents et des colis. D’un foyer à l’autre, il allait acheter du lait pour les enfants, du sucre pour le café des mamans. Puis il s’est esquinté le dos au flanc d’un taxi collectif bleu et blanc à gueuler la destination du véhicule, à récolter son dû auprès des passagers, à sauter du minibus pour laisser les clients sortir. Toujours en s’accommodant de l’impatience du chauffeur, forcément pressé de reconquérir son droit au bitume. L’école le matin, le travail l’après-midi. Son quartier, Kazenchis, l’a forgé au labeur.

« C’est pour ça que je peux travailler beaucoup. »

Le regard cloué dans le trafic, il sourit, satisfait.

Sa mère a fini par emprunter de l’argent, cinq cents birrs à l’époque, une vingtaine d’euros, pour offrir à son fils un permis de conduire. La petite entreprise s’est étoffée avec le temps, la sueur et la malice.

Tesfaye se raconte et persiste à m’appeler « monsieur ».

« Ato, je travaille comme un âne », dit-il ce matin-là. « Tu peux m’appeler donkey. »

Sa moustache, d’un coup, fait grise mine. Il mâchouille ses pensées.

Sept jours sur sept, de jour comme de nuit, il trime. Mais ça paye. Tesfaye a pu s’acheter deux appartements dans un condominium. Un « condo », comme tout le monde dit ici. Des immeubles vite construits pour satisfaire le besoin en logement d’une population aspirant à mieux. Impensable pour l’immense majorité des Éthiopiens qui doivent se contenter de quelques centaines de birrs par mois dans les campagnes, d’un bon millier en ville. Une timide classe moyenne commence tout de même à émerger, avec plus de moyens. Un professeur d’université gagne plus de 10 000 birrs, environ 400 euros, un ingénieur dans la fonction publique à peine plus de 3 000, soit 120 euros. Le salaire minimum pour un fonctionnaire a été fixé à 624 birrs. 25 euros. Tesfaye peut se faire jusqu’à 2500 birrs en une journée, desquels il déduit le prix de l’essence et l’entretien de son véhicule.

Le « condos », pour lui, n’est pas le graal qu’il est pour les autres. C’est une assurance vieillesse.

C’est surtout une promesse de progrès contenue dans une pièce ou deux, parfois trois, avec des toilettes, l’eau courante et l’électricité, à l’étage d’un immeuble invariablement rectangulaire. Seule la couleur de la façade change d’un quartier à l’autre. On ne s’embête pas avec les détails. Les autorités d’Addis-Abeba en ont déjà construit 100 000 et prévoient d’en octroyer 50 000 tous les ans, repoussant ainsi toujours plus loin dans la campagne les limites de la ville. Les bourgs de province ont aussi leur condos, souvent érigés à l’écart, au milieu des champs. Sans doute un pari sur l’urbanisation du pays. Des quartiers de plusieurs milliers de logements sortent ainsi de terre depuis quelques années. Il arrive souvent que l’eau cesse de couler du robinet à cause des malfaçons. Les murs sont en papier, on vit avec ses voisins. Les temps de transport s’allongent. Les liens sociaux s’effritent et se recréent. On continue de rêver de condominium. J’ai rarement vu une capitale africaine autant couverte d’échafaudages. Addis-Abeba part de loin, mais tout de même.

Tesfaye a eu de la chance. La loterie l’a placé en haut de la liste d’attente. Il y a trois ans, il a gagné le droit d’acheter un premier appartement. Quatre-vingt dix mille birrs âprement gagnés lui ont ouvert la porte d’un studio, qu’il loue depuis pour s’assurer une rente. Rebelote quelque temps plus tard, à la périphérie de la ville, au nom de sa femme. Tant qu’on peut payer… Tesfaye préfère porter des chaussures défoncées et vivre sous un toit en tôle sans eau courante, en attendant. Ses clients ne lui en tiennent pas rigueur, semble-t-il. Il détonne. Beaucoup de ses amis d’enfance passent leurs journées à mâcher du khât, cette plante aux vertus excitantes.

Il joue du volant pour fendre un amas de voitures coincées à un carrefour. Et il parle.

« Ils riaient, quand j’étais shoe-shiner. Tu sais, avec ma boîte et mon cirage… Baka ! Aujourd’hui, parfois, je leur donne 10 birrs en passant. Comme ça, pff. Pour moi, 10 birrs, c’est meaningless… Des fainéants. Sérieusement, Ato, crois-moi… »

Dix birrs. De quoi acheter trois ou quatre injeras, cette galette de céréales, spongieuse et typique du repas éthiopien. Aux mendiants, on donne rarement plus d’un birr. La revanche n’a pas de prix.

Tesfaye ne s’accorde quasiment jamais le temps de boire un café, parfois une bière ou deux, le soir. La Saint-George nationale rince à merveille la fatigue des journées.

Il y a peu, il pensait en avoir fini avec l’immobilier, mais sa mère doit déménager.

« Une vieille comme elle… Le gouvernement, il a envoyé une lettre. En juin, ils démolissent sa maison, tout, le quartier.

– On m’en a parlé. A Kazenchis. Au profit de qui ?

– Je sais pas, Ato. Les Chinois ou les Éthiopiens de la diaspora, ils vont construire un immeuble. L’argent, ils le sortent d’où, hein, Ato ?

– Aucune idée. »

Tesfaye a huit mois pour trouver une solution. Bientôt, la maison de sa mère, louée 4,50 birrs par mois au kebele, le plus petit échelon d’une administration étatique omniprésente, sera détruite. Tesfaye est né dans cette chika bet, une habitation de terre et de paille. Place au futur.

Le fouillis du quartier comble nos silences. Je pense aux trois vieilles autour desquelles le chaos se fissure. Elles font sans doute partie de ces hordes d’anciens qui passent leurs journées, parfois leurs nuits, dans les églises orthodoxes. Chaque établissement est dédié à un saint et ceux-ci ne manquent pas. Les bigotes processionnent ainsi d’église en église, en suivant le calendrier divin.

Le carrefour de l’église Urael a encore changé. Le rond-point est désormais goudronné. On y circule sur une seule moitié, un demi-cercle, dans les deux sens, le temps d’achever les rampes d’accès à la nouvelle avenue qui glisse le long de la voie ferrée, en contrebas. Les rails du tramway ont été posés.

En face de l’église, un homme se rince le visage, une bassine à ses pieds, assis dans ce qui fut son salon. Sa maison n’a plus ni toit ni façade. L’homme surplombe désormais le rond-point tout juste asphalté. Les plans de la nouvelle route s’arrêtaient au milieu de son petit logement.

« Endé ! » s’exclame de nouveau Tesfaye, en montant dans les aigus. « Ma mère, elle compte sur moi. Je l’ai mise sur la liste d’attente pour un condo. Cette fois-ci, je dois payer 120 000 birrs, en trois fois. »

Plus de 5 000 euros à débourser sans savoir où, ni quand l’appartement sera disponible. Sans doute très loin, certainement pas à Kazenchis où la vieille dame a fait sa vie. Le système est ainsi fait. Et le coût de la vie augmente.

« Ils font des listes, puis ils éliminent ceux qui peuvent pas payer, les opposants et les autres. Si t’es pas un Tigréen, c’est fini. »

Depuis leur prise du pouvoir en 1991, ceux originaires du Tigré, une région du nord du pays, tiennent l’économie, la politique et les forces de sécurité.

« Vraiment ato, dans quel pays on fait ça ? »

Nous avons rarement eu une conversation aussi longue. Tesfaye est bavard ce matin.

Son véhicule prend une claque. Sa moustache ne sourit plus du tout. Un taxi, une Lada bleu et blanc sans âge, héritage du passé commun entre l’Éthiopie et le bloc soviétique, passe en sens inverse en pétaradant. Une fumée âcre se faufile par nos fenêtres entrouvertes.

D’habitude, Tesfaye parle trop, mais pas longtemps. Trop parce qu’il garde mal les secrets, brièvement parce que nous n’avons jamais le temps que de quelques mots.

« Et après ?

– Après quoi ?

– Quand tu auras acheté un condo pour ta mère, tu fais quoi ? Tu travailleras moins ?

– Ato, tout est cher maintenant, et mes enfants, ils sont pas comme moi. Ils mangent de la viande, eux. Moi, à leur âge, c’était tous les jours fir-fir. »

Un mélange de sauce et d’injera, une galette de céréales. C’est assommant et pas forcément nourrissant. Dans les campagnes, le régime alimentaire n’a guère évolué et les enfants font rarement leur âge. La petite taille des adultes trahit souvent une enfance traversée avec des repas rachitiques. Stunted, disent les agences onusiennes et les ONG. Rachitique, retardé, en français. Le développement intellectuel des individus est compromis, leur capacité de mémorisation réduite. D’après l’UNICEF, 67% de la population adulte éthiopienne a souffert de rachitisme pendant l’enfance. Chaque année, la sous-nutrition des enfants coûte au pays l’équivalent de 16,5% de son PIB.

« Alors je continue de travailler. Ma mère, pour moi, elle payait 20 birrs pour une année à l’école du gouvernement. Mes enfants, ils iront dans une bonne école, mais ça coûte 700 birrs pour un mois. Endé ! Quand je dis à ma fille que je marchais pieds nus, elle comprend pas… Guébagn ? »

Compris.

A la capitale, les choses ont changé.

La petite a cinq ans et son père lui achète une nouvelle robe à chaque célébration chrétienne orthodoxe. Noël et Pâques lui coûtent un bras. La maman insiste, me dit Tesfaye. Avoir de l’argent et ne pas gâter ses enfants, ça ne se fait pas. La fillette, tout cela, ça la dépasse bien sûr. Que son papa ait pu marcher pieds nus aussi. Tout comme les rêves qu’entretiennent ces hommes en costume qu’elle voit à la télévision. Depuis leurs ministères, sur l’unique chaîne publique nationale, ces gens sérieux et appliqués lui promettent que son pays deviendra, un jour prochain, l’atelier textile du monde. Que bientôt, on fabriquera ici, en Éthiopie, les vêtements que les Européens et les Américains portent dans leurs émissions de télé idiotes qu’elle regarde sans doute. Avec le satellite, on capte toutes sortes d’âneries.

Bien sûr, la fillette s’en moque, tout autant que son père.

L’usine des Turcs n’est pourtant pas si loin de chez eux.

 

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