Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash
12 – Tesfaye et le futur en carton

 

Epilogue

 

Le 8 octobre 2016, le gouvernement éthiopien a décrété l’État d’urgence sur l’ensemble du territoire. L’armée a été déployée, l’Internet mobile a été coupé et les réseaux sociaux bloqués. Plus aucun regroupement n’a été toléré à proximité des usines et des fermes étrangères, les diplomates ont été interdits de s’éloigner de plus de 40 kilomètres hors de la capitale.

Cinq jours plus tôt, j’étais à Bishoftu, à une quarantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba. C’était un lundi. La veille, une centaine de personnes ont péri, piétinées et étouffées au fond d’une tranchée. 55 morts, dirent les autorités. Près de 500, a surenchéri Jawar Mohammed, un opposant très actif sur Facebook et Twitter, installé aux États-Unis, d’où sa haine du régime lui a fait perdre prise avec la réalité.

Ireecha est la principale fête Oromo. On se retrouve tous les ans à Bishoftu, ce bourg sans attrait, le long du lac, pour y célébrer la culture d’un groupe linguistique de 35 millions de personnes qui, depuis les successions impériales, se sentent marginalisées. Cette fois-ci, des jeunes en ont fait une tribune politique, bras croisés au-dessus de la tête, signe de l’oppression dont ils se considèrent l’objet, symbole aussi de leur opposition aux élites dirigeantes que l’athlète Feyisa Lelisa a popularisé sur la ligne d’arrivée du marathon olympique, à Rio, au Brésil, quelques semaines plus tôt.

« A bas, à bas woyane ! »

La foule a scandé ce dimanche d’octobre et s’est approché de la scène, d’où la regardaient les représentants woyane, le surnom des hommes de l’EPRDF. Tirs de somation, coups de trique et gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre ont fini par intervenir, semant la panique dans une foule compacte. On s’est bousculé et on a basculé dans la fosse, creusée quelques années auparavant pour drainer les eaux de pluies.

De son clavier, Jawar Mohammed, président omnipotent de l’influente quoiqu’interdite chaîne de télévision Oromo Media Network, a appelé en représailles à « cinq jours de rage ». Pendant près d’une semaine, tout ce qui représentait le gouvernement, même indirectement, a été saccagé. Des fermes horticoles néerlandaises, des usines textiles turques, une cimenterie nigériane, des hôtels à capitaux éthiopiens… Tous accusés de collaborer avec un régime honni et d’avoir volé les terres de paysans oromos.

La région Oromia, la plus vaste du pays et terre du tiers de la population, venait de vivre la plus longue et la plus intense vague de manifestations du dernier quart de siècle en Éthiopie. Cette semaine d’octobre 2016 en fut l’acmé.

Depuis novembre 2015, deux mois après ce nouvel an d’extase nationale auquel j’ai assisté, les manifestations d’étudiants, de lycéens ou de paysans ont éclaté un peu partout dans la région. Dans les villages et les bourgs, les universités et les écoles. Sur les routes, aussi, que l’on bloquait furtivement, le temps que les forces de sécurité se montrent. Toujours réprimées violemment.

Au départ, il y eut un plan d’expansion de la capitale que les Oromos ont assimilé à une nouvelle tentative de confiscation de leurs terres. Le « master plan » fut retiré par les autorités. Un geste de conciliation que Meles Zenawi n’aurait sans doute jamais concédé. Pour beaucoup, ce fut aussi le signe d’un pouvoir aux abois, sans leadership. Les manifestations ont duré, jamais plusieurs jours au même endroit. De quoi donner le tournis aux forces de sécurité, l’armée comprise.

Début août 2016, la région Amhara s’y était mise aussi pendant plusieurs semaines, pour un litige frontalier avec la région voisine tigréenne, d’où sont originaires beaucoup des élites au pouvoir. Les Amharas et les Oromos se sont pris à espérer une opportune conjonction des luttes.

Avec Karim Lebhour, le correspondant l’AFP, nous nous sommes rendus à Bahir Dar, la capitale Amhara, fin août. Le temps d’une journée et de plusieurs interviews à l’abri des regards, au fond d’une cours où notre traducteur nous a entrainé. Il a fallu ruser, promettre l’anonymat, puis écouter le récit d’une manifestation terminée sous une pluie de balles. Sur les écrans de téléphone, les photos des morts. Dans les mots, la hargne.

Et puis l’état d’urgence, donc.

Deux mois après son instauration, plus de 11 000 personnes ont été arrêtées. Information fournie par le gouvernement. Il faut sans doute multiplier ce nombre par trois pour approcher de la réalité. Peu importe, ceux à qui l’on a passé les menottes iront nourrir leur haine des autorités dans des geôles infâmes ou des camps de « rééducation » où, dixit le porte-parole du gouvernement, elles redécouvrent la Constitution et font « un peu de fitness ». Le camp est en fait une base militaire dans l’est du pays et les exercices physiques directement inspirés de l’entrainement de l’armée. Ces étudiants, qui le sont parce que les élites auxquelles ils s’opposent ont fait construire des universités, sont pourtant le produit de la « renaissance » éthiopienne. Ces insatisfaits des discours officiels ont en quelque sorte déjà un pied dans le monde : ils n’auraient pu se soulever contre un régime rigide sans les réseaux sociaux et leurs téléphones portables, sans lien avec l’extérieur, sans qu’ils n’aspirent à autre chose que la sécurité nationale, à la différence des générations précédentes.

Las, entre un gouvernement buté et une diaspora outrancière, la nuance et la mesure furent les deux grandes vaincues de ces manifestations. La vérité aussi.

Début novembre 2016, le gouvernement a changé. Des têtes sont tombées, y compris à la direction de la région Oromia. Classique. Le calme est revenu quasiment partout. Et puis, début décembre, l’Internet mobile a été partiellement rétabli, les réseaux sociaux moins filtrés.

Entre temps, le phénomène climatique El Nino a secoué le pays. Une terrible sécheresse a mis à mal les fragiles fondations économiques et sociales de l’Éthiopie. Derrière des portes closes, le gouvernement s’est déchiré. Il y a eu ceux qui voulaient alerter le monde, ceux qui préféraient éviter de réveiller de mauvais souvenirs. Avec le temps et l’urgence, tous ont dû l’admettre : près de 15 millions de personnes ont eu besoin d’une aide alimentaire. On a puisé dans les fonds publics, on a étiré au maximum les moyens des partenaires – Nations unies et ONG – pour acheminer de la nourriture et de l’eau aux populations dans le besoin. Tout en faisant le nécessaire pour que les journalistes ne se rendent pas sur les zones les plus touchées.

« Si cela avait été nécessaire, nous aurions pioché dans les fonds alloués aux grands projets d’infrastructure », m’a dit un ministre.

Avec mon collègue de l’AFP, de nouveau, nous avons pu nous glisser dans une mission de l’ONG Save The Children, dans le district Siti, en région Somali. Rarement j’ai vu une organisation internationale aussi fébrile qu’un mot ou une photo sorte qui puisse déplaire aux autorités. En trois jours sur place, nous avons vu des cheptels laminés, des populations exsangues. Pas de mort, tant mieux. Officiellement, la sécheresse n’aura fait aucune victime. C’est faux, sans doute, mais encore faut-il le prouver. Le pire est passé. La croissance en a pris un coup et a chuté à 7%, mais les économistes ont tous prévu un retour à la hausse l’année suivante. Las, 2017 pourrait bien voire une nouvelle sécheresse dans le sud du pays, cette fois. Le pays aura-t-il les ressources d’y faire face, de nouveau ?

C’est dans ce contexte que je quitte l’Éthiopie.

En un peu plus de cinq ans, j’ai parcouru un pays sous échafaudages, à l’œuvre avec des nouveaux partenaires, venus d’horizons plus orientaux.

L’Éthiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Tant mieux. Tous les diplomates le disent : le gouvernement éthiopien est ouvert au dialogue. Mais derrière ces portes entrouvertes, les avis extérieurs sont rarement pris en compte.

Un pied dedans, un pied dehors, Addis-Abeba, longtemps isolée, veut entrer dans la danse de la mondialisation sans se l’avouer. Etre un exemple pour les autres pays Africains ? Y parvient-on sans s’inspirer, à tout le moins, de ce qui se fait ailleurs ? Sans accepter d’être défié sur le plan des idées par ses propres citoyens ? En refusant de réécrire sa feuille de route en fonction des obstacles qui s’y dressent ?

Je suis arrivé dans un pays célébré. Je le quitte épuisé, à bout. Combien d’opposants politiques, de chefs de petits partis, de bloggeurs ou de journalistes ai-je rencontré, interviewé, côtoyé, qui ont été jeté en prison ? Beaucoup. Trop.

Il y a aussi ce ressentiment, terrifiant, qui épouse les frontières ethniques et qui a enflé au cours de cette annus horribilis au point d’être plus souvent avoué.

Un peu partout, de plus en plus, les autorités n’en ont plus que le nom. Dans l’administration d’État, la fidélité politique a été plus souvent récompensée que le mérite. Les portraits de Meles Zenawi, l’autocrate brillant qui a présidé aux destinées du pays pendant 17 ans, se cornent dans les bureaux et les ministères. L’héritage de Meles. La vision de Meles. Des formules creuses derrière plus personne n’ose se réfugier.

En cinq ans et demi, j’ai découvert, sans en avoir fait le tour, un pays farouche au visiteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas africain, s’il est blanc. Un pays qui oblige à la persévérance, à la patience et l’humilité. Le vieux lion ne se laisse pas approcher aisément.

Je quitte l’Éthiopie, un peu. Je garde avec moi le souvenir de centaines de kilomètres parcourus dans les rues d’Addis-Abeba à l’avant de Lada décaties, de ces heures passées dans les couloirs de ministères ou de bureaux d’État pour une interview ou un renouvellement de permis. De ces petits fonctionnaires, souvent sympathiques, toujours engoncés dans leur rôle. Des montagnes pelées du Tigré ou celles verdoyantes d’Amhara, des plaines cuisantes d’Afar et de Somali, de la touffeur de Gambella ou du Benishangul-Gumuz. Des bureaux patinés des représentations diplomatiques. De ces chambres d’hôtels miteux du bout du pays, des cafés d’Addis-Abeba où le macchiato brule les lèvres.

Je quitte l’Éthiopie mais j’emporte avec moi tout ça. Le vendeur de cartes téléphoniques du bout de ma rue, son collègue aux DVD piratés. Le vieux chanteur en costume luisant qui fait danser les jeunes branchés de la capitale. L’âne percuté par mon 4×4 de location sur une piste reliant deux camps de réfugiés à la frontière avec la Somalie. Le désarroi d’un traducteur réfugié d’Erythrée dont l’épouse, à bout de patience, a pris le chemin de l’Europe, via le Soudan. Et puis ces hommes en cravates et lunettes de soleil revenus de chez l’Oncle Sam pour profiter, eux aussi, de l’essor annoncé du pays qui les a vu naître.

J’ai vécu cinq années d’exaltations, parfois de désenchantements qui, toujours, ont nourri de nouveaux enthousiasmes. L’Éthiopie se désire. La lutte est inégale, réjouissante.

Quel modèle l’Afrique se trouvera-t-elle ? en cette fin 2016, on ne parle déjà plus d’émergence. Les 6% de croissance du continent se sont rabougris à 1,3%, soit la valeur la plus basse en deux décennies. Trop dépendante de l’exportation de ses matières premières, l’Afrique subit la conjoncture économique internationale. Globalement dépourvue de pétrole et de minerais, l’Éthiopie échappe à cette tendance, comme six autres pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Rwanda, le Sénégal et la Tanzanie. En 2017, la Banque mondiale prévoit un maigre 2,6% pour le continent. Or, 2,6% de pas grand chose, ça ne donne rien d’extraordinaire. L’Afrique n’a pas les cartes en main.

De l’Éthiopie, elle peut apprendre la persévérance et le sérieux, mais il y a tant que le continent serait inspiré de ne pas reproduire. Combien de temps ce leader africain pourra-t-il se permettre de taire les mécontents et les insatisfaits ?

La croissance économique ne peut suffire à évaluer la réussite d’une politique. Qu’on ne s’y trompe pas : l’Éthiopie ne faillit qu’à moitié. Les progrès accomplis sont fabuleux, mais le vieux lion marche sur du sable. Ces avancées ne sont rien sans une véritable ouverture politique.

L’Éthiopie est à un tournant, tellement éclairant pour l’Afrique. Si le gouvernement maintient sa main mise sur l’espace public, réprime l’opposition, asphyxie sa jeunesse, décourage la création de petites et moyennes entreprises, tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent volera en éclat. Cette réussite doit aussi appartenir à ceux que les dirigeants prétendre servir. Le bonheur ne se construit pas sans les citoyens.

Je quitte l’Éthiopie, que j’ai appris à aimer, sans tout à fait savoir de quoi elle est le nom.

Ciao Ethiopia.

 

Addis-Abeba, le 12 décembre 2016

 

PS : Le gouvernement a levé l’état d’urgence en août 2017. Dans la régions Oromia, les affrontements entre la population et les forces de l’ordre continuent, épisodiquement mais souvent violemment.

 

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Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout

 

Des élections sans bruit

 

Addis-Abeba, mai 2015

A 8 h30 du matin, il était déjà trop tard pour voir le gros des électeurs. J’ai appris à mes dépens, ou bien ne sont-ils pas déplacés autant que les autorités l’affirmeront les jours suivants, que les Éthiopiens votent tôt, le matin. Avant d’aller à l’église sans doute, pas après comme je l’espérais. Finalement, le 24 mai 2015 ressemble à un dimanche comme les autres. Addis-Abeba roupille ou prie dans les églises chrétiennes orthodoxes. Les rues se rempliront dans l’après-midi, les cafés joueront de nouveau leur musique lancinante dans des nuages d’encens.

Les semaines précédentes, la campagne électorale s’est déroulée en silence. Sur les écrans de télévision, rarement dans les rues. Les petites affiches des opposants n’ont pu rivaliser avec les posters géants d’« Iyadik », l’acronyme amharique de l’EPRDF. Le parti a pu jouir de ses relais tentaculaires dans les campagnes. Pour les 36 millions de votants, principalement des paysans, mettre un bulletin dans une urne n’a pas grand sens. Ce qui compte, ce sont les affaires locales, l’accès aux fertilisants que distribuent les autorités ou l’EPRDF, peu importe, ce sont les mêmes, la revente des récoltes à bon prix aux coopératives régionales et toutes ces choses de la vie quotidienne. Que les pontes gèrent les affaires nationales et interfèrent au minimum avec les leurs. S’il faut voter, autant que ce soit pour « Iyadik ». Les autres, on ne les connaît pas. Et puis les salaires des fonctionnaires ont été augmentés un peu avant les élections.

Même Addis-Abeba a boudé. On ne mène pas campagne sur la place publique quand ses militants finissent au poste ou sous les coups des fidèles au régime. C’est du moins que m’en ont dit les représentants des principaux partis d’opposition.

Hors de la capitale, même dans les villes de provinces, jamais bien grandes, l’anonymat n’existe pas. Dans chaque quartier ou village, les kebele affichent sur ses murs les statistiques de la population, le nombre d’hommes, de femmes, d’enfants, de vaccinés, de mariés… En tout cas, dans chacun de ceux que j’ai pu visité. Les centres de santé, souvent adjacents au kebele, sont aussi couverts de chiffres. On y centralise les succès du « 1 to 5 », un programme social qui mobilise une « armée du développement » et ses « familles modèles » au service d’une guerre contre la pauvreté. Ces volontaires obéissent à une liste de comportements exemplaires en matière d’éducation, de santé, d’hygiène… Ça marche. Les enfants sont vaccinés, les femmes enceintes meurent moins souvent en accouchant, on s’évite des désagréments en gardant le bétail éloigné du lieux de vie, en installant les toilettes loin de la cuisine… Chaque officier de cette armée prêche ensuite la bonne parole à cinq autres recrues. Brillant. On vient même d’ailleurs, sur le continent, pour s’en inspirer. Mais le système, disent les plus critiques, sert aussi à enrôler de nouvelles recrues pour le compte d’« Iyadik ». A récompenser les plus dociles, les plus zélés. Pas les autres.

Mai 2015 - Des partisans du parti au pouvoir, l'EPRDF, dans le s

Un meeting du parti au pouvoir, l’EPRDF, dans le stade d’Addis-Abeba, en mai 2015. Vincent Defait

Il n’a fallu que quelques semaines, après le jour de vote et la proclamation des résultats pour que, dans la rue, dans les bureaux, la routine reprenne son cours. Sans surprise, l’EPRDF et ses petits alliés régionaux ont remporté la totalité des sièges parlementaires. Certaines têtes pensantes du régime ont eu du mal à cacher leur embarras. Mais on est vite passé à autre chose. Meles Zenawi n’est plus, mais son héritage politique est bien gardé. Pendant la campagne, les représentants de l’EPRDF ont souvent fait référence à sa « vision ». Sans imagination.

Quant à Tesfaye, il est aux abonnés absents. Finalement, les élections n’étaient pour rien à son mutisme. J’ai été déplacé à la périphérie de son cercle d’amis. On s’appelle pour se voir le lendemain, jamais le jour même. Son emploi du temps change sans cesse. Nos rendez-vous s’annulent aussitôt pris. Je le croise de temps en temps dans la rue.

« Farendj !, farendj » crie-t-il comme le font souvent les gamins, et ça le fait marrer.

Il me salue de la main et poursuit sa route.

J’aimerais pourtant qu’il me parle de sa mère, de Kazenchis qui se démonte peu à peu. Dans le quartier, les échoppes et les maisons en bordure de rue disparaissent par morceaux. On revend ce que l’on peut, la toiture, les fenêtres, les portes. Des maisons entières partent ainsi en pièces détachées vers Mercato, le grand marché à ciel ouvert où tout se revend. Les murs sont ensuite démolis à la masse. Puis on passe à la rangée de petites habitations autrefois cachées des embouteillages, où l’on se rendait en serpentant dans des ruelles étroites. Les voici exposées au regard des passants. Là, un pan de mur peint dont on devine qu’il s’agissait de l’intérieur d’un salon, ici un encadrement de porte qui ouvrait sur une cour. Pourtant, dans certaines rues, des trottoirs ont été pavés. Pas partout, surtout dans celles qui mènent aux hôtels et au siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Le passage du président des États-Unis Barack Obama dans la capitale éthiopienne, prévu pour juillet 2015, dans quelques mois, a hâté les travaux. A la surprise générale, elle sera l’occasion de la libération de deux bloggeurs du collectif Zone 9 et des trois journalistes. Mais ça, on ne le sait pas encore.

La mère de Tesfaye vit là, quelque part dans ce quartier grignoté. Sa maison a-t-elle été détruite ? Tesfaye a-t-il pu lui acheter un condo ? J’aimerais le lui demander mais il m’échappe.

Tesfaye est ailleurs, occupé à chasser le cash. Il en faut de plus en plus pour compenser l’inflation qui grimpe, qui grimpe.

Et le tramway qui ne circule toujours pas. Et les coupures d’électricité qui persistent. Même le sucre manque de plus en plus souvent dans les magasins.

« Endé, la vie est chère maintenant », me dirait Tesfaye.

 

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1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !

 

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Seyoum Yekuneamelak, frère

Le frère de Seyoum a été abattu par l’EI en Libye, en route vers Europe. Addis-Abeba, 2014. Vincent Defait

 

Partir, malgré tout

Addis-Abeba, quartier Cherkos, avril 2015.

 

La fatigue lui impose des gestes lents. Avec un temps infini, Seyoum enfonce sa tristesse dans le canapé élimé, les épaules couvertes d’un gabi blanc. L’épaisse couverture de coton le distingue des autres. Le deuil, c’est lui qui le porte. Il a les yeux rougis et la voix éteinte, mais il raconte. Mon traducteur passe de l’anglais à l’amharique en forçant sur les émotions. Visiblement, lui aussi apprend beaucoup aujourd’hui.

Chez Seyoum, il y avait du monde. Il a préféré le calme de la petite maison encombrée de son ami, de l’autre côté du chemin pavé, derrière une barrière en tôle et une porte trop basse pour qu’on y pénètre sans rentrer les épaules. A l’intérieur, il y a tout juste la place de circuler, entre le canapé, le fauteuil, la table basse, l’armoire et deux grands lits. Le salon-chambre d’une famille. Des affiches colorées d’un Jésus languissant tapissent un angle de la pièce éclairée par une ampoule nue pendue au plafond. Une petite fenêtre laisse passer un peu de la lumière du jour. Assis sur l’un des lits, deux quadras, des amis, écoutent Seyoum en silence. Ils connaissent son histoire.

J’ai posé mon sac sur le lino et sorti mon carnet de notes. Je laisse mon traducteur me présenter à Seyoum. Je ne suis pas le premier journaliste qu’il voit aujourd’hui. Des collègues éthiopiens et étrangers m’ont précédé.

D’ici, on entend à peine les sanglots de la centaine de personnes venues offrir leurs condoléances sous la tente en toile de jute verdâtre installée plus loin, sur la route asphaltée.

Il y a deux jours, Seyoum a reconnu son frère à la télévision. Eyasu était vêtu d’une combinaison noire, les mains attachées dans le dos, à genoux avec seize autres Éthiopiens, quelque part dans le désert libyen. Derrière chaque prisonnier se tenait un militant de l’État islamique. Eyasu et les autres ont été exécutés d’une balle dans la tête.

Seyoum murmure.

« Il est parti il y a deux mois. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il était encore au Soudan. »

Longtemps, la Libye a été le pays où les Africains subsahariens se rendaient pour gagner de l’argent. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, renversé par les troupes de l’OTAN, le pays est ouvert à tous les vents. Les migrants en chemin vers l’Europe, venus d’Afrique de l’ouest, du centre ou de l’est, ces déçus de promesses non tenues, y convergent plus nombreux. Ses côtes sont si proches du paradis fantasmé. En route, ils doivent éviter les combats entre milices et, désormais, les fanatiques de l’État islamique.

Eyasu est parti avec Balcha.

Les deux trentenaires ont grandi ici, à Cherkos, un quartier pauvre en plein centre d’Addis-Abeba. Meskel square, la grande place où ont lieu les célébrations officielles, est à dix minutes de marche le long de la toute nouvelle ligne du tramway. Les rails coupent en deux la longue Debré Zeit road. Pour traverser, on saute par-dessus les barrières jaunes. A peine plus loin, la frénésie de Bole road, cette large avenue le long de laquelle les immeubles poussent chaque fois plus haut, semble appartenir à un autre monde. A Cherkos, les emplois sont rares et la frustration le bien le mieux partagé. Alors beaucoup de jeunes partent. Au Moyen-Orient voisin souvent, en Afrique du Sud aussi. De plus en plus tentent de se rendre en Europe, mais ils demeurent une minorité. Parmi les seize Éthiopiens tués dans le désert de Libye, mi avril 2015, cinq au moins avaient grandi à Cherkos.

La nouvelle de leur exécution s’est faufilé jusqu’aux médias internationaux en même temps qu’un navire chavirait en Méditerranée. Le dimanche 19 avril 2015, plusieurs centaines de migrants se noyaient au large de l’Italie. Il y avait sans doute des Éthiopiens à bord du rafiot pourri, ce qui m’a valu une première demande de reportage, mardi matin. Mon collègue de l’Agence France-Presse revenait tout juste de Cherkos et m’a mis sur la piste de la famille d’Eyasu et Balcha. En début d’après-midi, j’écoutais Seyoum me parler de son frère.

Cassons quelques clichés, ici. Longtemps, l’émigration africaine a été principalement régionale. Les Africains se déplaçaient en Afrique. La route du Sud, vers Johannesburg, est la plus empruntée par les Africains de l’Est. Même s’il faut traverser cinq frontières, à l’arrière d’un bus, à moto ou à pied, le plus souvent de nuit. Pour des raisons économiques et politiques, souvent. C’est toujours vrai, à une écrasante majorité, mais ces dernières décennies, ces mouvements migratoires se sont diversifiés vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Surtout, les motivations ont changé. Dans l’imaginaire européen, les Africains migrent à cause de la guerre, de la famine ou de la pauvreté. En fait, beaucoup sont mieux éduqués, mieux connectés et aspirent à construire une nouvelle vie ailleurs. Eyasu et Balcha n’étaient pas des paysans illettrés sans ressources. Ils étaient suffisamment qualifiés et débrouillards pour trouver du travail, gagner de l’argent, quitter leur pays en y rentrant de temps en temps et échafauder des plans d’avenir. On trouve même, parmi les Africains qui quittent leur pays, des entrepreneurs. Si, si.

Les premiers jours, les habitants de Cherkos n’avaient reconnu qu’Eyasu et Balcha sur les images qui envahissaient peu à peu les réseaux sociaux et les écrans de télévision. Quelques débrouillards ont vite confectionné une banderole qu’ils ont pendue à la tente où les mamans du quartier viennent pleurer depuis deux jours. Sur la gauche, on voit Eyasu, dreadlocks et barbichette, et Balcha, le crâne chauve. Ils sourient. A droite, les mêmes dans leurs combinaisons noires, peu avant leur exécution. Au centre, une inscription en amharique accuse le gouvernement de n’avoir rien fait pour protéger les deux candidats au départ. Le quartier n’est pas connu pour son soutien aux autorités. Quand on n’a plus rien à perdre… Les policiers envoyés pour s’assurer que la colère ne déborde pas se tiennent à distance, au bout de la longue rue perpendiculaire au tracé du tramway. Le matin, un groupe de jeunes a crié sa colère en direction du palais national. Les forces de l’ordre ont vite ramené les imprudents à Cherkos. L’après-midi, les autorités politiques et religieuses ont appelé à se recueillir à Meskel square, le lendemain. Tous contre l’État islamique. La manifestation finira sous les jets de pierres et les gaz lacrymogènes. On ne canalise pas si aisément la hargne de jeunes gens sans espoir.

L’histoire d’Eyasu et Balcha n’est unique en Éthiopie et dit beaucoup des aspirations des Africains, peu importe les chiffres de la croissance économique que leurs gouvernements mettent en avant.

Eyasu était au Qatar depuis deux ans. Il y faisait « le chauffeur ou quelque chose comme ça », croit savoir une cousine, les cheveux couverts d’un châle noir et fin. Personne ne sait vraiment, pas même son frère Seyoum. Ce qui comptait, c’est que, là-bas, il gagnait assez d’argent pour envoyer de temps en temps quelques centaines de dollars à sa mère. La vieille dame vivait de ces revenus qu’elle partageait avec le reste de la famille. Le Qatar n’était qu’une solution provisoire. Seyoum poursuit de sa voix cassée.

« Au Qatar, il entendait beaucoup parler de l’Angleterre. Des copains l’appelaient en lui disant de venir. Ils disaient qu’en Angleterre, il y a du travail. »

L’idée fait son chemin. C’est tentant. Lors d’un passage par Addis-Abeba, Eyasu prépare son échappée avec Balcha. Les deux amis avaient prévu de prendre le bus jusqu’à Khartoum, la capitale soudanaise, pour laquelle ils avaient un visa, me dit Seyoum. Classique. A Metema, une ville frontière de 100 00 habitants, la principale économie est celle de la contrebande et du trafic de migrants éthiopiens, érythréens, somaliens et soudanais. Peu après l’assassinat d’Eyasu et Balcho par les milices de l’État islamique, une descente des autorités éthiopiennes contre les passeurs a asséché l’activité de la ville. Pour un temps seulement, les portes du nord restent ouvertes. Vers la Libye, puis et l’Italie.

Deux jours avant de quitter Addis-Abeba, Eyasu révèle son projet à son frère et lui remet 96 000 birrs, environ 4 360 euros. Près d’une année de salaire de prof à l’université.

« C’était pour payer le passeur, au Soudan. Je devais envoyer l’argent une fois qu’ils seraient arrivés à Khartoum. »

Une fois reçu le coup de fil d’Eyasu depuis le Soudan, l’argent a été transféré. Officiellement, il est impossible de faire sortir des devises d’Éthiopie, mais les réseaux mafieux savent faire.

« Après ça, je n’ai plus eu de nouvelles, jusqu’à ce que je le vois à la télé. »

Une seconde vidéo a circulé. Elle montre un groupe de jeunes hommes, sans doute éthiopiens ou érythréens, chrétiens en tout cas, se faire égorger sur une plage libyenne par des militants de l’État islamique. Les images se sont vite insinuées dans les ruelles de Cherkos et du reste d’Addis-Abeba. Elles se sont agrégées à celles de la noyade des plus de huit cents personnes en Méditerranée.

Depuis quelques semaines déjà, les Éthiopiens enrageaient de voir les leurs poursuivis dans les rues de Johannesburg ou Durban par des jeunes Sud-Africains au chômage qui leur reprochaient, à eux comme aux migrants congolais, zimbabwéens ou zambiens, de venir chercher en Afrique du Sud un emploi que leur pays ne leur offre pas. Au pays de Mandela, certains ont été brûlés vifs, coincés dans un pneu qu’on leur avait glissé autour des épaules pour qu’ils n’en réchappent pas.

Deux ans plus tôt, fin 2013, Addis-Abeba a dû rapatrier près de cent cinquante mille concitoyens d’Arabie Saoudite. Le royaume avait décidé de chasser de son territoire les travailleurs illégaux. Plus tôt encore, en 2012, les plus connectés des Addis-Abébiens se sont émus devant une vidéo montrant Alem, une jeune mère de deux enfants, se faire molester dans les rues de Beyrouth, au Liban, par un homme qui semblait être son employeur. La même année, plus de soixante-dix mille Éthiopiens, mais il ne s’agit là que d’estimations, ont transité par le Yémen en route vers des promesses souvent non tenues.

On pourrait ainsi remonter le temps à l’infini, les histoires de départ ne manquent pas. L’Éthiopie a beau se transformer, elle peine à retenir tout le monde. Les visages de son échec se comptent par milliers. Ils se nomment Eyasu, Balcha, Alem…

Combien sont-ils ?

Plusieurs dizaines de milliers, sans doute. Deux cent mille par an au bas mot, d’après les chiffres qui garnissent les rapports onusiens. Difficile de tenir le décompte du nombre de paysans ou de jeunes citadins désœuvrés qui traversent les frontières à pied ou en minibus.

Ces visages, que 10 % de croissance ne suffisent pas à contenter, sont autant d’affronts pour l’ancien empire abyssin. Paradoxalement, entre 2007 et 2013, le nombre de millionnaires éthiopiens a doublé pour atteindre 2 700. Pas grand chose au regard de la population et en comparaison du reste du continent, mais le fait est saisissant dans un pays où un tiers de la population vit avec moins de 0,60 dollar par jour.

En 2013, l’épisode saoudien a mis un frein, momentanément, à l’exode des Éthiopiens vers le Moyen-Orient. A l’époque, le gouvernement s’est efforcé d’accueillir les rapatriés au mieux, en leur remettant une petite somme d’argent, puis a serré la vis. Un plan de lutte contre le trafic humain devait sortir des cartons avant la fin 2015 puis, à quelques semaines des élections en mai de la même année, le gouvernement a annoncé avoir jeté en prison deux cents trafiquants. L’émigration légale, la plus visible, a été contenue, presque tarie.

Les abords du bureau de l’immigration, à Addis-Abeba, se sont vidés. Auparavant, s’y rendre pouvait prendre des heures.

 

Petit saut dans le temps.

On est en 2012 et Meles Zenawi, le Premier ministre, orchestre encore la vie publique sans que son portrait recouvre la ville comme aujourd’hui. Le chef du gouvernement véhicule hors des frontières l’image d’un pays en réussite. Avec une consœur, correspondante de Radio France internationale, nous nous rendons dans l’une des innombrables agences de recrutement installées dans la capitale, passage obligé des candidats au départ par la voie légale. Churchill avenue en regorge. Au rez-de-chaussée d’un petit centre commercial couvert de vitres teintées bleues, au-delà du hall et des tables d’un café, une triplette d’hôtesses nous accueille avec un regard blasé, même pas surpris. Le classement de piles de passeports éthiopiens, étalés sur le comptoir, les occupe bien assez. Sur les murs, des affiches de compagnies aériennes et de leurs hôtesses au sourire émail tentent de donner au lieu les airs d’une agence de voyage. Délavée par les années, une équipe d’Air France, dont aucun avion ne se pose pourtant à Addis-Abeba, promet de toutes ses dents un aller-retour vers des horizons exotiques en classe confort.

« Le directeur ? Il est pas là. »

Un petit homme perdu dans un costume bouffant finit tout de même par arriver et nous invite à le suivre dans son bureau, derrière la paroi vitrée recouverte des sourires d’Air France. La consœur et moi, nous nous y serrons en attendant que le chef revienne. Un collègue qui le dépasse de deux têtes, « son agent », se joint à la discussion après une poignée de main solide. Au grand costaud le fauteuil du chef, au petit directeur une chaise coincée entre une armoire vide et le bureau.

L’« agent » nous éructe au visage. Méfiant, le type.

« Montrez-moi votre carte de presse. »

J’obtempère. La consœur négocie, elle a oublié la sienne. En général, ça passe. Pas ce jour-là.

Le grand nerveux commence à brasser l’air de gestes amples et trop prêts de moi pour me plaire. Il ne nous laisse que le temps de ravaler nos remarques. Son débit devient plus rapide, son propos moins cohérents. Un Soudanais, lis-je sur le titre de séjour qu’il nous met sous le nez en évoquant des procédures que nous aurions dû suivre, où nous croyons-nous quand même, on ne débarque pas chez les gens comme ça sans se présenter, en les interrogeant de la sorte… Il met fin à sa logorrhée en refusant de répondre à nos questions. Ridicule.

« Vous auriez dû le dire dès le début. »

La collègue s’impatiente.

« Mais vous n’avez pas de pièce d’identité valide. »

Je prends le relais.

« Je vous ai montré ce qu’il y a de plus valide dans ce pays. Pourquoi vous ne voulez pas répondre à nos questions ?

– Parce que je n’aime pas ça.

– Pourquoi ? Vous avez quelque chose à cacher ? »

La phrase de trop, bien sûr. C’est idiot.

L’homme s’énerve pour de bon. Il ne parle plus, il hurle. Se lève, élargit le périmètre de ses moulinets. La baffe n’est pas loin.

La collègue proteste.

Je ne fais pas le vaillant. Nous sortons sous le regard indifférent des trois hôtesses. L’« agent » soudanais finit de passer ses nerfs sur le directeur.

Les jours suivants, nos autres tentatives d’entretien ne débouchent sur rien de mieux. Les responsables ne sont jamais là. Les agences de recrutement n’exercent pas toutes dans le cadre de la loi et aucune ne souhaite faire la publicité de ses activités. Elles n’en ont pas besoin pour faire des affaires, les clients viennent à elles de toute façon.

 

Personne n’a de données précises, uniquement des estimations, sur l’émigration éthiopienne, m’a assuré un représentant de l’Office international des migrations. Il s’agit surtout d’hommes, de femmes souvent, parfois de mineurs. Ils ne quittent pas leur pays seulement parce qu’ils sont pauvres, a poursuivi le diplomate onusien, mais pour une vie meilleure. La plupart d’entre eux n’ont sans aucun doute pas la moindre d’idée des batailles de chiffres que se livrent le gouvernement éthiopien, le FMI et la Banque mondiale autour de cette croissance magique. Les premiers s’agrippent à 10%. Les seconds compriment ces promesses à 8%. Ces pourcentages se négocient durement derrière des portes closes. On joue avec les critères de calcul. Dans les couloirs de certaines de ces organisations occidentales, des hommes en cravate murmurent des 6%, un peu au-dessus de la moyenne régionale. Rien d’infamant, mais les autorités éthiopiennes se trouvent prises à leur propre piège. Quelle région, quel fonctionnaire, quel ministère osera annoncer une baisse des exportations, une diminution des récoltes, une productivité industrielle à la peine ? Pendant ce temps, beaucoup passent les frontières. Quand on ne voit rien venir, on finit par se lasser de la « renaissance éthiopienne ».

La Banque mondiale parle de plus de 600 000 jeunes Éthiopiens qui se cherchent, chaque année, une entrée sur le marché du travail. Ils sont là, ils ont été à l’école ou dans l’une des trente-quatre universités que le gouvernement a ouvertes, mais aucun emploi ne les attend. Et puis il y a cette main d’œuvre que l’on ne voit pas encore passer de l’agriculture à l’industrie, signe que l’économie nationale tarde à se transformer.

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Les gens du quartier Cherkos, réunis pour porter le deuil de Balcha et Eyasu. Avril 2015. Vincent Defait

En 2012, toujours.

La fuite prend cette fois-ci le visage d’Alem. La jeune femme n’a jamais rien rapporté du Liban. On l’a retrouvée morte, « suicidée », ont dit les autorités libanaises, dans un hôpital de Beyrouth. Quelques jours plus tôt, une vidéo prise avec un téléphone circulait dans les cybercafés d’Addis-Abeba. On y voyait Alem se faire brutaliser par un homme, peut-être son patron, près de l’ambassade éthiopienne de la capitale libanaise où elle tentait d’obtenir de l’aide.

Avant de partir, Alem s’est prise en photo. L’agence qui a organisé son embauche au sein d’une famille libanaise en a eu besoin pour son catalogue que d’éventuels employeurs feuillettent comme on achète un canapé. L’une des photos a échappé à l’agence et a été placée dans un cadre à côté d’un autre cliché, celui de Lessema, son mari, et de leurs deux enfants de quatre et douze ans. Le cadre en bois et son photomontage maladroit ont été posés sur une commode dans la maison en terre, en périphérie d’Addis-Abeba, où Lessema raconte le drame de sa femme.

La petite joue dehors, le grand est assis sur le pas de la porte et écoute son père. Sous le toit en tôle, l’unique fenêtre donne au rectangle de terre un peu de lumière du jour. Il n’y a rien à éclairer, si ce n’est la commode, deux chaises, une table et deux lits. Ensemble, Lessema et Alem gagnaient 800 birrs par mois, un peu plus de 30 euros, lui sur les chantiers, elle en vendant des injeras. Le four en terre cuite est derrière la maison. Un cousin leur a promis 2 500 birrs par mois. Une grosse centaine d’euros, le salaire d’un fonctionnaire moyen. C’est lui qui les a mis en contact avec l’agence de recrutement. Alem et Lessema n’ont pas traîné à l’école, n’ont jamais gagné leur croûte autrement qu’en vendant leur force de travail au jour le jour. Le cousin leur portait moins d’estime qu’à leurs petites économies.

Alem a d’abord transité trois jours au Yémen, avant d’atterrir à Beyrouth.

« On nous a dit qu’avec l’argent qu’elle gagnerait, on pourrait envoyer les enfants à l’école. Je n’ai pas eu de nouvelles pendant deux mois. Pour l’instant, je n’ai rien dit aux enfants mais quand la petite voit un avion, elle croit que sa mère est dedans. »

Le garçon a compris. Il écoute de trop près pour qu’il en soit autrement. Son père n’a aucune idée de quoi l’avenir de la famille sera fait. Combien de temps le four à injera, à l’arrière de la maison, restera-t-il éteint ? Les enfants iront-ils à l’école ?

 

Un jour, un peu après ma rencontre avec le mari d’Alem, Tesfaye m’avait mis entre les mains d’un de ses amis, un chauffeur de taxi. Mulugeta, comme nous nous étions convenus de l’appeler, conduisait une de ces vieilles Lada bleu et blanc sorties d’une usine soviétique dans les années 1980. L’engin de Mulugeta ronronnait comme au premier jour, les banquettes étaient en parfait état et les portes avaient toutes des poignées. De taille moyenne, les yeux qui en disent peu, le trentenaire a acheté son engin en rentrant d’Arabie Saoudite. Deux ans et dix mois là-bas ne lui ont pas permis d’acquérir mieux.

« Je suis parti à temps », raconte-t-il en conduisant trop près des autres véhicules.

Lui et dix-neuf autres chauffeurs de poids lourds ont signé un contrat avant de quitter Addis-Abeba, ensemble. Sur place, le document a été réécrit, le salaire diminué et leurs pièces d’identité confisquées.

« J’étais payé au trajet, pas au mois. Alors je roulais tout le temps. C’est comme ça que les accidents arrivent, on s’endort au volant.

– Ça t’est arrivé ?

– Pas à moi. Mais à un copain. »

Le patron saoudien a demandé que le camion soit remboursé. Aux dernières nouvelles, l’ami croupit dans une prison saoudienne. Mulugeta y a échappé de peu, après un accident mineur. Il a quitté le pays in extremis, mais le patron a gardé son permis de conduire international.

 

Suffisamment d’Éthiopiens rentrent du Moyen-Orient avec de substantifiques économies pour entretenir la légende. L’Est est l’eldorado des pauvres. Mieux vaut s’y épuiser sept jours sur sept à faire le ménage et tant d’autres choses que de végéter au village. Les plus fortunés rêvent d’Europe, comme Eyasu.

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Dans le quartier Cherkos d'o

Seyoum, dont le frère Balcha est mort en Libye. Avril 2015. Vincent Defait

Retour en 2015.

Meles est mort presque trois ans plus tôt et le pays s’est habitué à ne le voir qu’en affiche ou à la télévision. Les grands projets avancent, la capitale insiste à promettre l’inauguration de son tramway pour bientôt. Les élections auront lieu le mois prochain.

A 47 ans, Seyoum, le frère d’Eyasu, a deux raisons de ne pas quitter son pays : sa fille et son emploi. Il a un petit studio photo à Cherkos, qui lui permet de vivre avec sa femme et son enfant dans une pièce unique. C’est déjà ça. Pour les autres, il comprend.

« Les jeunes connaissent les risques, mais ils préfèrent ça plutôt que de rester ici à ne rien faire. »

Depuis vingt minutes, Seyoum parle dans la pénombre. Le quartier est privé de courant. La coupure n’a eu aucun effet sur son débit de paroles. Il en a l’habitude. La fenêtre taille un rectangle de lumière dans la pénombre.

« En Europe, un jour de travail peut changer ta vie. Ici, on gagne 700 birrs par mois. Là-bas, une journée suffit pour gagner autant. »

Mon traducteur répète et ajoute des commentaires dont je n’ai pas besoin. Lui a fréquenté l’université, a monté sa petite entreprise et dépense sans doute en une semaine ce qu’Eyasu gagne en un mois. Il découvre une facette de son pays.

Les ruelles de Cherkos sont pleines de ceux qui font les mêmes calculs. Dans les méandres de ces quartiers en tôle et en terre, où les fruits de la croissance ne poussent pas, où l’on déserte l’école pour courir les petits boulots, l’espoir est ailleurs. Loin. D’autant plus loin que les paraboles posées sur les toits permettent de capter les chaînes étrangères et d’échapper à la monotone Ethiopian Broadcast Corporation.

Ceux qui partent ne sont pas toujours ceux que l’on s’attend à voir prendre autant de risque.

Balcha, le compagnon de mésaventures d’Eyasu, était fonctionnaire. Son emploi de technicien au sein de l’entreprise nationale d’électricité lui assurait un maigre salaire, mais versé tous les mois. De quoi projeter Balcha hors des statistiques de la pauvreté pour le faire entrer dans les couches basses de la classe moyenne éthiopienne. De ceux qui, souvent, travaillent pour l’État, mais pour qui les fins de mois sont source d’angoisse. A Cherkos, Eyasu et Balcha avaient accès à l’eau courante à un robinet collectif, à partager avec d’autres familles, l’électricité la plupart du temps et toutes ces choses qui permettent aux institutions internationales de voir l’Éthiopie émerger.

La croissance économique du pays n’est pas une invention de fonctionnaires ou de zélés militants de l’EPRDF. Le pays n’est plus ce qu’il était à la chute du Derg, à l’orée des années 1990. La proportion de ceux qui vivent sous le seuil de la pauvreté, fixé par les autorités à 0,60 dollar par jour, a officiellement été ramenée à 29% de la population, moitié moins que vingt ans plus tôt. Le pays a aussi atteint certains des objectifs du Millénaire fixés par les Nations unies : l’espérance de vie est passée de 52 ans en 2000 à 64 ans en 2015, la mortalité infantile connaît une baisse drastique, l’accès à l’eau propre se généralise. La prévalence du rachitisme a été réduite de 58% en 2000 à 44%. Ce que les rapports onusiens omettent de préciser, c’est que dans le même temps la population a explosé, passant sur la même période, de 66 millions à 85 millions.

Tout de même, les micro-crédits et les formations dispensées par les autorités ont permis à beaucoup d’ouvrir leur propre salon de coiffure, leur petite échoppe ou leur menuiserie. Ceux-là marchent sur un fil. Un coup du sort, un parent malade, une dépense imprévue et ils replongent dans l’extrême pauvreté. Ils représentent la majorité de la classe moyenne éthiopienne, à l’image de ce qu’elle est sur le continent : 350 millions de personnes, sur 1,3 milliard au total, qui gagnent entre 2,2 dollars et 20 dollars par jour, d’après la Banque de développement africaine. L’essentiel de cette classe moyenne vivrait avec un maximum de 4 dollars par jour. En Éthiopie, une strate au-dessus se trouvent les fonctionnaires moyens, autrefois privilégiés, aujourd’hui déclassés. Avec 3 000 ou 4 000 birrs par mois, entre 130 et 170 euros, ils vivent correctement, conduisent de vieilles Toyota Corolla ou d’antiques Volkswagen, sans plus. Encore un cran au-dessus planent les jeunes citadins éduqués qui ont su profiter des interstices laissés au secteur privé dans une économie dominée par l’État. A la moindre offre d’emploi à l’étranger, ils s’envolent. Ici, la classe moyenne africaine émergente tant chantée dans les rapports officiels et la presse occidentale existe à peine.

Le coût de la vie aussi a grimpé, l’inflation s’agrippe à des sommets et le revenu par habitant, même trois fois plus haut qu’il y a deux décennies, demeure parmi les plus bas au monde.

 

Beaucoup, aussi, étouffent. Le régime devient oppressant. Ça ne s’arrange pas à l’approche des élections. Dans la ruelle que j’ai longé en suivant Seyoum jusqu’à chez ses amis, un jeune plus vindicatif que les autres monte la voix. Autour de lui, on tente de le raisonner. On sait que ce qu’il va dire ne se dit pas à haute voix. Il s’en moque. Le gouvernement prend tout, il ne laisse rien aux autres, dit-il. Les Tigréens du Nord accaparent la politique, les affaires et tout le reste, maugrée-t-on souvent, pas trop fort tout de même, dans les ruelles d’Addis-Abeba ou les cafés de province. Les Tigréens ne représentent pourtant qu’une minorité de la population. Les plus de 30 millions d’Oromos surtout, les 20 millions d’Amharas et les autres rongent leur frein. En 2014, déjà, l’armée a fait taire, l’arme au poing et la gâchette facile, des étudiants Oromos remontés contre le projet d’extension de la capitale. Exode rural oblige, Addis-Abeba la vorace mord chaque année un peu plus sur les terres oromos, laissés-pour-compte historique des régimes successifs. Ces manifestations, ses morts et ses arrestations, ont commencé à révéler le lien rompu entre les autorités et la population. L’Éthiopie est une mosaïque ethnique et linguistique où tout le monde ne trouve pas encore sa place. La rancœur a parfois ce goût-là.

Alors l’exil se poursuit. Dans le demi-jour de la petite maison de son ami, Seyoum n’en doute pas. Les risques ? La torture et la mort sur le chemin de l’Europe ou du Moyen-Orient ? Des détails.

« Hier, alors qu’on était tous en train de pleurer dans la rue, un autre groupe de jeunes est parti. »

Ceux-là ont pourtant vu les images de leurs copains Eyasu et Balcha se prendre une balle dans la tête, sur le chemin de leurs rêves.

 

Chapitre précédent : Hey, bro !

Chapitre suivant : Des élections sans bruit

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom

 

Hommage publique au Premier ministre Meles Zenawi, à Addis-Abeba, en août 2012. Vincent Defait

Meles Zenawi, l’homme de la « Renaissance »

Meskel square, Addis-Abeba, septembre 2012.

 

Ce jour-là, le ciel aurait pu faire douter les plus mécréants.

Dès l’aube, le matin du 2 septembre 2012, les bus ont déversé des vagues de supporters endeuillés sur les marches de Meskel square, la grande place d’Addis-Abeba. Tous n’ont sans doute pas choisi d’être là, mais il était trop tard pour s’échapper. Les corps de la police et de l’armée les ont rejoint, plus bas, sur l’esplanade. L’Église orthodoxe, ubiquitaire, a envoyé ses troupes aux vêtements scintillants. Le clergé s’est glissé entre la foule et les uniformes. Les discours se sont enchaînés pendant des heures, la chaleur en a fait vaciller plus d’un. Dans un ciel sans tâche, les pales d’un hélicoptère militaire couvraient les éloges à intervalles réguliers. De là-haut, la télévision nationale avait la plus belle vue sur cette marée humaine bien ordonnée. En face, la tribune officielle était couverte de gens vêtus de noir. Des gens importants venus des quatre coins du monde rendre hommage à Meles Zenawi, décédé deux semaines plus tôt.

Soudain, d’épais nuages noirs ont tout écrasé. Les discours achevés, le cortège funèbre s’ébranlait à peine quand les nimbus se sont fendus, déversant sur la foule des gouttes de pluie grosses comme le pouce. Trempé, l’attelage a entamé sa marche lente vers la cathédrale de la Sainte-Trinité où sont enterrés les patriotes, suivi de deux rangées de militaires aux bérets rouges, les forces spéciales, celles qui tirent à balles réelles, de l’eau jusqu’aux chevilles. Sur les marches, on se serrait sous les parapluies. Au moins ne pouvait-on plus distinguer, sur les joues trempées, les fausses larmes de la pluie.

L’Éthiopie venait de dire au revoir de la plus austère et dramatique des manières à son Premier ministre visionnaire. La washent, la flûte traditionnelle qui remplissait depuis deux semaines les rues de la capitale de sa mélodie perchée et lancinante, pouvait enfin se taire.

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Sept. 2012. Funérailles nationales de Meles Zenawi. VD

La mort de Meles Zenawi a été annoncée à la télévision nationale aux premières lueurs du 21 août 2012. Le Premier ministre s’est éteint la veille dans un hôpital bruxellois. Ou quatre jours plus tôt, comme l’affirment certains. Prises de court, les autorités auraient mis du temps à annoncer sa mort, due à une infection soudaine en pleine résorption d’une longue maladie que le porte-parole du gouvernement a refusé de nommer. C’est du moins l’hypothèse la plus probable. Curieusement, le décès de l’homme fort d’Éthiopie reste enveloppé de mystère.

Quelques jours plus tard, à l’orée d’une soirée fraîche de cette fin de saison des pluies, son corps a été accueilli par une foule éparse qu’un cadrage serré de la télévision nationale a su faire passer pour plus dense. Tout ira bien, ont répété les autorités toute la semaine. Il fallait rassurer une population dont les jeunes adultes n’ont connu que Meles Zenawi à la tête du pays.

Son portrait, que l’intéressé a toujours refusé de voir affiché partout, a vite couvert les murs du pays et des bâtiments officiels, les pare-brise des voitures et les cols de veste. Gare à celui qui n’avait ni autocollant, ni pin’s.

Le visage rond souligné d’une barbiche, une calvitie avancée, des lunettes fines, le doigt souvent tendu vers la promesse d’une prospérité à venir. En quelques jours, Meles est passé du rôle d’homme fort à celui d’icône.

Une fin abrupte pour ce fils de propriétaire terrien, petit noble de province, né en 1955 tout au nord du pays, dans la région du Tigré. A Adoua, ce bourg où, en 1896, l’empereur Ménélik et ses soldats à cheval ont humilié l’armée italienne, forcée de battre en retraite. On commémore encore chaque année cette victoire sur l’envahisseur.

Legesse Zenawi ne s’est appelé Meles qu’en 1975, en hommage à un compagnon tué par le nouveau régime alors au pouvoir ou, selon les sources, quinze ans plus tôt par les forces impériales. Mené par un petit groupe de militaires, le Derg venait tout juste de chasser de son trône Hailé Sélassié, un an plus tôt. Ils étaient sous-officiers et prétendaient gouverner au nom du peuple. Soutenus plus tard par les Soviétiques, les nouveaux chefs de l’Éthiopie se sont vite affranchis de la Left, un mouvement civil au cœur duquel se trouvaient des étudiants fatigués des empereurs. En quelques années, le Derg s’est mué en un régime sanglant et belliqueux, incarné par le colonel Mengistu Hailémariam.

A cette époque, le jeune Meles abandonne ses études de médecine, à Addis-Abeba, et prend le maquis chez lui, dans le Tigré. Il rejoint le Front de libération du peuple tigréen, fondé quelques années plus tôt et qui se fera connaître à l’étranger sous le sigle anglais TPLF.

Au fusil, Meles Zenawi préfère la bataille d’idées. Lui et ses compagnons se forment au marxisme-léninisme à la lueur des bougies, se protégeant, à partir des années 1980, des bombardements aériens au creux des montagnes. Les joutes idéologiques entre maquisards pouvaient, raconte-t-on, y durer des mois, des années parfois. En 1984 et 1985, une famine ravage le nord du pays, un journaliste de la BBC décrit une marée d’affamés comme « la chose la plus proche de l’enfer sur Terre » et, abasourdis par ces images de silhouettes fantomatiques, les chanteurs britanniques et américains de Band Aid organisent de gigantesques concerts de charité. L’argent afflue et est détourné par Mengistu pour armer le pays au-delà du raisonnable. L’aide humanitaire devient industrielle, l’Éthiopie en devient l’icône. Tout cela, je l’ai déjà écrit, mais l’époque est une borne de l’histoire récente de l’Éthiopie.

De son côté, le TPLF refuse de s’allier avec les autres rebellions régionales et s’appuie sur des partis ethniques satellites, forcément plus faibles et à sa main, pour former le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien, l’EPRDF, aujourd’hui encore au pouvoir. Meles Zenawi prend la tête de cette coalition qui, en mai 1991, entre dans Addis-Abeba, presque sans rencontrer d’opposition. Les Tigréens de Meles Zenawi représentent à peine 6% de la population. Peu d’entre eux parlent amharique, mais ils sont au premier rang des libérateurs. Les Addis-Abébiens regardent ces jeunes combattants en short, chaussés de sandales aux semelles de pneu, les cheveux ébouriffés et le fusil à la main faire fuir ceux qui les ont terrorisés pendant dix-sept ans.

A 36 ans, Meles Zenawi a passé près de la moitié de sa vie dans les montagnes quand il devient président de l’Éthiopie à la tête d’un gouvernement de transition. A 40 ans, il est élu Premier ministre de la République fédérale démocratique d’Éthiopie. On est en 1995, le pays est exsangue.

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Près du cercueil de Meles Zenawi, 2012. VD

Vingt ans plus tard, je m’interroge sur l’avenir d’une Éthiopie sans Meles en puisant dans la science d’un connaisseur. Privée de son leader « visionnaire », le pays a-t-il les moyens de poursuivre sa transformation ?

Ancien journaliste devenu une référence pour qui s’intéresse à l’Éthiopie, René Lefort écrase sa Marlboro rouge dans le cendrier et extrait de sa cigarette électronique des volutes de fumée blanche. La pièce sent le tabac froid. Il est dix heures du matin et Addis-Abeba se devine à peine au-delà du jardin. Cet observateur assidu des sinuosités de la politique éthiopienne, passionné des singularités abyssines, résume ce que beaucoup ont fini par admettre.

« Meles était brillantissime, d’une intelligence et d’un sens tactique incroyable, avec une mémoire inouïe. Il pouvait en remontrer à n’importe quel chef d’État ou de gouvernement de la planète. »

Il fut promu, par un Bill Clinton enthousiaste alors président des États-Unis, au rang de ces leaders africains capables de sortir le continent de l’ornière, censés tourner la page des guerres et des régimes politiques sans fin. Connu pour sa maîtrise des dossiers et son inclinaison pour les débats politiques, Meles Zenawi a décroché un premier master de l’Open University de Grande-Bretagne en 1995, puis en a entamé un second en économie avec l’université Erasmus de Rotterdam. Chef de gouvernement le jour, étudiant la nuit. La guerre avec le voisin érythréen, entre 1998 et 2000, dit-on, l’a empêché de finaliser son mémoire intitulé « Le développement africain : impasses et nouveaux départs ». Dans ce document inachevé au titre vague et ennuyeux, Meles Zenawi justifie la mise en place d’un « développementalisme d’État ». Une formule alambiquée pour synthétiser son refus de laisser les rênes de l’économie nationale au marché. La préférence est donnée à une sorte de capitalisme étatique avec des autorités omniprésentes. Meles dit s’inspirer des expériences taïwanaise et sud-coréenne, deux pays passés de la pauvreté à l’opulence en un demi-siècle. Ce que les tigres asiatiques ont fait, un lion africain peut aussi y parvenir. L’Éthiopie allait le prouver au monde, à l’Afrique en premier lieu. La manœuvre consiste à transformer des paysans en ouvriers, à diversifier l’économie et à exporter des biens manufacturés de plus en plus sophistiqués.

Entre-temps, l’émergence de la Chine rebat les cartes de la diplomatie internationale et offre à Meles Zenawi un substitut aux partenaires habituels. L’Empire du Milieu cherche des débouchés hors ses frontières pour soutenir sa croissance économique atmosphérique, promet beaucoup à bas prix, discute peu des affaires internes au nom du droit des peuples à décider eux-mêmes de leur destinée. Une approche qui colle parfaitement aux vues du marxiste-léniniste qu’est Meles Zenawi. Contrairement à beaucoup de ses homologues africains, il impose aux entreprises chinoises d’embaucher leur main-d’œuvre sur place. Hors de question de débarquer avec des hordes d’ouvriers. Il faut aussi former les futurs cadres du pays. Aux Chinois les contrats, aux Éthiopiens l’apprentissage d’un savoir-faire nouveau. Quand le moment viendra, cette main-d’œuvre formée prendra les rênes de l’industrie nationale.

Les Européens et les Américains doivent composer avec cet homme qui leur tient tête. C’est rare, en Afrique. Ça plait. A Addis-Abeba, les diplomates étrangers, les Occidentaux en particulier, s’accommodent du gouvernement d’un pays pauvre mais insoumis et s’écrasent devant les coups de menton du Premier ministre éthiopien. Lui gagne ses galons de chef d’État respecté sur le continent. La croissance économique du pays et les grands chantiers renforcent son assise dans une région à feu et à sang. Si l’Éthiopie tombe, la région s’écroule, alors mieux vaut soutenir Meles et ses troupes. Chacun de ses discours ressasse la même antienne, en filigrane de laquelle émergent les nombreuses famines qui ont saigné le pays. Au début des années 2000, l’homme commence à promettre à tous une « renaissance » de l’Éthiopie. La pauvreté est l’ennemi à combattre.

Les jambes croisées, René Lefort prend le temps de réfléchir en triturant sa cigarette électronique.

« Meles n’était pas sur le modèle du dirigeant africain qui s’en met plein les poches. Il n’était sûrement pas au pouvoir pour s’enrichir. »

Puf, puf et volutes blanches.

Dans les rapports officiels sur l’état de l’économie africaine, l’Éthiopie fait figure d’exemple. Pour ses résultats chiffrés, pour sa propension à définir ses objectifs secteur par secteur, pour sa réputation à utiliser l’aide au développement intelligemment. Pour son attitude besogneuse, en somme. Pas comme tous ces « rentiers », nombreux en Afrique et qu’Addis-Abeba exècre, qui vivent de pétrole et de minéraux, masquant un État inexistant et des politiques vagues. Sans vision.

« Les autorités éthiopiennes sont sincères quand elles disent vouloir développer le pays. Bon, ça s’étiole un peu à cause de la corruption, maintenant… »

Meles Zenawi parti, la renaissance éthiopienne demeurera-t-elle inachevée ? Tous ces efforts, ces appels à pacifier la Corne de l’Afrique au nom du développement résonneront-ils dans le vide ?

Pour Daniel Berhane, la réponse est non. Dans un café de Meskel square, le jeune homme, épaules carrées et allure débraillée, engloutit goulument son injera et son shiro, une purée de pois cassés. Puis il allume une première cigarette en arrosant la table de cendres. Le jour, Daniel Berhane prodigue des conseils en droit, le soir il nourrit son blog sur l’actualité politique du pays. Les opposants au régime le tiennent pour un soutien fidèle au gouvernement. Il est tigréen, ça n’aide pas. Lui se perçoit en critique raisonnable.

« Le système politique éthiopien est complexe, il ne s’agit pas d’un homme seul. Meles était un bon manager mais il ne faisait pas tout… même si l’Occident aime à penser qu’il était le seul maître à bord. Bon, c’est vrai qu’à la fin, il gérait les moindres détails, ce qui sapait l’autorité de son entourage. »

Honni par ses détracteurs, adoré par ses fidèles, estimé par ses pairs africains, prudemment écouté par les Occidentaux, Meles Zenawi avait fini par verrouiller le pays. En 2005, la tenue d’élections libres devait confirmer sa popularité. Le plébiscite n’a pas lieu. Il frôle l’échec, refuse à l’opposition la victoire qu’elle revendique, envoie l’armée tirer sur les manifestants et jette les meneurs en prison. Les résultats officiels octroient à l’EPRDF 327 sièges sur les 547 du parlement. Assez pour représenter une majorité. La plupart des élus de l’opposition refusent de siéger au parlement, certains sont accusés de « trahison », un crime passible de la peine capitale. Puis, pendant deux ans, Meles gouverne sans aucune opposition publique. On le suspecte d’y prendre goût.

Aux élections suivantes, en 2010, l’opposition n’est créditée que d’un seul siège au parlement. Une loi anti terrorisme adoptée l’année précédente sert de prétexte à l’emprisonnement des forts en gueule, hommes politiques ou journalistes. Les critiques pleuvent sur Meles. Le panégyrique de l’ancien président américain Bill Clinton sent le souffre.

La répression continuera sans lui. Fin avril 2014, soit un an avant les élections suivantes, six jeunes bloggeurs et trois journalistes sont arrêtés, puis accusés de comploter des actes terroristes. Ces internautes s’étaient fait connaître sur les réseaux sociaux sous le nom de Zone 9, une référence aux huit « zones » de la célèbre prison de Kaliti où de nombreux journalistes et opposants politiques purgent de longues peines. Pour ces jeunes là, la neuvième zone du mitard englobe le reste du pays… Ils ne représentent pas grand monde, sont inconnus de la plupart des Éthiopiens dont très peu ont accès à internet, mais finiront, à l’étranger, par symboliser la répression de la liberté d’expression par le pouvoir. Des diplomates américains et européens assistent à chacune des innombrables audiences devant les juges.

Dans son salon aux odeurs de tabac froid, René Lefort s’en remet à l’histoire.

« A l’époque de la rébellion, l’EPRDF a été constitué sur la base que les Tigréens ne se contenteraient pas de libérer le Tigré. Il fallait aller jusqu’à Addis-Abeba. Une assise nationale était donc nécessaire. Mais le TPLF a refusé de s’allier à certains mouvements résistants, pour garder le contrôle de la rébellion. D’où l’alliance avec des mouvements satellites. » Le front de libération Oromo, OLF en anglais, puissante organisation de la vaste région Oromia qui regroupe un tiers de la population, est écarté. Meles lui préfère l’OPDO, une coquille vide. Même chose en région Amhara et dans le sud du pays. Début 2015, à quelques mois de nouvelles élections, l’EPRDF gouverne ainsi sans réelle légitimité politique.

« Ce gouvernement a peur, il est parano. Il a une mentalité d’assiégé. »

Mis à part le TPLF au Tigré, aucun parti de la coalition au pouvoir, tous censés représenter un groupe ethnique avec lequel ils ont perdu le contact, ne jouit d’une réelle assise populaire. Les autorités le savent.

La situation découle d’un choix politique assumé. En s’installant au pouvoir en 1991, l’EPRDF impose un fédéralisme ethnique qui fait frissonner sur le continent. L’Afrique a connu tellement de conflits ethniques, pourquoi prendre le risque de réveiller des velléités identitaires ? Au contraire, arguent Meles et ses acolytes. Mieux vaut prendre le contre-pied de l’ère impérialiste qui imposait l’assimilation des groupes ethniques au sein d’un régime dominé par les Amharas. Sans cette pleine reconnaissance de la diversité de ses nationalités, le pays exploserait. En 1993, l’Éthiopie laisse l’Erythrée quitter le giron d’Addis-Abeba et garantit à ceux qui restent – Oromos, Amharas, Tigréens… – une certaine autonomie. Plus de quatre-vingt langues sont officiellement reconnues par la Constitution, avec l’amharique pour lingua franca nationale, les frontières des neuf nouvelles régions courent le long des limites socio linguistiques. La capitale Addis-Abeba a sa propre juridiction. Une génération de petits bourgeois et de membres de l’intelligentsia rurale – les rares lettrés – en prise direct avec les paysans, est promue au sein de l’EPRDF. Mais le parti rompt peu avec l’habitude d’un pouvoir centralisé et vertical où l’État, donc l’EPRDF, demeure omniprésent et ménage peu d’espace à l’opposition. Addis-Abeba décide de tout et s’en remet à un mélange de fédéralisme ethnique, de « démocratie révolutionnaire » et de développement mené à la baguette par le gouvernement. La transformation du pays devait permettre à chacun d’oublier ses revendications ethniques. « Diversité et renaissance », répètent à longueur de journée la radio et la télévision d’État, un quart de siècle plus tard.

Meles Zenawi ne faisait pas la pluie et le beau temps, mais il tenait l’EPRDF d’une main de fer. Dès 2003, il se sait malade, sans doute pas condamné. Il se choisit un successeur incapable de lui faire de l’ombre et susceptible de demeurer sous son contrôle une fois quittée la pesante fonction de premier ministre. Hailemariam Desalegn, un ancien ingénieur en hydraulique, protestant et originaire du sud du pays, n’a jamais pris les armes. Il n’a pas le profil des cadres du pays, pour la plupart chrétiens orthodoxes du Nord.

« Le successeur de Meles n’a aucune assise politique. L’idée était de l’installer en attendant qu’émerge un nouvel homme fort au sein de la nouvelle génération. La mort de Meles a tout chamboulé, les anciens ne veulent plus partir et les jeunes n’ont pas assez d’expérience pour être perçus comme légitimes. »

Dans le café de la place centrale d’Addis-Abeba, Daniel Berhane ricane. Ce genre de prophétie l’irrite.

« La classe moyenne que l’on voit émerger sera le liant national. Le pays va rester stable pendant au moins la décennie à venir. Le gouvernement n’a qu’à poursuivre ce qui a été mis en place. »

C’est vite dit. Encore faut-il que cette classe moyenne ait son mot à dire sur les affaires publiques. Tout porte à croire que ce n’est pas le cas, mais Daniel y croit. Dans les régions, la puissance du pouvoir central agace. La corruption des fonctionnaires locaux fatigue. On se sent souvent d’abord Oromo, Amhara ou Tigréen avant de se penser éthiopien.

« Daniel, l’héritage de Meles, qu’est-ce que c’est ?

– Un changement d’état d’esprit. Aujourd’hui, en Éthiopie, rien ne peut se faire sans qu’il ne soit question de développement. En prenant le pouvoir, Meles et l’EPRDF ont dit ceci : “arrêtons de parler de la glorieuse histoire de l’Éthiopie, nous sommes pauvres et nous devons cesser de l’être”. »

 

 

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Chantier du Grand barrage de la renaissance éthiopienne, septembre 2014. Vincent Defait

Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne

Région du Benishangul-Gumuz, près de la frontière du Soudan, septembre 2014.

« On y est. »

Assis à l’avant, à côté du chauffeur, Semegnew Bekele range sa revue dans la porte du     4 x 4 et annonce, un peu enroué par le long silence : « Le barrage est là, sur la gauche. On va aller le voir avant de dîner. »

La nuit est tombée d’un coup, pile au moment où nous atteignons le chantier. Des tractopelles nous frôlent en soulevant d’énormes panaches de poussière qui montent dans la lumière des spots. Les engins en croisent d’autres, tout aussi bruyants, dans lesquelles les hommes ont l’air de nains. Tout en bas, près du barrage, une nuée d’ouvriers fourmille en sourdine.

« L’équipe de nuit. »

Tiens, Semegnew m’a parlé.

Nous sommes debout, le bout des chaussures dans le vide, sur la rampe d’accès au chantier. Les fondations de l’édifice, imposantes, émergent du fleuve dont les eaux seront bientôt domptées. Le petit homme rond savoure l’effet produit sur moi par l’immensité des lieux, puis rompt le charme.

« Venez, on va vous montrer votre chambre.

– J’ai pas mal de choses à vous demander…

– Je sais. Ne vous inquiétez pas. On fera ça demain. »

Je ravale mes questions, qui se perdraient de toute façon dans le boucan des engins. L’ingénieur n’a pas envie de traîner, j’ai surtout besoin d’eau fraîche.

Une demi-heure plus tard, sous le porche d’une enfilade de petites pièces en préfabriqué, je contemple la lumière des camions qui sinuent à flanc de collines. D’ici, on n’entend que le cliquetis des engins et les climatisations qui ronronnent en gouttant sur le sol bétonné. Tout est calme, du perron de ma chambre, un cube aux murs blancs avec deux lits simples placés en perpendiculaire, un frigo, une table et une salle de bain colonisée par les cafards. Ça sent l’humidité mais dans l’ensemble, ça vaut bien des hôtels du pays.

Je suis venu ici avec l’intention de voir vivre ce chantier érigé dans un désert vert, de raconter la vie isolée des milliers d’ouvriers occupés à bâtir la « renaissance » de leur pays. J’ai vendu le sujet comme ça et, à Paris, l’idée a plu. Au téléphone, Semegnew a éludé par des « oui, oui » trop mous pour ne pas être suspects. Au début, je n’ai pas fait attention.

Il était à peine 15 heures quand le photographe et moi sommes sortis de l’aéroport d’Assossa, un bourg couleur de terre mouillée sans intérêt à 500 km à l’ouest de la capitale. C’est à peine si Semegnew Bekele nous a salués. J’ai mis du temps à le reconnaître. A ma décharge, je regarde peu la chaîne de télévision nationale où il tient la population au courant de l’avancée de la construction du barrage. Il n’est ni grand, ni bavard et offre une main molle quand on le salue. Pas engageant. Sans un mot, il s’est installé à l’avant du véhicule pendant que son chauffeur à la carrure de boxeur posait nos sacs dans le coffre.

« On y va. »

Semegnew Bekele n’a pas pipé mot du trajet. De la banquette arrière, mes tentatives d’engager la discussion ont rebondi sur son mutisme. A un moment, c’est vrai, il s’est tourné pour me tendre le magazine d’Ethiopian Airlines, celui avec sa photo en page 24. De temps en temps, il saluait d’un geste obligé des gamins surtout soucieux que leurs chèvres ne finissent pas sous les roues du véhicule. Au fil des heures, les villages se sont faits plus rares et plus dépouillés. Les petites parcelles de maïs se sont fondues dans une végétation touffue, sans arbre, avant de tout à fait disparaître. La piste a fini par serpenter entre des reliefs sans présence humaine. Puis, dans la lumière évanescente de la fin de journée, les faisceaux de puissants projecteurs se sont détachés du fond de la vallée. Les épaules du chauffeur se sont assouplies.

Le barrage était là et Semegnew me parlait enfin.

Avec sa casquette en tissu épais, sa chemise à carreaux et son verbe rare, Semegnew Bekele est la voix et le visage du Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne, le GERD, d’après l’acronyme anglais. Pour les Éthiopiens, le barrage s’appelle simplement hidasse – « renaissance ».

Le projet est dément. En 2017, si tout se passe bien, et tout se passera bien, l’Éthiopie devrait avoir achevé la construction du plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique. Avec 6000 mégawatts de puissance annoncée, soit l’équivalent de six petites centrales nucléaires, le projet se place au huitième rang mondial et s’affiche aux quatre coins du pays. Impossible d’ignorer la prouesse. Du nord au sud de l’Éthiopie, des hauts plateaux aux plaines sèches, le GERD est partout. Sur les écrans de télévision, sous cadre aux murs des bâtiments officiels. Jusque dans les pages en papier glacé du magazine de la très rentable compagnie aérienne nationale, Ethiopian Airlines. L’édition du moment, placée derrière les sièges de tous les engins de l’entreprise, consacre quatre pages au barrage. Semegnew en a rédigé le texte, qui a été signé par un autre, avec un sens peu subtil de la propagande. Dans l’exemplaire qu’il m’a offert, il a corrigé quelques erreurs au stylo bleu sur l’un des graphiques. L’ingénieur est un homme de chiffres.

Tout a commencé le 2 avril 2011. Ce jour-là, Meles Zenawi, l’ancien Premier ministre charismatique, posait la première pierre du chantier devant les caméras de la télévision nationale. Quatre jours plus tôt, le monde avait eu vent du projet, puis avait appris la signature d’un contrat de 3,8 milliards de dollars, devenus 4,5 milliards avec le temps, sans appel d’offre. L’entreprise italienne Salini Impregilo, habituée des grands projets hydrauliques en Éthiopie, a décroché la timbale. Plus tard, les termes de l’accord ont été modifiés pour que le projet adopte les couleurs nationales. Les transalpins ont ainsi été rejoints par le mastodonte Metals and Engineering Corporation (METEC), un complexe militaro-industriel propriété de l’État éthiopien. A Salini le génie civil, à METEC l’électromécanique. On ne pouvait pas laisser à d’autres le soin de bâtir la renaissance éthiopienne. Au passage, ça permet aussi aux haut-gradés d’une puissante armée de se faire une fortune. Le français Alstom fournit les turbines.

Le projet part d’un constat : l’Éthiopie est sous-équipé en infrastructure. En routes, en voies ferroviaires, en usines, en réseau électrique. A l’image du continent où la production d’électricité ne s’est pas améliorée depuis vingt ans, où 35% de la population seulement y a accès, où les zones rurales sont sept fois moins connectées que les villes. C’est la Banque mondiale qui l’affirme.

Or, pour développer le pays, il faut un changement de paradigme, passer d’une économie agricole et paysanne à une économie basée sur l’industrie. Cela ne se fera pas sans carburant. Tant mieux, l’Éthiopie regorge d’énergie renouvelables : hydrauliques surtout, mais aussi éoliennes, solaires et géothermiques. Le GERD, raccordé au réseau national comme d’innombrables autres barrages plus petits, doit donc fournir l’électricité nécessaire à l’industrie naissante du pays. La vente d’une partie de cette électricité aux pays voisins doit aussi faire rentrer de précieuses devises dans des caisses quasiment vides.

La visite se fait de bon matin, avant les brûlures du soleil, selon un rituel que l’ingénieur a rodé au fil des passages de journalistes.

« Il ne nous manque que Fox News et CNBC », s’est-il vanté la veille au soir au-dessus de sa soupe, une fois oubliée la piste cahoteuse.

Ce matin, la découverte du barrage débute dans son bureau, une pièce calfeutrée derrière d’épais rideaux, aménagée uniquement pour être utile. Semegnew Bekele assoit son autorité derrière un large bureau bien ordonné. Placée en perpendiculaire, une longue table prolonge la souveraineté de l’homme sur les lieux. J’imagine aisément les deux rangées de subalternes se faisant face, sages et attentifs, la tête tournée vers le boss, le stylo en suspension au-dessus du carnet de notes. Ce matin, il n’y a que nous : Semegnew, un autre homme qui ne nous a pas encore été présenté, le photographe et moi.

Semegnew Bekele préside, j’écoute. Au mur, dans un cadre doré, l’ancien chef du gouvernement Meles Zenawi montre la voie à suivre, le bras tendu vers un futur prometteur. Taiseux depuis la veille, recroquevillé sur ses prérogatives lors d’un dîner vite expédié, le chef de projet devient bavard. Sa mission commence ici et maintenant. Son discours, un peu érodé par les répétitions, gonfle tout de même son enthousiasme.

« Ici, nous luttons contre la pauvreté. Nous voulons que le monde sache ce que le gouvernement d’Éthiopie est en train de réaliser, c’est pour cela que vous êtes là. Ce projet mobilise 100% de la population. En construisant ce barrage, nous pensons à Meles Zenawi. Vous devriez lire ses discours, ils sont incroyables ! »

Semegnew insiste, sans qu’il soit possible de l’interrompre. J’ai le stylo en stand-by pour la prochaine tirade.

« Vous savez, l’Éthiopie se développe sans porter préjudice aux autres. C’est historique. »

Mais pas tout à fait exact.

En 2011, en apprenant les desseins éthiopiens, l’Égypte s’est braquée, sans surprise. En aval du Nil, Le Caire s’est habitué à jouir des eaux du fleuve en vertu de traités signés avec le Soudan et leur ancien colon britannique en 1929, puis en 1959. La préhistoire. A l’époque, les trois parties avaient ignoré les neuf autres pays traversés par les principaux affluents du fleuve. Tant pis si le Nil Bleu et le Nil Blanc se rejoignent à Khartoum, la capitale soudanaise, après des milliers de kilomètres à travers l’Afrique de l’Est et des grands lacs. Beaucoup de ces cours d’eau prennent leur source en Éthiopie. Et alors ? Le Soudan et l’Égypte s’étaient vus allouer le bénéfice de la totalité du débit des eaux. Le Caire a eu le droit à la part du lion. Et le lion, aujourd’hui, réclame sa part. En construisant son méga barrage, l’Éthiopie passe outre ces privilèges d’un autre temps. Que vaut, de toute façon, un traité signé avec un ancien colon ? Pas grand-chose. A Addis-Abeba, en tout cas, on s’en tamponne.

Depuis le début des travaux, les relations entre les deux pays ont oscillé entre invectives diplomatiques et négociations polies. Le Caire craignait de voir s’assécher le lac Nasser, essentiel à son agriculture, tandis que l’Éthiopie alléguait de son droit à profiter du Nil Bleu, dont 84% des eaux coulent en son territoire. Au milieu, le Soudan s’est fait discret. Tiens, tiens.

En fait, les désaccords sur le partage des eaux du Nil ne sont pas nouveaux. Il se raconte que les empereurs abyssins, fervents chrétiens orthodoxes, avaient l’habitude de menacer de tarir le débit du fleuve lorsque l’Égypte s’en prenait aux églises coptes chez elle. Rien de plus facile, sur les hauts plateaux éthiopiens, que de fermer le robinet à la source. Au XXIe siècle, l’Éthiopie ose enfin toucher au fleuve. En aval, pris dans la tourmente du printemps arabe, il a fallu au Caire trois ans et quatre régimes politiques après les débuts des travaux du GERD pour se réconcilier avec Addis-Abeba. Pour la première fois, fin septembre 2014, les ministres de l’Eau et de l’Irrigation du Soudan et de l’Égypte ont visité le chantier à l’invitation de l’Éthiopie. J’y passe juste après eux.

« Ils étaient contents. »

Le sujet l’agace, mes questions aussi. Semegnew Bekele me parle d’un projet grandiose au service de l’humanité ou presque, de l’Afrique en tout cas, moi de considérations hydro-diplomatiques.

Il est 8 heures du matin. L’exposé se poursuit à l’extérieur, sur les hauteurs d’un bourrelet montagneux surplombant le chantier. Les équipes de nuit ont passé la main à leurs collègues du jour. Un vent léger caresse le flanc de montagne que les pelleteuses grignotent, en bas. Semegnew vient ici tous les matins ou « presque », dit-il, mais j’ai du mal à le croire, pour prendre une photo de l’avancée des travaux. Les pieds au bord du vide, l’homme insiste, patriote jusqu’au bout des lunettes.

« Le GERD est construit de façon à ne pas pénaliser les pays en aval. Pour eux, le débit du fleuve va se régulariser, ils n’auront plus de périodes de sécheresse, ni d’inondations. »

L’ingénieur règle ainsi de longs débats entre spécialistes en hydraulique, souvent plus dubitatifs. Passons. Quant à l’Éthiopie, elle profitera des mégawatts et des dollars générés par la vente d’une partie de l’électricité aux pays voisins. Un exemple de coopération africano-africaine.

Je note.

« C’est un tournant. Nous avons fait beaucoup de sacrifices mais nous devenons un peuple qui prend les choses en main. C’est grâce à la bonne politique de notre gouvernement, qui attire chez nous les investisseurs étrangers. »

Le barrage, les pays voisins, la politique économique éthiopienne… Tout se mélange un peu dans le discours du chef de projet.

Je note, encore.

Et l’homme suspend son exposé. Pour la suite de la visite, il faudra voir avec un collègue, celui qui patientait avec nous dans le bureau, plus tôt. Semegnew Bekele a des rendez-vous dont il n’avait rien dit jusqu’à présent. Je m’agite un peu, insiste pour comprendre et m’assurer qu’on se verra plus tard, au moins.

« Oui, ne vous inquiétez pas », dit Semegnew, amusé de mon inconfort.

Son attitude m’agace mais je tente de ne pas le laisser paraître. A priori, c’est raté.

Avant de me quitter, le patron des lieux invoque de curieuses règles de bienséance. Me voilà interdit de toute discussion avec les ouvriers et les ingénieurs, éthiopiens et étrangers. Les sous-traitants, paraît-il, n’apprécieraient pas de voir leurs employés cités dans la presse sans en avoir été informés. Le prétexte est fallacieux, l’effet immédiat. La suite de la visite s’avère très technique et un brin ennuyeuse. Mon reportage prend soudain un tour nouveau. Ça va être difficile de tenir l’angle.

Coiffé d’un casque de chantier, le guide assigné s’appelle Shifaraw Damte. Au moins, le technicien de laboratoire se montre plus affable que son supérieur et ne boude pas son plaisir à détailler la moindre étape de la construction du barrage. On s’installe dans son véhicule que son chauffeur ramène au pied d’une carrière. Shifaraw s’égosille.

« Là, on broie la roche en poussière et là-bas on ajoute le ciment. Du ciment éthiopien, hein ! Puis le béton est chargé sur les camions qui l’apportent jusqu’au barrage… »

Le technicien poursuit ainsi la description des différentes qualités de béton – « les meilleures », précise-t-il – étalé jours et nuits par couches de quarante centimètres. Ainsi s’élève le grand barrage de la renaissance éthiopienne.

On passe la matinée ainsi, à faire des sauts de puces le long du chantier. Lui aussi aime qu’on lui caresse la fibre patriotique.

« J’ai construit deux barrages, mais celui-ci est historique. Vous voyez, ceux qui construisent celui-ci sont tous éthiopiens.

– Il y a quand même beaucoup d’étrangers…

– Un peu. Mais ce sont les Éthiopiens qui font tout. Là, regardez. »

En contrebas, une flopée d’ouvriers nationaux s’active à souder d’immenses structures métalliques ou à étaler les hectolitres de béton déversés par des bataillons de camions.

Sur les huit mille cinq cents personnes présentes sur le chantier, six cents sont étrangères, Italiens, Américains, Indiens… Semegnew me l’a dit plus tôt, je l’ai lu dans le magazine d’Ethiopian Airlines, Shifaraw me le répète.

« Techniquement, ce barrage est simple, mais l’échelle du projet, pff… »

L’homme écarte les bras pour embrasser l’objet de son admiration.

« C’est vrai que c’est grand. »

A ce moment de la journée, j’ai les relances molles.

« Pff ! C’est énorme ! »

Pour l’heure, coincé entre deux collines, l’ouvrage inachevé laisse couler en son milieu les eaux brunes du fleuve. En amont, une vaste plaine s’étire en cuvette, cernée de collines qui contiendront les eaux. Un lac devrait se former ici sur 246 kilomètres de long. Les arbres ont été déracinés pour éviter de pourrir dans le réservoir et d’en altérer la composition chimique. Les ressources halieutiques en aval n’y survivraient pas, tout comme les relations désormais courtoises entre l’Éthiopie et ses voisins soudanais et égyptiens. A mi-hauteur de chaque colline, une ligne de démarcation arborée s’enfonce ainsi dans l’immensité des lieux, laissant deviner le futur niveau des eaux et l’étendue du réservoir. Officiellement, vingt mille personnes ont été déplacées. Je me cale l’info dans un coin de la tête et me promet d’en toucher un mot à Semegnew, plus tard.

En aval, le camp s’étale sur cinq kilomètres. Là, les maisons en dur des cadres étrangers et éthiopiens, avec des fleurs et des allées parallèles, ici, les dortoirs en préfabriqué des ouvriers, moins pimpants et moins fleuris. Plus loin la Commercial Bank of Ethiopia, le petit bureau de poste et l’hôpital. Quelques bars, aussi, pour les chefs, les sous-chefs et les autres, mais on n’y ira pas, me dit Shirafaw. A chacun sa place. L’aérodrome dont profitent les VIP a été construit en retrait… Une petite ville tracée au cordeau au milieu de pas grand-chose. De temps en temps, un habitant du village voisin, en aval du barrage, traverse le chantier avec quelques chèvres. Les portes de l’hôpital lui sont aussi ouvertes, en cas de besoin.

« J’apprends beaucoup ici. »

Les mains sur les hanches, le technicien rabâche. Le vent s’est levé et fouette les flancs de la montagne.

« Mon premier barrage, c’est une entreprise italienne qui l’a construit, il y a vingt ans. Ici, ce sont les Éthiopiens qui font tout. On a acquis de l’expérience et maintenant, on peut le faire nous-mêmes. »

En fait, le design de l’ouvrage est italien, la construction éthiopienne. Et, n’en déplaise au sympathique Shifaraw, les étrangers demeurent les maîtres d’œuvre. Je n’insiste pas.

Ces étrangers, on les croise à la cantine « La Veranda », à midi, tandis que l’équipe de dynamiteurs fait sauter la montagne par petits bouts. A l’avant du porche, une banderole en tissu félicite les passants pour le premier million de mètres cubes de béton coulé dans le barrage. Le record a été atteint en juin 2014, trois mois plus tôt. Il en faudra neuf autres millions pour achever l’édifice. Un bref calcul et je fais remarquer que les travaux ont pris du retard. Shifaraw feint de ne pas entendre. Interroger les étrangers reviendrait à rompre le pacte conclu avec Semegnew, et sans doute à me voir refuser l’accès au reste du chantier. Je me tiens sage. On mange vite.

Dehors, le mercure taquine les 35°C. C’est la saison froide, les pluies ont cessé il y a peu. Les camions déversent leur cargaison de béton, les bulldozers l’étalent. La routine. Le ronronnement de seize énormes groupes électrogènes tapisse le fond sonore, qui cliquette de tout ce que l’endroit compte de poids-lourds et de machines. Shifaraw, la main en visière, tend le bras vers la crête de la colline où se dressent des pylônes nus.

« Bientôt, on sera relié au réseau et on n’aura plus besoin des générateurs. Quand le barrage sera fini, l’électricité partira dans le sens inverse. »

Ravi, le technicien sourit.

Tout semble si facile. Lui et moi savons bien que ce n’est pas le cas.

En 2012, un an après le début des travaux, la mise en place d’un panel d’experts internationaux a momentanément mis en veilleuse les querelles diplomatiques entre Égyptiens et Éthiopiens. Des représentants des trois pays riverains du Nil Bleu – Éthiopie, Soudan et Égypte –, flanqués de spécialistes étrangers, ont bûché pendant plusieurs mois sur les documents qu’Addis-Abeba a bien voulu mettre à leur disposition. Le Français et l’Allemand du groupe n’ont jamais répondu à mes emails. En tout, les spécialistes se sont rendus quatre fois sur le site du futur barrage. Leur rapport, rendu en mai 2013, a été gardé au chaud par les trois intéressés. Une version privée de ses multiples annexes est finalement parvenue à l’ONG International Rivers, farouchement opposée au projet. L’organisation s’est empressée de publier le rapport sur son site Internet, en mars 2014. La cinquantaine de pages a vite circulé dans les ambassades étrangères d’Addis-Abeba. Le GERD est-il bien ou mal conçu ? Le rapport, un condensé de compromis, ne tranche pas. Les experts soulignent tout de même l’insuffisance des données disponibles concernant les caractéristiques géologiques, hydrologiques et sismiques du site, ainsi que certains aspects techniques du barrage et son impact environnemental en aval. Pas vraiment une mise à l’index du GERD, plutôt une réprimande polie et un appel à préciser les intentions, faute de mieux. On temporise à défaut de s’entendre.

Il faut promettre l’anonymat à mes interlocuteurs pour pénétrer les coulisses de cette belle histoire éthiopienne. Je n’aurai cette conversation qu’après la publication de mon reportage. Après que me sont parvenues aux oreilles les réserves de deux diplomates sur le contenu de mon papier. Je prends rendez-vous.

A Addis-Abeba, les deux Occidentaux, spécialiste de l’ingénierie hydraulique pour l’un, ingénieur dans un autre domaine mais ingénieur tout de même pour l’autre, se disputent la parole dans un bureau tout blanc. De la fenêtre, on aperçoit leurs collègues en costume derrière leurs ordinateurs. L’optimisme éthiopien les agace, la naïveté supposée des journalistes aussi. Selon eux, le GERD pose un certain nombre de problèmes sérieux.

« Les médias évoquent partout les 6 000 mégawatts du barrage. Mais il faut s’intéresser à l’énergie effectivement produite.

– C’est-à-dire ?

– Tout porte à croire que ce barrage aura une efficacité, en anglais on dit capacity factor de 30%. C’est bas. »

Autrement dit, la différence entre l’énergie annoncée et l’énergie réellement produite risque de faire des déçus. Une cascade de barrages plus modestes aurait fait tout aussi bien, affirment l’un des deux diplomates. Quand l’un est en maintenance, les autres continuent de produire de l’énergie. Avec un seul barrage, la production d’électricité en prendra un coup à chaque mise à l’arrêt.

« Mais politiquement et symboliquement, construire le plus grand barrage d’Afrique, c’est sûr que c’est plus porteur. »

Avec ce barrage, l’Éthiopie fait la nique à son histoire et au monde par la même occasion.

Regard au ciel et haussement d’épaules du binôme.

Les problèmes, d’après ces deux spécialistes de l’ingénierie, sont de trois ordres, au moins. D’abord, la qualité du sol dans la région et son érosion sur les hauts plateaux très cultivés pourraient provoquer une importante sédimentation qui remplirait rapidement le réservoir du barrage. Le silence du Soudan est d’ailleurs évocateur. Tiens, tiens. En aval du fleuve, Khartoum dépense des fortunes pour vider ses réservoirs ou éviter à ses barrages d’être endommagés par une trop forte sédimentation. Le GERD devrait retenir leurs soucis en amont. Paradoxalement, l’argument sert souvent aux Éthiopiens pour s’assurer du soutien des Soudanais. Deuxième problème, la sismicité induite par le barrage préoccupe les deux ingénieurs : 75 milliards de mètres cubes d’eau feront pression en un point de la croûte terrestre à proximité de la ligne de rencontre de trois plaques tectoniques. Dans la région, la vallée du rift a une histoire sismique qu’il s’agirait de ne pas ignorer. Enfin, le modèle de construction du barrage, très sommaire selon les deux diplomates, nécessite des justifications introuvables dans le rapport du panel d’experts. Dans les vapeurs de café qu’une employée vient d’apporter, sans sucre merci, l’un des deux fonctionnaires tranche.

« Les travaux ont été lancés sans préparation adéquate. »

C’est vrai. Ça a été vite et les pays en aval n’ont pas été consultés. Ni même les autres membres de la Nile Basin Initiative, une tentative aussi timide qu’ambitieuse de coordonner la gestion des eaux du fleuve entre les onze pays riverains. En 2007, les membres de ce partenariat régional ont signé un accord de coopération, censé remplacer les vieux traités liant l’Égypte, le Soudan et le Royaume-Uni. Sans surprise, Le Caire s’y est refusé, s’isolant du reste des pays riverains. Avant de se résoudre à apposer son paraphe à ceux des autres, en 2015. Tout seul, on ne peut pas grand-chose, surtout en aval du fleuve.

Chez les spécialistes, on s’accorde en général pour dire qu’un tel accord régional, conclu un siècle plus tôt, aurait sans doute donné raison aux Éthiopiens sur un point : pour une bonne gestion des eaux du fleuve, il aurait été plus judicieux de construire le barrage d’Assouan, à l’origine de la formation du lac Nasser d’où s’évaporent chaque année environ 14 milliards de mètres cubes d’eau sous un soleil de plomb… sur les terres éthiopiennes. Près de la frontière soudanaise où est érigé le GERD, en effet, l’évaporation devrait être vingt fois moins importante. L’argument figure en bonne place dans le discours des autorités éthiopiennes.

Le binôme d’ingénieurs achève sa démonstration.

« Tous ces problèmes se poseront dans dix ou quinze ans. Ceux qui négocient sur le sujet ne seront plus là. Tout peut aussi très bien se passer. On le souhaite, en tout cas. »

Le doute est permis.

Après leur visite du barrage, fin septembre 2014, les ministres éthiopiens, soudanais et égyptiens se sont entendus pour établir un nouveau comité tripartite chargé de piloter une nouvelle étude sur les impacts du barrage. La paix s’achète à ce prix là. La semaine suivante, dans un restaurant de la capitale, un ingénieur habitué des couloirs du ministère éthiopien de l’Eau et de l’Energie sirote son Coca-Cola en me racontant les dessous de ce pas de trois diplomatique.

Les Égyptiens veulent aller vite, les Éthiopiens prennent leur temps, les Soudanais comptent les points. Pendant que l’on discute dans les capitales, loin des ministères, les ouvriers continuent à ériger le barrage. Avant de s’accorder sur la meilleure façon de gérer l’édifice, les trois pays doivent d’abord s’entendre sur le nom de l’entreprise étrangère chargée de l’étude.

« Ça, déjà, ça va leur prendre du temps. »

Ensuite, estime l’ingénieur, au moins dix-huit mois de travail seront nécessaires à la production d’un document digne de ce nom. Une bouchée de poulet, une gorgée de Coca-Cola, puis :

« Le nouveau panel peut éventuellement permettre de trouver un consensus sur l’utilisation du GERD et la gestion des eaux. De toute façon, les Éthiopiens ne renonceront pas à leur barrage. »

Quelques mois plus tard, le 23 mars 2015, les chefs d’État des trois pays finissent par s’entendre sur une « déclaration de principes ». Une paix des braves. Les Égyptiens avaient-ils le choix ? Le lendemain, le président Abdel Fattah al-Sissi faisait même le déplacement à Addis-Abeba pour tenter d’amadouer les Éthiopiens. Plus personne ne parlait d’arrêter la construction du barrage.

On n’évoquait pas non plus le sort des gens vivant le long du fleuve, sur ces rivages qu’il est prévu de submerger. Officiellement, vingt mille membres d’une ethnie minoritaire, les Gumuz, ont été relogés dans des villages construits pour eux, dotés d’infrastructures auxquelles beaucoup n’ont jamais eu accès, c’est vrai. Des logements en dur au lieu de huttes en branchage, et surtout l’eau courante, l’électricité… C’est comme ça que Semegnew me présente la chose. Je n’ai pas oublié de lui poser la question, sa réponse a été évasive. Il n’a pas cherché à masquer son agacement. Le gouvernement éthiopien appelle cela une « villagisation ». En général, on ne demande pas leur avis aux intéressés. On travaille à leur bonheur sans eux.

Au final, les diplomates occidentaux peuvent s’inquiéter, l’Égypte vitupérer, les ingénieurs étrangers sourciller, l’Éthiopie n’arrêtera pas ses bétonneuses. D’ailleurs, concernant le GERD, pour Addis-Abeba, le défi n’est ni diplomatique, ni technique. Il est financier.

Il faut prendre de la hauteur avec Semegnew Bekele, de nouveau libéré de ses obligations, pour évoquer le sujet.

L’homme rechigne à quitter son bureau climatisé. J’évoque un bar sur les hauteurs, dont Shifaraw m’a parlé, où se retrouvent les cadres étrangers le soir. La vue est superbe, paraît-il. On saute dans sa voiture. Shifaraw nous accompagne, silencieux, assis à l’arrière. Le chef a repris la main et le volant.

Quelques minutes suffisent à l’ingénieur pour avaler les dix kilomètres de piste qui mènent au futur village. C’est là que résideront les quatre cents employés permanents chargés de la surveillance et de la maintenance du site. Pour l’heure, habités par les ingénieurs italiens et quelques cadres éthiopiens, dont Semegnew, l’endroit ressemble à un village de vacances tout neuf. Des géraniums ornent les fenêtres de bungalows identiques, les allées sont parfaitement goudronnées.

De là-haut, tandis que le soir s’annonce, le chantier semble petit et immobile. Rien, ici, pour borner l’imagination. Enthousiaste, Semegnew dessine les contours d’une industrie touristique sur les bords du futur lac.

A peine un silence, puis :

« L’énergie est l’épine dorsale du développement. »

Nous y voilà.

Sans énergie, pas de développement. Le tramway de la capitale restera en gare, la voie ferrée entre Addis-Abeba et le port de Djibouti rouillera au soleil. L’émergence d’une industrie de la confection capable de concurrencer l’Asie demeurera un doux rêve. Parce que, oui, l’Éthiopie rêve de tout cela.

En théorie, l’Éthiopie peut répondre à la demande énergétique nationale, voire échanger avec ses voisins des kilowatts-heures contre des devises étrangères ou du pétrole. Le Soudan et Djibouti sont déjà connectés au réseau éthiopien. Le Kenya s’aligne aussi. Le Soudan du Sud serait intéressé. Avant la fin de la décennie, l’énergie devrait ainsi rapporter gros. Tant mieux, le pays manque cruellement de devises étrangères. A lui seul, le GERD pourrait générer 600 millions de dollars par an, estime la Banque mondiale.

Mais ceci a un coût que les Éthiopiens supportent tant bien que mal.

Dans le foyer du village modèle, l’ingénieur commande une bouteille de vin italien, puis une deuxième qu’il se contente de vider dans mon verre et celui du photographe. L’alcool m’assomme, la guerre intergalactique qui se joue sur l’écran de télévision, dans l’angle de la pièce, parasite notre conversation, mais l’ingénieur dévie enfin un peu de la propagande qu’il a dessinée à traits épais une bonne partie de la journée. Comme la majorité des fonctionnaires, il a donné un mois de salaire au projet. Puis un deuxième.

« Le gouvernement a transformé ma donation en titre bancaire. Autrement dit, mon argent est à la banque, je peux le récupérer demain si je le veux ! »

La dévotion de l’homme est à l’image de la détermination des autorités, inébranlable. Mais les petits fonctionnaires aux bas salaires partagent sans doute mal son allant. Dans les couloirs des ministères ou les bureaux sommaires des innombrables administrations locales du pays, ne pas mettre la main à la poche revient à tirer un trait sur sa carrière. On vous regarde de travers, on vous laisse végéter derrière votre bureau sans espoir de promotion. Abandonner un mois de salaire peut faire bien des dégâts pour qui gagne moins de 1 000 birrs mensuels, une quarantaine d’euros.

L’État a besoin de ces fonds. Aucun partenaire institutionnel de l’Éthiopie n’a voulu mettre la main à la poche pour ce projet contesté. Une marque de fabrique éthiopienne qui n’abhorre rien plus que l’ingérence étrangère. L’Afrique doit pouvoir traiter d’égale à égale avec le monde, n’a cessé de répéter l’ancien Premier ministre éthiopien. A trop cultiver sa dépendance aux aides financières occidentales, le continent en oublie de présider à sa destinée. L’avantage, en l’occurrence : sans aide extérieure, pas de droit d’inventaire. Addis-Abeba est tranquille et compte sur les premiers Watts-heures générés par le barrage pour amortir les frais. Ce devrait être le cas en 2017, après l’installation des premières turbines, promet Semegnew. Peu probable, du fait des délais nécessaires au remplissage du réservoir. Sur le sujet, d’ailleurs, Addis-Abeba entretient le flou : si le réservoir est rempli trop vite, le Soudan et l’Égypte sont asséchés, trop lentement et ce sont les moyens de son développement qui manqueront à l’Éthiopie.

D’ici là, les autorités courtisent les entreprises et la diaspora éthiopienne, surtout celle installée aux États-Unis. Au pays, aucun détenteur de téléphone portable n’échappe aux SMS de collecte de fonds envoyés par EthioTelecom, l’unique opérateur téléphonique et propriété de l’État.

Aux sceptiques, on oppose souvent la même réaction. Dans le foyer du village vacances, Semegnew Bekele tranche ainsi superbement, en véritable porte-parole d’un gouvernement atypique :

« Certains voudraient que nous continuons à nous éclairer à la bougie. »

Ses réflexes ont déjà repris le dessus sur son éphémère décontraction. La douceur alcoolisée de ce début de soirée, que je suis sans doute le seul à ressentir, est vite emballée d’ultimes éloges à un projet « si bien organisé qu’on ne peut pas s’y opposer ». Dans la voiture, en regagnant la ville éphémère au pied du chantier, le silence de l’ingénieur met un terme à la discussion. Un dernier crochet par le poste de la police fédérale, qui surveille les lieux, puis nous nous attablons de nouveau à « La Veranda ». La climatisation est appréciable. La viande est délicieuse. Personne ne prête attention à la télévision, bloquée sur une anachronique compétition de skateboard aux États-Unis. La lumière des néons éteint les yeux, la fatigue retient les mots. Semegnew Bekele parle peu, il a déjà la tête à autre chose.

Le lendemain, les au revoir sont prononcés rapidement. La mission de l’ingénieur s’achève ici. Il reste au campement, son chauffeur au physique de lutteur nous ramène à l’aéroport. Semegnew répond d’abord aux dernières questions, m’aide à reconstituer la chronologie des événements, récite des chiffres manquants. Il ne répondra plus à mes demandes de précisions, une fois rentré à Addis-Abeba, comme il m’avait pourtant promis de le faire.

En quittant le chantier, nous dépassons une banderole. Je demande au chauffeur de s’arrêter, le temps de prendre une photo. Je me ferai traduire cette citation de Meles Zenawi, écrite en amharique, à mon arrivée dans la capitale : « Nous avons commencé, nous allons terminer. »

A peu de chose près.

 

 

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Ethiopie contre Erythrée, l’interminable querelle de deux frères ennemis

Médiapart – juin 2016

Qui a tiré en premier ? La question n’a plus guère d’importance tant les deux camps se sont, depuis la signature d’un accord de cessation des hostilités en 2000, accrochés, armes à la main, le long de leur frontière commune.

Dimanche 12 juin, l’affrontement semble avoir été massif. Impossible, pour l’heure, d’en connaître les raisons exactes ni le nombre de victimes de part et d’autre. Une certitude : il serait temps qu’Asmara et Addis-Abeba s’entendent enfin sur le tracé de la frontière.

Le différend entre l’Ethiopie et l’Erythrée est ancien, complexe et déterminant pour la Corne de l’Afrique, déjà agitée par de trop nombreux conflits. Que faire ?

Mon analyse pour Médiapart (en accès payant).

Un barrage contre la pauvreté

Libération – octobre 2014 Libé GERD Page 1

Le premier coup de pelleteuse a été donné il y a trois ans, sur la rive d’un affluent du Nil, à quelques encablures de la frontière soudanaise. Depuis, le Grand Barrage de la Renaissance Ethiopienne (GERD en anglais), symbolise les rêves de développement d’Addis-Abeba. En ajoutant 6000 MW à sa besace énergétique, le pays pourrait même se permettre de vendre de l’électricité à ses voisins. Le projet a un coût. L’Ethiopie finance la construction du GERD sur ses propres fonds. Tout ce que le pays compte de fonctionnaires et d’entreprises est mis à contribution. A côté de cela, les bisbilles diplomatiques avec l’Egypte et le Soudan, deux pays en aval du Nil, semblent presque dérisoires. L’ingénieur Semegnew Bekele est le visage et la voix de ce projet fou pour l’un des pays les plus pauvres au monde. Mon reportage ici.