Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout

 

Des élections sans bruit

 

Addis-Abeba, mai 2015

A 8 h30 du matin, il était déjà trop tard pour voir le gros des électeurs. J’ai appris à mes dépens, ou bien ne sont-ils pas déplacés autant que les autorités l’affirmeront les jours suivants, que les Éthiopiens votent tôt, le matin. Avant d’aller à l’église sans doute, pas après comme je l’espérais. Finalement, le 24 mai 2015 ressemble à un dimanche comme les autres. Addis-Abeba roupille ou prie dans les églises chrétiennes orthodoxes. Les rues se rempliront dans l’après-midi, les cafés joueront de nouveau leur musique lancinante dans des nuages d’encens.

Les semaines précédentes, la campagne électorale s’est déroulée en silence. Sur les écrans de télévision, rarement dans les rues. Les petites affiches des opposants n’ont pu rivaliser avec les posters géants d’« Iyadik », l’acronyme amharique de l’EPRDF. Le parti a pu jouir de ses relais tentaculaires dans les campagnes. Pour les 36 millions de votants, principalement des paysans, mettre un bulletin dans une urne n’a pas grand sens. Ce qui compte, ce sont les affaires locales, l’accès aux fertilisants que distribuent les autorités ou l’EPRDF, peu importe, ce sont les mêmes, la revente des récoltes à bon prix aux coopératives régionales et toutes ces choses de la vie quotidienne. Que les pontes gèrent les affaires nationales et interfèrent au minimum avec les leurs. S’il faut voter, autant que ce soit pour « Iyadik ». Les autres, on ne les connaît pas. Et puis les salaires des fonctionnaires ont été augmentés un peu avant les élections.

Même Addis-Abeba a boudé. On ne mène pas campagne sur la place publique quand ses militants finissent au poste ou sous les coups des fidèles au régime. C’est du moins que m’en ont dit les représentants des principaux partis d’opposition.

Hors de la capitale, même dans les villes de provinces, jamais bien grandes, l’anonymat n’existe pas. Dans chaque quartier ou village, les kebele affichent sur ses murs les statistiques de la population, le nombre d’hommes, de femmes, d’enfants, de vaccinés, de mariés… En tout cas, dans chacun de ceux que j’ai pu visité. Les centres de santé, souvent adjacents au kebele, sont aussi couverts de chiffres. On y centralise les succès du « 1 to 5 », un programme social qui mobilise une « armée du développement » et ses « familles modèles » au service d’une guerre contre la pauvreté. Ces volontaires obéissent à une liste de comportements exemplaires en matière d’éducation, de santé, d’hygiène… Ça marche. Les enfants sont vaccinés, les femmes enceintes meurent moins souvent en accouchant, on s’évite des désagréments en gardant le bétail éloigné du lieux de vie, en installant les toilettes loin de la cuisine… Chaque officier de cette armée prêche ensuite la bonne parole à cinq autres recrues. Brillant. On vient même d’ailleurs, sur le continent, pour s’en inspirer. Mais le système, disent les plus critiques, sert aussi à enrôler de nouvelles recrues pour le compte d’« Iyadik ». A récompenser les plus dociles, les plus zélés. Pas les autres.

Mai 2015 - Des partisans du parti au pouvoir, l'EPRDF, dans le s

Un meeting du parti au pouvoir, l’EPRDF, dans le stade d’Addis-Abeba, en mai 2015. Vincent Defait

Il n’a fallu que quelques semaines, après le jour de vote et la proclamation des résultats pour que, dans la rue, dans les bureaux, la routine reprenne son cours. Sans surprise, l’EPRDF et ses petits alliés régionaux ont remporté la totalité des sièges parlementaires. Certaines têtes pensantes du régime ont eu du mal à cacher leur embarras. Mais on est vite passé à autre chose. Meles Zenawi n’est plus, mais son héritage politique est bien gardé. Pendant la campagne, les représentants de l’EPRDF ont souvent fait référence à sa « vision ». Sans imagination.

Quant à Tesfaye, il est aux abonnés absents. Finalement, les élections n’étaient pour rien à son mutisme. J’ai été déplacé à la périphérie de son cercle d’amis. On s’appelle pour se voir le lendemain, jamais le jour même. Son emploi du temps change sans cesse. Nos rendez-vous s’annulent aussitôt pris. Je le croise de temps en temps dans la rue.

« Farendj !, farendj » crie-t-il comme le font souvent les gamins, et ça le fait marrer.

Il me salue de la main et poursuit sa route.

J’aimerais pourtant qu’il me parle de sa mère, de Kazenchis qui se démonte peu à peu. Dans le quartier, les échoppes et les maisons en bordure de rue disparaissent par morceaux. On revend ce que l’on peut, la toiture, les fenêtres, les portes. Des maisons entières partent ainsi en pièces détachées vers Mercato, le grand marché à ciel ouvert où tout se revend. Les murs sont ensuite démolis à la masse. Puis on passe à la rangée de petites habitations autrefois cachées des embouteillages, où l’on se rendait en serpentant dans des ruelles étroites. Les voici exposées au regard des passants. Là, un pan de mur peint dont on devine qu’il s’agissait de l’intérieur d’un salon, ici un encadrement de porte qui ouvrait sur une cour. Pourtant, dans certaines rues, des trottoirs ont été pavés. Pas partout, surtout dans celles qui mènent aux hôtels et au siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Le passage du président des États-Unis Barack Obama dans la capitale éthiopienne, prévu pour juillet 2015, dans quelques mois, a hâté les travaux. A la surprise générale, elle sera l’occasion de la libération de deux bloggeurs du collectif Zone 9 et des trois journalistes. Mais ça, on ne le sait pas encore.

La mère de Tesfaye vit là, quelque part dans ce quartier grignoté. Sa maison a-t-elle été détruite ? Tesfaye a-t-il pu lui acheter un condo ? J’aimerais le lui demander mais il m’échappe.

Tesfaye est ailleurs, occupé à chasser le cash. Il en faut de plus en plus pour compenser l’inflation qui grimpe, qui grimpe.

Et le tramway qui ne circule toujours pas. Et les coupures d’électricité qui persistent. Même le sucre manque de plus en plus souvent dans les magasins.

« Endé, la vie est chère maintenant », me dirait Tesfaye.

 

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Chapitre suivant : Du sucre contre du cash

 

 

 

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Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !

 

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Seyoum Yekuneamelak, frère

Le frère de Seyoum a été abattu par l’EI en Libye, en route vers Europe. Addis-Abeba, 2014. Vincent Defait

 

Partir, malgré tout

Addis-Abeba, quartier Cherkos, avril 2015.

 

La fatigue lui impose des gestes lents. Avec un temps infini, Seyoum enfonce sa tristesse dans le canapé élimé, les épaules couvertes d’un gabi blanc. L’épaisse couverture de coton le distingue des autres. Le deuil, c’est lui qui le porte. Il a les yeux rougis et la voix éteinte, mais il raconte. Mon traducteur passe de l’anglais à l’amharique en forçant sur les émotions. Visiblement, lui aussi apprend beaucoup aujourd’hui.

Chez Seyoum, il y avait du monde. Il a préféré le calme de la petite maison encombrée de son ami, de l’autre côté du chemin pavé, derrière une barrière en tôle et une porte trop basse pour qu’on y pénètre sans rentrer les épaules. A l’intérieur, il y a tout juste la place de circuler, entre le canapé, le fauteuil, la table basse, l’armoire et deux grands lits. Le salon-chambre d’une famille. Des affiches colorées d’un Jésus languissant tapissent un angle de la pièce éclairée par une ampoule nue pendue au plafond. Une petite fenêtre laisse passer un peu de la lumière du jour. Assis sur l’un des lits, deux quadras, des amis, écoutent Seyoum en silence. Ils connaissent son histoire.

J’ai posé mon sac sur le lino et sorti mon carnet de notes. Je laisse mon traducteur me présenter à Seyoum. Je ne suis pas le premier journaliste qu’il voit aujourd’hui. Des collègues éthiopiens et étrangers m’ont précédé.

D’ici, on entend à peine les sanglots de la centaine de personnes venues offrir leurs condoléances sous la tente en toile de jute verdâtre installée plus loin, sur la route asphaltée.

Il y a deux jours, Seyoum a reconnu son frère à la télévision. Eyasu était vêtu d’une combinaison noire, les mains attachées dans le dos, à genoux avec seize autres Éthiopiens, quelque part dans le désert libyen. Derrière chaque prisonnier se tenait un militant de l’État islamique. Eyasu et les autres ont été exécutés d’une balle dans la tête.

Seyoum murmure.

« Il est parti il y a deux mois. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il était encore au Soudan. »

Longtemps, la Libye a été le pays où les Africains subsahariens se rendaient pour gagner de l’argent. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, renversé par les troupes de l’OTAN, le pays est ouvert à tous les vents. Les migrants en chemin vers l’Europe, venus d’Afrique de l’ouest, du centre ou de l’est, ces déçus de promesses non tenues, y convergent plus nombreux. Ses côtes sont si proches du paradis fantasmé. En route, ils doivent éviter les combats entre milices et, désormais, les fanatiques de l’État islamique.

Eyasu est parti avec Balcha.

Les deux trentenaires ont grandi ici, à Cherkos, un quartier pauvre en plein centre d’Addis-Abeba. Meskel square, la grande place où ont lieu les célébrations officielles, est à dix minutes de marche le long de la toute nouvelle ligne du tramway. Les rails coupent en deux la longue Debré Zeit road. Pour traverser, on saute par-dessus les barrières jaunes. A peine plus loin, la frénésie de Bole road, cette large avenue le long de laquelle les immeubles poussent chaque fois plus haut, semble appartenir à un autre monde. A Cherkos, les emplois sont rares et la frustration le bien le mieux partagé. Alors beaucoup de jeunes partent. Au Moyen-Orient voisin souvent, en Afrique du Sud aussi. De plus en plus tentent de se rendre en Europe, mais ils demeurent une minorité. Parmi les seize Éthiopiens tués dans le désert de Libye, mi avril 2015, cinq au moins avaient grandi à Cherkos.

La nouvelle de leur exécution s’est faufilé jusqu’aux médias internationaux en même temps qu’un navire chavirait en Méditerranée. Le dimanche 19 avril 2015, plusieurs centaines de migrants se noyaient au large de l’Italie. Il y avait sans doute des Éthiopiens à bord du rafiot pourri, ce qui m’a valu une première demande de reportage, mardi matin. Mon collègue de l’Agence France-Presse revenait tout juste de Cherkos et m’a mis sur la piste de la famille d’Eyasu et Balcha. En début d’après-midi, j’écoutais Seyoum me parler de son frère.

Cassons quelques clichés, ici. Longtemps, l’émigration africaine a été principalement régionale. Les Africains se déplaçaient en Afrique. La route du Sud, vers Johannesburg, est la plus empruntée par les Africains de l’Est. Même s’il faut traverser cinq frontières, à l’arrière d’un bus, à moto ou à pied, le plus souvent de nuit. Pour des raisons économiques et politiques, souvent. C’est toujours vrai, à une écrasante majorité, mais ces dernières décennies, ces mouvements migratoires se sont diversifiés vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Surtout, les motivations ont changé. Dans l’imaginaire européen, les Africains migrent à cause de la guerre, de la famine ou de la pauvreté. En fait, beaucoup sont mieux éduqués, mieux connectés et aspirent à construire une nouvelle vie ailleurs. Eyasu et Balcha n’étaient pas des paysans illettrés sans ressources. Ils étaient suffisamment qualifiés et débrouillards pour trouver du travail, gagner de l’argent, quitter leur pays en y rentrant de temps en temps et échafauder des plans d’avenir. On trouve même, parmi les Africains qui quittent leur pays, des entrepreneurs. Si, si.

Les premiers jours, les habitants de Cherkos n’avaient reconnu qu’Eyasu et Balcha sur les images qui envahissaient peu à peu les réseaux sociaux et les écrans de télévision. Quelques débrouillards ont vite confectionné une banderole qu’ils ont pendue à la tente où les mamans du quartier viennent pleurer depuis deux jours. Sur la gauche, on voit Eyasu, dreadlocks et barbichette, et Balcha, le crâne chauve. Ils sourient. A droite, les mêmes dans leurs combinaisons noires, peu avant leur exécution. Au centre, une inscription en amharique accuse le gouvernement de n’avoir rien fait pour protéger les deux candidats au départ. Le quartier n’est pas connu pour son soutien aux autorités. Quand on n’a plus rien à perdre… Les policiers envoyés pour s’assurer que la colère ne déborde pas se tiennent à distance, au bout de la longue rue perpendiculaire au tracé du tramway. Le matin, un groupe de jeunes a crié sa colère en direction du palais national. Les forces de l’ordre ont vite ramené les imprudents à Cherkos. L’après-midi, les autorités politiques et religieuses ont appelé à se recueillir à Meskel square, le lendemain. Tous contre l’État islamique. La manifestation finira sous les jets de pierres et les gaz lacrymogènes. On ne canalise pas si aisément la hargne de jeunes gens sans espoir.

L’histoire d’Eyasu et Balcha n’est unique en Éthiopie et dit beaucoup des aspirations des Africains, peu importe les chiffres de la croissance économique que leurs gouvernements mettent en avant.

Eyasu était au Qatar depuis deux ans. Il y faisait « le chauffeur ou quelque chose comme ça », croit savoir une cousine, les cheveux couverts d’un châle noir et fin. Personne ne sait vraiment, pas même son frère Seyoum. Ce qui comptait, c’est que, là-bas, il gagnait assez d’argent pour envoyer de temps en temps quelques centaines de dollars à sa mère. La vieille dame vivait de ces revenus qu’elle partageait avec le reste de la famille. Le Qatar n’était qu’une solution provisoire. Seyoum poursuit de sa voix cassée.

« Au Qatar, il entendait beaucoup parler de l’Angleterre. Des copains l’appelaient en lui disant de venir. Ils disaient qu’en Angleterre, il y a du travail. »

L’idée fait son chemin. C’est tentant. Lors d’un passage par Addis-Abeba, Eyasu prépare son échappée avec Balcha. Les deux amis avaient prévu de prendre le bus jusqu’à Khartoum, la capitale soudanaise, pour laquelle ils avaient un visa, me dit Seyoum. Classique. A Metema, une ville frontière de 100 00 habitants, la principale économie est celle de la contrebande et du trafic de migrants éthiopiens, érythréens, somaliens et soudanais. Peu après l’assassinat d’Eyasu et Balcho par les milices de l’État islamique, une descente des autorités éthiopiennes contre les passeurs a asséché l’activité de la ville. Pour un temps seulement, les portes du nord restent ouvertes. Vers la Libye, puis et l’Italie.

Deux jours avant de quitter Addis-Abeba, Eyasu révèle son projet à son frère et lui remet 96 000 birrs, environ 4 360 euros. Près d’une année de salaire de prof à l’université.

« C’était pour payer le passeur, au Soudan. Je devais envoyer l’argent une fois qu’ils seraient arrivés à Khartoum. »

Une fois reçu le coup de fil d’Eyasu depuis le Soudan, l’argent a été transféré. Officiellement, il est impossible de faire sortir des devises d’Éthiopie, mais les réseaux mafieux savent faire.

« Après ça, je n’ai plus eu de nouvelles, jusqu’à ce que je le vois à la télé. »

Une seconde vidéo a circulé. Elle montre un groupe de jeunes hommes, sans doute éthiopiens ou érythréens, chrétiens en tout cas, se faire égorger sur une plage libyenne par des militants de l’État islamique. Les images se sont vite insinuées dans les ruelles de Cherkos et du reste d’Addis-Abeba. Elles se sont agrégées à celles de la noyade des plus de huit cents personnes en Méditerranée.

Depuis quelques semaines déjà, les Éthiopiens enrageaient de voir les leurs poursuivis dans les rues de Johannesburg ou Durban par des jeunes Sud-Africains au chômage qui leur reprochaient, à eux comme aux migrants congolais, zimbabwéens ou zambiens, de venir chercher en Afrique du Sud un emploi que leur pays ne leur offre pas. Au pays de Mandela, certains ont été brûlés vifs, coincés dans un pneu qu’on leur avait glissé autour des épaules pour qu’ils n’en réchappent pas.

Deux ans plus tôt, fin 2013, Addis-Abeba a dû rapatrier près de cent cinquante mille concitoyens d’Arabie Saoudite. Le royaume avait décidé de chasser de son territoire les travailleurs illégaux. Plus tôt encore, en 2012, les plus connectés des Addis-Abébiens se sont émus devant une vidéo montrant Alem, une jeune mère de deux enfants, se faire molester dans les rues de Beyrouth, au Liban, par un homme qui semblait être son employeur. La même année, plus de soixante-dix mille Éthiopiens, mais il ne s’agit là que d’estimations, ont transité par le Yémen en route vers des promesses souvent non tenues.

On pourrait ainsi remonter le temps à l’infini, les histoires de départ ne manquent pas. L’Éthiopie a beau se transformer, elle peine à retenir tout le monde. Les visages de son échec se comptent par milliers. Ils se nomment Eyasu, Balcha, Alem…

Combien sont-ils ?

Plusieurs dizaines de milliers, sans doute. Deux cent mille par an au bas mot, d’après les chiffres qui garnissent les rapports onusiens. Difficile de tenir le décompte du nombre de paysans ou de jeunes citadins désœuvrés qui traversent les frontières à pied ou en minibus.

Ces visages, que 10 % de croissance ne suffisent pas à contenter, sont autant d’affronts pour l’ancien empire abyssin. Paradoxalement, entre 2007 et 2013, le nombre de millionnaires éthiopiens a doublé pour atteindre 2 700. Pas grand chose au regard de la population et en comparaison du reste du continent, mais le fait est saisissant dans un pays où un tiers de la population vit avec moins de 0,60 dollar par jour.

En 2013, l’épisode saoudien a mis un frein, momentanément, à l’exode des Éthiopiens vers le Moyen-Orient. A l’époque, le gouvernement s’est efforcé d’accueillir les rapatriés au mieux, en leur remettant une petite somme d’argent, puis a serré la vis. Un plan de lutte contre le trafic humain devait sortir des cartons avant la fin 2015 puis, à quelques semaines des élections en mai de la même année, le gouvernement a annoncé avoir jeté en prison deux cents trafiquants. L’émigration légale, la plus visible, a été contenue, presque tarie.

Les abords du bureau de l’immigration, à Addis-Abeba, se sont vidés. Auparavant, s’y rendre pouvait prendre des heures.

 

Petit saut dans le temps.

On est en 2012 et Meles Zenawi, le Premier ministre, orchestre encore la vie publique sans que son portrait recouvre la ville comme aujourd’hui. Le chef du gouvernement véhicule hors des frontières l’image d’un pays en réussite. Avec une consœur, correspondante de Radio France internationale, nous nous rendons dans l’une des innombrables agences de recrutement installées dans la capitale, passage obligé des candidats au départ par la voie légale. Churchill avenue en regorge. Au rez-de-chaussée d’un petit centre commercial couvert de vitres teintées bleues, au-delà du hall et des tables d’un café, une triplette d’hôtesses nous accueille avec un regard blasé, même pas surpris. Le classement de piles de passeports éthiopiens, étalés sur le comptoir, les occupe bien assez. Sur les murs, des affiches de compagnies aériennes et de leurs hôtesses au sourire émail tentent de donner au lieu les airs d’une agence de voyage. Délavée par les années, une équipe d’Air France, dont aucun avion ne se pose pourtant à Addis-Abeba, promet de toutes ses dents un aller-retour vers des horizons exotiques en classe confort.

« Le directeur ? Il est pas là. »

Un petit homme perdu dans un costume bouffant finit tout de même par arriver et nous invite à le suivre dans son bureau, derrière la paroi vitrée recouverte des sourires d’Air France. La consœur et moi, nous nous y serrons en attendant que le chef revienne. Un collègue qui le dépasse de deux têtes, « son agent », se joint à la discussion après une poignée de main solide. Au grand costaud le fauteuil du chef, au petit directeur une chaise coincée entre une armoire vide et le bureau.

L’« agent » nous éructe au visage. Méfiant, le type.

« Montrez-moi votre carte de presse. »

J’obtempère. La consœur négocie, elle a oublié la sienne. En général, ça passe. Pas ce jour-là.

Le grand nerveux commence à brasser l’air de gestes amples et trop prêts de moi pour me plaire. Il ne nous laisse que le temps de ravaler nos remarques. Son débit devient plus rapide, son propos moins cohérents. Un Soudanais, lis-je sur le titre de séjour qu’il nous met sous le nez en évoquant des procédures que nous aurions dû suivre, où nous croyons-nous quand même, on ne débarque pas chez les gens comme ça sans se présenter, en les interrogeant de la sorte… Il met fin à sa logorrhée en refusant de répondre à nos questions. Ridicule.

« Vous auriez dû le dire dès le début. »

La collègue s’impatiente.

« Mais vous n’avez pas de pièce d’identité valide. »

Je prends le relais.

« Je vous ai montré ce qu’il y a de plus valide dans ce pays. Pourquoi vous ne voulez pas répondre à nos questions ?

– Parce que je n’aime pas ça.

– Pourquoi ? Vous avez quelque chose à cacher ? »

La phrase de trop, bien sûr. C’est idiot.

L’homme s’énerve pour de bon. Il ne parle plus, il hurle. Se lève, élargit le périmètre de ses moulinets. La baffe n’est pas loin.

La collègue proteste.

Je ne fais pas le vaillant. Nous sortons sous le regard indifférent des trois hôtesses. L’« agent » soudanais finit de passer ses nerfs sur le directeur.

Les jours suivants, nos autres tentatives d’entretien ne débouchent sur rien de mieux. Les responsables ne sont jamais là. Les agences de recrutement n’exercent pas toutes dans le cadre de la loi et aucune ne souhaite faire la publicité de ses activités. Elles n’en ont pas besoin pour faire des affaires, les clients viennent à elles de toute façon.

 

Personne n’a de données précises, uniquement des estimations, sur l’émigration éthiopienne, m’a assuré un représentant de l’Office international des migrations. Il s’agit surtout d’hommes, de femmes souvent, parfois de mineurs. Ils ne quittent pas leur pays seulement parce qu’ils sont pauvres, a poursuivi le diplomate onusien, mais pour une vie meilleure. La plupart d’entre eux n’ont sans aucun doute pas la moindre d’idée des batailles de chiffres que se livrent le gouvernement éthiopien, le FMI et la Banque mondiale autour de cette croissance magique. Les premiers s’agrippent à 10%. Les seconds compriment ces promesses à 8%. Ces pourcentages se négocient durement derrière des portes closes. On joue avec les critères de calcul. Dans les couloirs de certaines de ces organisations occidentales, des hommes en cravate murmurent des 6%, un peu au-dessus de la moyenne régionale. Rien d’infamant, mais les autorités éthiopiennes se trouvent prises à leur propre piège. Quelle région, quel fonctionnaire, quel ministère osera annoncer une baisse des exportations, une diminution des récoltes, une productivité industrielle à la peine ? Pendant ce temps, beaucoup passent les frontières. Quand on ne voit rien venir, on finit par se lasser de la « renaissance éthiopienne ».

La Banque mondiale parle de plus de 600 000 jeunes Éthiopiens qui se cherchent, chaque année, une entrée sur le marché du travail. Ils sont là, ils ont été à l’école ou dans l’une des trente-quatre universités que le gouvernement a ouvertes, mais aucun emploi ne les attend. Et puis il y a cette main d’œuvre que l’on ne voit pas encore passer de l’agriculture à l’industrie, signe que l’économie nationale tarde à se transformer.

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Les gens du quartier Cherkos, réunis pour porter le deuil de Balcha et Eyasu. Avril 2015. Vincent Defait

En 2012, toujours.

La fuite prend cette fois-ci le visage d’Alem. La jeune femme n’a jamais rien rapporté du Liban. On l’a retrouvée morte, « suicidée », ont dit les autorités libanaises, dans un hôpital de Beyrouth. Quelques jours plus tôt, une vidéo prise avec un téléphone circulait dans les cybercafés d’Addis-Abeba. On y voyait Alem se faire brutaliser par un homme, peut-être son patron, près de l’ambassade éthiopienne de la capitale libanaise où elle tentait d’obtenir de l’aide.

Avant de partir, Alem s’est prise en photo. L’agence qui a organisé son embauche au sein d’une famille libanaise en a eu besoin pour son catalogue que d’éventuels employeurs feuillettent comme on achète un canapé. L’une des photos a échappé à l’agence et a été placée dans un cadre à côté d’un autre cliché, celui de Lessema, son mari, et de leurs deux enfants de quatre et douze ans. Le cadre en bois et son photomontage maladroit ont été posés sur une commode dans la maison en terre, en périphérie d’Addis-Abeba, où Lessema raconte le drame de sa femme.

La petite joue dehors, le grand est assis sur le pas de la porte et écoute son père. Sous le toit en tôle, l’unique fenêtre donne au rectangle de terre un peu de lumière du jour. Il n’y a rien à éclairer, si ce n’est la commode, deux chaises, une table et deux lits. Ensemble, Lessema et Alem gagnaient 800 birrs par mois, un peu plus de 30 euros, lui sur les chantiers, elle en vendant des injeras. Le four en terre cuite est derrière la maison. Un cousin leur a promis 2 500 birrs par mois. Une grosse centaine d’euros, le salaire d’un fonctionnaire moyen. C’est lui qui les a mis en contact avec l’agence de recrutement. Alem et Lessema n’ont pas traîné à l’école, n’ont jamais gagné leur croûte autrement qu’en vendant leur force de travail au jour le jour. Le cousin leur portait moins d’estime qu’à leurs petites économies.

Alem a d’abord transité trois jours au Yémen, avant d’atterrir à Beyrouth.

« On nous a dit qu’avec l’argent qu’elle gagnerait, on pourrait envoyer les enfants à l’école. Je n’ai pas eu de nouvelles pendant deux mois. Pour l’instant, je n’ai rien dit aux enfants mais quand la petite voit un avion, elle croit que sa mère est dedans. »

Le garçon a compris. Il écoute de trop près pour qu’il en soit autrement. Son père n’a aucune idée de quoi l’avenir de la famille sera fait. Combien de temps le four à injera, à l’arrière de la maison, restera-t-il éteint ? Les enfants iront-ils à l’école ?

 

Un jour, un peu après ma rencontre avec le mari d’Alem, Tesfaye m’avait mis entre les mains d’un de ses amis, un chauffeur de taxi. Mulugeta, comme nous nous étions convenus de l’appeler, conduisait une de ces vieilles Lada bleu et blanc sorties d’une usine soviétique dans les années 1980. L’engin de Mulugeta ronronnait comme au premier jour, les banquettes étaient en parfait état et les portes avaient toutes des poignées. De taille moyenne, les yeux qui en disent peu, le trentenaire a acheté son engin en rentrant d’Arabie Saoudite. Deux ans et dix mois là-bas ne lui ont pas permis d’acquérir mieux.

« Je suis parti à temps », raconte-t-il en conduisant trop près des autres véhicules.

Lui et dix-neuf autres chauffeurs de poids lourds ont signé un contrat avant de quitter Addis-Abeba, ensemble. Sur place, le document a été réécrit, le salaire diminué et leurs pièces d’identité confisquées.

« J’étais payé au trajet, pas au mois. Alors je roulais tout le temps. C’est comme ça que les accidents arrivent, on s’endort au volant.

– Ça t’est arrivé ?

– Pas à moi. Mais à un copain. »

Le patron saoudien a demandé que le camion soit remboursé. Aux dernières nouvelles, l’ami croupit dans une prison saoudienne. Mulugeta y a échappé de peu, après un accident mineur. Il a quitté le pays in extremis, mais le patron a gardé son permis de conduire international.

 

Suffisamment d’Éthiopiens rentrent du Moyen-Orient avec de substantifiques économies pour entretenir la légende. L’Est est l’eldorado des pauvres. Mieux vaut s’y épuiser sept jours sur sept à faire le ménage et tant d’autres choses que de végéter au village. Les plus fortunés rêvent d’Europe, comme Eyasu.

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Dans le quartier Cherkos d'o

Seyoum, dont le frère Balcha est mort en Libye. Avril 2015. Vincent Defait

Retour en 2015.

Meles est mort presque trois ans plus tôt et le pays s’est habitué à ne le voir qu’en affiche ou à la télévision. Les grands projets avancent, la capitale insiste à promettre l’inauguration de son tramway pour bientôt. Les élections auront lieu le mois prochain.

A 47 ans, Seyoum, le frère d’Eyasu, a deux raisons de ne pas quitter son pays : sa fille et son emploi. Il a un petit studio photo à Cherkos, qui lui permet de vivre avec sa femme et son enfant dans une pièce unique. C’est déjà ça. Pour les autres, il comprend.

« Les jeunes connaissent les risques, mais ils préfèrent ça plutôt que de rester ici à ne rien faire. »

Depuis vingt minutes, Seyoum parle dans la pénombre. Le quartier est privé de courant. La coupure n’a eu aucun effet sur son débit de paroles. Il en a l’habitude. La fenêtre taille un rectangle de lumière dans la pénombre.

« En Europe, un jour de travail peut changer ta vie. Ici, on gagne 700 birrs par mois. Là-bas, une journée suffit pour gagner autant. »

Mon traducteur répète et ajoute des commentaires dont je n’ai pas besoin. Lui a fréquenté l’université, a monté sa petite entreprise et dépense sans doute en une semaine ce qu’Eyasu gagne en un mois. Il découvre une facette de son pays.

Les ruelles de Cherkos sont pleines de ceux qui font les mêmes calculs. Dans les méandres de ces quartiers en tôle et en terre, où les fruits de la croissance ne poussent pas, où l’on déserte l’école pour courir les petits boulots, l’espoir est ailleurs. Loin. D’autant plus loin que les paraboles posées sur les toits permettent de capter les chaînes étrangères et d’échapper à la monotone Ethiopian Broadcast Corporation.

Ceux qui partent ne sont pas toujours ceux que l’on s’attend à voir prendre autant de risque.

Balcha, le compagnon de mésaventures d’Eyasu, était fonctionnaire. Son emploi de technicien au sein de l’entreprise nationale d’électricité lui assurait un maigre salaire, mais versé tous les mois. De quoi projeter Balcha hors des statistiques de la pauvreté pour le faire entrer dans les couches basses de la classe moyenne éthiopienne. De ceux qui, souvent, travaillent pour l’État, mais pour qui les fins de mois sont source d’angoisse. A Cherkos, Eyasu et Balcha avaient accès à l’eau courante à un robinet collectif, à partager avec d’autres familles, l’électricité la plupart du temps et toutes ces choses qui permettent aux institutions internationales de voir l’Éthiopie émerger.

La croissance économique du pays n’est pas une invention de fonctionnaires ou de zélés militants de l’EPRDF. Le pays n’est plus ce qu’il était à la chute du Derg, à l’orée des années 1990. La proportion de ceux qui vivent sous le seuil de la pauvreté, fixé par les autorités à 0,60 dollar par jour, a officiellement été ramenée à 29% de la population, moitié moins que vingt ans plus tôt. Le pays a aussi atteint certains des objectifs du Millénaire fixés par les Nations unies : l’espérance de vie est passée de 52 ans en 2000 à 64 ans en 2015, la mortalité infantile connaît une baisse drastique, l’accès à l’eau propre se généralise. La prévalence du rachitisme a été réduite de 58% en 2000 à 44%. Ce que les rapports onusiens omettent de préciser, c’est que dans le même temps la population a explosé, passant sur la même période, de 66 millions à 85 millions.

Tout de même, les micro-crédits et les formations dispensées par les autorités ont permis à beaucoup d’ouvrir leur propre salon de coiffure, leur petite échoppe ou leur menuiserie. Ceux-là marchent sur un fil. Un coup du sort, un parent malade, une dépense imprévue et ils replongent dans l’extrême pauvreté. Ils représentent la majorité de la classe moyenne éthiopienne, à l’image de ce qu’elle est sur le continent : 350 millions de personnes, sur 1,3 milliard au total, qui gagnent entre 2,2 dollars et 20 dollars par jour, d’après la Banque de développement africaine. L’essentiel de cette classe moyenne vivrait avec un maximum de 4 dollars par jour. En Éthiopie, une strate au-dessus se trouvent les fonctionnaires moyens, autrefois privilégiés, aujourd’hui déclassés. Avec 3 000 ou 4 000 birrs par mois, entre 130 et 170 euros, ils vivent correctement, conduisent de vieilles Toyota Corolla ou d’antiques Volkswagen, sans plus. Encore un cran au-dessus planent les jeunes citadins éduqués qui ont su profiter des interstices laissés au secteur privé dans une économie dominée par l’État. A la moindre offre d’emploi à l’étranger, ils s’envolent. Ici, la classe moyenne africaine émergente tant chantée dans les rapports officiels et la presse occidentale existe à peine.

Le coût de la vie aussi a grimpé, l’inflation s’agrippe à des sommets et le revenu par habitant, même trois fois plus haut qu’il y a deux décennies, demeure parmi les plus bas au monde.

 

Beaucoup, aussi, étouffent. Le régime devient oppressant. Ça ne s’arrange pas à l’approche des élections. Dans la ruelle que j’ai longé en suivant Seyoum jusqu’à chez ses amis, un jeune plus vindicatif que les autres monte la voix. Autour de lui, on tente de le raisonner. On sait que ce qu’il va dire ne se dit pas à haute voix. Il s’en moque. Le gouvernement prend tout, il ne laisse rien aux autres, dit-il. Les Tigréens du Nord accaparent la politique, les affaires et tout le reste, maugrée-t-on souvent, pas trop fort tout de même, dans les ruelles d’Addis-Abeba ou les cafés de province. Les Tigréens ne représentent pourtant qu’une minorité de la population. Les plus de 30 millions d’Oromos surtout, les 20 millions d’Amharas et les autres rongent leur frein. En 2014, déjà, l’armée a fait taire, l’arme au poing et la gâchette facile, des étudiants Oromos remontés contre le projet d’extension de la capitale. Exode rural oblige, Addis-Abeba la vorace mord chaque année un peu plus sur les terres oromos, laissés-pour-compte historique des régimes successifs. Ces manifestations, ses morts et ses arrestations, ont commencé à révéler le lien rompu entre les autorités et la population. L’Éthiopie est une mosaïque ethnique et linguistique où tout le monde ne trouve pas encore sa place. La rancœur a parfois ce goût-là.

Alors l’exil se poursuit. Dans le demi-jour de la petite maison de son ami, Seyoum n’en doute pas. Les risques ? La torture et la mort sur le chemin de l’Europe ou du Moyen-Orient ? Des détails.

« Hier, alors qu’on était tous en train de pleurer dans la rue, un autre groupe de jeunes est parti. »

Ceux-là ont pourtant vu les images de leurs copains Eyasu et Balcha se prendre une balle dans la tête, sur le chemin de leurs rêves.

 

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Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom

 

Hommage publique au Premier ministre Meles Zenawi, à Addis-Abeba, en août 2012. Vincent Defait

Meles Zenawi, l’homme de la « Renaissance »

Meskel square, Addis-Abeba, septembre 2012.

 

Ce jour-là, le ciel aurait pu faire douter les plus mécréants.

Dès l’aube, le matin du 2 septembre 2012, les bus ont déversé des vagues de supporters endeuillés sur les marches de Meskel square, la grande place d’Addis-Abeba. Tous n’ont sans doute pas choisi d’être là, mais il était trop tard pour s’échapper. Les corps de la police et de l’armée les ont rejoint, plus bas, sur l’esplanade. L’Église orthodoxe, ubiquitaire, a envoyé ses troupes aux vêtements scintillants. Le clergé s’est glissé entre la foule et les uniformes. Les discours se sont enchaînés pendant des heures, la chaleur en a fait vaciller plus d’un. Dans un ciel sans tâche, les pales d’un hélicoptère militaire couvraient les éloges à intervalles réguliers. De là-haut, la télévision nationale avait la plus belle vue sur cette marée humaine bien ordonnée. En face, la tribune officielle était couverte de gens vêtus de noir. Des gens importants venus des quatre coins du monde rendre hommage à Meles Zenawi, décédé deux semaines plus tôt.

Soudain, d’épais nuages noirs ont tout écrasé. Les discours achevés, le cortège funèbre s’ébranlait à peine quand les nimbus se sont fendus, déversant sur la foule des gouttes de pluie grosses comme le pouce. Trempé, l’attelage a entamé sa marche lente vers la cathédrale de la Sainte-Trinité où sont enterrés les patriotes, suivi de deux rangées de militaires aux bérets rouges, les forces spéciales, celles qui tirent à balles réelles, de l’eau jusqu’aux chevilles. Sur les marches, on se serrait sous les parapluies. Au moins ne pouvait-on plus distinguer, sur les joues trempées, les fausses larmes de la pluie.

L’Éthiopie venait de dire au revoir de la plus austère et dramatique des manières à son Premier ministre visionnaire. La washent, la flûte traditionnelle qui remplissait depuis deux semaines les rues de la capitale de sa mélodie perchée et lancinante, pouvait enfin se taire.

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Sept. 2012. Funérailles nationales de Meles Zenawi. VD

La mort de Meles Zenawi a été annoncée à la télévision nationale aux premières lueurs du 21 août 2012. Le Premier ministre s’est éteint la veille dans un hôpital bruxellois. Ou quatre jours plus tôt, comme l’affirment certains. Prises de court, les autorités auraient mis du temps à annoncer sa mort, due à une infection soudaine en pleine résorption d’une longue maladie que le porte-parole du gouvernement a refusé de nommer. C’est du moins l’hypothèse la plus probable. Curieusement, le décès de l’homme fort d’Éthiopie reste enveloppé de mystère.

Quelques jours plus tard, à l’orée d’une soirée fraîche de cette fin de saison des pluies, son corps a été accueilli par une foule éparse qu’un cadrage serré de la télévision nationale a su faire passer pour plus dense. Tout ira bien, ont répété les autorités toute la semaine. Il fallait rassurer une population dont les jeunes adultes n’ont connu que Meles Zenawi à la tête du pays.

Son portrait, que l’intéressé a toujours refusé de voir affiché partout, a vite couvert les murs du pays et des bâtiments officiels, les pare-brise des voitures et les cols de veste. Gare à celui qui n’avait ni autocollant, ni pin’s.

Le visage rond souligné d’une barbiche, une calvitie avancée, des lunettes fines, le doigt souvent tendu vers la promesse d’une prospérité à venir. En quelques jours, Meles est passé du rôle d’homme fort à celui d’icône.

Une fin abrupte pour ce fils de propriétaire terrien, petit noble de province, né en 1955 tout au nord du pays, dans la région du Tigré. A Adoua, ce bourg où, en 1896, l’empereur Ménélik et ses soldats à cheval ont humilié l’armée italienne, forcée de battre en retraite. On commémore encore chaque année cette victoire sur l’envahisseur.

Legesse Zenawi ne s’est appelé Meles qu’en 1975, en hommage à un compagnon tué par le nouveau régime alors au pouvoir ou, selon les sources, quinze ans plus tôt par les forces impériales. Mené par un petit groupe de militaires, le Derg venait tout juste de chasser de son trône Hailé Sélassié, un an plus tôt. Ils étaient sous-officiers et prétendaient gouverner au nom du peuple. Soutenus plus tard par les Soviétiques, les nouveaux chefs de l’Éthiopie se sont vite affranchis de la Left, un mouvement civil au cœur duquel se trouvaient des étudiants fatigués des empereurs. En quelques années, le Derg s’est mué en un régime sanglant et belliqueux, incarné par le colonel Mengistu Hailémariam.

A cette époque, le jeune Meles abandonne ses études de médecine, à Addis-Abeba, et prend le maquis chez lui, dans le Tigré. Il rejoint le Front de libération du peuple tigréen, fondé quelques années plus tôt et qui se fera connaître à l’étranger sous le sigle anglais TPLF.

Au fusil, Meles Zenawi préfère la bataille d’idées. Lui et ses compagnons se forment au marxisme-léninisme à la lueur des bougies, se protégeant, à partir des années 1980, des bombardements aériens au creux des montagnes. Les joutes idéologiques entre maquisards pouvaient, raconte-t-on, y durer des mois, des années parfois. En 1984 et 1985, une famine ravage le nord du pays, un journaliste de la BBC décrit une marée d’affamés comme « la chose la plus proche de l’enfer sur Terre » et, abasourdis par ces images de silhouettes fantomatiques, les chanteurs britanniques et américains de Band Aid organisent de gigantesques concerts de charité. L’argent afflue et est détourné par Mengistu pour armer le pays au-delà du raisonnable. L’aide humanitaire devient industrielle, l’Éthiopie en devient l’icône. Tout cela, je l’ai déjà écrit, mais l’époque est une borne de l’histoire récente de l’Éthiopie.

De son côté, le TPLF refuse de s’allier avec les autres rebellions régionales et s’appuie sur des partis ethniques satellites, forcément plus faibles et à sa main, pour former le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien, l’EPRDF, aujourd’hui encore au pouvoir. Meles Zenawi prend la tête de cette coalition qui, en mai 1991, entre dans Addis-Abeba, presque sans rencontrer d’opposition. Les Tigréens de Meles Zenawi représentent à peine 6% de la population. Peu d’entre eux parlent amharique, mais ils sont au premier rang des libérateurs. Les Addis-Abébiens regardent ces jeunes combattants en short, chaussés de sandales aux semelles de pneu, les cheveux ébouriffés et le fusil à la main faire fuir ceux qui les ont terrorisés pendant dix-sept ans.

A 36 ans, Meles Zenawi a passé près de la moitié de sa vie dans les montagnes quand il devient président de l’Éthiopie à la tête d’un gouvernement de transition. A 40 ans, il est élu Premier ministre de la République fédérale démocratique d’Éthiopie. On est en 1995, le pays est exsangue.

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Près du cercueil de Meles Zenawi, 2012. VD

Vingt ans plus tard, je m’interroge sur l’avenir d’une Éthiopie sans Meles en puisant dans la science d’un connaisseur. Privée de son leader « visionnaire », le pays a-t-il les moyens de poursuivre sa transformation ?

Ancien journaliste devenu une référence pour qui s’intéresse à l’Éthiopie, René Lefort écrase sa Marlboro rouge dans le cendrier et extrait de sa cigarette électronique des volutes de fumée blanche. La pièce sent le tabac froid. Il est dix heures du matin et Addis-Abeba se devine à peine au-delà du jardin. Cet observateur assidu des sinuosités de la politique éthiopienne, passionné des singularités abyssines, résume ce que beaucoup ont fini par admettre.

« Meles était brillantissime, d’une intelligence et d’un sens tactique incroyable, avec une mémoire inouïe. Il pouvait en remontrer à n’importe quel chef d’État ou de gouvernement de la planète. »

Il fut promu, par un Bill Clinton enthousiaste alors président des États-Unis, au rang de ces leaders africains capables de sortir le continent de l’ornière, censés tourner la page des guerres et des régimes politiques sans fin. Connu pour sa maîtrise des dossiers et son inclinaison pour les débats politiques, Meles Zenawi a décroché un premier master de l’Open University de Grande-Bretagne en 1995, puis en a entamé un second en économie avec l’université Erasmus de Rotterdam. Chef de gouvernement le jour, étudiant la nuit. La guerre avec le voisin érythréen, entre 1998 et 2000, dit-on, l’a empêché de finaliser son mémoire intitulé « Le développement africain : impasses et nouveaux départs ». Dans ce document inachevé au titre vague et ennuyeux, Meles Zenawi justifie la mise en place d’un « développementalisme d’État ». Une formule alambiquée pour synthétiser son refus de laisser les rênes de l’économie nationale au marché. La préférence est donnée à une sorte de capitalisme étatique avec des autorités omniprésentes. Meles dit s’inspirer des expériences taïwanaise et sud-coréenne, deux pays passés de la pauvreté à l’opulence en un demi-siècle. Ce que les tigres asiatiques ont fait, un lion africain peut aussi y parvenir. L’Éthiopie allait le prouver au monde, à l’Afrique en premier lieu. La manœuvre consiste à transformer des paysans en ouvriers, à diversifier l’économie et à exporter des biens manufacturés de plus en plus sophistiqués.

Entre-temps, l’émergence de la Chine rebat les cartes de la diplomatie internationale et offre à Meles Zenawi un substitut aux partenaires habituels. L’Empire du Milieu cherche des débouchés hors ses frontières pour soutenir sa croissance économique atmosphérique, promet beaucoup à bas prix, discute peu des affaires internes au nom du droit des peuples à décider eux-mêmes de leur destinée. Une approche qui colle parfaitement aux vues du marxiste-léniniste qu’est Meles Zenawi. Contrairement à beaucoup de ses homologues africains, il impose aux entreprises chinoises d’embaucher leur main-d’œuvre sur place. Hors de question de débarquer avec des hordes d’ouvriers. Il faut aussi former les futurs cadres du pays. Aux Chinois les contrats, aux Éthiopiens l’apprentissage d’un savoir-faire nouveau. Quand le moment viendra, cette main-d’œuvre formée prendra les rênes de l’industrie nationale.

Les Européens et les Américains doivent composer avec cet homme qui leur tient tête. C’est rare, en Afrique. Ça plait. A Addis-Abeba, les diplomates étrangers, les Occidentaux en particulier, s’accommodent du gouvernement d’un pays pauvre mais insoumis et s’écrasent devant les coups de menton du Premier ministre éthiopien. Lui gagne ses galons de chef d’État respecté sur le continent. La croissance économique du pays et les grands chantiers renforcent son assise dans une région à feu et à sang. Si l’Éthiopie tombe, la région s’écroule, alors mieux vaut soutenir Meles et ses troupes. Chacun de ses discours ressasse la même antienne, en filigrane de laquelle émergent les nombreuses famines qui ont saigné le pays. Au début des années 2000, l’homme commence à promettre à tous une « renaissance » de l’Éthiopie. La pauvreté est l’ennemi à combattre.

Les jambes croisées, René Lefort prend le temps de réfléchir en triturant sa cigarette électronique.

« Meles n’était pas sur le modèle du dirigeant africain qui s’en met plein les poches. Il n’était sûrement pas au pouvoir pour s’enrichir. »

Puf, puf et volutes blanches.

Dans les rapports officiels sur l’état de l’économie africaine, l’Éthiopie fait figure d’exemple. Pour ses résultats chiffrés, pour sa propension à définir ses objectifs secteur par secteur, pour sa réputation à utiliser l’aide au développement intelligemment. Pour son attitude besogneuse, en somme. Pas comme tous ces « rentiers », nombreux en Afrique et qu’Addis-Abeba exècre, qui vivent de pétrole et de minéraux, masquant un État inexistant et des politiques vagues. Sans vision.

« Les autorités éthiopiennes sont sincères quand elles disent vouloir développer le pays. Bon, ça s’étiole un peu à cause de la corruption, maintenant… »

Meles Zenawi parti, la renaissance éthiopienne demeurera-t-elle inachevée ? Tous ces efforts, ces appels à pacifier la Corne de l’Afrique au nom du développement résonneront-ils dans le vide ?

Pour Daniel Berhane, la réponse est non. Dans un café de Meskel square, le jeune homme, épaules carrées et allure débraillée, engloutit goulument son injera et son shiro, une purée de pois cassés. Puis il allume une première cigarette en arrosant la table de cendres. Le jour, Daniel Berhane prodigue des conseils en droit, le soir il nourrit son blog sur l’actualité politique du pays. Les opposants au régime le tiennent pour un soutien fidèle au gouvernement. Il est tigréen, ça n’aide pas. Lui se perçoit en critique raisonnable.

« Le système politique éthiopien est complexe, il ne s’agit pas d’un homme seul. Meles était un bon manager mais il ne faisait pas tout… même si l’Occident aime à penser qu’il était le seul maître à bord. Bon, c’est vrai qu’à la fin, il gérait les moindres détails, ce qui sapait l’autorité de son entourage. »

Honni par ses détracteurs, adoré par ses fidèles, estimé par ses pairs africains, prudemment écouté par les Occidentaux, Meles Zenawi avait fini par verrouiller le pays. En 2005, la tenue d’élections libres devait confirmer sa popularité. Le plébiscite n’a pas lieu. Il frôle l’échec, refuse à l’opposition la victoire qu’elle revendique, envoie l’armée tirer sur les manifestants et jette les meneurs en prison. Les résultats officiels octroient à l’EPRDF 327 sièges sur les 547 du parlement. Assez pour représenter une majorité. La plupart des élus de l’opposition refusent de siéger au parlement, certains sont accusés de « trahison », un crime passible de la peine capitale. Puis, pendant deux ans, Meles gouverne sans aucune opposition publique. On le suspecte d’y prendre goût.

Aux élections suivantes, en 2010, l’opposition n’est créditée que d’un seul siège au parlement. Une loi anti terrorisme adoptée l’année précédente sert de prétexte à l’emprisonnement des forts en gueule, hommes politiques ou journalistes. Les critiques pleuvent sur Meles. Le panégyrique de l’ancien président américain Bill Clinton sent le souffre.

La répression continuera sans lui. Fin avril 2014, soit un an avant les élections suivantes, six jeunes bloggeurs et trois journalistes sont arrêtés, puis accusés de comploter des actes terroristes. Ces internautes s’étaient fait connaître sur les réseaux sociaux sous le nom de Zone 9, une référence aux huit « zones » de la célèbre prison de Kaliti où de nombreux journalistes et opposants politiques purgent de longues peines. Pour ces jeunes là, la neuvième zone du mitard englobe le reste du pays… Ils ne représentent pas grand monde, sont inconnus de la plupart des Éthiopiens dont très peu ont accès à internet, mais finiront, à l’étranger, par symboliser la répression de la liberté d’expression par le pouvoir. Des diplomates américains et européens assistent à chacune des innombrables audiences devant les juges.

Dans son salon aux odeurs de tabac froid, René Lefort s’en remet à l’histoire.

« A l’époque de la rébellion, l’EPRDF a été constitué sur la base que les Tigréens ne se contenteraient pas de libérer le Tigré. Il fallait aller jusqu’à Addis-Abeba. Une assise nationale était donc nécessaire. Mais le TPLF a refusé de s’allier à certains mouvements résistants, pour garder le contrôle de la rébellion. D’où l’alliance avec des mouvements satellites. » Le front de libération Oromo, OLF en anglais, puissante organisation de la vaste région Oromia qui regroupe un tiers de la population, est écarté. Meles lui préfère l’OPDO, une coquille vide. Même chose en région Amhara et dans le sud du pays. Début 2015, à quelques mois de nouvelles élections, l’EPRDF gouverne ainsi sans réelle légitimité politique.

« Ce gouvernement a peur, il est parano. Il a une mentalité d’assiégé. »

Mis à part le TPLF au Tigré, aucun parti de la coalition au pouvoir, tous censés représenter un groupe ethnique avec lequel ils ont perdu le contact, ne jouit d’une réelle assise populaire. Les autorités le savent.

La situation découle d’un choix politique assumé. En s’installant au pouvoir en 1991, l’EPRDF impose un fédéralisme ethnique qui fait frissonner sur le continent. L’Afrique a connu tellement de conflits ethniques, pourquoi prendre le risque de réveiller des velléités identitaires ? Au contraire, arguent Meles et ses acolytes. Mieux vaut prendre le contre-pied de l’ère impérialiste qui imposait l’assimilation des groupes ethniques au sein d’un régime dominé par les Amharas. Sans cette pleine reconnaissance de la diversité de ses nationalités, le pays exploserait. En 1993, l’Éthiopie laisse l’Erythrée quitter le giron d’Addis-Abeba et garantit à ceux qui restent – Oromos, Amharas, Tigréens… – une certaine autonomie. Plus de quatre-vingt langues sont officiellement reconnues par la Constitution, avec l’amharique pour lingua franca nationale, les frontières des neuf nouvelles régions courent le long des limites socio linguistiques. La capitale Addis-Abeba a sa propre juridiction. Une génération de petits bourgeois et de membres de l’intelligentsia rurale – les rares lettrés – en prise direct avec les paysans, est promue au sein de l’EPRDF. Mais le parti rompt peu avec l’habitude d’un pouvoir centralisé et vertical où l’État, donc l’EPRDF, demeure omniprésent et ménage peu d’espace à l’opposition. Addis-Abeba décide de tout et s’en remet à un mélange de fédéralisme ethnique, de « démocratie révolutionnaire » et de développement mené à la baguette par le gouvernement. La transformation du pays devait permettre à chacun d’oublier ses revendications ethniques. « Diversité et renaissance », répètent à longueur de journée la radio et la télévision d’État, un quart de siècle plus tard.

Meles Zenawi ne faisait pas la pluie et le beau temps, mais il tenait l’EPRDF d’une main de fer. Dès 2003, il se sait malade, sans doute pas condamné. Il se choisit un successeur incapable de lui faire de l’ombre et susceptible de demeurer sous son contrôle une fois quittée la pesante fonction de premier ministre. Hailemariam Desalegn, un ancien ingénieur en hydraulique, protestant et originaire du sud du pays, n’a jamais pris les armes. Il n’a pas le profil des cadres du pays, pour la plupart chrétiens orthodoxes du Nord.

« Le successeur de Meles n’a aucune assise politique. L’idée était de l’installer en attendant qu’émerge un nouvel homme fort au sein de la nouvelle génération. La mort de Meles a tout chamboulé, les anciens ne veulent plus partir et les jeunes n’ont pas assez d’expérience pour être perçus comme légitimes. »

Dans le café de la place centrale d’Addis-Abeba, Daniel Berhane ricane. Ce genre de prophétie l’irrite.

« La classe moyenne que l’on voit émerger sera le liant national. Le pays va rester stable pendant au moins la décennie à venir. Le gouvernement n’a qu’à poursuivre ce qui a été mis en place. »

C’est vite dit. Encore faut-il que cette classe moyenne ait son mot à dire sur les affaires publiques. Tout porte à croire que ce n’est pas le cas, mais Daniel y croit. Dans les régions, la puissance du pouvoir central agace. La corruption des fonctionnaires locaux fatigue. On se sent souvent d’abord Oromo, Amhara ou Tigréen avant de se penser éthiopien.

« Daniel, l’héritage de Meles, qu’est-ce que c’est ?

– Un changement d’état d’esprit. Aujourd’hui, en Éthiopie, rien ne peut se faire sans qu’il ne soit question de développement. En prenant le pouvoir, Meles et l’EPRDF ont dit ceci : “arrêtons de parler de la glorieuse histoire de l’Éthiopie, nous sommes pauvres et nous devons cesser de l’être”. »

 

 

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1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia


Une manifestation de l’opposition, en avril 2014, à Addis-Abeba. Vincent Defait

Tesfaye n’est pas son vrai nom

Addis-Abeba, décembre 2014.

 

Tesfaye n’est pas son vrai nom. Je l’ai choisi pour lui.

« Tesfaye… »

Il goûte à haute voix la sonorité de son nouveau nom, puis tranche.

« Ma mère, elle aimerait ça. »

Tesfaye fait sourire sa fine moustache, la bouche pleine de biscuits dont il s’empiffre à défaut d’avoir eu le temps de manger plus tôt. Quelques gorgées de Miranda, un jus d’orange gazeux ultra sucré, font glisser son petit déjeuner. Tesfaye pose la bouteille entre les deux sièges avant et démarre. Il époussette de sa main libre les miettes qui lui recouvrent les cuisses. Le véhicule fait une petite embardée sous le regard de deux policiers fédéraux en uniforme, la Kalachnikov en bandoulière.

Ce matin de décembre, il enchaîne les rendez-vous aux quatre coins de la ville. L’air pique les yeux. Depuis la fin de la longue saison des pluies, deux mois plus tôt, Addis-Abeba vit sous une légère couche de poussière.

Piazza, l’autre quartier historique et brinquebalant, se traverse au pas. Ici, les vieilles bâtisses rafistolées avec des tôles ondulées se maintiennent debout à flanc de colline, comme un pied-de-nez au chamboulement du reste de la capitale. Les immeubles construits par les Arméniens à l’orée du XXe siècle ou les Italiens à la fin des années 1930 résistent tant bien que mal à l’usure du temps. Quelques condominiums se sont fait une place, ça et là, coincés entre les vieilles baraques. Même le bitume, ici, est gondolé. Alors, mieux vaut conduire doucement.

Tesfaye signifie « espoir » en amharique, la langue de l’administration, une parmi plus de quatre-vingts, toutes reconnues par la Constitution éthiopienne. Une langue de travail pour les autorités fédérales, comme trait d’union d’une mosaïque culturelle. Une langue d’acculturation aussi, qui autrefois a permis d’étendre l’emprise des rois abyssins au-delà de leurs palais du nord du pays. Pour être éthiopien, à l’époque déjà, il fallait parler amharique et fréquenter les églises orthodoxes. Ménélik II a été le champion de la conquête du sud et de l’imposition de l’amharique. Encore aujourd’hui, dans les régions éloignées de la capitale, les commerces sont souvent tenus par les amharophones des hauts plateaux. Les précédents régimes ont beaucoup déplacé les populations, surtout le Derg.

« Ato, ils savent tout. Si tu donnes mon nom et ma profession… Tu sais, hein ? Echi ? »

Ok.

Je sais, « Monsieur » Tesfaye.

« Baka. »

Assez.

Les secrets le restent rarement longtemps à Addis-Abeba. Le pays a conservé de l’ère impériale, puis de dix-sept ans de régime militaire prosoviétique, l’habitude de maintenir sa population sous une étroite surveillance. L’administration a été conçue pour être crainte, intrusive. Les quartiers – le kebele -, les districts – le woreda -, sont gérés de façon à tout savoir des citoyens. On y fait ses papiers. Ceux qui vivent dans les habitations d’État, les Kebele bet, y paient leur loyer. C’est pratique. L’État est partout. Les vieux s’y retrouvent aussi pour boire un buna, un café, ou un macchiato sucré. Les plus jeunes y viennent le soir descendre quelques bières Saint-George. Le week-end, on s’y marie. Dans les quartiers aisés de la capitale, on y joue au tennis ou à la pétanque.

Depuis maintenant trois ans et demi que nous nous connaissons, Tesfaye et moi n’avons jamais bu un café ensemble, nous ne nous sommes jamais attardés à aucune terrasse comme il est si tentant de le faire.

« Si on me voit discuter avec un farendj dans un lieu public, après je serais suivi. Et là… »

Un type comme lui qui discute avec un « blanc », c’est louche.

Alors, quand je n’ai pas de taxi et quand il peut me prendre à bord, Tesfaye me dépose. Il se raconte ainsi par bribes, jamais au même endroit, entre deux clients, là où sa petite entreprise le réclame à travers la capitale. Il a appris à se méfier. Parler politique, surtout, peut attirer des problèmes. Les membres des faméliques partis d’opposition séjournent souvent en prison, cueillis la nuit par une police zélée et brutale.

« Tu sais, hein, je ne parle pas comme ça avec les Habeshas », les Éthiopiens.

Certains de ses amis ne tarissent néanmoins pas d’éloges pour le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, que les étrangers résument à son sigle anglais EPRDF. Si le pays se développe, c’est grâce à elle.

« Ato, mes amis, ils pleurent quand ils parlent de Meles. »

L’ancien Premier ministre, même décédé, continue à jouir d’une indéniable popularité.

« Pour eux, Meles, c’était le plus grand leader africain, mais ils savent pas dire pourquoi ce gouvernement, il est si bien. Ils ont des maisons de kebele, ils paient quelques birrs pour ça et ils sont contents, c’est tout. Baka ! En fait, leurs cerveaux sont lavés par la télévision. »

ETV, pour Ethiopian Television, devenue il y a peu Ethiopian Broadcast Corporation, demeure l’unique chaîne nationale. Des dérivées locales existent dans chaque région. Il faut bien soigner les sensibilités ethniques. EBC est le média de « la diversité et de la renaissance ».

« Sur ETV, c’est que des inaugurations. Le gouvernement a construit une route, c’est sur ETV. Un nouveau pont, des arbres plantés, c’est sur ETV. Même si c’est payé par des Européens ou des Japonais. Après ça, comment tu veux qu’on discute de politique ? »

Et le tramway construit par des Chinois depuis deux ans, qui s’est forgé un chemin à travers la ville en élargissant les avenues ?

« C’est un progrès, non ?

– Je le prendrais quand le fils du président du kebele le prendra aussi. Quand les ministres le prendront. »

Tesfaye se marre. Sa moustache fait risette.

Son téléphone sonne. Il décroche, branche le haut-parleur et pose le téléphone sur sa cuisse. Il gueule mais tant pis. Si un policier le voit avec l’appareil collé à l’oreille, il est bon pour une amende. Souvent, un billet de 50 birrs, 2 euros, glissé avec le permis évite que l’agent dévisse les plaques d’immatriculation, qu’il faudra ensuite récupérer au poste de police, une fois l’amende acquittée. La petite corruption permet ainsi de s’épargner une longue confrontation avec la bureaucratie policière.

Tesfaye n’a pas de temps pour les joutes politiques. Ni celui de regarder la télévision. Pas même ESAT, la chaîne diffusée depuis les États-Unis par un groupe d’opposants honnis par le gouvernement, mais que tous les foyers d’Addis-Abeba captent via le satellite. Tesfaye s’offre tout de même quelques plages d’Internet, trouve le moyen de surfer sur les sites d’opposition bloqués par les autorités. Hélas, leur propagande est souvent aussi grossière que celle du gouvernement.

Nous quittons Piazza. Les avenues s’élargissent, longées de trottoirs que curieusement peu de piétons utilisent. Ici, on a gardé l’habitude de marcher sur la route. Churchill avenue, qui descend vers le stade, donne des allures modernes à la capitale éthiopienne. Quand le gouvernement veut montrer au monde les bénéfices de sa politique ou quand les reporters de passage font vivre le récit d’une Éthiopie en mutation, ils viennent ici prendre quelques clichés flatteurs. Dans la journée, la lumière aiguise les formes hautes des immeubles et tape sur leurs façades en verre teinté. De près, l’inachevé saute aux yeux : des câbles électriques courent dans le désordre le long des murs, la peinture déborde sur les fenêtres qui souvent ferment mal, les angles défient le bon sens. Dans les étages, on déambule dans des coursives carrelées où se trouvent les mêmes magasins de vêtements, d’appareils électroménagers, de téléphonie ou d’innombrables studios photos qui se ressemblent. Une fois passée cette artère et quelques nœuds de circulation, le chantier reprend ses droits. Partout, des échafaudages en bois recouvrent les immeubles en construction sur lesquels les ouvriers risquent leur vie. Les chutes ne sont pas rares. Plus tard, une fois l’immeuble achevé, on démontera cette ossature éphémère pour récupérer les clous et les poteaux taillés dans les forêts d’eucalyptus.

Un virage à gauche et bientôt nous longeons le palais national. Entre le théâtre national et la banque centrale, une imposante statue d’un lion abyssin rappelle, un peu caché derrière de hauts palmiers, le passé impérial du pays. Hailé Sélassié, conspué pour avoir laissé les siens dans la pauvreté, aimait les symboles.

« Mon frère, il est fonctionnaire. »

Tesfaye parle toujours, en évitant une rangée de minibus garés en double file. Une vieille BMW coccinelle pétarade en lui soufflant la priorité. Un bus rouge et jaune, plein à craquer de passagers entassés, s’impose sur deux lignes. Ces bus publics ne sont pas surnommés sans raison Embessa. Le « lion », en amharique.

Au pied de Churchill avenue, près du siège de la télévision nationale, les feux de signalisation datent d’une autre époque et semblent n’avoir jamais fonctionné. La priorité ne se cède pas, elle s’impose aux autres à coups de klaxon et de trajectoires incertaines.

« Mon frère, quand il parle de l’EPRDF, je me bouche le nez », fait-il en riant, une main sur le volant, l’autre sur les narines.

Son frère n’a pas le choix. Sans adhésion au parti, sa carrière tourne au ralenti. Alors, qu’il le veuille ou non, comme ses collègues, il participe aux commémorations officielles auxquelles les autorités contraignent régulièrement les fonctionnaires. Il a sa carte de l’EPRDF, comme six autres millions de militants revendiqués. Ceux-là sont les premiers, depuis 2012, à célébrer chaque année la mémoire du défunt Premier ministre Meles Zenawi. L’homme de la « vision ». L’homme de la « renaissance » éthiopienne.

La moustache en berne, Tesfaye laisse son véhicule raser les grilles du palais national, où vit le président de l’Éthiopie. Celui qui dirige, c’est le Premier ministre, mais c’est dans le palais présidentiel que l’on reçoit les chefs d’État en visite. Courtoisie diplomatique oblige. Tesfaye ne le sait sans doute pas, mais dans l’entrée, sur un tapis usé, on a placé l’un des lions empaillés que l’empereur Hailé Sélassié affectionnait. La gueule ouverte, l’animal semble rugir, en silence.

Tesfaye se tasse derrière son volant.

« Pfff, Meles… Moi, je m’en fous des routes, des barrages, des trains… Qu’est-ce que je peux en faire ? Je veux être libre, c’est tout. Et puis, une route, ça se mange pas. »

 

 

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La contestation monte, l’Ethiopie vacille

Médiapart – octobre 2016

Par où commencer ? Par le fait que publier ce post en ligne m’a pris des heures, qu’il m’a fallu installer un VPN pour contourner l’énorme filtrage de l’internet éthiopien, que l’internet mobile est coupé dans la capitale depuis une semaine, comme dans le reste du pays depuis des mois.

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Ethiopie, oct 2016 – A Bishuftu, des hommes creusent à la recherche de corps, au lendemain d’Ireecha, la fête traditionnelle Oromo. La veille, des dizaines de personnes ont chuté dans un fossé et sont mortes asphyxiées après que la police a tenté de disperser la foule.

L’Ethiopie vit donc en état d’urgence depuis le dimanche 9 octobre.

Et après ? Que répondre à ces étudiants et ces paysans que la peur d’être arrêté ou tué n’empêche plus de manifester ?

Un monde bascule, écrivais-je dans le post précédent. C’était à propos d’un train chinois, construit pour remplacer un train français. Le véritable basculement, violent et massif, est surtout social et politique.

J’ai fait de mon mieux pour aider à en saisir les nuances dans cet article pour Médiapart.

 

 

Le climat de violences en Ethiopie fait douter les investisseurs

Le Monde Afrique – septembre 2016

Le refrain est connu : au sud, il y a la Somalie et les milices islamistes Al-Shebabs, à l’ouest le Soudan du Sud où plus personne ne semble avoir le contrôle des hommes en arme, au nord l’Erythrée avec qui l’Ethiopie est en guerre larvée. Et puis, au centre de ce foutoir, Addis-Abeba qui maintient une croissance économique au-dessus de la moyenne continentale, qui dépense l’aide humanitaire correctement et qui reste, au prix d’une surveillance aigüe de la société, exempt de conflit armé majeur. Cette stabilité, l’Ethiopie en a fait un argument pour s’assurer le soutien de l’occident et attirer les investisseurs.

Pas sûr que ça marche encore longtemps.

Depuis près d’un an, le pays tremble. Le pouvoir central fait face à d’innombrables manifestations dans la vaste région Oromia, ainsi que le coeur de l’ex-empire abyssin, la région Amhara. Fin août, des fermes horticoles étrangères ont été visées par les manifestants. Le groupe néerlandais Esmeralda l’a annoncé, après que ses installations – 10 millions d’euros d’investissement – soient « parties en fumée » : il se retire d’Ethiopie.

Et si l’entreprise était suivie d’autres ? On n’en est pas là, mais les investisseurs doutent. Mon article pour Le Monde Afrique.

Dans les rues d’Addis Abeba, on salue avec prudence le geste du marathonien éthiopien

Le Monde Afrique – août 2016

L’équipe olympique éthiopienne doit rentrer à Addis-Abeba ce soir (23 août) de Rio. Au complet ? Fayisa Lilesa sera-t-il parmi ses collègues ? Les autorités lui ont promis de d’accueillir « en héros » celui qui a décroché la médaille d’argent à l’épreuve de marathon des JO.

La rue éthiopienne salue avec prudence le geste politique de soEt les Addis-Abebiens, qu’en pensent-ils ? Difficile à savoir. Personne ou presque n’accepte de parler du geste de défiance du marathonien à l’égard du gouvernement : il y a deux jours, le jeune homme franchissait la ligne d’arrivée en croisant les bras au-dessus de sa tête. Comme les manifestants Oromos qui s’opposent aux autorités depuis près d’un an, souvent dans la violence. (Mon reportage pour Le Monde Afrique).

Le coureur aura en tout cas réussi une chose : porter sur la scène internationale une longue crise qui, jusqu’à présent, n’intéressait guère hors des frontières éthiopiennes.