Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash
12 – Tesfaye et le futur en carton

 

Epilogue

 

Le 8 octobre 2016, le gouvernement éthiopien a décrété l’État d’urgence sur l’ensemble du territoire. L’armée a été déployée, l’Internet mobile a été coupé et les réseaux sociaux bloqués. Plus aucun regroupement n’a été toléré à proximité des usines et des fermes étrangères, les diplomates ont été interdits de s’éloigner de plus de 40 kilomètres hors de la capitale.

Cinq jours plus tôt, j’étais à Bishoftu, à une quarantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba. C’était un lundi. La veille, une centaine de personnes ont péri, piétinées et étouffées au fond d’une tranchée. 55 morts, dirent les autorités. Près de 500, a surenchéri Jawar Mohammed, un opposant très actif sur Facebook et Twitter, installé aux États-Unis, d’où sa haine du régime lui a fait perdre prise avec la réalité.

Ireecha est la principale fête Oromo. On se retrouve tous les ans à Bishoftu, ce bourg sans attrait, le long du lac, pour y célébrer la culture d’un groupe linguistique de 35 millions de personnes qui, depuis les successions impériales, se sentent marginalisées. Cette fois-ci, des jeunes en ont fait une tribune politique, bras croisés au-dessus de la tête, signe de l’oppression dont ils se considèrent l’objet, symbole aussi de leur opposition aux élites dirigeantes que l’athlète Feyisa Lelisa a popularisé sur la ligne d’arrivée du marathon olympique, à Rio, au Brésil, quelques semaines plus tôt.

« A bas, à bas woyane ! »

La foule a scandé ce dimanche d’octobre et s’est approché de la scène, d’où la regardaient les représentants woyane, le surnom des hommes de l’EPRDF. Tirs de somation, coups de trique et gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre ont fini par intervenir, semant la panique dans une foule compacte. On s’est bousculé et on a basculé dans la fosse, creusée quelques années auparavant pour drainer les eaux de pluies.

De son clavier, Jawar Mohammed, président omnipotent de l’influente quoiqu’interdite chaîne de télévision Oromo Media Network, a appelé en représailles à « cinq jours de rage ». Pendant près d’une semaine, tout ce qui représentait le gouvernement, même indirectement, a été saccagé. Des fermes horticoles néerlandaises, des usines textiles turques, une cimenterie nigériane, des hôtels à capitaux éthiopiens… Tous accusés de collaborer avec un régime honni et d’avoir volé les terres de paysans oromos.

La région Oromia, la plus vaste du pays et terre du tiers de la population, venait de vivre la plus longue et la plus intense vague de manifestations du dernier quart de siècle en Éthiopie. Cette semaine d’octobre 2016 en fut l’acmé.

Depuis novembre 2015, deux mois après ce nouvel an d’extase nationale auquel j’ai assisté, les manifestations d’étudiants, de lycéens ou de paysans ont éclaté un peu partout dans la région. Dans les villages et les bourgs, les universités et les écoles. Sur les routes, aussi, que l’on bloquait furtivement, le temps que les forces de sécurité se montrent. Toujours réprimées violemment.

Au départ, il y eut un plan d’expansion de la capitale que les Oromos ont assimilé à une nouvelle tentative de confiscation de leurs terres. Le « master plan » fut retiré par les autorités. Un geste de conciliation que Meles Zenawi n’aurait sans doute jamais concédé. Pour beaucoup, ce fut aussi le signe d’un pouvoir aux abois, sans leadership. Les manifestations ont duré, jamais plusieurs jours au même endroit. De quoi donner le tournis aux forces de sécurité, l’armée comprise.

Début août 2016, la région Amhara s’y était mise aussi pendant plusieurs semaines, pour un litige frontalier avec la région voisine tigréenne, d’où sont originaires beaucoup des élites au pouvoir. Les Amharas et les Oromos se sont pris à espérer une opportune conjonction des luttes.

Avec Karim Lebhour, le correspondant l’AFP, nous nous sommes rendus à Bahir Dar, la capitale Amhara, fin août. Le temps d’une journée et de plusieurs interviews à l’abri des regards, au fond d’une cours où notre traducteur nous a entrainé. Il a fallu ruser, promettre l’anonymat, puis écouter le récit d’une manifestation terminée sous une pluie de balles. Sur les écrans de téléphone, les photos des morts. Dans les mots, la hargne.

Et puis l’état d’urgence, donc.

Deux mois après son instauration, plus de 11 000 personnes ont été arrêtées. Information fournie par le gouvernement. Il faut sans doute multiplier ce nombre par trois pour approcher de la réalité. Peu importe, ceux à qui l’on a passé les menottes iront nourrir leur haine des autorités dans des geôles infâmes ou des camps de « rééducation » où, dixit le porte-parole du gouvernement, elles redécouvrent la Constitution et font « un peu de fitness ». Le camp est en fait une base militaire dans l’est du pays et les exercices physiques directement inspirés de l’entrainement de l’armée. Ces étudiants, qui le sont parce que les élites auxquelles ils s’opposent ont fait construire des universités, sont pourtant le produit de la « renaissance » éthiopienne. Ces insatisfaits des discours officiels ont en quelque sorte déjà un pied dans le monde : ils n’auraient pu se soulever contre un régime rigide sans les réseaux sociaux et leurs téléphones portables, sans lien avec l’extérieur, sans qu’ils n’aspirent à autre chose que la sécurité nationale, à la différence des générations précédentes.

Las, entre un gouvernement buté et une diaspora outrancière, la nuance et la mesure furent les deux grandes vaincues de ces manifestations. La vérité aussi.

Début novembre 2016, le gouvernement a changé. Des têtes sont tombées, y compris à la direction de la région Oromia. Classique. Le calme est revenu quasiment partout. Et puis, début décembre, l’Internet mobile a été partiellement rétabli, les réseaux sociaux moins filtrés.

Entre temps, le phénomène climatique El Nino a secoué le pays. Une terrible sécheresse a mis à mal les fragiles fondations économiques et sociales de l’Éthiopie. Derrière des portes closes, le gouvernement s’est déchiré. Il y a eu ceux qui voulaient alerter le monde, ceux qui préféraient éviter de réveiller de mauvais souvenirs. Avec le temps et l’urgence, tous ont dû l’admettre : près de 15 millions de personnes ont eu besoin d’une aide alimentaire. On a puisé dans les fonds publics, on a étiré au maximum les moyens des partenaires – Nations unies et ONG – pour acheminer de la nourriture et de l’eau aux populations dans le besoin. Tout en faisant le nécessaire pour que les journalistes ne se rendent pas sur les zones les plus touchées.

« Si cela avait été nécessaire, nous aurions pioché dans les fonds alloués aux grands projets d’infrastructure », m’a dit un ministre.

Avec mon collègue de l’AFP, de nouveau, nous avons pu nous glisser dans une mission de l’ONG Save The Children, dans le district Siti, en région Somali. Rarement j’ai vu une organisation internationale aussi fébrile qu’un mot ou une photo sorte qui puisse déplaire aux autorités. En trois jours sur place, nous avons vu des cheptels laminés, des populations exsangues. Pas de mort, tant mieux. Officiellement, la sécheresse n’aura fait aucune victime. C’est faux, sans doute, mais encore faut-il le prouver. Le pire est passé. La croissance en a pris un coup et a chuté à 7%, mais les économistes ont tous prévu un retour à la hausse l’année suivante. Las, 2017 pourrait bien voire une nouvelle sécheresse dans le sud du pays, cette fois. Le pays aura-t-il les ressources d’y faire face, de nouveau ?

C’est dans ce contexte que je quitte l’Éthiopie.

En un peu plus de cinq ans, j’ai parcouru un pays sous échafaudages, à l’œuvre avec des nouveaux partenaires, venus d’horizons plus orientaux.

L’Éthiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Tant mieux. Tous les diplomates le disent : le gouvernement éthiopien est ouvert au dialogue. Mais derrière ces portes entrouvertes, les avis extérieurs sont rarement pris en compte.

Un pied dedans, un pied dehors, Addis-Abeba, longtemps isolée, veut entrer dans la danse de la mondialisation sans se l’avouer. Etre un exemple pour les autres pays Africains ? Y parvient-on sans s’inspirer, à tout le moins, de ce qui se fait ailleurs ? Sans accepter d’être défié sur le plan des idées par ses propres citoyens ? En refusant de réécrire sa feuille de route en fonction des obstacles qui s’y dressent ?

Je suis arrivé dans un pays célébré. Je le quitte épuisé, à bout. Combien d’opposants politiques, de chefs de petits partis, de bloggeurs ou de journalistes ai-je rencontré, interviewé, côtoyé, qui ont été jeté en prison ? Beaucoup. Trop.

Il y a aussi ce ressentiment, terrifiant, qui épouse les frontières ethniques et qui a enflé au cours de cette annus horribilis au point d’être plus souvent avoué.

Un peu partout, de plus en plus, les autorités n’en ont plus que le nom. Dans l’administration d’État, la fidélité politique a été plus souvent récompensée que le mérite. Les portraits de Meles Zenawi, l’autocrate brillant qui a présidé aux destinées du pays pendant 17 ans, se cornent dans les bureaux et les ministères. L’héritage de Meles. La vision de Meles. Des formules creuses derrière plus personne n’ose se réfugier.

En cinq ans et demi, j’ai découvert, sans en avoir fait le tour, un pays farouche au visiteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas africain, s’il est blanc. Un pays qui oblige à la persévérance, à la patience et l’humilité. Le vieux lion ne se laisse pas approcher aisément.

Je quitte l’Éthiopie, un peu. Je garde avec moi le souvenir de centaines de kilomètres parcourus dans les rues d’Addis-Abeba à l’avant de Lada décaties, de ces heures passées dans les couloirs de ministères ou de bureaux d’État pour une interview ou un renouvellement de permis. De ces petits fonctionnaires, souvent sympathiques, toujours engoncés dans leur rôle. Des montagnes pelées du Tigré ou celles verdoyantes d’Amhara, des plaines cuisantes d’Afar et de Somali, de la touffeur de Gambella ou du Benishangul-Gumuz. Des bureaux patinés des représentations diplomatiques. De ces chambres d’hôtels miteux du bout du pays, des cafés d’Addis-Abeba où le macchiato brule les lèvres.

Je quitte l’Éthiopie mais j’emporte avec moi tout ça. Le vendeur de cartes téléphoniques du bout de ma rue, son collègue aux DVD piratés. Le vieux chanteur en costume luisant qui fait danser les jeunes branchés de la capitale. L’âne percuté par mon 4×4 de location sur une piste reliant deux camps de réfugiés à la frontière avec la Somalie. Le désarroi d’un traducteur réfugié d’Erythrée dont l’épouse, à bout de patience, a pris le chemin de l’Europe, via le Soudan. Et puis ces hommes en cravates et lunettes de soleil revenus de chez l’Oncle Sam pour profiter, eux aussi, de l’essor annoncé du pays qui les a vu naître.

J’ai vécu cinq années d’exaltations, parfois de désenchantements qui, toujours, ont nourri de nouveaux enthousiasmes. L’Éthiopie se désire. La lutte est inégale, réjouissante.

Quel modèle l’Afrique se trouvera-t-elle ? en cette fin 2016, on ne parle déjà plus d’émergence. Les 6% de croissance du continent se sont rabougris à 1,3%, soit la valeur la plus basse en deux décennies. Trop dépendante de l’exportation de ses matières premières, l’Afrique subit la conjoncture économique internationale. Globalement dépourvue de pétrole et de minerais, l’Éthiopie échappe à cette tendance, comme six autres pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Rwanda, le Sénégal et la Tanzanie. En 2017, la Banque mondiale prévoit un maigre 2,6% pour le continent. Or, 2,6% de pas grand chose, ça ne donne rien d’extraordinaire. L’Afrique n’a pas les cartes en main.

De l’Éthiopie, elle peut apprendre la persévérance et le sérieux, mais il y a tant que le continent serait inspiré de ne pas reproduire. Combien de temps ce leader africain pourra-t-il se permettre de taire les mécontents et les insatisfaits ?

La croissance économique ne peut suffire à évaluer la réussite d’une politique. Qu’on ne s’y trompe pas : l’Éthiopie ne faillit qu’à moitié. Les progrès accomplis sont fabuleux, mais le vieux lion marche sur du sable. Ces avancées ne sont rien sans une véritable ouverture politique.

L’Éthiopie est à un tournant, tellement éclairant pour l’Afrique. Si le gouvernement maintient sa main mise sur l’espace public, réprime l’opposition, asphyxie sa jeunesse, décourage la création de petites et moyennes entreprises, tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent volera en éclat. Cette réussite doit aussi appartenir à ceux que les dirigeants prétendre servir. Le bonheur ne se construit pas sans les citoyens.

Je quitte l’Éthiopie, que j’ai appris à aimer, sans tout à fait savoir de quoi elle est le nom.

Ciao Ethiopia.

 

Addis-Abeba, le 12 décembre 2016

 

PS : Le gouvernement a levé l’état d’urgence en août 2017. Dans la régions Oromia, les affrontements entre la population et les forces de l’ordre continuent, épisodiquement mais souvent violemment.

 

Chapitre précédent : Tesfaye et le futur en carton

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1 – Ato Tesfaye
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5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash

Tesfaye et le futur en carton

 

Addis-Abeba, septembre 2015

Sur le coup, je n’ai pas vu le tramway vert et blanc sur la scène.

Je regardais les danseurs qui se trémoussaient et la fanfare qui se frayait un passage à travers la foule à coups de tsoin-tsoin toniques. Puis, sur le grand écran, les deux présentateurs qui tentaient de réveiller le public. En costume traditionnel blanc, le micro à plein volume, ils se délectaient de leur éphémère célébrité. Dans l’immense salle du Millenium Hall, à deux pas du périph’ d’Addis-Abeba, leurs appels à célébrer avec la même énergie le nouvel an éthiopien et l’époustouflante renaissance du pays résonnaient du feu de dieu.

En un instant, l’enthousiasme chauvin des cinq mille fêtards, soudain ragaillardis, vient de faire s’évaporer trois heures d’attente.

Mes compagnons de fête enquillent les bières, gratuites pour l’occasion, la sono envoie des paquets de décibels grésillant et le Premier ministre se rassoit à l’étage d’où il domine la foule, son devoir de discours accompli. Le monde va se coucher un soir de banal 11 septembre 2015, mais l’Éthiopie passe en 2008 en exaltant sa croissance économique nouvelle.

« Aaaare you reaaady ?!! »

Les organisateurs ont même prévu une traduction. L’anglophone, celui qui prend son pied à emballer son texte d’un accent hollywoodien goulu et de voyelles mâchonnées, je le connais. En temps normal, il est le correspondant de la chaîne de télévision chinoise d’infos en continu, CCTV. Ce soir, il se fait plaisir et touche quelques royalties. Son collègue aussi, qui enchaîne dans la même veine. En amharique, c’est encore plus chantant.

C’est à ce moment-là que les panneaux qui encombraient la scène ont disparu. Le tram était caché derrière. Une jolie reproduction en carton de celui que les Addis-Abébiens se voient promettre depuis des années.

Mes voisins ne tiennent plus en place. Jeunes, enthousiastes, réactifs aux beuglements des animateurs.

Patriotes.

Sur la scène, cinq policiers fédéraux en treillis bleu sortent du tram et se plantent là, ponctuant l’effet de surprise d’un salut rigide. La fanfare se tait, l’officier crie son texte écrit sur une fiche qu’il tient à bout de bras. Sur le grand écran, on voit la maréchaussée l’arme en bandoulière et gonflée d’abnégation sous la pluie, serrant la main à une rangée de vieux forcément reconnaissants, sacrificielle en donnant son sang dans un hôpital, besogneuse en fauchant les blés dans les champs aux côtés des paysans. Au service du peuple.

Ce soir, on fête le nouvel an et le lancement du deuxième GTP, le Plan de croissance et de transformation, dont personne n’a encore lu les détails.

En forme, l’animateur hollywoodien file la métaphore à gros traits et à pleins poumons.

« Est-ce que vous êtes prêts à embarquer dans le train du développemeeeeent ?!!! »

VD Tram10

Le tram circule enfin. Une découverte pour la majorité des passagers. Vincent Defait

«  Ato, je t’ai dit, déjà. Si je peux tenir la main de la fille de Meles Zenawi, je vais dans le train avec elle. Si sa fille, elle y va, j’y vais. »

J’ai retrouvé Tesfaye. Il a fallu l’appeler plusieurs fois et le mitrailler de SMS. J’avais un rendez-vous le long de la ligne 1 du tramway, celle qui n’a pas encore été inaugurée, et me suis assuré qu’il passait par là. Cet après-midi tourne au ralenti et je suis bien content de le remplir d’un trajet à ses côtés.

Assis dans sa Toyota Vitz, je comprends pourquoi il me file entre les doigts depuis plusieurs semaines. Toutes les vingt secondes au moins, un de ses deux téléphones sonne. Le grand avec écran tactile, c’est pour les clients. Le petit, pour les sept chauffeurs qu’il envoie parcourir la ville. Les affaires se portent bien. Un farendj lui a rapporté une oreillette sans fil des États-Unis. Il peut téléphoner sans risquer d’amende. Quand son téléphone ne sonne pas, l’appareil récite des SMS vocaux d’une voix métallique.

« Je travaille comme un âne, tu vois ? »

Une question, un coup de téléphone, une réponse, un coup de téléphone. On réinvente le télégramme et je dois sans cesse le ramener à notre discussion. A chaque trou dans le macadam, la grosse croix en bois qu’il a accrochée au rétroviseur fait la toupie autour du carton odorant en forme de fraise.

Tesfaye m’écoute à moitié, se faufile au ralenti dans les rues secondaires, là où la modernité plafonne à un étage, se gare, sort de la voiture, se rassoit derrière le volant et se gare plus loin. Les deux premières échoppes n’avaient plus de cartes de crédit téléphoniques. La troisième est la bonne. Pour beaucoup, c’est l’heure d’étirer la journée en mastiquant du khât ou de rentrer à la maison. Bientôt, la capitale se remplira à nouveau de véhicules, les files d’attente pour les minibus s’allongeront.

Tesfaye doit dépenser au moins 200 birrs en crédits téléphoniques par jour. Je remarque qu’il porte des baskets neuves, un pantalon et un t-shirt sans trou.

 

Sur la scène, le journaliste de CCTV s’est retiré pour laisser le tramway charrier les corps de métier. Honneur à l’hôte de la soirée. Encadré de futurs employés du train, en veste bleue et en pantalon noir, le maire d’Addis-Abeba sort de la fausse rame. Un futur en carton flanqué des maquettes de trois éoliennes blanches et d’un morceau de barrage, posés dans un coin de la scène.

Il est 22 heures et les caméras de la télévision nationale pivotent entre les orateurs et le public, jeune, mâle et volontaire pour acclamer sur commande. Le gouvernement s’est montré généreux avec les invitations. Le repas sort des cuisines du Sheraton, la bière des fûts du groupe français Castel, propriétaire de la Saint-George nationale.

« Il y a quelques années, on a eu Beyoncé !

– La chanteuse américaine ?

– Ouais ! Génial, hein ? »

C’était pour le passage à l’an 2000 éthiopien, en 2007 pour le reste du monde, et le ravi, là, s’appelle Taguegne. Il travaille dans un woreda de la capitale, un district. Ce soir, il s’éclate et me traduit l’essence des discours.

Un fermier et son chapeau blanc de cow-boy sort du tram.

« Il représente tous les paysans du pays. Là, il espère de bonnes récoltes, il dit que tous les fermiers doivent passer à une agriculture industrielle et il dit aussi qu’il n’y aura plus de famine en Éthiopie.

– Il a vraiment dit qu’il n’y aura plus de famine ? Il a utilisé le mot famine ?

– Oui, oui ! »

Quelques semaines plus tôt, le gouvernement a pourtant revu à la hausse le nombre de personnes qui devront bénéficier d’une aide alimentaire d’urgence cette année. De 2,9 millions, une moyenne annuelle, on est passé à 4,5 millions. C’est moins habituel, mais le phénomène climatique El Nino fait des misères à la Corne de l’Afrique. Hors micro, dans les halls d’hôtels impersonnels ou dans des cafés bruyants, des diplomates des Nations unies et des représentants d’ONG l’affirment gravement : ils se préparent à une grave crise alimentaire pour 2016. Et puis les fonds manquent. Les deux dernières saisons des pluies n’ont rien donné, les champs sont secs et les semis grillent sur pied. Dans quelques mois, début 2016, il faudra aider près de 15 millions de personnes.

 

« Et ta mère ? Elle va bien ?

– Betham. »

Très bien.

Tesfaye et ses réponses raccourcies.

« Et sa maison ?

– L’année prochaine. Ils ont dit qu’ils n’ont pas le budget pour la démolition. Même le Premier ministre, à la télévision, il a dit que les démolitions, ça va pas assez vite. Pas de budget… Endé… Mais ils peuvent venir, je suis prêt. »

Prêt à quoi ? L’avant de la Vitz descend doucement dans une vaste flaque d’eau brunâtre, la croix en bois se balance. En face, une Lada attend son tour pour un trajet amphibie en sens inverse.

« Ato, ça y est, j’ai acheté un autre appartement. Un grand, avec trois chambres. »

Un troisième. Là-bas, au bout de la ligne 1 du tramway presque achevée. Un demi-million de birrs, près de 21 000 euros. Cash. J’ignorais qu’il avait autant d’argent de côté. Je lui fais répéter.

Tesfaye pose sa main sur ma cuisse et m’adresse un regard satisfait.

« Pas mal, hein ?

– C’est pour ta mère ?

– Je sais pas. Pour louer, peut-être. Pour ma mère, on verra. »

Le jour où sa maison sera démolie, si la vieille peut mettre 25 000 birrs sur la table, le gouvernement lui donnera la clé d’un appartement, quelque part en bordure d’Addis-Abeba, loin de Kazenchis. Elle aura plusieurs années, ensuite, pour verser chaque mois de quoi finaliser l’achat. Sinon, elle devra chercher une nouvelle maison de kebele, ces habitations propriété de l’État et si peu chères, dans un quartier pauvre. Tesfaye ne s’en fait pas, il peut payer.

VD Kazenchis3

Dans le quartier Kazenchis, où il est prévu de construire un centre d’affaires. 2015. Vincent Defait

Sur scène, c’est le tour des industriels. Un homme en costume et cravate mène un petit groupe d’ouvriers en bleu de travail. Le grand écran enchaîne les plans sur des ateliers que je jurerais appartenir à Ayka et à Huajian. Puis défilent les étudiants en toge universitaire et en chapeau plat. Le public se lasse peu à peu et commence à tourner le dos au spectacle. Le journaliste de CCTV se charge de mettre un peu de piquant à la soirée à coups de décibels et envoie les danseurs réveiller la foule. Taguegne, mon traducteur d’un soir, pose sa bière sur la table haute de bistrot et se lance dans une eskista qui fait marrer ses potes. Je le regarde, amusé, totalement inapte à ces mouvements saccadés d’épaules et de dos à se briser la nuque. Le petit groupe est aux anges. C’est l’Éthiopie heureuse, contente d’elle-même et de sa splendeur retrouvée.

« Taguegne, tu as un condo, toi aussi ?

– Un grand ! Avec trois chambres. J’ai une voiture, aussi ! »

Il gagne 5 000 birrs par mois, environ 200 euros, me dit-il, pour gérer les relations publiques de son woreda.

Soit j’ai perdu prise avec la réalité de ce pays, soit il m’enfume. Ou alors, l’augmentation des salaires des fonctionnaires a été versée à la truelle.

Un ingénieur modèle sort du tram. Sur le grand écran, les images de routes toutes neuves ont remplacé celles des usines de textile.

 

Le refus de Tesfaye de voir son pays changer m’étonne toujours autant.

« Quels changements ? Quoi ? Les routes ? Les immeubles ? C’est tout ?

– Ce n’est pas rien. Par exemple, cette route, celle que nous empruntons, elle est nouvelle. »

Tesfaye pile derrière un petit camion Isuzu plein à craquer qui manœuvre un demi-tour au ralenti. Des piétons en profitent pour traverser l’avenue. Cette rue est comme des centaines d’autres dans le pays, neuve, plus large, séparée en deux par un muret de vingt centimètres de haut afin de s’assurer que les chauffeurs restent du bon côté. Des pointillés dans l’obstacle permettent de tourner à intervalles irréguliers. Le constructeur s’est arrêté au bord du trottoir à moitié fini, aux limites de son contrat.

«  Cette route ? Fake ! Chinoise. Après un an, yallem ! »

Fini. Plus rien.

Parsemée de nids-de-poule.

« Ato, nos questions, c’est pas le tram ou les routes. Nos questions, c’est qui va payer ? »

Ce « nous » collectif me surprend. Tesfaye ne m’y a pas habitué.

« Ma fille, mon fils… Ma petite-fille. Ils vont payer. »

Je laisse couler. Il n’a pas tort.

Pourtant, l’Éthiopie continue à être célébrée pour sa croissance économique. Les télévisions étrangères de passage adorent cette histoire. Le reste du continent est à la ramasse. « L’Afrique émergente » plonge sous les 6% de croissance tant glorifiés, en même temps que le prix des minerais et du pétrole. L’économie africaine a le nez au sol. Les prévisions lui garantissent la plus faible croissance sur les 15 dernières années. Un petit 3,4% de très peu qui ne donnera pas grand- chose.

Une poignée de pays s’en sort. L’Éthiopie en est, tout comme le Rwanda. Les seuls dont les économies ne dépendent pas trop des marchés internationaux de matières premières. Les rares dont les gouvernements, hyper dirigistes, ont une feuille de route économique. Potentiellement la croissance éthiopienne pourrait bientôt être la plus rapide au monde, vient d’affirmer un organisme britannique. Le rapport soulève aussi bien des problèmes avant d’en arriver à cet idéal comptable, mais ici, on préfère se souvenir de cette prévision en ligne avec les aspirations du pays.

Tesfaye continue de jongler avec ses téléphones sans lâcher le volant.

« Je ne comprends pas. Pourquoi tu ne t’achètes pas une maison ? En fait, pourquoi tu ne construis pas un immeuble au lieu d’acheter des condos ? Tu pourrais rentabiliser.

– Ato, j’ai pas confiance. Un jour, je paie pour le terrain. Demain, ils disent que c’est un immeuble illégal, que le président du kebele, celui qui a vendu le terrain, il était corrompu. Le président du kebele, il est en prison et moi, je fais quoi ? Ou qu’une route doit passer là. Je perds tout. Je veux pas me battre avec l’EPRDF. »

 

C’est au tour du service de propreté d’Addis-Abeba de sortir du tram. Avant eux se sont succédé les représentants de l’Agence centrale de statistiques, véritable gardien des données étatiques, puis les investisseurs, ces figures sibyllines d’un eldorado économique pour le moment fantasmé. Taguegne s’amuse toujours autant. Il traduit moins, il danse plus.

Sur la scène, les balayeurs sont vêtus d’ensembles jaune et de casquette dont les pans leur couvrent les oreilles et la nuque. Dans les rues aussi, leurs vieilles tenues couleur de sable disparaissent peu à peu. Par petites touches, Addis-Abeba se défait de ses allures de gros village. A Kazenchis, on voit moins d’ânes, pas une vache n’a posé un sabot sur Bole road depuis trois ans et beaucoup d’immeubles se couvrent de panneaux publicitaires XXL pour de la bière, des voitures ou des frigos.

Et le tramway roule enfin. La ligne 2, reliant le nord et le sud de la capitale, a été inaugurée en grande pompe en présence du patron du groupe industriel chinois qui l’a construite et on s’y bouscule depuis deux semaines pour l’essayer. La nouvelle a fait le tour du monde, pour le plus grand plaisir des autorités éthiopiennes. Au rond-point d’Uraël, on achève d’installer l’ascenseur qui permettra aux passagers de descendre jusqu’aux quais de la station, curieusement située sous le rond-point suspendu. Ailleurs, les escaliers mécaniques sont encore sous plastique.

Sur la scène, les banquiers ont pris le relais. L’un d’eux porte un petit coffre doré. C’est curieux, le spectacle ne semble inclure aucune hôtesse d’Ethiopian Airlines. La compagnie aérienne nationale, propriété de l’État, s’apprête pourtant à fêter ses 70 ans d’existence en étant la plus rentable du continent. Plus tard, peut-être. Dans la salle, le moral est maintenu à flot par l’alcool et l’excitation. Ce soir, tout va bien.

Je laisse Taguegne et ses amis à leur bonheur. Eux sont les gagnants de cette transformation à laquelle le gouvernement sacrifie tout. 2008 s’annonce bien. Bientôt, les trains mettront Addis-Abeba à dix heures de Djibouti, offrant au pays un accès plus direct au monde. Le Grand barrage de la renaissance éthiopienne inondera la région de kilowattheures, qui se traduiront par autant de devises dans les coffres de la banque nationale. Des usines éthiopiennes sortiront des quintaux de sucre et les vêtements de demain.

Ou pas.

VD FamilyPlanning Chancho7

Un centre de santé, au nord de la capitale. 2014. Vincent Defait

L’Éthiopie s’est endettée et le climat lui joue un mauvais tour. Sa croissance va en prendre un coup. Et puis maintenir en état de marche de telles infrastructures ne s’apprend pas en un jour. Passer d’une paysannerie moyenâgeuse à une industrie moderne nécessite plus que des pelleteuses et des discours. Il faut du temps, des ratés que l’on corrige, des habitudes que l’on infléchit. Meles n’est plus là pour servir d’aiguillon et tenir la classe politique en rang. Dans les campagnes, en particulier dans la région Oromia, bout une colère rentrée : la corruption des élites locales, le sentiment que tout le monde ne bénéficie pas de la croissance économique, le verrouillage de la société et la main lourde des forces de sécurité, tout cela dilue le lien ténu entre la population et les autorités. Explosif dans un pays de près de 100 millions d’habitants sans opposition politique structurée capable de canaliser l’exaspération.

Au-delà des frontières, le partenaire chinois marque le pas, son économie s’essouffle et l’on s’interroge sur l’impact que cela peut avoir sur des pays comme l’Éthiopie, liée à l’empire du Milieu par tellement de contrats et d’emprunts bancaires. En 2015, la Chine a réduit de 40% ses importations africaines. Le continent souffre.

Il faudra aussi circonscrire une folle démographie. L’Éthiopie est à l’image de l’Afrique. En un quart de siècle, soit le temps que l’EPRDF a exercé le pouvoir, la population nationale a doublé, passant de 50 millions à près de 100 millions. D’ici à 2025, date à laquelle l’Éthiopie est censée basculer dans la catégorie des pays à revenus intermédiaires, le pays pourrait abriter 125 millions de personnes. Le gouvernement ne ménage pas ses efforts pour contenir cette démographie déraisonnable, mais on ne change pas de vieilles habitudes en une génération. Dans beaucoup de régions où l’Eglise orthodoxe ou l’islam dominent la vie publique, il n’est pas rare de compter jusqu’à sept enfants par famille.

Cela explique en partie pourquoi l’une des croissances économiques les plus fortes au monde ne parvient toujours pas à venir à bout du principal ennemi d’un pouvoir besogneux : l’extrême pauvreté demeure une réalité pour 25 millions d’Éthiopiens. Près d’un quart de la population.

Le gouvernement persiste. Le vieux lion rugit et grogne chaque fois que ses voisins jettent la région dans le tumulte. La Corne de l’Afrique est le jardin du félin abyssin, où il tente d’amadouer ses voisins belliqueux. Sans paix, pas de développement. Addis-Abeba le répète à l’envi. La Somalie s’escrime à annoncer ses premières élections pour 2016, qui auront lieu, resserrées autour d’un collège de grands électeurs. Tant mieux. Le Soudan du Sud s’est calmé avec l’instauration d’un gouvernement de transition composé des anciens belligérants, mais l’accalmie n’a pas duré. Les 273 000 réfugiés sud-soudanais ne rentreront pas tout de suite chez eux. Addis-Abeba veille au grain. Au nord, l’Erythrée ne fait plus peur depuis longtemps. Le Kenya, le Soudan et Djibouti demeurent des partenaires fidèles avec qui il est possible de commercer.

Les soucis sont internes. Dans les frontières de la République fédérale, les griefs régionaux continuent à s’exprimer violemment, la police à les réprimer brutalement. Addis-Abeba n’a pas le choix, il lui faudra très vite relâcher la pression sur une population à qui l’on promet beaucoup et exige autant.

L’Occident sait tout cela et ferme les yeux sur les manquements d’Addis-Abeba aux droits de l’homme et cette démocratie qui tarde à devenir réalité. La stabilité de l’Éthiopie est la colle qui évite à la Corne de l’Afrique de s’effondrer. Le Sahel est déjà mal en point, autant ne pas prendre de risque ici. Et puis les fonds des donateurs est plutôt bien dépensé. La corruption ne l’assèche pas autant qu’ailleurs sur le continent. La plupart des ambassades européennes et américaines se concentrent sur l’essentiel : l’argent. Les marchés et les débouchés pour ses entreprises.

Il est plus de 23 heures. Je laisse Taguegne et ses amis rêver à des lendemains enchantés. En sortant du Millenium Hall, j’imagine Tesfaye célébrant lui aussi la nouvelle année, pas le GTP dont il se moque éperdument. Ça le ferait rire s’il apprenait que j’ai assisté à cette fête. Comme beaucoup, il en est convaincu : le vieux lion ne rugit pas pour lui.

Dehors, Bole road s’est tu. L’avenue sinueuse s’enfonce dans Addis-Abeba en une longue traînée de lumière. Au centre de la huit voies, une rangée de palmiers en plastique scintille en vert, en rouge, en bleu… C’est laid mais ça fait moderne. Des hommes en costume et des femmes vêtues de belles robes chics font claquer leurs talons sur les trottoirs pavés. En s’engouffrant dans leur grosse voiture grise, ils croisent une triplette de jeunes en baskets, la coupe afro et le jean taillé à la mode, hilares. Leurs téléphones jouent de la musique à plein crépitement. Dans le cercle de lumière d’un lampadaire, un petit vendeur de chewing-gums et de cigarettes aux vêtements crasseux pousse son chariot en contournant un mendiant allongé par terre. Sur ces quelques kilomètres carrés de sa capitale, l’Éthiopie, porte-étendard d’une Afrique à la peine, tente de se convaincre qu’elle a réussi son pari.

Endé…

 

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Chapitre suivant : Epilogue

 

 

 

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit

 

Du sucre contre du cash

 

Pour illustrer la façon dont l’Éthiopie veut transformer son agriculture, j’aurais pu me rendre au sud-ouest du pays, vers le Soudan du Sud, où l’on tente d’implanter des fermes géantes sur des terres riches et verdoyantes. Le semi-désert de l’est éthiopien me fascine d’avantage. Dans ce décor sec, à peine traversé de quelques routes et une rivière mise à rude épreuve hors saison des pluies, trop éloigné de la capitale pour profiter de son rayonnement, les ambitions du gouvernement semblent aller à rebours du climat et des mœurs. Ces frictions entre la modernité imposée et des modes de vie ancestraux ne sont pas propres à l’Éthiopie, mais ici elles prennent une dimension exceptionnelle. Je suis venu voir une future usine de canne à sucre, l’une des plus productives du continent et puis, rien.

 

Région Afar, juin 2015.

Je me suis endormi assis. Ici le temps semble immobile. Le grincement de la chaise ou un bruit dans le couloir, l’un des deux m’a réveillé. Solomon m’a dit qu’il reviendrait dans cinq minutes. Deux heures plus tard, au bas mot, je ne tenais plus. Dans le bureau trop chaud, ma tête dodelinait de fatigue.

« Il y a un ordinateur. Si tu veux, tu peux travailler. Je reviens », m’a-t-il dit avant de me quitter.

Le pauvre engin à écran noir dégueule de fils dont aucun n’est connecté à Internet. Inutile. Et puis j’ai le mien. Je passe quand même quelques coups de fil lorsque le réseau le permet.

La fenêtre laisse entrer dans la pièce un air chaud et tellement faiblard qu’il peine même à soulever les documents éparpillés sur le meuble. Quand l’électricité revient, parfois, les ventilateurs pendus au plafond brassent la touffeur, sans plus. Les quelques chaises disposées autour du bureau me tordent le dos. Le frigo blanc est cadenassé et ses promesses d’eau fraîche me narguent. Dans les couloirs, j’entends un peu parler amharique et afar, mais l’endroit bruisse tout juste. De temps en temps, des bruits de pas rompent le silence, pas longtemps. Et Solomon qui tarde. Et moi qui somnole.

Tôt le matin, le petit avion d’Ethiopian Airlines s’est posé sur une piste de sable. A Semera, l’aéroport se limite à une maison basse où l’on enregistre les bagages sur une feuille de papier et des toilettes, placées à l’écart, sous un toit de tôle. Le vieux camion de pompiers, qui crapote dans un nuage de poussière chaque fois qu’un engin se pose ou décolle, rôtit au soleil. Les passagers qui débarquent marchent directement de l’avion vers la guérite d’un policier fédéral en armes, près de laquelle sont garées une dizaine de 4 x 4. L’entrée de l’aéroport.

Solomon avait promis de venir me chercher. Je l’appelle.

« Tu arrives quand ?

– Je suis à l’aéroport.

– Tu es arrivé ?

– Oui, je suis à l’aéroport.

– Ok, je peux pas venir, je dois rester à l’usine. Mon chef m’a donné une mission. Mais j’envoie un chauffeur. Il arrive dans cinq minutes. Echi ? »

Ok.

J’ai au moins vingt minutes devant moi.

Semera est à 600 km au nord-est d’Addis-Abeba. A moins de cent kilomètres vers l’Est, la route bifurque. A droite, Djibouti et sa porte ouverte vers le Golfe d’Aden et le monde. A gauche, direction le port d’Assab, en Erythrée. Un cul-de-sac inaccessible depuis les deux pays se sont enfoncés dans une situation de « ni guerre, ni paix ». C’est la première fois que je viens si loin en région Afar. Ici vivent principalement des populations nomades et pastorales que la main mise d’Addis-Abeba laisse souvent insensibles.

Vingt minutes plus tard, comme annoncé, un vieux pick-up s’approche enfin. Mohamed, 20 ans et les dents déjà noircies de khât ou d’une carence alimentaire quelconque, me prend à bord. Je pose ma petite valise à l’arrière du véhicule. Le rétroviseur droit pointe du nez. Des kilos de sable s’engouffrent dans la voiture. Je laisse quand même la fenêtre ouverte. C’est ça ou je cuis dans l’habitacle dépourvu de clim.

« Waha allé ? Highland afeulegallo. »

Je demande où je peux trouver de l’eau, dans l’amharique le moins mauvais dont je suis capable. Mohamed rigole.

« Tu parles bien amharique. De l’eau ?

– Je veux bien, oui. »

Le jeune homme décroche de la route goudronnée que l’on vient tout juste de rejoindre et se gare entre deux camions surchargés dont la marchandise est recouverte d’une bâche en jute couleur sable. La station essence pue le carburant. Le sol en est couvert. Sans sortir du véhicule, Mohamed hèle en langue afar le gérant du petit magasin logé au pied d’un bâtiment rectangulaire de trois étages, à quelques mètres des pompes. Le bonhomme revient avec une grande bouteille d’eau glacée. Je paie, me rince la gorge à petites gorgées, puis on retourne sur la route goudronnée. Dans le rétro éclaté, les rares habitations disparaissent très vite, puis la route s’enfonce dans le sable.

Au bout d’un moment, Mohamed bifurque à droite sur une bande de goudron qui semble simplement posée sur le sol sablonneux et caillouteux. A l’arrière, mon bagage fait des pirouettes. Dix minutes plus tard, le jeune homme ralentit pour contourner la carcasse d’un camion carbonisé. Curieusement, ça sent bon.

« C’est le sucre. Il a brûlé. C’est trop chaud ici. Le moteur, c’est vieux, ça brûle. »

Quand il ne finit pas en caramel sur la route, le sucre, en théorie, ça rapporte. Au bout de la route sur laquelle Mohamed fait grincer son véhicule, il y a la Tendaho Sugar Factory. L’usine, censée devenir l’une des plus productives du continent, donc, concentre les ambitions et les contradictions d’un gouvernement pressé de développer son pays. En 2014, d’après la FAO, la production de sucre de l’ensemble des pays africains était plus de quatre fois inférieure à celle du Brésil, le leader mondial. Sur le continent, la triplette de tête est l’Afrique du sud, le Soudan et l’Égypte. En 2013, l’Éthiopie produisait près de dix fois moins que le champion sud-africain. C’était avant l’usine de Tendaho.

Juin 2015 - La Tendaho Sugar factory, construite dans le semi-d

L’usine de Tendaho, au loin, dans la région Afar. Vincent Defait

Près de 619 000 tonnes de sucre devraient en sortir, « prochainement », ne cessent de dire les autorités, dont la moitié partira à l’export. Du sucre contre du cash. Le gouvernement en a besoin pour soutenir le rythme et les finances de ses mégaprojets. L’objectif est de devenir, un jour, le dixième producteur de sucre au monde. L’Ethiopian Sugar Corporation, dont le directeur général a rang de ministre, n’a pas froid aux yeux : dix usines doivent sortir de terre dans les années à venir, aux quatre coins du pays. A l’origine, l’investissement annoncé était chiffré à 5,5 milliards de dollars. Impossible de savoir si le budget est tenu.

La canne à sucre a droit à un traitement particulier, mais c’est toute l’agriculture que le gouvernement veut transformer. Finies les petites parcelles de subsistances, les autorités veulent des fermes industrielles, des ouvriers agricoles plutôt que des paysans, de l’export à la place de l’aide alimentaire.

En théorie, l’Éthiopie pourrait nourrir son peuple. L’Afrique aussi pourrait se débrouiller. Mais depuis les années 1970, le continent importe plus de denrées alimentaires qu’il n’en exporte. La faute a une démographie affolante, de mauvaises politiques, une productivité agricole stagnante, de faibles institutions et un manque criant d’infrastructures, d’après la FAO. C’est d’autant plus regrettable que le continent compte 874 millions d’hectares de terres propres à l’agriculture, soit plus du quart du total mondial. Bizarrement, moins de 10% de ces terres agricoles sont utilisées pour produire de la nourriture. Alors que le secteur agricole compte pour 30% à 40% du produit intérieur brut africain, les gouvernements n’y consacrent d’une infime partie de leurs budgets.

En Éthiopie, une Agence de Transformation Agricole a été créée pour penser les méthodes de demain. Du lourd, du sérieux avec des gens capables venus d’un peu partout dans le monde. Le secteur aurait ainsi enregistré une croissance de 6,6% par an depuis 2010, d’après le ministère des Finances. Là aussi, on fait appel aux investisseurs étrangers, Indiens pour beaucoup. Dans le sud-ouest du pays, cette stratégie a failli pour l’instant. Aux problèmes agricoles se sont ajoutés des soucis ethniques et politiques avec les populations locales qui comprenaient mal pourquoi elles devaient quitter leurs terres et travailler pour ces mastodontes de l’agriculture. La renaissance éthiopienne emprunte parfois des routes tortueuses. La culture de la canne à sucre y échappe-t-elle ?

De toutes les usines qu’il est prévu de construire, celle de Tendaho, financée en large partie par le prêt d’une banque indienne, m’intrigue le plus. Elle est construite le long de la rivière Aouache, l’une des principales sources en eau du pays, mais dans une des régions les plus arides. Et puisqu’il n’y a rien ici à part des dromadaires, on construit des logements pour les futurs 17 000 employés. Des petits lotissements de condominiums plantés dans la fournaise Afar, voilà qui vaut le coup d’œil. Tendoha permet de saisir, aux choix, la détermination ou la folie des autorités. Leur refus d’admettre un échec, aussi. Et les résistances locales.

A l’entrée de l’usine, Mohamed laisse tousser le moteur. Un policier fédéral lit attentivement mon laissez-passer, une lettre rédigée en amharique que l’Ethiopian Sugar Corporation m’a fourni à Addis-Abeba, tandis qu’un autre homme en civil inspecte le véhicule et ouvre ma valise. Ma trousse de toilette a droit à une attention toute particulière. Le soleil tape suffisamment fort pour que tout le monde se lasse vite de l’exercice.

On entre dans la saison chaude. Dans l’après-midi, le thermomètre dépassera les 45°C. J’avais oublié ce détail mais comme j’attendais ce moment depuis huit mois, je n’allais pas chipoter. A Addis-Abeba, l’Ethiopian Sugar Corporation a sans cesse repoussé ma visite de l’usine au prétexte que celle-ci n’était pas prête. Deux semaines après les élections, je suis dans le bureau de Solomon, le chargé des relations extérieures de la Tendaho Sugar Factory. L’usine est toujours en travaux.

Il est 11 heures passées, j’attends depuis près de trois heures.

De la fenêtre du bureau, je me résigne à observer des ouvriers assembler l’imposant squelette d’un futur hangar, pièce par pièce. La grue au bout de laquelle pendouillent les poutres en métal doit bien faire 30 mètres de haut. Une petite poignée d’ouvriers est à l’œuvre. D’ici, il est impossible de voir les trois cheminées. En s’approchant de l’usine, sur la dernière portion de route neuve longée de lampadaires, c’est elles que l’on distingue en premier, loin derrière les troupeaux de dromadaires que les populations pastorales mènent là où la végétation daigne pousser.

« Mister, je suis désolé. »

La réunion est finie et Solomon, semble-t-il, en a pris pour son grade. Il répond à une dernière question d’un de ses collègues en s’approchant de moi. Le collègue s’excuse aussi.

« Tchigué yallem. »

Pas de problème.

Plus rond que grand, Solomon porte une chemisette sur un jean fuyant qui s’écrase sur des sandales usées. Un physique bas et tassé de bien nourri, un nom biblique aussi, qui trahissent ses origines de « highlander » amharophone dans une région à dominante afar, où les habitants, musulmans pour l’immense majorité d’entre eux, ont le corps tranchant, sec comme le sol. Ça n’a l’air de rien, mais ces détails comptent dans une Éthiopie de plus en plus crispée sur ses identités régionales.

« On va manger et se reposer. Il fait trop chaud maintenant. Viens, on va chez moi. »

Je m’installe dans le pick-up déglingué en attendant Solomon, que son supérieur rattrape par la manche. Une brève discussion en langue afar avec le chef à la barbichette rousse et en pagne, puis il s’échappe, enfin.

Il conduit et il parle, beaucoup, à moi ou dans son téléphone, en s’engageant sur les sept kilomètres de route toute neuve, celle des lampadaires. Au bout, il y a le village 18, des rangées de condominiums où se trouve son appartement. A mi-chemin, Solomon freine pour laisser passer trois dromadaires qui traversent le ruban de bitume au ralenti. Sur le côté, des enfants gazouillent, nus, autour d’une hutte en paille en forme de demi-sphère que, le temps voulu, on démontera et on installera à dos de dromadaires. Direction d’autres terres de pâturage.

Juin 2015 - La Tendaho Sugar factory, construite dans le semi-d

L’usine est censée produire 619 000 tonnes de sucre par an et employer 50 000 personnes. Vincent Defait

« Tu vois ? C’est le problème avec les Afars. Ils vivent comme des nomades. Le gouvernement veut les sédentariser, on leur propose de cultiver de la canne à sucre, mais bon… Avec le maïs, ils nourrissent leurs troupeaux, ils gagnent 5 000 birrs, pas plus, et ils s’en vont. Avec un hectare de canne à sucre, ils peuvent gagner 34 000 birrs.

– Ça suffit à les convaincre ?

– Les populations pastorales, elles s’en foutent de l’argent. Tout ce qui les intéresse, c’est leur bétail et leur lait. »

Solomon connaît bien les Afars, dont il parle la langue. Il est né à Aouache, en bordure de la région. Je lui parle de Madame Kiki et il a ce sourire bienveillant que l’on réserve aux anciens. On passe, je l’écoute. Solomon a été correspondant pour la télévision nationale dans sa ville natale pendant quatre ans, après des études en journalisme à Gondar, dans le nord du pays, puis à Addis-Abeba. Il a voyagé, le bougre. Aujourd’hui, balader les journalistes, de surcroît étrangers, l’occupe un peu, sans plus. Je suis le premier farendj dont il a la charge. En général, il occupe ses journées à faire le tour des chefs de clans nomades pour tenter de les convaincre d’adhérer au projet gouvernemental. Les autorités veulent développer 50 000 hectares de culture de canne à sucre à proximité de l’usine, dont la moitié serait aux mains d’agriculteurs individuels. Ils cultivent, l’usine achète leur production. Mais on ne change pas un mode de vie avec des billets de banque.

Quelques semaines plus tôt, en attendant d’obtenir mon autorisation de visiter la Tendaho Sugar Factory, j’ai rencontré un avocat spécialisé dans le droit des terres. L’homme, Éthiopien, travaille pour une organisation étrangère et préfère que son nom soit tu.

« C’est un problème sérieux, pas seulement en région Afar. Des gens sont déplacés.

– Mais le gouvernement offre des compensations financières.

– En Éthiopie, toutes les terres appartiennent à l’État. Dans ce cas précis, les populations pastorales ont un droit d’usage. Les terres sont utilisées collectivement, il est donc difficile d’identifier la personne qui doit recevoir la compensation. Alors le gouvernement donne souvent l’argent aux chefs de clan. A eux, ensuite, de convaincre les autres. Si les gens ne disent rien, le gouvernement les déplace tout simplement. »

La propriété des terres est une vieille histoire en Éthiopie. Elle fut même centrale dans le renversement de l’Empereur Hailé Sélassié 1er en 1974. A l’époque, les paysans sont dépossédés de leurs lopins qu’ils travaillent collectivement et doivent s’acquitter d’impôts aux seigneurs locaux. Aux débuts des années 1970, dans les villes, les étudiants les soutiennent aux cris de « la terre à celui qui la laboure ». Au pouvoir, le Derg abolit le féodalisme, nationalise toutes les terres et déclare que « toutes les terres rurales sont la propriété des peuples éthiopiens » et s’engage à ce que toute personne désireuse de cultiver une terre doit s’en voir allouer. Les paysans ne pourront néanmoins pas réinstaurer les systèmes de propriété traditionnels. Très vite, l’État s’accapare les terres et les paysans se trouvent soit déplacés au gré des réformes, soit de nouveau à payer des impôts sur des champs qu’ils ne possèdent pas. Avec l’arrivée au pouvoir de l’EPRDF, la nouvelle constitution établit, en 1994, que « le droit de propriété des terres est exclusivement assigné à l’État et aux peuples d’Éthiopie ». « La terre est la propriété commune des Nations, des nationalités et des peuples d’Éthiopie et ne peut être sujet à la vente ». Un cas unique en Afrique. Las, la productivité des paysans ne répond pas aux ambitions du nouveau régime, qui s’en remet à des investisseurs étrangers pour passer d’une société agraire à une économie industrielle moderne.

Juin 2015 - Les logements des employés de la Tendaho Sugar fact

L’un des « villages » construit pour les futurs employés de l’usine. Vincent Defait

 

Même s’ils en ont l’usufruit, les paysans ne peuvent vendre leurs terres ou l’hypothéquer. Officiellement, ceci les protège d’une éventuelle spéculation et d’une dépossession au profit de plus riches. Les détracteurs objectent que cette loi empêche le développement d’un marché, décourage les fermiers d’investir dans leurs terres et du coup compromet la productivité.

Ceci dit, les paysans peuvent louer leurs terres ou contracter un emprunt à la banque en fonction de la valeur de leurs récoltes sur les deux dernières années. Ils peuvent aussi transmettre leurs terres. Et c’est tout. Surtout, si les autorités décident qu’une route passera par là ou qu’un barrage inondera la zone, elles peuvent les leur prendre contre un dédommagement en liquide. Cela vaut essentiellement dans le nord du pays où les paysans cultivent de petites surfaces, rarement plus d’un hectare. Dans les plaines de l’est, du sud et de l’ouest, habitées plus généralement par des populations pastorales que les différents régimes ont toujours considérées comme étant « arriérées » et « peu productives », la main mise de l’État s’exerce avec moins de subtilités.

«  Combien reçoivent les nomades ? »

L’avocat :

– On prend la moyenne de leurs revenus sur cinq ans, puis on multiplie par dix. Sans rapport avec la valeur des terres.

– Ça doit faire une belle somme d’argent.

– Avec laquelle les populations pastorales achètent plus de bétail… C’est leur gagne-pain et leur banque en même temps. Le véritable problème est qu’en utilisant ces terres pour l’agriculture, on réduit la surface de terres de pâturages. Donc on augmente les risques de conflits entre les clans. Ils négocient entre eux l’usage des terres, mais moins il y a de place…

– Les jeunes ne sont-ils pas plus réceptifs à un nouveau mode de vie ? On ne peut pas vivre indéfiniment comme on vivait il y a trois siècles.

– Ils sont plus réceptifs, c’est vrai, mais les locaux ne bénéficient pas vraiment de ce type de projet. Ils voient que leurs terres leur sont confisquées sans que leur soit donnée une chance de participer au projet. Alors ils deviennent suspicieux. Ils considèrent qu’on donne leurs terres à d’autres, les gens des hauts plateaux. »

Le sujet est particulièrement sensible à une autre extrémité du pays, au sud-ouest, près de la frontière avec le Kenya. Dans la vallée de l’Omo, sur la rivière du même nom, Gibe III est le troisième d’une série de quatre barrages. Quelque deux cent mille personnes seraient directement concernées par l’installation d’une énorme plantation de canne à sucre, en amont du barrage. 150 000 hectares et six usines, c’est colossal. Même pour un investisseur ivoirien que j’ai croisé par hasard, un jour, à Addis-Abeba. L’homme a des affaires au quatre coins du continent, mais aussi en Indonésie. Les grands projets ne l’effraient pas. Mais en sortant d’un rendez-vous avec le ministre de l’Agriculture, il n’en revenait pas. L’échelle du projet, la rapidité à laquelle les premiers rendements sont attendus et la volonté du gouvernement de garder un œil sur les fermes et les usines dépassaient tout ce à quoi il était habitué. On lui avait vendu l’Éthiopie comme une terre d’opportunités, l’Ivoirien est retourné à ses affaires, ailleurs.

Sur place, les populations locales, pour la plupart pastorales, devront abandonner les terres où elles ont toujours fait paître leurs troupeaux, renoncer à leur mode de vie et se sédentariser. Plus problématique, du côté kenyan de la frontière, le lac Turkana, tributaire de la rivière Omo, pourrait être largement asséché. En tout, un demi-million de personnes serait menacées. Les organisations environnementales crient au désastre, les autorités éthiopiennes les ignorent, les Kenyans s’en moquent. La modernisation d’abord, insiste Addis-Abeba, en réfutant ces accusations.

Dans la région Oromia, la plus vaste du pays, certains grands projets passent mal. Là aussi. Les plus de 30 millions d’Oromos, soit le tiers de la population nationale, se perçoivent souvent comme les oubliés des régimes successifs. Ces dernières années, les paysans y sont souvent délogés de leurs terres contre des sommes dérisoires pour faire la place à des fermes industrielles, des serres horticoles néerlandaises ou des usines de confection chinoises. Même la capitale, récipiendaire d’un exode rural massif et bassin d’investissement pour ceux qui ont les moyens de faire construire un immeuble ou des complexes immobiliers, mord sur les frontières de la région au centre de laquelle elle est située. A l’époque de mon voyage en Afar, les régions Oromia et Amhara ne sont pas encore en feu. A partir de novembre 2015, les Oromos se lanceront dans d’incessantes manifestations, aussi imprévisibles que dispersées, contre le pouvoir central qu’ils accusent d’accaparer des terres oromos. Puis les griefs – corruption, mauvaise gouvernance, violences policières – émergeront. Même les Amharas s’y mettront en août 2016.

Pour l’heure, on est en 2015 et je suis venu voir la prouesse industrielle de la production du sucre de cane dans la torpeur de l’Afar.

« On mange, on prend une douche et on retourne à l’usine, ok ? »

Solomon se défait de sa chemise, laisse tomber son corps replet dans le fauteuil et détache du bout des doigts un morceau d’injera que son épouse vient de déposer entre nous, sur un tabouret. La sauce aux lentilles est délicieuse. Dans son petit deux-pièces, toute la jeune garde de l’entreprise est là, en short ou en débardeur, à combattre ensemble l’ennui de ces après-midis de cagnard. Tous parlent amharique, sont originaires des hauts plateaux et chrétiens, la plupart orthodoxes, à en croire les croix pendues à leurs cous et les affiches de Jésus sur les murs. Aucun n’est né, ni n’a grandi ici.

Dans un coin du salon, la télévision diffuse un film américain stupide que personne ne regarde. Dans la cuisine, des bidons pleins témoignent de l’habitude de vivre avec les coupures d’eau. La douche est sur le palier. Je décline l’offre de Solomon, qui ne comprend pas que je puisse refuser de me rincer au seau avec une telle chaleur. Dehors, à part les chiens errants et quelques dromadaires, il n’y a personne. Aux étages des condominiums, semblables à ceux qui ceinturent la capitale, les appartements occupés semblent peu nombreux. Rares sont les balcons d’où pend du linge.

Entre deux bouchées, Solomon me dresse un tableau idyllique de l’usine Tendaho où travailleraient déjà 14 200 employés. Le matin, l’endroit m’a plutôt fait l’impression de tourner au ralenti.

« L’objectif est de broyer 26 000 tonnes de canne à sucre par jour. On sera à pleine capacité d’ici le nouvel an éthiopien. »

Soit avant le 11 septembre prochain, lorsque le pays passera de l’année 2007 à l’année 2008, d’après le calendrier julien. Le reste du monde est déjà en 2015. Ça laisse trois mois et demi pour achever la construction d’une usine qui a plutôt l’air d’être en chantier. D’autant qu’à peine plus de 3 000 hectares, sur les 50 000 prévus, sont cultivés pour le moment.

« En Éthiopie, le sol et le climat sont parfaits, il n’y a pas de problème de disponibilité des terres et puis la main-d’œuvre n’est pas chère. »

Solomon poursuit, réclame du rab à sa femme, se marre avec un de ses amis. Je note, entre deux bouchées de sauce aux lentilles que j’enveloppe d’injera. Tout ceci me sera confirmé à mon retour à Addis-Abeba par un agronome, conseiller auprès d’une ambassade européenne. L’Éthiopie a réellement une carte à jouer dans la culture de canne à sucre. Manque l’industrie, le savoir-faire et l’accès au marché international. Ça fait beaucoup mais ça n’effraie pas Solomon qui parle toujours, la bouche pleine, pas forcément toujours dans ma direction.

« Ici, le logement est gratuit, la santé et l’éducation sont gratuites, le transport est gratuit… »

Lui gagne 7 059 birrs, un peu moins de 300 euros. Un bon salaire en échange d’un confort rudimentaire loin de la capitale et du prestige d’œuvrer à l’un des projets les plus importants du pays. Pour l’heure, l’école n’a pas ouvert et l’hôpital n’est pas tout à fait achevé. En arrivant, à l’entrée du village, je n’ai vu qu’une échoppe et un café sans tables ni chaises.

Finalement, Solomon ne prend pas de douche non plus. Les autres nous ont laissé finir notre déjeuner seuls. Lui, sa femme dont j’ignore le nom et moi retournons tous les trois au pick-up. Elle travaille aussi à Tendaho.

A nous l’usine.

Solomon, en sueur, gare le pickup près des bureaux, en ressort pour répondre à un homme qui réclame du travail, s’y réinstalle, puis nous mène jusqu’à un vaste hangar. Dehors, des pièces de machines éparpillées, des tuyaux et des morceaux de plastique jonchent le sol. Rien ne semble fini ni même en passe de l’être. A l’intérieur, derrière des piles de sacs remplis de sucre, une poignée d’ouvriers patiente en bout de chaîne. Deux Indiens déplacent un morceau de machine. Sans doute des employés de l’Overseas Infrastructure Alliance, l’entreprise chargée de la construction de l’usine, ou de l’un des nombreux sous-traitants. Le retard de près de cinq ans sur l’échéancier, c’est de leur faute, insistent les Éthiopiens. Ça sent le caramel brûlé.

« On effectue des tests, dit Solomon. Tu veux voir là-haut ? »

Là-haut : des machines sur deux étages, hautes de 15 mètres au moins, près desquelles la moiteur de l’air s’épaissit. Me reviennent à l’esprit les images de l’usine de Metahara, tout près d’Aouache. Je l’ai visitée lors d’un passage chez Madame Kiki, deux ans plus tôt. C’est l’une des premières plantations, conçues par des Néerlandais dans les années 1960 quand l’empereur Hailé Sélassié avait entamé une timide industrialisation du pays. Un ingénieur m’avait fait faire le tour de l’usine dans un bruit assourdissant. Je n’avais rien entendu à ce qu’il hurlait. Tout était noir, gluant, les employés ressemblaient à des ombres aux yeux luisants. Zola aurait pu y situer Germinal. Tendaho n’en est pas là.

Nous poursuivons. En début de chaîne, des camions déchargent à tour de rôle leur cargaison de cannes à sucre brûlées sur un énorme tapis roulant. Le végétal est ensuite broyé, une mélasse noire en est extraite, qui deviendra du sucre brun au fil des machines. Près des trois tours, Solomon me laisse prendre des photos tandis qu’il répond à un énième coup de téléphone.

« Solomon, quand est-ce que je peux voir le directeur général ? »

Je l’embête avec cette requête depuis le matin. Le chef est très pris, aucun rendez-vous n’a été fixé, faute de pouvoir le joindre aux deux numéros de téléphones portables que l’on m’a donnés à Addis-Abeba. Bousculer la hiérarchie est toujours un exercice délicat. Le voilà pourtant, au volant de son Land Cruiser. J’insiste, envoie Solomon en éclaireur pour ne pas paraître trop intrusif. En promettant de m’en tenir à dix minutes, j’arrache un entretien. On passera une petite demi-heure dans un bureau climatisé. Comme de plus en plus souvent dans le pays, le portrait de Meles Zenawi est absent de ces locaux. Il n’en a pas pour autant disparu des discours.

Ataklti Tesfay est tigréen. Après deux décennies passées au sein du ministère de l’Agriculture, il a rejoint l’Ethiopian Sugar Corporation trois ans plus tôt. Le voici depuis six mois à la tête de Tendaho. Autrement dit, son expérience du secteur et de la gestion d’une usine est assez mince.

« Tout ce qui est requis pour la culture de la canne à sucre est abondant en Éthiopie, les terres, l’eau, la chaleur… Ce dont nous manquons, c’est de technologie et de main-d’œuvre qualifiée et semi-qualifiée. »

Ce déficit ne semble pas s’appliquer à sa personne.

Je le bombarde de questions.

« Pourquoi le gouvernement s’implique-t-il autant dans cette industrie ? Est-ce vraiment le rôle du gouvernement de produire du sucre ? Pourquoi ne pas laisser faire des entreprises privées ?

– Les entreprises privées sont les bienvenues ! Mais l’industrie du sucre n’est pas une simple affaire. Des Pakistanais ont essayé, puis sont partis. Ils n’ont pas réussi. En Éthiopie, nous n’avons pas cette expérience de la culture et de la transformation de la canne à sucre et l’investissement requis est énorme. Nous ne voulons décourager personne. »

Jolie contradiction. Le gouvernement n’a pas l’expérience nécessaire, mais met sur pied une organisation publique pour développer le secteur. Aucun conseiller extérieur connu. Ataklti Tesfay enchaîne.

« Nous construisons cette usine ici parce que notre gouvernement a le souci de l’équité. Les gens de cette région ont aussi droit au développement.

– Sont-ils intéressés par ce projet ?

– Bien sûr. Ils en bénéficient en étant employés par l’usine ou en cultivant la canne à sucre. Nous préparons la terre et ils nous vendent leur récolte. En plus, ils nourrissent leur bétail avec les résidus de la plante. »

Ça, je l’ai déjà entendu.

Plus de 5 000 Afars travaillent déjà pour l’usine, m’a précisé Solomon lorsque nous étions encore chez lui. Mon patron est afar, s’est-il enthousiasmé. Les populations locales n’en demeurent pas moins minoritaires à Tendaho.

Je laisse Ataklti Tesfay à ses soucis de manager. C’est un homme pressé, un de ces cadres desquels dépend la renaissance de l’Éthiopie. Il est 17h30, les ombres s’allongent. Dans une heure, il fera nuit.

« Solomon, tu peux me déposer à Semera ? Je dois trouver un hôtel.

– Non, c’est bon. Tu vas dormir dans la guesthouse des VIP. C’est mieux. »

J’hésite. L’idée d’économiser une nuitée d’hôtel et, surtout, de pouvoir me couler dans le rythme de l’endroit me séduit. Je m’interroge néanmoins sur ma liberté de mouvement.

« Y’a la clim et une douche. C’est bien.

– Vendu. »

Solomon redescend la route des lampadaires en embarquant à l’arrière du pick-up une poignée d’ouvriers. Leur service est fini, on leur évite les sept kilomètres à pied en les déposant au croisement de la route qui mène à Aysaïta, en face du village 18. Solomon me parle du master qu’il tente de finir. Il doit passer un examen dans deux semaines et ne trouve pas le temps de s’y préparer ici, où il est sans cesse sollicité. Le jeune homme fait partie de ces cadres de l’administration dont le pays manque et que les autorités envoient se former davantage. Il envisage de se rendre à Addis-Abeba le lendemain pour échapper aux distractions et se consacrer à ses révisions.

« Ici, je n’y arrive pas. Mon chef, il me donne de nouvelles missions tout le temps. Solomon par-ci, Solomon par-là. Endé… »

Nous nous arrêtons à l’échoppe pour acheter de l’eau, puis nous contournons le village 18. Le véhicule tousse en montant la colline. Les VIP logent sur une crête avec une vue imprenable sur deux facettes du pays. D’un côté, la cité dortoir vide et l’usine au loin. De l’autre, à quelques kilomètres, au milieu d’une plaine de végétation rase, un camp de réfugiés érythréens dont j’ignorais l’existence. J’apprendrai à mon retour à Addis-Abeba que près de 10 000 personnes y vivent.

« Viens, ta chambre est là. »

Solomon me mène à l’intérieur d’une des quatre maisons identiques construites les unes à côté des autres. Toutes sont de plain-pied avec un salon, trois chambres et une salle de bains. Dans cette maison, où les cadres viennent prendre leurs repas, la télévision est branchée sur la chaîne régionale publique, en langue afar. Dans la chambre que l’on m’a réservée, il y a un lit, une chaise et, fin du fin, une petite salle de bains avec une baignoire. Je repère tout de suite les seaux. Il n’y a pas d’eau courante, donc. Le jeune gardien des lieux m’invite à dîner dans une heure et me montre comment faire fonctionner la climatisation. L’électricité est capricieuse et la machine s’arrête souvent. Il faut donc régulièrement triturer les deux fils enfoncés dans la prise au mur pour la relancer. Du moment que ça rafraîchit. Je dîne avec les managers de l’usine, peu loquaces et surtout, tous originaires des hauts plateaux.

La clim ne tient pas. Je passe la nuit à tripatouiller les fils électriques chaque fois que le courant mollit trop.

Juin 2015 - Dans la Tendaho Sugar factory, construite dans le se

L’usine de Tendaho, région Afar. Vincent Defait

Le lendemain, la journée commence bizarrement.

A l’entrée de l’usine, le policier fédéral en armes n’est pas le même que la veille. Il ne veut pas me laisser entrer sans la lettre écrite, signée et tamponnée à Addis-Abeba que Solomon a donnée à son chef. S’ensuit une longue discussion au terme de laquelle le policier m’autorise à passer mais menace de m’interdire de quitter les lieux sans le feu vert de la hiérarchie de l’usine. Certains combats ne valent pas la peine d’être menés.

De nouveau, je laisse passer une partie de la matinée en observant le bal des employés dans le hall. Fascinant. Aucun d’eux ne semble avoir de but précis, si ce n’est Solomon qui cherche cette maudite lettre en répondant à dix sollicitations en même temps. On finit dans le bureau du chef de la sécurité. Problème réglé avec un coup de fil.

La journée s’écoule ainsi, dans une oisiveté subie, frustrante, mais tellement instructive. A quoi donc ces gens sont-ils occupés ? Les rêves industriels de l’Éthiopie semblent ensablés dans des contingences qui m’échappent. Je m’attendais à voir un endroit vibrant, tout affairé à donner forme à une ambition démesurée, irréaliste disent certains. Je pensais voir des milliers d’ouvriers occupés à bâtir une usine, des villages et des écoles dans le désert. Ils ne construisent pas, ils déambulent.

En fait, j’atteins très vite les limites de ma situation. Je n’ai ni véhicule, ni possibilité de m’affranchir de mes hôtes. Solomon propose de me ramener à la guesthouse pour que je me repose. Me reposer de quoi ? J’insiste pour rencontrer ces éleveurs pastoraux qui ont fait le choix du sucre. Mon guide et ange gardien me le promet pour l’après-midi. Il doit d’abord rendre visite à une communauté. Son devoir de persuasion. Il embarque avec lui deux anciens. Il n’y a plus de place dans le véhicule, me dit-il. Je peux m’asseoir à l’arrière du pick-up. L’idée fait glousser Solomon.

« Il fait trop chaud et il y a trop de poussière. »

Je dois l’attendre. De toute façon, c’est l’heure de la pause déjeuner, pendant laquelle on s’abrite du soleil. Je me résigne et en profite pour avancer sur mes recherches, quand Internet et le réseau téléphonique me le permettent. Les heures s’enlisent dans la torpeur. Solomon ne répond plus à mes appels. Il m’a donné rendez-vous à 14 heures. Je finis par douter. Se référait-il à l’heure éthiopienne, décalée de six heures par rapport au reste du monde ? Non, il a bien dit deux heures, pas huit. Je m’emmêle.

A 16 heures, il m’envoie son assistant et un chauffeur. Je peux enfin me rendre sur la plantation. Je m’assois à côté des deux hommes, la vingtaine à peine entamée. La communication est compliquée, leur anglais est aussi rudimentaire que mon amharique.

Sur notre droite, je vois un mur de sable se dresser.

« La fenêtre », me glisse l’assistant, en faisant des moulinets du bras. Je la ferme. L’habitacle enfumé se transforme vite en sauna. Les deux jeunes tirent sur une cigarette et se la passent, amusés. Le bitume lézardé défile à toute bringue sous nos roues. Ces deux-là ressemblent à des ados qui profitent d’un peu de liberté pour faire les couillons. Nous roulons pleins phares sans rien voir à plus de deux mètres.

 

Trois quarts d’heure plus tard, nous nous enfonçons dans les allées bien dessinées d’une plantation. Le long des canaux, la végétation prend de la hauteur et ménage aux habitations en bois des murs de verdure. Ce découpage au cordeau est un héritage britannique. L’agriculture industrielle, ici, a déjà été tentée.

Créée en 1962, la Tendaho Plantation Share Company réunissait le gouvernement éthiopien de l’empereur Hailé Sélassié et la société Mitchell Cotts, propriétaire de la majorité des parts de l’entreprise. A l’époque, on avait misé sur le coton. Pendant longtemps, la plantation a figuré parmi les plus importants projets d’agriculture commerciale du pays. Elle a aussi été à l’origine des premiers conflits liés à l’usage des terres entre les populations locales agropastorales d’un côté, et de l’autre les habitants des hauts plateaux, les highlanders, et leurs associés farendj. A l’époque, l’idée était de convaincre les nomades de devenir des agriculteurs. On leur achèterait leur production en échange de terres irriguées aux abords de la plantation et d’un accès à certains services sanitaires et scolaires. Un air de déjà-vu. Ce fut un échec.

Après la prise du pouvoir par le régime militaire du Derg en 1974, la ferme a été nationalisée. Comme toutes les entreprises privées du pays, d’ailleurs. Cette réforme a mis fin au féodalisme dans lequel le pays était englué, en aucun cas aux problèmes d’occupation des terres. L’expansion de la plantation et la construction de barrages pour son irrigation sur la rivière Aouache ont même renforcé les conflits entre les clans de nomades et les autorités. Les violents programmes de déplacement de populations n’ont rien arrangé. Une fois le Derg renversé, l’EPRDF a rendu aux populations afars de larges surfaces de terres. Puis est venue l’idée de développer l’industrie du sucre. Marche arrière toute.

D’un véhicule à l’autre. Mes deux ados fugueurs m’ont présenté à Saïd Loyita, 28 ans, qui chaperonne les producteurs de canne à sucre ici. Me voici à ses côtés dans son pick-up climatisé. Il est afar mais n’a conservé de son histoire collective que la polygamie et la religion musulmane. Le nomadisme, très peu pour lui. Saïd a étudié l’agriculture à l’université, près d’Harar où Arthur Rimbaud se fit marchand d’armes pendant quelques années à la fin du XIXe siècle. L’avenir est dans la terre, pas dans le bétail.

« On va voir un agriculteur. »

Ici, on parle d’out-grower pour désigner ceux qui cultivent sur leurs terres la canne à sucre que l’usine leur achètera.

Saïd est plein de bonne volonté, en plus de conduire comme un dingue dans les ruelles de ce village aux allées perpendiculaires, mais je bute sur son anglais. On se comprend mal. Je perds un peu patience et ça n’arrange rien. Nous déboulons entre deux rectangles de terrain cultivés d’où émergent des plants hauts de vingt centimètres, le long de rangées parfaitement parallèles. Le téléphone à l’oreille, Saïd tourne en rond, se gare, rebrousse chemin, fait rugir son véhicule sur la pente forte d’une digue de terre. Puis cale le pick-up le long des pousses de canne à sucre. Un jeune homme filiforme s’approche, la taille et les jambes enveloppées d’un pagne. S’engage la discussion la plus étrange de ce voyage entre Hussein, un jeune néo-agriculteur taciturne, et un Saïd trop bavard, coincé dans sa rhétorique développementale. Je répète trois fois mes questions, me fait traduire encore et encore les réponses de Hussein, éminemment plus courtes que la version que Saïd m’en fait. Tout cela sous le regard amusé de deux hommes, poignard à la ceinture, un pagne jusqu’aux chevilles et des sandales en plastique aux pieds. L’un a le regard pointu et une coupe afro à rendre jaloux un militant des Black Panthers. L’autre traîne ses deux fils dont le plus jeune est littéralement effrayé de me voir. Je suis blanc et j’ai un appareil photo, deux raisons d’avoir peur.

Hussein a 22 ans mais, avec ses joues qui lui rentrent dans le visage et son physique en lame de couteau, il en paraît 30. Il y a quatre mois, il a planté ses premiers plants entre lesquels nous marchons. J’apprends que, comme ceux qui ont fait le même choix de vie, Hussein a reçu un hectare de terres prêtes à l’usage ainsi qu’un terrain à l’écart pour y installer, dans l’ordre, sa femme enceinte, ses trois vaches et ses quinze chèvres. C’est comme cela qu’il me présente la chose.

« Ça peut changer ma vie. »

« Ça », les revenus de la production de canne à sucre.

Comment ?

« La production est facile et génère plein d’argent.

– Et après ? En quoi ça peut changer une vie ?

– Si je fais des profits, je peux épargner, acheter des moutons et des chèvres, acheter une maison en ville.

– Une maison en ville ? Où ?

– A Semera.

– Tu veux vivre à Semera ?

– Oui. Les enfants auront une vie meilleure là-bas. »

A sept kilomètres d’ici.

« Qu’en pensent les autres Afars ?

– Je leur dis : tu peux changer ta vie, tu n’as plus besoin de suivre les pluies, tu as tout en un seul endroit.

– Et les anciens ?

– Ils ne veulent pas abandonner leur bétail. Ils disent : tu dois protéger notre culture, notre terre, et parler notre langue. Nous devons changer cette attitude. »

Qui parle ? Saïd le superviseur ou Hussein l’agriculteur ?

Juin 2015 - Hussein, 22 ans, fait partie de ceux qui ont accept

Hussein, jeune Afar converti à la culture de canne à sucre. Vincent Defait

Le soir tombe sur la plantation et Saïd offre de me déposer à Semera. Hussein disparaît, c’est à peine si j’ai le temps de lui dire au revoir. Les deux curieux me regardent partir. Ils auront sans doute autant à raconter chez eux que moi à mon retour à Addis-Abeba. Au volant, Saïd parle toujours. En entrant dans le bourg, le jeune homme enfonce le clou.

« La résistance des Afars, elle vient du manque d’éducation. Ils ne comprennent pas le développement. »

Tout cela n’est pas complètement faux. Peu scolarisées, les populations nomades s’accrochent à leurs traditions et, chez elles, les taux de mortalités infantile et maternelle atteignent des sommets. Les discours gouvernementaux butent sur un mode de vie auquel elles ne sont pas prêtes à renoncer. Mais sans doute les Afars ont-ils aussi leur mot à dire sur leur avenir.

 

Deux ans après mon passage à Tendaho, l’usine n’avait toujours pas produit de sucre.

 

Chapitre précédent : Des élections sans bruit

Chapitre suivant : Tesfaye et le futur en carton

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout

 

Des élections sans bruit

 

Addis-Abeba, mai 2015

A 8 h30 du matin, il était déjà trop tard pour voir le gros des électeurs. J’ai appris à mes dépens, ou bien ne sont-ils pas déplacés autant que les autorités l’affirmeront les jours suivants, que les Éthiopiens votent tôt, le matin. Avant d’aller à l’église sans doute, pas après comme je l’espérais. Finalement, le 24 mai 2015 ressemble à un dimanche comme les autres. Addis-Abeba roupille ou prie dans les églises chrétiennes orthodoxes. Les rues se rempliront dans l’après-midi, les cafés joueront de nouveau leur musique lancinante dans des nuages d’encens.

Les semaines précédentes, la campagne électorale s’est déroulée en silence. Sur les écrans de télévision, rarement dans les rues. Les petites affiches des opposants n’ont pu rivaliser avec les posters géants d’« Iyadik », l’acronyme amharique de l’EPRDF. Le parti a pu jouir de ses relais tentaculaires dans les campagnes. Pour les 36 millions de votants, principalement des paysans, mettre un bulletin dans une urne n’a pas grand sens. Ce qui compte, ce sont les affaires locales, l’accès aux fertilisants que distribuent les autorités ou l’EPRDF, peu importe, ce sont les mêmes, la revente des récoltes à bon prix aux coopératives régionales et toutes ces choses de la vie quotidienne. Que les pontes gèrent les affaires nationales et interfèrent au minimum avec les leurs. S’il faut voter, autant que ce soit pour « Iyadik ». Les autres, on ne les connaît pas. Et puis les salaires des fonctionnaires ont été augmentés un peu avant les élections.

Même Addis-Abeba a boudé. On ne mène pas campagne sur la place publique quand ses militants finissent au poste ou sous les coups des fidèles au régime. C’est du moins que m’en ont dit les représentants des principaux partis d’opposition.

Hors de la capitale, même dans les villes de provinces, jamais bien grandes, l’anonymat n’existe pas. Dans chaque quartier ou village, les kebele affichent sur ses murs les statistiques de la population, le nombre d’hommes, de femmes, d’enfants, de vaccinés, de mariés… En tout cas, dans chacun de ceux que j’ai pu visité. Les centres de santé, souvent adjacents au kebele, sont aussi couverts de chiffres. On y centralise les succès du « 1 to 5 », un programme social qui mobilise une « armée du développement » et ses « familles modèles » au service d’une guerre contre la pauvreté. Ces volontaires obéissent à une liste de comportements exemplaires en matière d’éducation, de santé, d’hygiène… Ça marche. Les enfants sont vaccinés, les femmes enceintes meurent moins souvent en accouchant, on s’évite des désagréments en gardant le bétail éloigné du lieux de vie, en installant les toilettes loin de la cuisine… Chaque officier de cette armée prêche ensuite la bonne parole à cinq autres recrues. Brillant. On vient même d’ailleurs, sur le continent, pour s’en inspirer. Mais le système, disent les plus critiques, sert aussi à enrôler de nouvelles recrues pour le compte d’« Iyadik ». A récompenser les plus dociles, les plus zélés. Pas les autres.

Mai 2015 - Des partisans du parti au pouvoir, l'EPRDF, dans le s

Un meeting du parti au pouvoir, l’EPRDF, dans le stade d’Addis-Abeba, en mai 2015. Vincent Defait

Il n’a fallu que quelques semaines, après le jour de vote et la proclamation des résultats pour que, dans la rue, dans les bureaux, la routine reprenne son cours. Sans surprise, l’EPRDF et ses petits alliés régionaux ont remporté la totalité des sièges parlementaires. Certaines têtes pensantes du régime ont eu du mal à cacher leur embarras. Mais on est vite passé à autre chose. Meles Zenawi n’est plus, mais son héritage politique est bien gardé. Pendant la campagne, les représentants de l’EPRDF ont souvent fait référence à sa « vision ». Sans imagination.

Quant à Tesfaye, il est aux abonnés absents. Finalement, les élections n’étaient pour rien à son mutisme. J’ai été déplacé à la périphérie de son cercle d’amis. On s’appelle pour se voir le lendemain, jamais le jour même. Son emploi du temps change sans cesse. Nos rendez-vous s’annulent aussitôt pris. Je le croise de temps en temps dans la rue.

« Farendj !, farendj » crie-t-il comme le font souvent les gamins, et ça le fait marrer.

Il me salue de la main et poursuit sa route.

J’aimerais pourtant qu’il me parle de sa mère, de Kazenchis qui se démonte peu à peu. Dans le quartier, les échoppes et les maisons en bordure de rue disparaissent par morceaux. On revend ce que l’on peut, la toiture, les fenêtres, les portes. Des maisons entières partent ainsi en pièces détachées vers Mercato, le grand marché à ciel ouvert où tout se revend. Les murs sont ensuite démolis à la masse. Puis on passe à la rangée de petites habitations autrefois cachées des embouteillages, où l’on se rendait en serpentant dans des ruelles étroites. Les voici exposées au regard des passants. Là, un pan de mur peint dont on devine qu’il s’agissait de l’intérieur d’un salon, ici un encadrement de porte qui ouvrait sur une cour. Pourtant, dans certaines rues, des trottoirs ont été pavés. Pas partout, surtout dans celles qui mènent aux hôtels et au siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Le passage du président des États-Unis Barack Obama dans la capitale éthiopienne, prévu pour juillet 2015, dans quelques mois, a hâté les travaux. A la surprise générale, elle sera l’occasion de la libération de deux bloggeurs du collectif Zone 9 et des trois journalistes. Mais ça, on ne le sait pas encore.

La mère de Tesfaye vit là, quelque part dans ce quartier grignoté. Sa maison a-t-elle été détruite ? Tesfaye a-t-il pu lui acheter un condo ? J’aimerais le lui demander mais il m’échappe.

Tesfaye est ailleurs, occupé à chasser le cash. Il en faut de plus en plus pour compenser l’inflation qui grimpe, qui grimpe.

Et le tramway qui ne circule toujours pas. Et les coupures d’électricité qui persistent. Même le sucre manque de plus en plus souvent dans les magasins.

« Endé, la vie est chère maintenant », me dirait Tesfaye.

 

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Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !

 

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Seyoum Yekuneamelak, frère

Le frère de Seyoum a été abattu par l’EI en Libye, en route vers Europe. Addis-Abeba, 2014. Vincent Defait

 

Partir, malgré tout

Addis-Abeba, quartier Cherkos, avril 2015.

 

La fatigue lui impose des gestes lents. Avec un temps infini, Seyoum enfonce sa tristesse dans le canapé élimé, les épaules couvertes d’un gabi blanc. L’épaisse couverture de coton le distingue des autres. Le deuil, c’est lui qui le porte. Il a les yeux rougis et la voix éteinte, mais il raconte. Mon traducteur passe de l’anglais à l’amharique en forçant sur les émotions. Visiblement, lui aussi apprend beaucoup aujourd’hui.

Chez Seyoum, il y avait du monde. Il a préféré le calme de la petite maison encombrée de son ami, de l’autre côté du chemin pavé, derrière une barrière en tôle et une porte trop basse pour qu’on y pénètre sans rentrer les épaules. A l’intérieur, il y a tout juste la place de circuler, entre le canapé, le fauteuil, la table basse, l’armoire et deux grands lits. Le salon-chambre d’une famille. Des affiches colorées d’un Jésus languissant tapissent un angle de la pièce éclairée par une ampoule nue pendue au plafond. Une petite fenêtre laisse passer un peu de la lumière du jour. Assis sur l’un des lits, deux quadras, des amis, écoutent Seyoum en silence. Ils connaissent son histoire.

J’ai posé mon sac sur le lino et sorti mon carnet de notes. Je laisse mon traducteur me présenter à Seyoum. Je ne suis pas le premier journaliste qu’il voit aujourd’hui. Des collègues éthiopiens et étrangers m’ont précédé.

D’ici, on entend à peine les sanglots de la centaine de personnes venues offrir leurs condoléances sous la tente en toile de jute verdâtre installée plus loin, sur la route asphaltée.

Il y a deux jours, Seyoum a reconnu son frère à la télévision. Eyasu était vêtu d’une combinaison noire, les mains attachées dans le dos, à genoux avec seize autres Éthiopiens, quelque part dans le désert libyen. Derrière chaque prisonnier se tenait un militant de l’État islamique. Eyasu et les autres ont été exécutés d’une balle dans la tête.

Seyoum murmure.

« Il est parti il y a deux mois. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il était encore au Soudan. »

Longtemps, la Libye a été le pays où les Africains subsahariens se rendaient pour gagner de l’argent. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, renversé par les troupes de l’OTAN, le pays est ouvert à tous les vents. Les migrants en chemin vers l’Europe, venus d’Afrique de l’ouest, du centre ou de l’est, ces déçus de promesses non tenues, y convergent plus nombreux. Ses côtes sont si proches du paradis fantasmé. En route, ils doivent éviter les combats entre milices et, désormais, les fanatiques de l’État islamique.

Eyasu est parti avec Balcha.

Les deux trentenaires ont grandi ici, à Cherkos, un quartier pauvre en plein centre d’Addis-Abeba. Meskel square, la grande place où ont lieu les célébrations officielles, est à dix minutes de marche le long de la toute nouvelle ligne du tramway. Les rails coupent en deux la longue Debré Zeit road. Pour traverser, on saute par-dessus les barrières jaunes. A peine plus loin, la frénésie de Bole road, cette large avenue le long de laquelle les immeubles poussent chaque fois plus haut, semble appartenir à un autre monde. A Cherkos, les emplois sont rares et la frustration le bien le mieux partagé. Alors beaucoup de jeunes partent. Au Moyen-Orient voisin souvent, en Afrique du Sud aussi. De plus en plus tentent de se rendre en Europe, mais ils demeurent une minorité. Parmi les seize Éthiopiens tués dans le désert de Libye, mi avril 2015, cinq au moins avaient grandi à Cherkos.

La nouvelle de leur exécution s’est faufilé jusqu’aux médias internationaux en même temps qu’un navire chavirait en Méditerranée. Le dimanche 19 avril 2015, plusieurs centaines de migrants se noyaient au large de l’Italie. Il y avait sans doute des Éthiopiens à bord du rafiot pourri, ce qui m’a valu une première demande de reportage, mardi matin. Mon collègue de l’Agence France-Presse revenait tout juste de Cherkos et m’a mis sur la piste de la famille d’Eyasu et Balcha. En début d’après-midi, j’écoutais Seyoum me parler de son frère.

Cassons quelques clichés, ici. Longtemps, l’émigration africaine a été principalement régionale. Les Africains se déplaçaient en Afrique. La route du Sud, vers Johannesburg, est la plus empruntée par les Africains de l’Est. Même s’il faut traverser cinq frontières, à l’arrière d’un bus, à moto ou à pied, le plus souvent de nuit. Pour des raisons économiques et politiques, souvent. C’est toujours vrai, à une écrasante majorité, mais ces dernières décennies, ces mouvements migratoires se sont diversifiés vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Surtout, les motivations ont changé. Dans l’imaginaire européen, les Africains migrent à cause de la guerre, de la famine ou de la pauvreté. En fait, beaucoup sont mieux éduqués, mieux connectés et aspirent à construire une nouvelle vie ailleurs. Eyasu et Balcha n’étaient pas des paysans illettrés sans ressources. Ils étaient suffisamment qualifiés et débrouillards pour trouver du travail, gagner de l’argent, quitter leur pays en y rentrant de temps en temps et échafauder des plans d’avenir. On trouve même, parmi les Africains qui quittent leur pays, des entrepreneurs. Si, si.

Les premiers jours, les habitants de Cherkos n’avaient reconnu qu’Eyasu et Balcha sur les images qui envahissaient peu à peu les réseaux sociaux et les écrans de télévision. Quelques débrouillards ont vite confectionné une banderole qu’ils ont pendue à la tente où les mamans du quartier viennent pleurer depuis deux jours. Sur la gauche, on voit Eyasu, dreadlocks et barbichette, et Balcha, le crâne chauve. Ils sourient. A droite, les mêmes dans leurs combinaisons noires, peu avant leur exécution. Au centre, une inscription en amharique accuse le gouvernement de n’avoir rien fait pour protéger les deux candidats au départ. Le quartier n’est pas connu pour son soutien aux autorités. Quand on n’a plus rien à perdre… Les policiers envoyés pour s’assurer que la colère ne déborde pas se tiennent à distance, au bout de la longue rue perpendiculaire au tracé du tramway. Le matin, un groupe de jeunes a crié sa colère en direction du palais national. Les forces de l’ordre ont vite ramené les imprudents à Cherkos. L’après-midi, les autorités politiques et religieuses ont appelé à se recueillir à Meskel square, le lendemain. Tous contre l’État islamique. La manifestation finira sous les jets de pierres et les gaz lacrymogènes. On ne canalise pas si aisément la hargne de jeunes gens sans espoir.

L’histoire d’Eyasu et Balcha n’est unique en Éthiopie et dit beaucoup des aspirations des Africains, peu importe les chiffres de la croissance économique que leurs gouvernements mettent en avant.

Eyasu était au Qatar depuis deux ans. Il y faisait « le chauffeur ou quelque chose comme ça », croit savoir une cousine, les cheveux couverts d’un châle noir et fin. Personne ne sait vraiment, pas même son frère Seyoum. Ce qui comptait, c’est que, là-bas, il gagnait assez d’argent pour envoyer de temps en temps quelques centaines de dollars à sa mère. La vieille dame vivait de ces revenus qu’elle partageait avec le reste de la famille. Le Qatar n’était qu’une solution provisoire. Seyoum poursuit de sa voix cassée.

« Au Qatar, il entendait beaucoup parler de l’Angleterre. Des copains l’appelaient en lui disant de venir. Ils disaient qu’en Angleterre, il y a du travail. »

L’idée fait son chemin. C’est tentant. Lors d’un passage par Addis-Abeba, Eyasu prépare son échappée avec Balcha. Les deux amis avaient prévu de prendre le bus jusqu’à Khartoum, la capitale soudanaise, pour laquelle ils avaient un visa, me dit Seyoum. Classique. A Metema, une ville frontière de 100 00 habitants, la principale économie est celle de la contrebande et du trafic de migrants éthiopiens, érythréens, somaliens et soudanais. Peu après l’assassinat d’Eyasu et Balcho par les milices de l’État islamique, une descente des autorités éthiopiennes contre les passeurs a asséché l’activité de la ville. Pour un temps seulement, les portes du nord restent ouvertes. Vers la Libye, puis et l’Italie.

Deux jours avant de quitter Addis-Abeba, Eyasu révèle son projet à son frère et lui remet 96 000 birrs, environ 4 360 euros. Près d’une année de salaire de prof à l’université.

« C’était pour payer le passeur, au Soudan. Je devais envoyer l’argent une fois qu’ils seraient arrivés à Khartoum. »

Une fois reçu le coup de fil d’Eyasu depuis le Soudan, l’argent a été transféré. Officiellement, il est impossible de faire sortir des devises d’Éthiopie, mais les réseaux mafieux savent faire.

« Après ça, je n’ai plus eu de nouvelles, jusqu’à ce que je le vois à la télé. »

Une seconde vidéo a circulé. Elle montre un groupe de jeunes hommes, sans doute éthiopiens ou érythréens, chrétiens en tout cas, se faire égorger sur une plage libyenne par des militants de l’État islamique. Les images se sont vite insinuées dans les ruelles de Cherkos et du reste d’Addis-Abeba. Elles se sont agrégées à celles de la noyade des plus de huit cents personnes en Méditerranée.

Depuis quelques semaines déjà, les Éthiopiens enrageaient de voir les leurs poursuivis dans les rues de Johannesburg ou Durban par des jeunes Sud-Africains au chômage qui leur reprochaient, à eux comme aux migrants congolais, zimbabwéens ou zambiens, de venir chercher en Afrique du Sud un emploi que leur pays ne leur offre pas. Au pays de Mandela, certains ont été brûlés vifs, coincés dans un pneu qu’on leur avait glissé autour des épaules pour qu’ils n’en réchappent pas.

Deux ans plus tôt, fin 2013, Addis-Abeba a dû rapatrier près de cent cinquante mille concitoyens d’Arabie Saoudite. Le royaume avait décidé de chasser de son territoire les travailleurs illégaux. Plus tôt encore, en 2012, les plus connectés des Addis-Abébiens se sont émus devant une vidéo montrant Alem, une jeune mère de deux enfants, se faire molester dans les rues de Beyrouth, au Liban, par un homme qui semblait être son employeur. La même année, plus de soixante-dix mille Éthiopiens, mais il ne s’agit là que d’estimations, ont transité par le Yémen en route vers des promesses souvent non tenues.

On pourrait ainsi remonter le temps à l’infini, les histoires de départ ne manquent pas. L’Éthiopie a beau se transformer, elle peine à retenir tout le monde. Les visages de son échec se comptent par milliers. Ils se nomment Eyasu, Balcha, Alem…

Combien sont-ils ?

Plusieurs dizaines de milliers, sans doute. Deux cent mille par an au bas mot, d’après les chiffres qui garnissent les rapports onusiens. Difficile de tenir le décompte du nombre de paysans ou de jeunes citadins désœuvrés qui traversent les frontières à pied ou en minibus.

Ces visages, que 10 % de croissance ne suffisent pas à contenter, sont autant d’affronts pour l’ancien empire abyssin. Paradoxalement, entre 2007 et 2013, le nombre de millionnaires éthiopiens a doublé pour atteindre 2 700. Pas grand chose au regard de la population et en comparaison du reste du continent, mais le fait est saisissant dans un pays où un tiers de la population vit avec moins de 0,60 dollar par jour.

En 2013, l’épisode saoudien a mis un frein, momentanément, à l’exode des Éthiopiens vers le Moyen-Orient. A l’époque, le gouvernement s’est efforcé d’accueillir les rapatriés au mieux, en leur remettant une petite somme d’argent, puis a serré la vis. Un plan de lutte contre le trafic humain devait sortir des cartons avant la fin 2015 puis, à quelques semaines des élections en mai de la même année, le gouvernement a annoncé avoir jeté en prison deux cents trafiquants. L’émigration légale, la plus visible, a été contenue, presque tarie.

Les abords du bureau de l’immigration, à Addis-Abeba, se sont vidés. Auparavant, s’y rendre pouvait prendre des heures.

 

Petit saut dans le temps.

On est en 2012 et Meles Zenawi, le Premier ministre, orchestre encore la vie publique sans que son portrait recouvre la ville comme aujourd’hui. Le chef du gouvernement véhicule hors des frontières l’image d’un pays en réussite. Avec une consœur, correspondante de Radio France internationale, nous nous rendons dans l’une des innombrables agences de recrutement installées dans la capitale, passage obligé des candidats au départ par la voie légale. Churchill avenue en regorge. Au rez-de-chaussée d’un petit centre commercial couvert de vitres teintées bleues, au-delà du hall et des tables d’un café, une triplette d’hôtesses nous accueille avec un regard blasé, même pas surpris. Le classement de piles de passeports éthiopiens, étalés sur le comptoir, les occupe bien assez. Sur les murs, des affiches de compagnies aériennes et de leurs hôtesses au sourire émail tentent de donner au lieu les airs d’une agence de voyage. Délavée par les années, une équipe d’Air France, dont aucun avion ne se pose pourtant à Addis-Abeba, promet de toutes ses dents un aller-retour vers des horizons exotiques en classe confort.

« Le directeur ? Il est pas là. »

Un petit homme perdu dans un costume bouffant finit tout de même par arriver et nous invite à le suivre dans son bureau, derrière la paroi vitrée recouverte des sourires d’Air France. La consœur et moi, nous nous y serrons en attendant que le chef revienne. Un collègue qui le dépasse de deux têtes, « son agent », se joint à la discussion après une poignée de main solide. Au grand costaud le fauteuil du chef, au petit directeur une chaise coincée entre une armoire vide et le bureau.

L’« agent » nous éructe au visage. Méfiant, le type.

« Montrez-moi votre carte de presse. »

J’obtempère. La consœur négocie, elle a oublié la sienne. En général, ça passe. Pas ce jour-là.

Le grand nerveux commence à brasser l’air de gestes amples et trop prêts de moi pour me plaire. Il ne nous laisse que le temps de ravaler nos remarques. Son débit devient plus rapide, son propos moins cohérents. Un Soudanais, lis-je sur le titre de séjour qu’il nous met sous le nez en évoquant des procédures que nous aurions dû suivre, où nous croyons-nous quand même, on ne débarque pas chez les gens comme ça sans se présenter, en les interrogeant de la sorte… Il met fin à sa logorrhée en refusant de répondre à nos questions. Ridicule.

« Vous auriez dû le dire dès le début. »

La collègue s’impatiente.

« Mais vous n’avez pas de pièce d’identité valide. »

Je prends le relais.

« Je vous ai montré ce qu’il y a de plus valide dans ce pays. Pourquoi vous ne voulez pas répondre à nos questions ?

– Parce que je n’aime pas ça.

– Pourquoi ? Vous avez quelque chose à cacher ? »

La phrase de trop, bien sûr. C’est idiot.

L’homme s’énerve pour de bon. Il ne parle plus, il hurle. Se lève, élargit le périmètre de ses moulinets. La baffe n’est pas loin.

La collègue proteste.

Je ne fais pas le vaillant. Nous sortons sous le regard indifférent des trois hôtesses. L’« agent » soudanais finit de passer ses nerfs sur le directeur.

Les jours suivants, nos autres tentatives d’entretien ne débouchent sur rien de mieux. Les responsables ne sont jamais là. Les agences de recrutement n’exercent pas toutes dans le cadre de la loi et aucune ne souhaite faire la publicité de ses activités. Elles n’en ont pas besoin pour faire des affaires, les clients viennent à elles de toute façon.

 

Personne n’a de données précises, uniquement des estimations, sur l’émigration éthiopienne, m’a assuré un représentant de l’Office international des migrations. Il s’agit surtout d’hommes, de femmes souvent, parfois de mineurs. Ils ne quittent pas leur pays seulement parce qu’ils sont pauvres, a poursuivi le diplomate onusien, mais pour une vie meilleure. La plupart d’entre eux n’ont sans aucun doute pas la moindre d’idée des batailles de chiffres que se livrent le gouvernement éthiopien, le FMI et la Banque mondiale autour de cette croissance magique. Les premiers s’agrippent à 10%. Les seconds compriment ces promesses à 8%. Ces pourcentages se négocient durement derrière des portes closes. On joue avec les critères de calcul. Dans les couloirs de certaines de ces organisations occidentales, des hommes en cravate murmurent des 6%, un peu au-dessus de la moyenne régionale. Rien d’infamant, mais les autorités éthiopiennes se trouvent prises à leur propre piège. Quelle région, quel fonctionnaire, quel ministère osera annoncer une baisse des exportations, une diminution des récoltes, une productivité industrielle à la peine ? Pendant ce temps, beaucoup passent les frontières. Quand on ne voit rien venir, on finit par se lasser de la « renaissance éthiopienne ».

La Banque mondiale parle de plus de 600 000 jeunes Éthiopiens qui se cherchent, chaque année, une entrée sur le marché du travail. Ils sont là, ils ont été à l’école ou dans l’une des trente-quatre universités que le gouvernement a ouvertes, mais aucun emploi ne les attend. Et puis il y a cette main d’œuvre que l’on ne voit pas encore passer de l’agriculture à l’industrie, signe que l’économie nationale tarde à se transformer.

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Les gens du quartier Cherkos, réunis pour porter le deuil de Balcha et Eyasu. Avril 2015. Vincent Defait

En 2012, toujours.

La fuite prend cette fois-ci le visage d’Alem. La jeune femme n’a jamais rien rapporté du Liban. On l’a retrouvée morte, « suicidée », ont dit les autorités libanaises, dans un hôpital de Beyrouth. Quelques jours plus tôt, une vidéo prise avec un téléphone circulait dans les cybercafés d’Addis-Abeba. On y voyait Alem se faire brutaliser par un homme, peut-être son patron, près de l’ambassade éthiopienne de la capitale libanaise où elle tentait d’obtenir de l’aide.

Avant de partir, Alem s’est prise en photo. L’agence qui a organisé son embauche au sein d’une famille libanaise en a eu besoin pour son catalogue que d’éventuels employeurs feuillettent comme on achète un canapé. L’une des photos a échappé à l’agence et a été placée dans un cadre à côté d’un autre cliché, celui de Lessema, son mari, et de leurs deux enfants de quatre et douze ans. Le cadre en bois et son photomontage maladroit ont été posés sur une commode dans la maison en terre, en périphérie d’Addis-Abeba, où Lessema raconte le drame de sa femme.

La petite joue dehors, le grand est assis sur le pas de la porte et écoute son père. Sous le toit en tôle, l’unique fenêtre donne au rectangle de terre un peu de lumière du jour. Il n’y a rien à éclairer, si ce n’est la commode, deux chaises, une table et deux lits. Ensemble, Lessema et Alem gagnaient 800 birrs par mois, un peu plus de 30 euros, lui sur les chantiers, elle en vendant des injeras. Le four en terre cuite est derrière la maison. Un cousin leur a promis 2 500 birrs par mois. Une grosse centaine d’euros, le salaire d’un fonctionnaire moyen. C’est lui qui les a mis en contact avec l’agence de recrutement. Alem et Lessema n’ont pas traîné à l’école, n’ont jamais gagné leur croûte autrement qu’en vendant leur force de travail au jour le jour. Le cousin leur portait moins d’estime qu’à leurs petites économies.

Alem a d’abord transité trois jours au Yémen, avant d’atterrir à Beyrouth.

« On nous a dit qu’avec l’argent qu’elle gagnerait, on pourrait envoyer les enfants à l’école. Je n’ai pas eu de nouvelles pendant deux mois. Pour l’instant, je n’ai rien dit aux enfants mais quand la petite voit un avion, elle croit que sa mère est dedans. »

Le garçon a compris. Il écoute de trop près pour qu’il en soit autrement. Son père n’a aucune idée de quoi l’avenir de la famille sera fait. Combien de temps le four à injera, à l’arrière de la maison, restera-t-il éteint ? Les enfants iront-ils à l’école ?

 

Un jour, un peu après ma rencontre avec le mari d’Alem, Tesfaye m’avait mis entre les mains d’un de ses amis, un chauffeur de taxi. Mulugeta, comme nous nous étions convenus de l’appeler, conduisait une de ces vieilles Lada bleu et blanc sorties d’une usine soviétique dans les années 1980. L’engin de Mulugeta ronronnait comme au premier jour, les banquettes étaient en parfait état et les portes avaient toutes des poignées. De taille moyenne, les yeux qui en disent peu, le trentenaire a acheté son engin en rentrant d’Arabie Saoudite. Deux ans et dix mois là-bas ne lui ont pas permis d’acquérir mieux.

« Je suis parti à temps », raconte-t-il en conduisant trop près des autres véhicules.

Lui et dix-neuf autres chauffeurs de poids lourds ont signé un contrat avant de quitter Addis-Abeba, ensemble. Sur place, le document a été réécrit, le salaire diminué et leurs pièces d’identité confisquées.

« J’étais payé au trajet, pas au mois. Alors je roulais tout le temps. C’est comme ça que les accidents arrivent, on s’endort au volant.

– Ça t’est arrivé ?

– Pas à moi. Mais à un copain. »

Le patron saoudien a demandé que le camion soit remboursé. Aux dernières nouvelles, l’ami croupit dans une prison saoudienne. Mulugeta y a échappé de peu, après un accident mineur. Il a quitté le pays in extremis, mais le patron a gardé son permis de conduire international.

 

Suffisamment d’Éthiopiens rentrent du Moyen-Orient avec de substantifiques économies pour entretenir la légende. L’Est est l’eldorado des pauvres. Mieux vaut s’y épuiser sept jours sur sept à faire le ménage et tant d’autres choses que de végéter au village. Les plus fortunés rêvent d’Europe, comme Eyasu.

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Dans le quartier Cherkos d'o

Seyoum, dont le frère Balcha est mort en Libye. Avril 2015. Vincent Defait

Retour en 2015.

Meles est mort presque trois ans plus tôt et le pays s’est habitué à ne le voir qu’en affiche ou à la télévision. Les grands projets avancent, la capitale insiste à promettre l’inauguration de son tramway pour bientôt. Les élections auront lieu le mois prochain.

A 47 ans, Seyoum, le frère d’Eyasu, a deux raisons de ne pas quitter son pays : sa fille et son emploi. Il a un petit studio photo à Cherkos, qui lui permet de vivre avec sa femme et son enfant dans une pièce unique. C’est déjà ça. Pour les autres, il comprend.

« Les jeunes connaissent les risques, mais ils préfèrent ça plutôt que de rester ici à ne rien faire. »

Depuis vingt minutes, Seyoum parle dans la pénombre. Le quartier est privé de courant. La coupure n’a eu aucun effet sur son débit de paroles. Il en a l’habitude. La fenêtre taille un rectangle de lumière dans la pénombre.

« En Europe, un jour de travail peut changer ta vie. Ici, on gagne 700 birrs par mois. Là-bas, une journée suffit pour gagner autant. »

Mon traducteur répète et ajoute des commentaires dont je n’ai pas besoin. Lui a fréquenté l’université, a monté sa petite entreprise et dépense sans doute en une semaine ce qu’Eyasu gagne en un mois. Il découvre une facette de son pays.

Les ruelles de Cherkos sont pleines de ceux qui font les mêmes calculs. Dans les méandres de ces quartiers en tôle et en terre, où les fruits de la croissance ne poussent pas, où l’on déserte l’école pour courir les petits boulots, l’espoir est ailleurs. Loin. D’autant plus loin que les paraboles posées sur les toits permettent de capter les chaînes étrangères et d’échapper à la monotone Ethiopian Broadcast Corporation.

Ceux qui partent ne sont pas toujours ceux que l’on s’attend à voir prendre autant de risque.

Balcha, le compagnon de mésaventures d’Eyasu, était fonctionnaire. Son emploi de technicien au sein de l’entreprise nationale d’électricité lui assurait un maigre salaire, mais versé tous les mois. De quoi projeter Balcha hors des statistiques de la pauvreté pour le faire entrer dans les couches basses de la classe moyenne éthiopienne. De ceux qui, souvent, travaillent pour l’État, mais pour qui les fins de mois sont source d’angoisse. A Cherkos, Eyasu et Balcha avaient accès à l’eau courante à un robinet collectif, à partager avec d’autres familles, l’électricité la plupart du temps et toutes ces choses qui permettent aux institutions internationales de voir l’Éthiopie émerger.

La croissance économique du pays n’est pas une invention de fonctionnaires ou de zélés militants de l’EPRDF. Le pays n’est plus ce qu’il était à la chute du Derg, à l’orée des années 1990. La proportion de ceux qui vivent sous le seuil de la pauvreté, fixé par les autorités à 0,60 dollar par jour, a officiellement été ramenée à 29% de la population, moitié moins que vingt ans plus tôt. Le pays a aussi atteint certains des objectifs du Millénaire fixés par les Nations unies : l’espérance de vie est passée de 52 ans en 2000 à 64 ans en 2015, la mortalité infantile connaît une baisse drastique, l’accès à l’eau propre se généralise. La prévalence du rachitisme a été réduite de 58% en 2000 à 44%. Ce que les rapports onusiens omettent de préciser, c’est que dans le même temps la population a explosé, passant sur la même période, de 66 millions à 85 millions.

Tout de même, les micro-crédits et les formations dispensées par les autorités ont permis à beaucoup d’ouvrir leur propre salon de coiffure, leur petite échoppe ou leur menuiserie. Ceux-là marchent sur un fil. Un coup du sort, un parent malade, une dépense imprévue et ils replongent dans l’extrême pauvreté. Ils représentent la majorité de la classe moyenne éthiopienne, à l’image de ce qu’elle est sur le continent : 350 millions de personnes, sur 1,3 milliard au total, qui gagnent entre 2,2 dollars et 20 dollars par jour, d’après la Banque de développement africaine. L’essentiel de cette classe moyenne vivrait avec un maximum de 4 dollars par jour. En Éthiopie, une strate au-dessus se trouvent les fonctionnaires moyens, autrefois privilégiés, aujourd’hui déclassés. Avec 3 000 ou 4 000 birrs par mois, entre 130 et 170 euros, ils vivent correctement, conduisent de vieilles Toyota Corolla ou d’antiques Volkswagen, sans plus. Encore un cran au-dessus planent les jeunes citadins éduqués qui ont su profiter des interstices laissés au secteur privé dans une économie dominée par l’État. A la moindre offre d’emploi à l’étranger, ils s’envolent. Ici, la classe moyenne africaine émergente tant chantée dans les rapports officiels et la presse occidentale existe à peine.

Le coût de la vie aussi a grimpé, l’inflation s’agrippe à des sommets et le revenu par habitant, même trois fois plus haut qu’il y a deux décennies, demeure parmi les plus bas au monde.

 

Beaucoup, aussi, étouffent. Le régime devient oppressant. Ça ne s’arrange pas à l’approche des élections. Dans la ruelle que j’ai longé en suivant Seyoum jusqu’à chez ses amis, un jeune plus vindicatif que les autres monte la voix. Autour de lui, on tente de le raisonner. On sait que ce qu’il va dire ne se dit pas à haute voix. Il s’en moque. Le gouvernement prend tout, il ne laisse rien aux autres, dit-il. Les Tigréens du Nord accaparent la politique, les affaires et tout le reste, maugrée-t-on souvent, pas trop fort tout de même, dans les ruelles d’Addis-Abeba ou les cafés de province. Les Tigréens ne représentent pourtant qu’une minorité de la population. Les plus de 30 millions d’Oromos surtout, les 20 millions d’Amharas et les autres rongent leur frein. En 2014, déjà, l’armée a fait taire, l’arme au poing et la gâchette facile, des étudiants Oromos remontés contre le projet d’extension de la capitale. Exode rural oblige, Addis-Abeba la vorace mord chaque année un peu plus sur les terres oromos, laissés-pour-compte historique des régimes successifs. Ces manifestations, ses morts et ses arrestations, ont commencé à révéler le lien rompu entre les autorités et la population. L’Éthiopie est une mosaïque ethnique et linguistique où tout le monde ne trouve pas encore sa place. La rancœur a parfois ce goût-là.

Alors l’exil se poursuit. Dans le demi-jour de la petite maison de son ami, Seyoum n’en doute pas. Les risques ? La torture et la mort sur le chemin de l’Europe ou du Moyen-Orient ? Des détails.

« Hier, alors qu’on était tous en train de pleurer dans la rue, un autre groupe de jeunes est parti. »

Ceux-là ont pourtant vu les images de leurs copains Eyasu et Balcha se prendre une balle dans la tête, sur le chemin de leurs rêves.

 

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Chapitre suivant : Des élections sans bruit

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer

 

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Meskal Square, durant la construction du tramway, en 2013. Vincent Defait

Hey, bro !

 

Je n’ai pas vu Tesfaye depuis plusieurs semaines. J’ai des nouvelles de lui par la bande. Ses clients l’occupent et c’est tant mieux.

Nous communiquons surtout par SMS, désormais. Dans son dernier message, il m’apprenait qu’il a acheté une nouvelle voiture, une petite Toyota Vitz. En fait, il est même passé me la montrer, sans traîner. Il était attendu.

La Vitz, c’est l’engin des jeunes. Cool, moderne, urbain. Le symbole d’un basculement social.

Je retiens surtout que dans ce message, Tesfaye m’a appelé bro.

« Frangin » ?

C’est nouveau. Il fréquente pas mal de farendj en ce moment. Ou des Éthiopiens de la diaspora qui font la navette entre Addis-Abeba et Washington DC. Ceux-ci sont les enfants d’une génération qui avait fui le Derg dans les années 1980. La nouvelle croissance économique du pays les convainc de revenir, avec deux passeports dans la poche. Le rouge bordeaux de l’Éthiopie, et le bleu nuit des États-Unis, seule puissance à parvenir, parfois, à faire fléchir Addis-Abeba lorsque les mâtons ont la main lourde sur les opposants. Et encore. La région est bien assez instable comme ça, l’Éthiopie se développe et ne ménage pas sa peine pour mettre fins aux conflits à ses frontières. Ses troupes sont en Somalie à combattre les milices islamistes Chebbabs, ses diplomates font des allers retours à Juba, au Soudan du Sud, où une guerre civile ruine le plus jeune pays au monde depuis fin 2013. C’est à Addis-Abeba que les leaders du continent se réunissent à chaque sommet de l’Union africaine. Il y a aussi les 735 000 réfugiés érythréens, somaliens, sud-soudanais qui ont fait de l’Éthiopie le premier pays d’accueil africain. Ça fait beaucoup pour un pays pauvre qui n’entend pas le rester. Et puis Washington n’est pas mécontent que son influence s’étende avec ces représentants de la diaspora nourris au sens des affaires à la sauce américaine.

On les trouve à la tête d’entreprises d’import-export, dans les bureaux perchés de ces nouvelles tours vitrées jusqu’au dernier étage, aux manettes de restaurants branchés où les burgers et les pizzas remplissent la carte du menu. L’accent américain s’entend de plus en plus dans les rues de la capitale. Même les jeunes qui n’ont jamais quitté le pays américanisent leur amharique, surtout dans les cafés pimpants et bruyants de Bole road et du centre commercial Edna Mall, où se trouve un énorme cinéma spécialisé dans les blockbusters hollywoodiens. A l’étage inférieur, une piste de patins à roulette vient d’ouvrir. C’est là que les jeunes citadins branchés viennent jouer avec leurs envies d’autre chose.

« Les États-Unis, c’est le pays de mes rêves », m’a dit Tesfaye, un jour.

On parlait de ces Éthiopiens qui quittent le pays pour chercher fortune ailleurs. Et de ceux qui y reviennent pour investir leurs économies. On venait de passer devant un nouvel hôtel, le « Washington »…

Que connaît-il des États-Unis ? Rien d’autre que ce qu’il en entend ou voit à la télévision. Du rêve. Du beau.

Tesfaye n’a pas de projets de départ. Pas que je sache.

Je lui poserai la question si l’on se croise de nouveau. Avec la proximité des élections, fin mai, tout le monde s’évite un peu, le temps que ça passe.

 

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Chantier du Grand barrage de la renaissance éthiopienne, septembre 2014. Vincent Defait

Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne

Région du Benishangul-Gumuz, près de la frontière du Soudan, septembre 2014.

« On y est. »

Assis à l’avant, à côté du chauffeur, Semegnew Bekele range sa revue dans la porte du     4 x 4 et annonce, un peu enroué par le long silence : « Le barrage est là, sur la gauche. On va aller le voir avant de dîner. »

La nuit est tombée d’un coup, pile au moment où nous atteignons le chantier. Des tractopelles nous frôlent en soulevant d’énormes panaches de poussière qui montent dans la lumière des spots. Les engins en croisent d’autres, tout aussi bruyants, dans lesquelles les hommes ont l’air de nains. Tout en bas, près du barrage, une nuée d’ouvriers fourmille en sourdine.

« L’équipe de nuit. »

Tiens, Semegnew m’a parlé.

Nous sommes debout, le bout des chaussures dans le vide, sur la rampe d’accès au chantier. Les fondations de l’édifice, imposantes, émergent du fleuve dont les eaux seront bientôt domptées. Le petit homme rond savoure l’effet produit sur moi par l’immensité des lieux, puis rompt le charme.

« Venez, on va vous montrer votre chambre.

– J’ai pas mal de choses à vous demander…

– Je sais. Ne vous inquiétez pas. On fera ça demain. »

Je ravale mes questions, qui se perdraient de toute façon dans le boucan des engins. L’ingénieur n’a pas envie de traîner, j’ai surtout besoin d’eau fraîche.

Une demi-heure plus tard, sous le porche d’une enfilade de petites pièces en préfabriqué, je contemple la lumière des camions qui sinuent à flanc de collines. D’ici, on n’entend que le cliquetis des engins et les climatisations qui ronronnent en gouttant sur le sol bétonné. Tout est calme, du perron de ma chambre, un cube aux murs blancs avec deux lits simples placés en perpendiculaire, un frigo, une table et une salle de bain colonisée par les cafards. Ça sent l’humidité mais dans l’ensemble, ça vaut bien des hôtels du pays.

Je suis venu ici avec l’intention de voir vivre ce chantier érigé dans un désert vert, de raconter la vie isolée des milliers d’ouvriers occupés à bâtir la « renaissance » de leur pays. J’ai vendu le sujet comme ça et, à Paris, l’idée a plu. Au téléphone, Semegnew a éludé par des « oui, oui » trop mous pour ne pas être suspects. Au début, je n’ai pas fait attention.

Il était à peine 15 heures quand le photographe et moi sommes sortis de l’aéroport d’Assossa, un bourg couleur de terre mouillée sans intérêt à 500 km à l’ouest de la capitale. C’est à peine si Semegnew Bekele nous a salués. J’ai mis du temps à le reconnaître. A ma décharge, je regarde peu la chaîne de télévision nationale où il tient la population au courant de l’avancée de la construction du barrage. Il n’est ni grand, ni bavard et offre une main molle quand on le salue. Pas engageant. Sans un mot, il s’est installé à l’avant du véhicule pendant que son chauffeur à la carrure de boxeur posait nos sacs dans le coffre.

« On y va. »

Semegnew Bekele n’a pas pipé mot du trajet. De la banquette arrière, mes tentatives d’engager la discussion ont rebondi sur son mutisme. A un moment, c’est vrai, il s’est tourné pour me tendre le magazine d’Ethiopian Airlines, celui avec sa photo en page 24. De temps en temps, il saluait d’un geste obligé des gamins surtout soucieux que leurs chèvres ne finissent pas sous les roues du véhicule. Au fil des heures, les villages se sont faits plus rares et plus dépouillés. Les petites parcelles de maïs se sont fondues dans une végétation touffue, sans arbre, avant de tout à fait disparaître. La piste a fini par serpenter entre des reliefs sans présence humaine. Puis, dans la lumière évanescente de la fin de journée, les faisceaux de puissants projecteurs se sont détachés du fond de la vallée. Les épaules du chauffeur se sont assouplies.

Le barrage était là et Semegnew me parlait enfin.

Avec sa casquette en tissu épais, sa chemise à carreaux et son verbe rare, Semegnew Bekele est la voix et le visage du Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne, le GERD, d’après l’acronyme anglais. Pour les Éthiopiens, le barrage s’appelle simplement hidasse – « renaissance ».

Le projet est dément. En 2017, si tout se passe bien, et tout se passera bien, l’Éthiopie devrait avoir achevé la construction du plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique. Avec 6000 mégawatts de puissance annoncée, soit l’équivalent de six petites centrales nucléaires, le projet se place au huitième rang mondial et s’affiche aux quatre coins du pays. Impossible d’ignorer la prouesse. Du nord au sud de l’Éthiopie, des hauts plateaux aux plaines sèches, le GERD est partout. Sur les écrans de télévision, sous cadre aux murs des bâtiments officiels. Jusque dans les pages en papier glacé du magazine de la très rentable compagnie aérienne nationale, Ethiopian Airlines. L’édition du moment, placée derrière les sièges de tous les engins de l’entreprise, consacre quatre pages au barrage. Semegnew en a rédigé le texte, qui a été signé par un autre, avec un sens peu subtil de la propagande. Dans l’exemplaire qu’il m’a offert, il a corrigé quelques erreurs au stylo bleu sur l’un des graphiques. L’ingénieur est un homme de chiffres.

Tout a commencé le 2 avril 2011. Ce jour-là, Meles Zenawi, l’ancien Premier ministre charismatique, posait la première pierre du chantier devant les caméras de la télévision nationale. Quatre jours plus tôt, le monde avait eu vent du projet, puis avait appris la signature d’un contrat de 3,8 milliards de dollars, devenus 4,5 milliards avec le temps, sans appel d’offre. L’entreprise italienne Salini Impregilo, habituée des grands projets hydrauliques en Éthiopie, a décroché la timbale. Plus tard, les termes de l’accord ont été modifiés pour que le projet adopte les couleurs nationales. Les transalpins ont ainsi été rejoints par le mastodonte Metals and Engineering Corporation (METEC), un complexe militaro-industriel propriété de l’État éthiopien. A Salini le génie civil, à METEC l’électromécanique. On ne pouvait pas laisser à d’autres le soin de bâtir la renaissance éthiopienne. Au passage, ça permet aussi aux haut-gradés d’une puissante armée de se faire une fortune. Le français Alstom fournit les turbines.

Le projet part d’un constat : l’Éthiopie est sous-équipé en infrastructure. En routes, en voies ferroviaires, en usines, en réseau électrique. A l’image du continent où la production d’électricité ne s’est pas améliorée depuis vingt ans, où 35% de la population seulement y a accès, où les zones rurales sont sept fois moins connectées que les villes. C’est la Banque mondiale qui l’affirme.

Or, pour développer le pays, il faut un changement de paradigme, passer d’une économie agricole et paysanne à une économie basée sur l’industrie. Cela ne se fera pas sans carburant. Tant mieux, l’Éthiopie regorge d’énergie renouvelables : hydrauliques surtout, mais aussi éoliennes, solaires et géothermiques. Le GERD, raccordé au réseau national comme d’innombrables autres barrages plus petits, doit donc fournir l’électricité nécessaire à l’industrie naissante du pays. La vente d’une partie de cette électricité aux pays voisins doit aussi faire rentrer de précieuses devises dans des caisses quasiment vides.

La visite se fait de bon matin, avant les brûlures du soleil, selon un rituel que l’ingénieur a rodé au fil des passages de journalistes.

« Il ne nous manque que Fox News et CNBC », s’est-il vanté la veille au soir au-dessus de sa soupe, une fois oubliée la piste cahoteuse.

Ce matin, la découverte du barrage débute dans son bureau, une pièce calfeutrée derrière d’épais rideaux, aménagée uniquement pour être utile. Semegnew Bekele assoit son autorité derrière un large bureau bien ordonné. Placée en perpendiculaire, une longue table prolonge la souveraineté de l’homme sur les lieux. J’imagine aisément les deux rangées de subalternes se faisant face, sages et attentifs, la tête tournée vers le boss, le stylo en suspension au-dessus du carnet de notes. Ce matin, il n’y a que nous : Semegnew, un autre homme qui ne nous a pas encore été présenté, le photographe et moi.

Semegnew Bekele préside, j’écoute. Au mur, dans un cadre doré, l’ancien chef du gouvernement Meles Zenawi montre la voie à suivre, le bras tendu vers un futur prometteur. Taiseux depuis la veille, recroquevillé sur ses prérogatives lors d’un dîner vite expédié, le chef de projet devient bavard. Sa mission commence ici et maintenant. Son discours, un peu érodé par les répétitions, gonfle tout de même son enthousiasme.

« Ici, nous luttons contre la pauvreté. Nous voulons que le monde sache ce que le gouvernement d’Éthiopie est en train de réaliser, c’est pour cela que vous êtes là. Ce projet mobilise 100% de la population. En construisant ce barrage, nous pensons à Meles Zenawi. Vous devriez lire ses discours, ils sont incroyables ! »

Semegnew insiste, sans qu’il soit possible de l’interrompre. J’ai le stylo en stand-by pour la prochaine tirade.

« Vous savez, l’Éthiopie se développe sans porter préjudice aux autres. C’est historique. »

Mais pas tout à fait exact.

En 2011, en apprenant les desseins éthiopiens, l’Égypte s’est braquée, sans surprise. En aval du Nil, Le Caire s’est habitué à jouir des eaux du fleuve en vertu de traités signés avec le Soudan et leur ancien colon britannique en 1929, puis en 1959. La préhistoire. A l’époque, les trois parties avaient ignoré les neuf autres pays traversés par les principaux affluents du fleuve. Tant pis si le Nil Bleu et le Nil Blanc se rejoignent à Khartoum, la capitale soudanaise, après des milliers de kilomètres à travers l’Afrique de l’Est et des grands lacs. Beaucoup de ces cours d’eau prennent leur source en Éthiopie. Et alors ? Le Soudan et l’Égypte s’étaient vus allouer le bénéfice de la totalité du débit des eaux. Le Caire a eu le droit à la part du lion. Et le lion, aujourd’hui, réclame sa part. En construisant son méga barrage, l’Éthiopie passe outre ces privilèges d’un autre temps. Que vaut, de toute façon, un traité signé avec un ancien colon ? Pas grand-chose. A Addis-Abeba, en tout cas, on s’en tamponne.

Depuis le début des travaux, les relations entre les deux pays ont oscillé entre invectives diplomatiques et négociations polies. Le Caire craignait de voir s’assécher le lac Nasser, essentiel à son agriculture, tandis que l’Éthiopie alléguait de son droit à profiter du Nil Bleu, dont 84% des eaux coulent en son territoire. Au milieu, le Soudan s’est fait discret. Tiens, tiens.

En fait, les désaccords sur le partage des eaux du Nil ne sont pas nouveaux. Il se raconte que les empereurs abyssins, fervents chrétiens orthodoxes, avaient l’habitude de menacer de tarir le débit du fleuve lorsque l’Égypte s’en prenait aux églises coptes chez elle. Rien de plus facile, sur les hauts plateaux éthiopiens, que de fermer le robinet à la source. Au XXIe siècle, l’Éthiopie ose enfin toucher au fleuve. En aval, pris dans la tourmente du printemps arabe, il a fallu au Caire trois ans et quatre régimes politiques après les débuts des travaux du GERD pour se réconcilier avec Addis-Abeba. Pour la première fois, fin septembre 2014, les ministres de l’Eau et de l’Irrigation du Soudan et de l’Égypte ont visité le chantier à l’invitation de l’Éthiopie. J’y passe juste après eux.

« Ils étaient contents. »

Le sujet l’agace, mes questions aussi. Semegnew Bekele me parle d’un projet grandiose au service de l’humanité ou presque, de l’Afrique en tout cas, moi de considérations hydro-diplomatiques.

Il est 8 heures du matin. L’exposé se poursuit à l’extérieur, sur les hauteurs d’un bourrelet montagneux surplombant le chantier. Les équipes de nuit ont passé la main à leurs collègues du jour. Un vent léger caresse le flanc de montagne que les pelleteuses grignotent, en bas. Semegnew vient ici tous les matins ou « presque », dit-il, mais j’ai du mal à le croire, pour prendre une photo de l’avancée des travaux. Les pieds au bord du vide, l’homme insiste, patriote jusqu’au bout des lunettes.

« Le GERD est construit de façon à ne pas pénaliser les pays en aval. Pour eux, le débit du fleuve va se régulariser, ils n’auront plus de périodes de sécheresse, ni d’inondations. »

L’ingénieur règle ainsi de longs débats entre spécialistes en hydraulique, souvent plus dubitatifs. Passons. Quant à l’Éthiopie, elle profitera des mégawatts et des dollars générés par la vente d’une partie de l’électricité aux pays voisins. Un exemple de coopération africano-africaine.

Je note.

« C’est un tournant. Nous avons fait beaucoup de sacrifices mais nous devenons un peuple qui prend les choses en main. C’est grâce à la bonne politique de notre gouvernement, qui attire chez nous les investisseurs étrangers. »

Le barrage, les pays voisins, la politique économique éthiopienne… Tout se mélange un peu dans le discours du chef de projet.

Je note, encore.

Et l’homme suspend son exposé. Pour la suite de la visite, il faudra voir avec un collègue, celui qui patientait avec nous dans le bureau, plus tôt. Semegnew Bekele a des rendez-vous dont il n’avait rien dit jusqu’à présent. Je m’agite un peu, insiste pour comprendre et m’assurer qu’on se verra plus tard, au moins.

« Oui, ne vous inquiétez pas », dit Semegnew, amusé de mon inconfort.

Son attitude m’agace mais je tente de ne pas le laisser paraître. A priori, c’est raté.

Avant de me quitter, le patron des lieux invoque de curieuses règles de bienséance. Me voilà interdit de toute discussion avec les ouvriers et les ingénieurs, éthiopiens et étrangers. Les sous-traitants, paraît-il, n’apprécieraient pas de voir leurs employés cités dans la presse sans en avoir été informés. Le prétexte est fallacieux, l’effet immédiat. La suite de la visite s’avère très technique et un brin ennuyeuse. Mon reportage prend soudain un tour nouveau. Ça va être difficile de tenir l’angle.

Coiffé d’un casque de chantier, le guide assigné s’appelle Shifaraw Damte. Au moins, le technicien de laboratoire se montre plus affable que son supérieur et ne boude pas son plaisir à détailler la moindre étape de la construction du barrage. On s’installe dans son véhicule que son chauffeur ramène au pied d’une carrière. Shifaraw s’égosille.

« Là, on broie la roche en poussière et là-bas on ajoute le ciment. Du ciment éthiopien, hein ! Puis le béton est chargé sur les camions qui l’apportent jusqu’au barrage… »

Le technicien poursuit ainsi la description des différentes qualités de béton – « les meilleures », précise-t-il – étalé jours et nuits par couches de quarante centimètres. Ainsi s’élève le grand barrage de la renaissance éthiopienne.

On passe la matinée ainsi, à faire des sauts de puces le long du chantier. Lui aussi aime qu’on lui caresse la fibre patriotique.

« J’ai construit deux barrages, mais celui-ci est historique. Vous voyez, ceux qui construisent celui-ci sont tous éthiopiens.

– Il y a quand même beaucoup d’étrangers…

– Un peu. Mais ce sont les Éthiopiens qui font tout. Là, regardez. »

En contrebas, une flopée d’ouvriers nationaux s’active à souder d’immenses structures métalliques ou à étaler les hectolitres de béton déversés par des bataillons de camions.

Sur les huit mille cinq cents personnes présentes sur le chantier, six cents sont étrangères, Italiens, Américains, Indiens… Semegnew me l’a dit plus tôt, je l’ai lu dans le magazine d’Ethiopian Airlines, Shifaraw me le répète.

« Techniquement, ce barrage est simple, mais l’échelle du projet, pff… »

L’homme écarte les bras pour embrasser l’objet de son admiration.

« C’est vrai que c’est grand. »

A ce moment de la journée, j’ai les relances molles.

« Pff ! C’est énorme ! »

Pour l’heure, coincé entre deux collines, l’ouvrage inachevé laisse couler en son milieu les eaux brunes du fleuve. En amont, une vaste plaine s’étire en cuvette, cernée de collines qui contiendront les eaux. Un lac devrait se former ici sur 246 kilomètres de long. Les arbres ont été déracinés pour éviter de pourrir dans le réservoir et d’en altérer la composition chimique. Les ressources halieutiques en aval n’y survivraient pas, tout comme les relations désormais courtoises entre l’Éthiopie et ses voisins soudanais et égyptiens. A mi-hauteur de chaque colline, une ligne de démarcation arborée s’enfonce ainsi dans l’immensité des lieux, laissant deviner le futur niveau des eaux et l’étendue du réservoir. Officiellement, vingt mille personnes ont été déplacées. Je me cale l’info dans un coin de la tête et me promet d’en toucher un mot à Semegnew, plus tard.

En aval, le camp s’étale sur cinq kilomètres. Là, les maisons en dur des cadres étrangers et éthiopiens, avec des fleurs et des allées parallèles, ici, les dortoirs en préfabriqué des ouvriers, moins pimpants et moins fleuris. Plus loin la Commercial Bank of Ethiopia, le petit bureau de poste et l’hôpital. Quelques bars, aussi, pour les chefs, les sous-chefs et les autres, mais on n’y ira pas, me dit Shirafaw. A chacun sa place. L’aérodrome dont profitent les VIP a été construit en retrait… Une petite ville tracée au cordeau au milieu de pas grand-chose. De temps en temps, un habitant du village voisin, en aval du barrage, traverse le chantier avec quelques chèvres. Les portes de l’hôpital lui sont aussi ouvertes, en cas de besoin.

« J’apprends beaucoup ici. »

Les mains sur les hanches, le technicien rabâche. Le vent s’est levé et fouette les flancs de la montagne.

« Mon premier barrage, c’est une entreprise italienne qui l’a construit, il y a vingt ans. Ici, ce sont les Éthiopiens qui font tout. On a acquis de l’expérience et maintenant, on peut le faire nous-mêmes. »

En fait, le design de l’ouvrage est italien, la construction éthiopienne. Et, n’en déplaise au sympathique Shifaraw, les étrangers demeurent les maîtres d’œuvre. Je n’insiste pas.

Ces étrangers, on les croise à la cantine « La Veranda », à midi, tandis que l’équipe de dynamiteurs fait sauter la montagne par petits bouts. A l’avant du porche, une banderole en tissu félicite les passants pour le premier million de mètres cubes de béton coulé dans le barrage. Le record a été atteint en juin 2014, trois mois plus tôt. Il en faudra neuf autres millions pour achever l’édifice. Un bref calcul et je fais remarquer que les travaux ont pris du retard. Shifaraw feint de ne pas entendre. Interroger les étrangers reviendrait à rompre le pacte conclu avec Semegnew, et sans doute à me voir refuser l’accès au reste du chantier. Je me tiens sage. On mange vite.

Dehors, le mercure taquine les 35°C. C’est la saison froide, les pluies ont cessé il y a peu. Les camions déversent leur cargaison de béton, les bulldozers l’étalent. La routine. Le ronronnement de seize énormes groupes électrogènes tapisse le fond sonore, qui cliquette de tout ce que l’endroit compte de poids-lourds et de machines. Shifaraw, la main en visière, tend le bras vers la crête de la colline où se dressent des pylônes nus.

« Bientôt, on sera relié au réseau et on n’aura plus besoin des générateurs. Quand le barrage sera fini, l’électricité partira dans le sens inverse. »

Ravi, le technicien sourit.

Tout semble si facile. Lui et moi savons bien que ce n’est pas le cas.

En 2012, un an après le début des travaux, la mise en place d’un panel d’experts internationaux a momentanément mis en veilleuse les querelles diplomatiques entre Égyptiens et Éthiopiens. Des représentants des trois pays riverains du Nil Bleu – Éthiopie, Soudan et Égypte –, flanqués de spécialistes étrangers, ont bûché pendant plusieurs mois sur les documents qu’Addis-Abeba a bien voulu mettre à leur disposition. Le Français et l’Allemand du groupe n’ont jamais répondu à mes emails. En tout, les spécialistes se sont rendus quatre fois sur le site du futur barrage. Leur rapport, rendu en mai 2013, a été gardé au chaud par les trois intéressés. Une version privée de ses multiples annexes est finalement parvenue à l’ONG International Rivers, farouchement opposée au projet. L’organisation s’est empressée de publier le rapport sur son site Internet, en mars 2014. La cinquantaine de pages a vite circulé dans les ambassades étrangères d’Addis-Abeba. Le GERD est-il bien ou mal conçu ? Le rapport, un condensé de compromis, ne tranche pas. Les experts soulignent tout de même l’insuffisance des données disponibles concernant les caractéristiques géologiques, hydrologiques et sismiques du site, ainsi que certains aspects techniques du barrage et son impact environnemental en aval. Pas vraiment une mise à l’index du GERD, plutôt une réprimande polie et un appel à préciser les intentions, faute de mieux. On temporise à défaut de s’entendre.

Il faut promettre l’anonymat à mes interlocuteurs pour pénétrer les coulisses de cette belle histoire éthiopienne. Je n’aurai cette conversation qu’après la publication de mon reportage. Après que me sont parvenues aux oreilles les réserves de deux diplomates sur le contenu de mon papier. Je prends rendez-vous.

A Addis-Abeba, les deux Occidentaux, spécialiste de l’ingénierie hydraulique pour l’un, ingénieur dans un autre domaine mais ingénieur tout de même pour l’autre, se disputent la parole dans un bureau tout blanc. De la fenêtre, on aperçoit leurs collègues en costume derrière leurs ordinateurs. L’optimisme éthiopien les agace, la naïveté supposée des journalistes aussi. Selon eux, le GERD pose un certain nombre de problèmes sérieux.

« Les médias évoquent partout les 6 000 mégawatts du barrage. Mais il faut s’intéresser à l’énergie effectivement produite.

– C’est-à-dire ?

– Tout porte à croire que ce barrage aura une efficacité, en anglais on dit capacity factor de 30%. C’est bas. »

Autrement dit, la différence entre l’énergie annoncée et l’énergie réellement produite risque de faire des déçus. Une cascade de barrages plus modestes aurait fait tout aussi bien, affirment l’un des deux diplomates. Quand l’un est en maintenance, les autres continuent de produire de l’énergie. Avec un seul barrage, la production d’électricité en prendra un coup à chaque mise à l’arrêt.

« Mais politiquement et symboliquement, construire le plus grand barrage d’Afrique, c’est sûr que c’est plus porteur. »

Avec ce barrage, l’Éthiopie fait la nique à son histoire et au monde par la même occasion.

Regard au ciel et haussement d’épaules du binôme.

Les problèmes, d’après ces deux spécialistes de l’ingénierie, sont de trois ordres, au moins. D’abord, la qualité du sol dans la région et son érosion sur les hauts plateaux très cultivés pourraient provoquer une importante sédimentation qui remplirait rapidement le réservoir du barrage. Le silence du Soudan est d’ailleurs évocateur. Tiens, tiens. En aval du fleuve, Khartoum dépense des fortunes pour vider ses réservoirs ou éviter à ses barrages d’être endommagés par une trop forte sédimentation. Le GERD devrait retenir leurs soucis en amont. Paradoxalement, l’argument sert souvent aux Éthiopiens pour s’assurer du soutien des Soudanais. Deuxième problème, la sismicité induite par le barrage préoccupe les deux ingénieurs : 75 milliards de mètres cubes d’eau feront pression en un point de la croûte terrestre à proximité de la ligne de rencontre de trois plaques tectoniques. Dans la région, la vallée du rift a une histoire sismique qu’il s’agirait de ne pas ignorer. Enfin, le modèle de construction du barrage, très sommaire selon les deux diplomates, nécessite des justifications introuvables dans le rapport du panel d’experts. Dans les vapeurs de café qu’une employée vient d’apporter, sans sucre merci, l’un des deux fonctionnaires tranche.

« Les travaux ont été lancés sans préparation adéquate. »

C’est vrai. Ça a été vite et les pays en aval n’ont pas été consultés. Ni même les autres membres de la Nile Basin Initiative, une tentative aussi timide qu’ambitieuse de coordonner la gestion des eaux du fleuve entre les onze pays riverains. En 2007, les membres de ce partenariat régional ont signé un accord de coopération, censé remplacer les vieux traités liant l’Égypte, le Soudan et le Royaume-Uni. Sans surprise, Le Caire s’y est refusé, s’isolant du reste des pays riverains. Avant de se résoudre à apposer son paraphe à ceux des autres, en 2015. Tout seul, on ne peut pas grand-chose, surtout en aval du fleuve.

Chez les spécialistes, on s’accorde en général pour dire qu’un tel accord régional, conclu un siècle plus tôt, aurait sans doute donné raison aux Éthiopiens sur un point : pour une bonne gestion des eaux du fleuve, il aurait été plus judicieux de construire le barrage d’Assouan, à l’origine de la formation du lac Nasser d’où s’évaporent chaque année environ 14 milliards de mètres cubes d’eau sous un soleil de plomb… sur les terres éthiopiennes. Près de la frontière soudanaise où est érigé le GERD, en effet, l’évaporation devrait être vingt fois moins importante. L’argument figure en bonne place dans le discours des autorités éthiopiennes.

Le binôme d’ingénieurs achève sa démonstration.

« Tous ces problèmes se poseront dans dix ou quinze ans. Ceux qui négocient sur le sujet ne seront plus là. Tout peut aussi très bien se passer. On le souhaite, en tout cas. »

Le doute est permis.

Après leur visite du barrage, fin septembre 2014, les ministres éthiopiens, soudanais et égyptiens se sont entendus pour établir un nouveau comité tripartite chargé de piloter une nouvelle étude sur les impacts du barrage. La paix s’achète à ce prix là. La semaine suivante, dans un restaurant de la capitale, un ingénieur habitué des couloirs du ministère éthiopien de l’Eau et de l’Energie sirote son Coca-Cola en me racontant les dessous de ce pas de trois diplomatique.

Les Égyptiens veulent aller vite, les Éthiopiens prennent leur temps, les Soudanais comptent les points. Pendant que l’on discute dans les capitales, loin des ministères, les ouvriers continuent à ériger le barrage. Avant de s’accorder sur la meilleure façon de gérer l’édifice, les trois pays doivent d’abord s’entendre sur le nom de l’entreprise étrangère chargée de l’étude.

« Ça, déjà, ça va leur prendre du temps. »

Ensuite, estime l’ingénieur, au moins dix-huit mois de travail seront nécessaires à la production d’un document digne de ce nom. Une bouchée de poulet, une gorgée de Coca-Cola, puis :

« Le nouveau panel peut éventuellement permettre de trouver un consensus sur l’utilisation du GERD et la gestion des eaux. De toute façon, les Éthiopiens ne renonceront pas à leur barrage. »

Quelques mois plus tard, le 23 mars 2015, les chefs d’État des trois pays finissent par s’entendre sur une « déclaration de principes ». Une paix des braves. Les Égyptiens avaient-ils le choix ? Le lendemain, le président Abdel Fattah al-Sissi faisait même le déplacement à Addis-Abeba pour tenter d’amadouer les Éthiopiens. Plus personne ne parlait d’arrêter la construction du barrage.

On n’évoquait pas non plus le sort des gens vivant le long du fleuve, sur ces rivages qu’il est prévu de submerger. Officiellement, vingt mille membres d’une ethnie minoritaire, les Gumuz, ont été relogés dans des villages construits pour eux, dotés d’infrastructures auxquelles beaucoup n’ont jamais eu accès, c’est vrai. Des logements en dur au lieu de huttes en branchage, et surtout l’eau courante, l’électricité… C’est comme ça que Semegnew me présente la chose. Je n’ai pas oublié de lui poser la question, sa réponse a été évasive. Il n’a pas cherché à masquer son agacement. Le gouvernement éthiopien appelle cela une « villagisation ». En général, on ne demande pas leur avis aux intéressés. On travaille à leur bonheur sans eux.

Au final, les diplomates occidentaux peuvent s’inquiéter, l’Égypte vitupérer, les ingénieurs étrangers sourciller, l’Éthiopie n’arrêtera pas ses bétonneuses. D’ailleurs, concernant le GERD, pour Addis-Abeba, le défi n’est ni diplomatique, ni technique. Il est financier.

Il faut prendre de la hauteur avec Semegnew Bekele, de nouveau libéré de ses obligations, pour évoquer le sujet.

L’homme rechigne à quitter son bureau climatisé. J’évoque un bar sur les hauteurs, dont Shifaraw m’a parlé, où se retrouvent les cadres étrangers le soir. La vue est superbe, paraît-il. On saute dans sa voiture. Shifaraw nous accompagne, silencieux, assis à l’arrière. Le chef a repris la main et le volant.

Quelques minutes suffisent à l’ingénieur pour avaler les dix kilomètres de piste qui mènent au futur village. C’est là que résideront les quatre cents employés permanents chargés de la surveillance et de la maintenance du site. Pour l’heure, habités par les ingénieurs italiens et quelques cadres éthiopiens, dont Semegnew, l’endroit ressemble à un village de vacances tout neuf. Des géraniums ornent les fenêtres de bungalows identiques, les allées sont parfaitement goudronnées.

De là-haut, tandis que le soir s’annonce, le chantier semble petit et immobile. Rien, ici, pour borner l’imagination. Enthousiaste, Semegnew dessine les contours d’une industrie touristique sur les bords du futur lac.

A peine un silence, puis :

« L’énergie est l’épine dorsale du développement. »

Nous y voilà.

Sans énergie, pas de développement. Le tramway de la capitale restera en gare, la voie ferrée entre Addis-Abeba et le port de Djibouti rouillera au soleil. L’émergence d’une industrie de la confection capable de concurrencer l’Asie demeurera un doux rêve. Parce que, oui, l’Éthiopie rêve de tout cela.

En théorie, l’Éthiopie peut répondre à la demande énergétique nationale, voire échanger avec ses voisins des kilowatts-heures contre des devises étrangères ou du pétrole. Le Soudan et Djibouti sont déjà connectés au réseau éthiopien. Le Kenya s’aligne aussi. Le Soudan du Sud serait intéressé. Avant la fin de la décennie, l’énergie devrait ainsi rapporter gros. Tant mieux, le pays manque cruellement de devises étrangères. A lui seul, le GERD pourrait générer 600 millions de dollars par an, estime la Banque mondiale.

Mais ceci a un coût que les Éthiopiens supportent tant bien que mal.

Dans le foyer du village modèle, l’ingénieur commande une bouteille de vin italien, puis une deuxième qu’il se contente de vider dans mon verre et celui du photographe. L’alcool m’assomme, la guerre intergalactique qui se joue sur l’écran de télévision, dans l’angle de la pièce, parasite notre conversation, mais l’ingénieur dévie enfin un peu de la propagande qu’il a dessinée à traits épais une bonne partie de la journée. Comme la majorité des fonctionnaires, il a donné un mois de salaire au projet. Puis un deuxième.

« Le gouvernement a transformé ma donation en titre bancaire. Autrement dit, mon argent est à la banque, je peux le récupérer demain si je le veux ! »

La dévotion de l’homme est à l’image de la détermination des autorités, inébranlable. Mais les petits fonctionnaires aux bas salaires partagent sans doute mal son allant. Dans les couloirs des ministères ou les bureaux sommaires des innombrables administrations locales du pays, ne pas mettre la main à la poche revient à tirer un trait sur sa carrière. On vous regarde de travers, on vous laisse végéter derrière votre bureau sans espoir de promotion. Abandonner un mois de salaire peut faire bien des dégâts pour qui gagne moins de 1 000 birrs mensuels, une quarantaine d’euros.

L’État a besoin de ces fonds. Aucun partenaire institutionnel de l’Éthiopie n’a voulu mettre la main à la poche pour ce projet contesté. Une marque de fabrique éthiopienne qui n’abhorre rien plus que l’ingérence étrangère. L’Afrique doit pouvoir traiter d’égale à égale avec le monde, n’a cessé de répéter l’ancien Premier ministre éthiopien. A trop cultiver sa dépendance aux aides financières occidentales, le continent en oublie de présider à sa destinée. L’avantage, en l’occurrence : sans aide extérieure, pas de droit d’inventaire. Addis-Abeba est tranquille et compte sur les premiers Watts-heures générés par le barrage pour amortir les frais. Ce devrait être le cas en 2017, après l’installation des premières turbines, promet Semegnew. Peu probable, du fait des délais nécessaires au remplissage du réservoir. Sur le sujet, d’ailleurs, Addis-Abeba entretient le flou : si le réservoir est rempli trop vite, le Soudan et l’Égypte sont asséchés, trop lentement et ce sont les moyens de son développement qui manqueront à l’Éthiopie.

D’ici là, les autorités courtisent les entreprises et la diaspora éthiopienne, surtout celle installée aux États-Unis. Au pays, aucun détenteur de téléphone portable n’échappe aux SMS de collecte de fonds envoyés par EthioTelecom, l’unique opérateur téléphonique et propriété de l’État.

Aux sceptiques, on oppose souvent la même réaction. Dans le foyer du village vacances, Semegnew Bekele tranche ainsi superbement, en véritable porte-parole d’un gouvernement atypique :

« Certains voudraient que nous continuons à nous éclairer à la bougie. »

Ses réflexes ont déjà repris le dessus sur son éphémère décontraction. La douceur alcoolisée de ce début de soirée, que je suis sans doute le seul à ressentir, est vite emballée d’ultimes éloges à un projet « si bien organisé qu’on ne peut pas s’y opposer ». Dans la voiture, en regagnant la ville éphémère au pied du chantier, le silence de l’ingénieur met un terme à la discussion. Un dernier crochet par le poste de la police fédérale, qui surveille les lieux, puis nous nous attablons de nouveau à « La Veranda ». La climatisation est appréciable. La viande est délicieuse. Personne ne prête attention à la télévision, bloquée sur une anachronique compétition de skateboard aux États-Unis. La lumière des néons éteint les yeux, la fatigue retient les mots. Semegnew Bekele parle peu, il a déjà la tête à autre chose.

Le lendemain, les au revoir sont prononcés rapidement. La mission de l’ingénieur s’achève ici. Il reste au campement, son chauffeur au physique de lutteur nous ramène à l’aéroport. Semegnew répond d’abord aux dernières questions, m’aide à reconstituer la chronologie des événements, récite des chiffres manquants. Il ne répondra plus à mes demandes de précisions, une fois rentré à Addis-Abeba, comme il m’avait pourtant promis de le faire.

En quittant le chantier, nous dépassons une banderole. Je demande au chauffeur de s’arrêter, le temps de prendre une photo. Je me ferai traduire cette citation de Meles Zenawi, écrite en amharique, à mon arrivée dans la capitale : « Nous avons commencé, nous allons terminer. »

A peu de chose près.

 

 

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