Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash
12 – Tesfaye et le futur en carton

 

Epilogue

 

Le 8 octobre 2016, le gouvernement éthiopien a décrété l’État d’urgence sur l’ensemble du territoire. L’armée a été déployée, l’Internet mobile a été coupé et les réseaux sociaux bloqués. Plus aucun regroupement n’a été toléré à proximité des usines et des fermes étrangères, les diplomates ont été interdits de s’éloigner de plus de 40 kilomètres hors de la capitale.

Cinq jours plus tôt, j’étais à Bishoftu, à une quarantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba. C’était un lundi. La veille, une centaine de personnes ont péri, piétinées et étouffées au fond d’une tranchée. 55 morts, dirent les autorités. Près de 500, a surenchéri Jawar Mohammed, un opposant très actif sur Facebook et Twitter, installé aux États-Unis, d’où sa haine du régime lui a fait perdre prise avec la réalité.

Ireecha est la principale fête Oromo. On se retrouve tous les ans à Bishoftu, ce bourg sans attrait, le long du lac, pour y célébrer la culture d’un groupe linguistique de 35 millions de personnes qui, depuis les successions impériales, se sentent marginalisées. Cette fois-ci, des jeunes en ont fait une tribune politique, bras croisés au-dessus de la tête, signe de l’oppression dont ils se considèrent l’objet, symbole aussi de leur opposition aux élites dirigeantes que l’athlète Feyisa Lelisa a popularisé sur la ligne d’arrivée du marathon olympique, à Rio, au Brésil, quelques semaines plus tôt.

« A bas, à bas woyane ! »

La foule a scandé ce dimanche d’octobre et s’est approché de la scène, d’où la regardaient les représentants woyane, le surnom des hommes de l’EPRDF. Tirs de somation, coups de trique et gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre ont fini par intervenir, semant la panique dans une foule compacte. On s’est bousculé et on a basculé dans la fosse, creusée quelques années auparavant pour drainer les eaux de pluies.

De son clavier, Jawar Mohammed, président omnipotent de l’influente quoiqu’interdite chaîne de télévision Oromo Media Network, a appelé en représailles à « cinq jours de rage ». Pendant près d’une semaine, tout ce qui représentait le gouvernement, même indirectement, a été saccagé. Des fermes horticoles néerlandaises, des usines textiles turques, une cimenterie nigériane, des hôtels à capitaux éthiopiens… Tous accusés de collaborer avec un régime honni et d’avoir volé les terres de paysans oromos.

La région Oromia, la plus vaste du pays et terre du tiers de la population, venait de vivre la plus longue et la plus intense vague de manifestations du dernier quart de siècle en Éthiopie. Cette semaine d’octobre 2016 en fut l’acmé.

Depuis novembre 2015, deux mois après ce nouvel an d’extase nationale auquel j’ai assisté, les manifestations d’étudiants, de lycéens ou de paysans ont éclaté un peu partout dans la région. Dans les villages et les bourgs, les universités et les écoles. Sur les routes, aussi, que l’on bloquait furtivement, le temps que les forces de sécurité se montrent. Toujours réprimées violemment.

Au départ, il y eut un plan d’expansion de la capitale que les Oromos ont assimilé à une nouvelle tentative de confiscation de leurs terres. Le « master plan » fut retiré par les autorités. Un geste de conciliation que Meles Zenawi n’aurait sans doute jamais concédé. Pour beaucoup, ce fut aussi le signe d’un pouvoir aux abois, sans leadership. Les manifestations ont duré, jamais plusieurs jours au même endroit. De quoi donner le tournis aux forces de sécurité, l’armée comprise.

Début août 2016, la région Amhara s’y était mise aussi pendant plusieurs semaines, pour un litige frontalier avec la région voisine tigréenne, d’où sont originaires beaucoup des élites au pouvoir. Les Amharas et les Oromos se sont pris à espérer une opportune conjonction des luttes.

Avec Karim Lebhour, le correspondant l’AFP, nous nous sommes rendus à Bahir Dar, la capitale Amhara, fin août. Le temps d’une journée et de plusieurs interviews à l’abri des regards, au fond d’une cours où notre traducteur nous a entrainé. Il a fallu ruser, promettre l’anonymat, puis écouter le récit d’une manifestation terminée sous une pluie de balles. Sur les écrans de téléphone, les photos des morts. Dans les mots, la hargne.

Et puis l’état d’urgence, donc.

Deux mois après son instauration, plus de 11 000 personnes ont été arrêtées. Information fournie par le gouvernement. Il faut sans doute multiplier ce nombre par trois pour approcher de la réalité. Peu importe, ceux à qui l’on a passé les menottes iront nourrir leur haine des autorités dans des geôles infâmes ou des camps de « rééducation » où, dixit le porte-parole du gouvernement, elles redécouvrent la Constitution et font « un peu de fitness ». Le camp est en fait une base militaire dans l’est du pays et les exercices physiques directement inspirés de l’entrainement de l’armée. Ces étudiants, qui le sont parce que les élites auxquelles ils s’opposent ont fait construire des universités, sont pourtant le produit de la « renaissance » éthiopienne. Ces insatisfaits des discours officiels ont en quelque sorte déjà un pied dans le monde : ils n’auraient pu se soulever contre un régime rigide sans les réseaux sociaux et leurs téléphones portables, sans lien avec l’extérieur, sans qu’ils n’aspirent à autre chose que la sécurité nationale, à la différence des générations précédentes.

Las, entre un gouvernement buté et une diaspora outrancière, la nuance et la mesure furent les deux grandes vaincues de ces manifestations. La vérité aussi.

Début novembre 2016, le gouvernement a changé. Des têtes sont tombées, y compris à la direction de la région Oromia. Classique. Le calme est revenu quasiment partout. Et puis, début décembre, l’Internet mobile a été partiellement rétabli, les réseaux sociaux moins filtrés.

Entre temps, le phénomène climatique El Nino a secoué le pays. Une terrible sécheresse a mis à mal les fragiles fondations économiques et sociales de l’Éthiopie. Derrière des portes closes, le gouvernement s’est déchiré. Il y a eu ceux qui voulaient alerter le monde, ceux qui préféraient éviter de réveiller de mauvais souvenirs. Avec le temps et l’urgence, tous ont dû l’admettre : près de 15 millions de personnes ont eu besoin d’une aide alimentaire. On a puisé dans les fonds publics, on a étiré au maximum les moyens des partenaires – Nations unies et ONG – pour acheminer de la nourriture et de l’eau aux populations dans le besoin. Tout en faisant le nécessaire pour que les journalistes ne se rendent pas sur les zones les plus touchées.

« Si cela avait été nécessaire, nous aurions pioché dans les fonds alloués aux grands projets d’infrastructure », m’a dit un ministre.

Avec mon collègue de l’AFP, de nouveau, nous avons pu nous glisser dans une mission de l’ONG Save The Children, dans le district Siti, en région Somali. Rarement j’ai vu une organisation internationale aussi fébrile qu’un mot ou une photo sorte qui puisse déplaire aux autorités. En trois jours sur place, nous avons vu des cheptels laminés, des populations exsangues. Pas de mort, tant mieux. Officiellement, la sécheresse n’aura fait aucune victime. C’est faux, sans doute, mais encore faut-il le prouver. Le pire est passé. La croissance en a pris un coup et a chuté à 7%, mais les économistes ont tous prévu un retour à la hausse l’année suivante. Las, 2017 pourrait bien voire une nouvelle sécheresse dans le sud du pays, cette fois. Le pays aura-t-il les ressources d’y faire face, de nouveau ?

C’est dans ce contexte que je quitte l’Éthiopie.

En un peu plus de cinq ans, j’ai parcouru un pays sous échafaudages, à l’œuvre avec des nouveaux partenaires, venus d’horizons plus orientaux.

L’Éthiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Tant mieux. Tous les diplomates le disent : le gouvernement éthiopien est ouvert au dialogue. Mais derrière ces portes entrouvertes, les avis extérieurs sont rarement pris en compte.

Un pied dedans, un pied dehors, Addis-Abeba, longtemps isolée, veut entrer dans la danse de la mondialisation sans se l’avouer. Etre un exemple pour les autres pays Africains ? Y parvient-on sans s’inspirer, à tout le moins, de ce qui se fait ailleurs ? Sans accepter d’être défié sur le plan des idées par ses propres citoyens ? En refusant de réécrire sa feuille de route en fonction des obstacles qui s’y dressent ?

Je suis arrivé dans un pays célébré. Je le quitte épuisé, à bout. Combien d’opposants politiques, de chefs de petits partis, de bloggeurs ou de journalistes ai-je rencontré, interviewé, côtoyé, qui ont été jeté en prison ? Beaucoup. Trop.

Il y a aussi ce ressentiment, terrifiant, qui épouse les frontières ethniques et qui a enflé au cours de cette annus horribilis au point d’être plus souvent avoué.

Un peu partout, de plus en plus, les autorités n’en ont plus que le nom. Dans l’administration d’État, la fidélité politique a été plus souvent récompensée que le mérite. Les portraits de Meles Zenawi, l’autocrate brillant qui a présidé aux destinées du pays pendant 17 ans, se cornent dans les bureaux et les ministères. L’héritage de Meles. La vision de Meles. Des formules creuses derrière plus personne n’ose se réfugier.

En cinq ans et demi, j’ai découvert, sans en avoir fait le tour, un pays farouche au visiteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas africain, s’il est blanc. Un pays qui oblige à la persévérance, à la patience et l’humilité. Le vieux lion ne se laisse pas approcher aisément.

Je quitte l’Éthiopie, un peu. Je garde avec moi le souvenir de centaines de kilomètres parcourus dans les rues d’Addis-Abeba à l’avant de Lada décaties, de ces heures passées dans les couloirs de ministères ou de bureaux d’État pour une interview ou un renouvellement de permis. De ces petits fonctionnaires, souvent sympathiques, toujours engoncés dans leur rôle. Des montagnes pelées du Tigré ou celles verdoyantes d’Amhara, des plaines cuisantes d’Afar et de Somali, de la touffeur de Gambella ou du Benishangul-Gumuz. Des bureaux patinés des représentations diplomatiques. De ces chambres d’hôtels miteux du bout du pays, des cafés d’Addis-Abeba où le macchiato brule les lèvres.

Je quitte l’Éthiopie mais j’emporte avec moi tout ça. Le vendeur de cartes téléphoniques du bout de ma rue, son collègue aux DVD piratés. Le vieux chanteur en costume luisant qui fait danser les jeunes branchés de la capitale. L’âne percuté par mon 4×4 de location sur une piste reliant deux camps de réfugiés à la frontière avec la Somalie. Le désarroi d’un traducteur réfugié d’Erythrée dont l’épouse, à bout de patience, a pris le chemin de l’Europe, via le Soudan. Et puis ces hommes en cravates et lunettes de soleil revenus de chez l’Oncle Sam pour profiter, eux aussi, de l’essor annoncé du pays qui les a vu naître.

J’ai vécu cinq années d’exaltations, parfois de désenchantements qui, toujours, ont nourri de nouveaux enthousiasmes. L’Éthiopie se désire. La lutte est inégale, réjouissante.

Quel modèle l’Afrique se trouvera-t-elle ? en cette fin 2016, on ne parle déjà plus d’émergence. Les 6% de croissance du continent se sont rabougris à 1,3%, soit la valeur la plus basse en deux décennies. Trop dépendante de l’exportation de ses matières premières, l’Afrique subit la conjoncture économique internationale. Globalement dépourvue de pétrole et de minerais, l’Éthiopie échappe à cette tendance, comme six autres pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Rwanda, le Sénégal et la Tanzanie. En 2017, la Banque mondiale prévoit un maigre 2,6% pour le continent. Or, 2,6% de pas grand chose, ça ne donne rien d’extraordinaire. L’Afrique n’a pas les cartes en main.

De l’Éthiopie, elle peut apprendre la persévérance et le sérieux, mais il y a tant que le continent serait inspiré de ne pas reproduire. Combien de temps ce leader africain pourra-t-il se permettre de taire les mécontents et les insatisfaits ?

La croissance économique ne peut suffire à évaluer la réussite d’une politique. Qu’on ne s’y trompe pas : l’Éthiopie ne faillit qu’à moitié. Les progrès accomplis sont fabuleux, mais le vieux lion marche sur du sable. Ces avancées ne sont rien sans une véritable ouverture politique.

L’Éthiopie est à un tournant, tellement éclairant pour l’Afrique. Si le gouvernement maintient sa main mise sur l’espace public, réprime l’opposition, asphyxie sa jeunesse, décourage la création de petites et moyennes entreprises, tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent volera en éclat. Cette réussite doit aussi appartenir à ceux que les dirigeants prétendre servir. Le bonheur ne se construit pas sans les citoyens.

Je quitte l’Éthiopie, que j’ai appris à aimer, sans tout à fait savoir de quoi elle est le nom.

Ciao Ethiopia.

 

Addis-Abeba, le 12 décembre 2016

 

PS : Le gouvernement a levé l’état d’urgence en août 2017. Dans la régions Oromia, les affrontements entre la population et les forces de l’ordre continuent, épisodiquement mais souvent violemment.

 

Chapitre précédent : Tesfaye et le futur en carton

Publicités

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash

Tesfaye et le futur en carton

 

Addis-Abeba, septembre 2015

Sur le coup, je n’ai pas vu le tramway vert et blanc sur la scène.

Je regardais les danseurs qui se trémoussaient et la fanfare qui se frayait un passage à travers la foule à coups de tsoin-tsoin toniques. Puis, sur le grand écran, les deux présentateurs qui tentaient de réveiller le public. En costume traditionnel blanc, le micro à plein volume, ils se délectaient de leur éphémère célébrité. Dans l’immense salle du Millenium Hall, à deux pas du périph’ d’Addis-Abeba, leurs appels à célébrer avec la même énergie le nouvel an éthiopien et l’époustouflante renaissance du pays résonnaient du feu de dieu.

En un instant, l’enthousiasme chauvin des cinq mille fêtards, soudain ragaillardis, vient de faire s’évaporer trois heures d’attente.

Mes compagnons de fête enquillent les bières, gratuites pour l’occasion, la sono envoie des paquets de décibels grésillant et le Premier ministre se rassoit à l’étage d’où il domine la foule, son devoir de discours accompli. Le monde va se coucher un soir de banal 11 septembre 2015, mais l’Éthiopie passe en 2008 en exaltant sa croissance économique nouvelle.

« Aaaare you reaaady ?!! »

Les organisateurs ont même prévu une traduction. L’anglophone, celui qui prend son pied à emballer son texte d’un accent hollywoodien goulu et de voyelles mâchonnées, je le connais. En temps normal, il est le correspondant de la chaîne de télévision chinoise d’infos en continu, CCTV. Ce soir, il se fait plaisir et touche quelques royalties. Son collègue aussi, qui enchaîne dans la même veine. En amharique, c’est encore plus chantant.

C’est à ce moment-là que les panneaux qui encombraient la scène ont disparu. Le tram était caché derrière. Une jolie reproduction en carton de celui que les Addis-Abébiens se voient promettre depuis des années.

Mes voisins ne tiennent plus en place. Jeunes, enthousiastes, réactifs aux beuglements des animateurs.

Patriotes.

Sur la scène, cinq policiers fédéraux en treillis bleu sortent du tram et se plantent là, ponctuant l’effet de surprise d’un salut rigide. La fanfare se tait, l’officier crie son texte écrit sur une fiche qu’il tient à bout de bras. Sur le grand écran, on voit la maréchaussée l’arme en bandoulière et gonflée d’abnégation sous la pluie, serrant la main à une rangée de vieux forcément reconnaissants, sacrificielle en donnant son sang dans un hôpital, besogneuse en fauchant les blés dans les champs aux côtés des paysans. Au service du peuple.

Ce soir, on fête le nouvel an et le lancement du deuxième GTP, le Plan de croissance et de transformation, dont personne n’a encore lu les détails.

En forme, l’animateur hollywoodien file la métaphore à gros traits et à pleins poumons.

« Est-ce que vous êtes prêts à embarquer dans le train du développemeeeeent ?!!! »

VD Tram10

Le tram circule enfin. Une découverte pour la majorité des passagers. Vincent Defait

«  Ato, je t’ai dit, déjà. Si je peux tenir la main de la fille de Meles Zenawi, je vais dans le train avec elle. Si sa fille, elle y va, j’y vais. »

J’ai retrouvé Tesfaye. Il a fallu l’appeler plusieurs fois et le mitrailler de SMS. J’avais un rendez-vous le long de la ligne 1 du tramway, celle qui n’a pas encore été inaugurée, et me suis assuré qu’il passait par là. Cet après-midi tourne au ralenti et je suis bien content de le remplir d’un trajet à ses côtés.

Assis dans sa Toyota Vitz, je comprends pourquoi il me file entre les doigts depuis plusieurs semaines. Toutes les vingt secondes au moins, un de ses deux téléphones sonne. Le grand avec écran tactile, c’est pour les clients. Le petit, pour les sept chauffeurs qu’il envoie parcourir la ville. Les affaires se portent bien. Un farendj lui a rapporté une oreillette sans fil des États-Unis. Il peut téléphoner sans risquer d’amende. Quand son téléphone ne sonne pas, l’appareil récite des SMS vocaux d’une voix métallique.

« Je travaille comme un âne, tu vois ? »

Une question, un coup de téléphone, une réponse, un coup de téléphone. On réinvente le télégramme et je dois sans cesse le ramener à notre discussion. A chaque trou dans le macadam, la grosse croix en bois qu’il a accrochée au rétroviseur fait la toupie autour du carton odorant en forme de fraise.

Tesfaye m’écoute à moitié, se faufile au ralenti dans les rues secondaires, là où la modernité plafonne à un étage, se gare, sort de la voiture, se rassoit derrière le volant et se gare plus loin. Les deux premières échoppes n’avaient plus de cartes de crédit téléphoniques. La troisième est la bonne. Pour beaucoup, c’est l’heure d’étirer la journée en mastiquant du khât ou de rentrer à la maison. Bientôt, la capitale se remplira à nouveau de véhicules, les files d’attente pour les minibus s’allongeront.

Tesfaye doit dépenser au moins 200 birrs en crédits téléphoniques par jour. Je remarque qu’il porte des baskets neuves, un pantalon et un t-shirt sans trou.

 

Sur la scène, le journaliste de CCTV s’est retiré pour laisser le tramway charrier les corps de métier. Honneur à l’hôte de la soirée. Encadré de futurs employés du train, en veste bleue et en pantalon noir, le maire d’Addis-Abeba sort de la fausse rame. Un futur en carton flanqué des maquettes de trois éoliennes blanches et d’un morceau de barrage, posés dans un coin de la scène.

Il est 22 heures et les caméras de la télévision nationale pivotent entre les orateurs et le public, jeune, mâle et volontaire pour acclamer sur commande. Le gouvernement s’est montré généreux avec les invitations. Le repas sort des cuisines du Sheraton, la bière des fûts du groupe français Castel, propriétaire de la Saint-George nationale.

« Il y a quelques années, on a eu Beyoncé !

– La chanteuse américaine ?

– Ouais ! Génial, hein ? »

C’était pour le passage à l’an 2000 éthiopien, en 2007 pour le reste du monde, et le ravi, là, s’appelle Taguegne. Il travaille dans un woreda de la capitale, un district. Ce soir, il s’éclate et me traduit l’essence des discours.

Un fermier et son chapeau blanc de cow-boy sort du tram.

« Il représente tous les paysans du pays. Là, il espère de bonnes récoltes, il dit que tous les fermiers doivent passer à une agriculture industrielle et il dit aussi qu’il n’y aura plus de famine en Éthiopie.

– Il a vraiment dit qu’il n’y aura plus de famine ? Il a utilisé le mot famine ?

– Oui, oui ! »

Quelques semaines plus tôt, le gouvernement a pourtant revu à la hausse le nombre de personnes qui devront bénéficier d’une aide alimentaire d’urgence cette année. De 2,9 millions, une moyenne annuelle, on est passé à 4,5 millions. C’est moins habituel, mais le phénomène climatique El Nino fait des misères à la Corne de l’Afrique. Hors micro, dans les halls d’hôtels impersonnels ou dans des cafés bruyants, des diplomates des Nations unies et des représentants d’ONG l’affirment gravement : ils se préparent à une grave crise alimentaire pour 2016. Et puis les fonds manquent. Les deux dernières saisons des pluies n’ont rien donné, les champs sont secs et les semis grillent sur pied. Dans quelques mois, début 2016, il faudra aider près de 15 millions de personnes.

 

« Et ta mère ? Elle va bien ?

– Betham. »

Très bien.

Tesfaye et ses réponses raccourcies.

« Et sa maison ?

– L’année prochaine. Ils ont dit qu’ils n’ont pas le budget pour la démolition. Même le Premier ministre, à la télévision, il a dit que les démolitions, ça va pas assez vite. Pas de budget… Endé… Mais ils peuvent venir, je suis prêt. »

Prêt à quoi ? L’avant de la Vitz descend doucement dans une vaste flaque d’eau brunâtre, la croix en bois se balance. En face, une Lada attend son tour pour un trajet amphibie en sens inverse.

« Ato, ça y est, j’ai acheté un autre appartement. Un grand, avec trois chambres. »

Un troisième. Là-bas, au bout de la ligne 1 du tramway presque achevée. Un demi-million de birrs, près de 21 000 euros. Cash. J’ignorais qu’il avait autant d’argent de côté. Je lui fais répéter.

Tesfaye pose sa main sur ma cuisse et m’adresse un regard satisfait.

« Pas mal, hein ?

– C’est pour ta mère ?

– Je sais pas. Pour louer, peut-être. Pour ma mère, on verra. »

Le jour où sa maison sera démolie, si la vieille peut mettre 25 000 birrs sur la table, le gouvernement lui donnera la clé d’un appartement, quelque part en bordure d’Addis-Abeba, loin de Kazenchis. Elle aura plusieurs années, ensuite, pour verser chaque mois de quoi finaliser l’achat. Sinon, elle devra chercher une nouvelle maison de kebele, ces habitations propriété de l’État et si peu chères, dans un quartier pauvre. Tesfaye ne s’en fait pas, il peut payer.

VD Kazenchis3

Dans le quartier Kazenchis, où il est prévu de construire un centre d’affaires. 2015. Vincent Defait

Sur scène, c’est le tour des industriels. Un homme en costume et cravate mène un petit groupe d’ouvriers en bleu de travail. Le grand écran enchaîne les plans sur des ateliers que je jurerais appartenir à Ayka et à Huajian. Puis défilent les étudiants en toge universitaire et en chapeau plat. Le public se lasse peu à peu et commence à tourner le dos au spectacle. Le journaliste de CCTV se charge de mettre un peu de piquant à la soirée à coups de décibels et envoie les danseurs réveiller la foule. Taguegne, mon traducteur d’un soir, pose sa bière sur la table haute de bistrot et se lance dans une eskista qui fait marrer ses potes. Je le regarde, amusé, totalement inapte à ces mouvements saccadés d’épaules et de dos à se briser la nuque. Le petit groupe est aux anges. C’est l’Éthiopie heureuse, contente d’elle-même et de sa splendeur retrouvée.

« Taguegne, tu as un condo, toi aussi ?

– Un grand ! Avec trois chambres. J’ai une voiture, aussi ! »

Il gagne 5 000 birrs par mois, environ 200 euros, me dit-il, pour gérer les relations publiques de son woreda.

Soit j’ai perdu prise avec la réalité de ce pays, soit il m’enfume. Ou alors, l’augmentation des salaires des fonctionnaires a été versée à la truelle.

Un ingénieur modèle sort du tram. Sur le grand écran, les images de routes toutes neuves ont remplacé celles des usines de textile.

 

Le refus de Tesfaye de voir son pays changer m’étonne toujours autant.

« Quels changements ? Quoi ? Les routes ? Les immeubles ? C’est tout ?

– Ce n’est pas rien. Par exemple, cette route, celle que nous empruntons, elle est nouvelle. »

Tesfaye pile derrière un petit camion Isuzu plein à craquer qui manœuvre un demi-tour au ralenti. Des piétons en profitent pour traverser l’avenue. Cette rue est comme des centaines d’autres dans le pays, neuve, plus large, séparée en deux par un muret de vingt centimètres de haut afin de s’assurer que les chauffeurs restent du bon côté. Des pointillés dans l’obstacle permettent de tourner à intervalles irréguliers. Le constructeur s’est arrêté au bord du trottoir à moitié fini, aux limites de son contrat.

«  Cette route ? Fake ! Chinoise. Après un an, yallem ! »

Fini. Plus rien.

Parsemée de nids-de-poule.

« Ato, nos questions, c’est pas le tram ou les routes. Nos questions, c’est qui va payer ? »

Ce « nous » collectif me surprend. Tesfaye ne m’y a pas habitué.

« Ma fille, mon fils… Ma petite-fille. Ils vont payer. »

Je laisse couler. Il n’a pas tort.

Pourtant, l’Éthiopie continue à être célébrée pour sa croissance économique. Les télévisions étrangères de passage adorent cette histoire. Le reste du continent est à la ramasse. « L’Afrique émergente » plonge sous les 6% de croissance tant glorifiés, en même temps que le prix des minerais et du pétrole. L’économie africaine a le nez au sol. Les prévisions lui garantissent la plus faible croissance sur les 15 dernières années. Un petit 3,4% de très peu qui ne donnera pas grand- chose.

Une poignée de pays s’en sort. L’Éthiopie en est, tout comme le Rwanda. Les seuls dont les économies ne dépendent pas trop des marchés internationaux de matières premières. Les rares dont les gouvernements, hyper dirigistes, ont une feuille de route économique. Potentiellement la croissance éthiopienne pourrait bientôt être la plus rapide au monde, vient d’affirmer un organisme britannique. Le rapport soulève aussi bien des problèmes avant d’en arriver à cet idéal comptable, mais ici, on préfère se souvenir de cette prévision en ligne avec les aspirations du pays.

Tesfaye continue de jongler avec ses téléphones sans lâcher le volant.

« Je ne comprends pas. Pourquoi tu ne t’achètes pas une maison ? En fait, pourquoi tu ne construis pas un immeuble au lieu d’acheter des condos ? Tu pourrais rentabiliser.

– Ato, j’ai pas confiance. Un jour, je paie pour le terrain. Demain, ils disent que c’est un immeuble illégal, que le président du kebele, celui qui a vendu le terrain, il était corrompu. Le président du kebele, il est en prison et moi, je fais quoi ? Ou qu’une route doit passer là. Je perds tout. Je veux pas me battre avec l’EPRDF. »

 

C’est au tour du service de propreté d’Addis-Abeba de sortir du tram. Avant eux se sont succédé les représentants de l’Agence centrale de statistiques, véritable gardien des données étatiques, puis les investisseurs, ces figures sibyllines d’un eldorado économique pour le moment fantasmé. Taguegne s’amuse toujours autant. Il traduit moins, il danse plus.

Sur la scène, les balayeurs sont vêtus d’ensembles jaune et de casquette dont les pans leur couvrent les oreilles et la nuque. Dans les rues aussi, leurs vieilles tenues couleur de sable disparaissent peu à peu. Par petites touches, Addis-Abeba se défait de ses allures de gros village. A Kazenchis, on voit moins d’ânes, pas une vache n’a posé un sabot sur Bole road depuis trois ans et beaucoup d’immeubles se couvrent de panneaux publicitaires XXL pour de la bière, des voitures ou des frigos.

Et le tramway roule enfin. La ligne 2, reliant le nord et le sud de la capitale, a été inaugurée en grande pompe en présence du patron du groupe industriel chinois qui l’a construite et on s’y bouscule depuis deux semaines pour l’essayer. La nouvelle a fait le tour du monde, pour le plus grand plaisir des autorités éthiopiennes. Au rond-point d’Uraël, on achève d’installer l’ascenseur qui permettra aux passagers de descendre jusqu’aux quais de la station, curieusement située sous le rond-point suspendu. Ailleurs, les escaliers mécaniques sont encore sous plastique.

Sur la scène, les banquiers ont pris le relais. L’un d’eux porte un petit coffre doré. C’est curieux, le spectacle ne semble inclure aucune hôtesse d’Ethiopian Airlines. La compagnie aérienne nationale, propriété de l’État, s’apprête pourtant à fêter ses 70 ans d’existence en étant la plus rentable du continent. Plus tard, peut-être. Dans la salle, le moral est maintenu à flot par l’alcool et l’excitation. Ce soir, tout va bien.

Je laisse Taguegne et ses amis à leur bonheur. Eux sont les gagnants de cette transformation à laquelle le gouvernement sacrifie tout. 2008 s’annonce bien. Bientôt, les trains mettront Addis-Abeba à dix heures de Djibouti, offrant au pays un accès plus direct au monde. Le Grand barrage de la renaissance éthiopienne inondera la région de kilowattheures, qui se traduiront par autant de devises dans les coffres de la banque nationale. Des usines éthiopiennes sortiront des quintaux de sucre et les vêtements de demain.

Ou pas.

VD FamilyPlanning Chancho7

Un centre de santé, au nord de la capitale. 2014. Vincent Defait

L’Éthiopie s’est endettée et le climat lui joue un mauvais tour. Sa croissance va en prendre un coup. Et puis maintenir en état de marche de telles infrastructures ne s’apprend pas en un jour. Passer d’une paysannerie moyenâgeuse à une industrie moderne nécessite plus que des pelleteuses et des discours. Il faut du temps, des ratés que l’on corrige, des habitudes que l’on infléchit. Meles n’est plus là pour servir d’aiguillon et tenir la classe politique en rang. Dans les campagnes, en particulier dans la région Oromia, bout une colère rentrée : la corruption des élites locales, le sentiment que tout le monde ne bénéficie pas de la croissance économique, le verrouillage de la société et la main lourde des forces de sécurité, tout cela dilue le lien ténu entre la population et les autorités. Explosif dans un pays de près de 100 millions d’habitants sans opposition politique structurée capable de canaliser l’exaspération.

Au-delà des frontières, le partenaire chinois marque le pas, son économie s’essouffle et l’on s’interroge sur l’impact que cela peut avoir sur des pays comme l’Éthiopie, liée à l’empire du Milieu par tellement de contrats et d’emprunts bancaires. En 2015, la Chine a réduit de 40% ses importations africaines. Le continent souffre.

Il faudra aussi circonscrire une folle démographie. L’Éthiopie est à l’image de l’Afrique. En un quart de siècle, soit le temps que l’EPRDF a exercé le pouvoir, la population nationale a doublé, passant de 50 millions à près de 100 millions. D’ici à 2025, date à laquelle l’Éthiopie est censée basculer dans la catégorie des pays à revenus intermédiaires, le pays pourrait abriter 125 millions de personnes. Le gouvernement ne ménage pas ses efforts pour contenir cette démographie déraisonnable, mais on ne change pas de vieilles habitudes en une génération. Dans beaucoup de régions où l’Eglise orthodoxe ou l’islam dominent la vie publique, il n’est pas rare de compter jusqu’à sept enfants par famille.

Cela explique en partie pourquoi l’une des croissances économiques les plus fortes au monde ne parvient toujours pas à venir à bout du principal ennemi d’un pouvoir besogneux : l’extrême pauvreté demeure une réalité pour 25 millions d’Éthiopiens. Près d’un quart de la population.

Le gouvernement persiste. Le vieux lion rugit et grogne chaque fois que ses voisins jettent la région dans le tumulte. La Corne de l’Afrique est le jardin du félin abyssin, où il tente d’amadouer ses voisins belliqueux. Sans paix, pas de développement. Addis-Abeba le répète à l’envi. La Somalie s’escrime à annoncer ses premières élections pour 2016, qui auront lieu, resserrées autour d’un collège de grands électeurs. Tant mieux. Le Soudan du Sud s’est calmé avec l’instauration d’un gouvernement de transition composé des anciens belligérants, mais l’accalmie n’a pas duré. Les 273 000 réfugiés sud-soudanais ne rentreront pas tout de suite chez eux. Addis-Abeba veille au grain. Au nord, l’Erythrée ne fait plus peur depuis longtemps. Le Kenya, le Soudan et Djibouti demeurent des partenaires fidèles avec qui il est possible de commercer.

Les soucis sont internes. Dans les frontières de la République fédérale, les griefs régionaux continuent à s’exprimer violemment, la police à les réprimer brutalement. Addis-Abeba n’a pas le choix, il lui faudra très vite relâcher la pression sur une population à qui l’on promet beaucoup et exige autant.

L’Occident sait tout cela et ferme les yeux sur les manquements d’Addis-Abeba aux droits de l’homme et cette démocratie qui tarde à devenir réalité. La stabilité de l’Éthiopie est la colle qui évite à la Corne de l’Afrique de s’effondrer. Le Sahel est déjà mal en point, autant ne pas prendre de risque ici. Et puis les fonds des donateurs est plutôt bien dépensé. La corruption ne l’assèche pas autant qu’ailleurs sur le continent. La plupart des ambassades européennes et américaines se concentrent sur l’essentiel : l’argent. Les marchés et les débouchés pour ses entreprises.

Il est plus de 23 heures. Je laisse Taguegne et ses amis rêver à des lendemains enchantés. En sortant du Millenium Hall, j’imagine Tesfaye célébrant lui aussi la nouvelle année, pas le GTP dont il se moque éperdument. Ça le ferait rire s’il apprenait que j’ai assisté à cette fête. Comme beaucoup, il en est convaincu : le vieux lion ne rugit pas pour lui.

Dehors, Bole road s’est tu. L’avenue sinueuse s’enfonce dans Addis-Abeba en une longue traînée de lumière. Au centre de la huit voies, une rangée de palmiers en plastique scintille en vert, en rouge, en bleu… C’est laid mais ça fait moderne. Des hommes en costume et des femmes vêtues de belles robes chics font claquer leurs talons sur les trottoirs pavés. En s’engouffrant dans leur grosse voiture grise, ils croisent une triplette de jeunes en baskets, la coupe afro et le jean taillé à la mode, hilares. Leurs téléphones jouent de la musique à plein crépitement. Dans le cercle de lumière d’un lampadaire, un petit vendeur de chewing-gums et de cigarettes aux vêtements crasseux pousse son chariot en contournant un mendiant allongé par terre. Sur ces quelques kilomètres carrés de sa capitale, l’Éthiopie, porte-étendard d’une Afrique à la peine, tente de se convaincre qu’elle a réussi son pari.

Endé…

 

Chapitre précédent : Du sucre contre du cash

Chapitre suivant : Epilogue

 

 

 

 

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout

 

Des élections sans bruit

 

Addis-Abeba, mai 2015

A 8 h30 du matin, il était déjà trop tard pour voir le gros des électeurs. J’ai appris à mes dépens, ou bien ne sont-ils pas déplacés autant que les autorités l’affirmeront les jours suivants, que les Éthiopiens votent tôt, le matin. Avant d’aller à l’église sans doute, pas après comme je l’espérais. Finalement, le 24 mai 2015 ressemble à un dimanche comme les autres. Addis-Abeba roupille ou prie dans les églises chrétiennes orthodoxes. Les rues se rempliront dans l’après-midi, les cafés joueront de nouveau leur musique lancinante dans des nuages d’encens.

Les semaines précédentes, la campagne électorale s’est déroulée en silence. Sur les écrans de télévision, rarement dans les rues. Les petites affiches des opposants n’ont pu rivaliser avec les posters géants d’« Iyadik », l’acronyme amharique de l’EPRDF. Le parti a pu jouir de ses relais tentaculaires dans les campagnes. Pour les 36 millions de votants, principalement des paysans, mettre un bulletin dans une urne n’a pas grand sens. Ce qui compte, ce sont les affaires locales, l’accès aux fertilisants que distribuent les autorités ou l’EPRDF, peu importe, ce sont les mêmes, la revente des récoltes à bon prix aux coopératives régionales et toutes ces choses de la vie quotidienne. Que les pontes gèrent les affaires nationales et interfèrent au minimum avec les leurs. S’il faut voter, autant que ce soit pour « Iyadik ». Les autres, on ne les connaît pas. Et puis les salaires des fonctionnaires ont été augmentés un peu avant les élections.

Même Addis-Abeba a boudé. On ne mène pas campagne sur la place publique quand ses militants finissent au poste ou sous les coups des fidèles au régime. C’est du moins que m’en ont dit les représentants des principaux partis d’opposition.

Hors de la capitale, même dans les villes de provinces, jamais bien grandes, l’anonymat n’existe pas. Dans chaque quartier ou village, les kebele affichent sur ses murs les statistiques de la population, le nombre d’hommes, de femmes, d’enfants, de vaccinés, de mariés… En tout cas, dans chacun de ceux que j’ai pu visité. Les centres de santé, souvent adjacents au kebele, sont aussi couverts de chiffres. On y centralise les succès du « 1 to 5 », un programme social qui mobilise une « armée du développement » et ses « familles modèles » au service d’une guerre contre la pauvreté. Ces volontaires obéissent à une liste de comportements exemplaires en matière d’éducation, de santé, d’hygiène… Ça marche. Les enfants sont vaccinés, les femmes enceintes meurent moins souvent en accouchant, on s’évite des désagréments en gardant le bétail éloigné du lieux de vie, en installant les toilettes loin de la cuisine… Chaque officier de cette armée prêche ensuite la bonne parole à cinq autres recrues. Brillant. On vient même d’ailleurs, sur le continent, pour s’en inspirer. Mais le système, disent les plus critiques, sert aussi à enrôler de nouvelles recrues pour le compte d’« Iyadik ». A récompenser les plus dociles, les plus zélés. Pas les autres.

Mai 2015 - Des partisans du parti au pouvoir, l'EPRDF, dans le s

Un meeting du parti au pouvoir, l’EPRDF, dans le stade d’Addis-Abeba, en mai 2015. Vincent Defait

Il n’a fallu que quelques semaines, après le jour de vote et la proclamation des résultats pour que, dans la rue, dans les bureaux, la routine reprenne son cours. Sans surprise, l’EPRDF et ses petits alliés régionaux ont remporté la totalité des sièges parlementaires. Certaines têtes pensantes du régime ont eu du mal à cacher leur embarras. Mais on est vite passé à autre chose. Meles Zenawi n’est plus, mais son héritage politique est bien gardé. Pendant la campagne, les représentants de l’EPRDF ont souvent fait référence à sa « vision ». Sans imagination.

Quant à Tesfaye, il est aux abonnés absents. Finalement, les élections n’étaient pour rien à son mutisme. J’ai été déplacé à la périphérie de son cercle d’amis. On s’appelle pour se voir le lendemain, jamais le jour même. Son emploi du temps change sans cesse. Nos rendez-vous s’annulent aussitôt pris. Je le croise de temps en temps dans la rue.

« Farendj !, farendj » crie-t-il comme le font souvent les gamins, et ça le fait marrer.

Il me salue de la main et poursuit sa route.

J’aimerais pourtant qu’il me parle de sa mère, de Kazenchis qui se démonte peu à peu. Dans le quartier, les échoppes et les maisons en bordure de rue disparaissent par morceaux. On revend ce que l’on peut, la toiture, les fenêtres, les portes. Des maisons entières partent ainsi en pièces détachées vers Mercato, le grand marché à ciel ouvert où tout se revend. Les murs sont ensuite démolis à la masse. Puis on passe à la rangée de petites habitations autrefois cachées des embouteillages, où l’on se rendait en serpentant dans des ruelles étroites. Les voici exposées au regard des passants. Là, un pan de mur peint dont on devine qu’il s’agissait de l’intérieur d’un salon, ici un encadrement de porte qui ouvrait sur une cour. Pourtant, dans certaines rues, des trottoirs ont été pavés. Pas partout, surtout dans celles qui mènent aux hôtels et au siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Le passage du président des États-Unis Barack Obama dans la capitale éthiopienne, prévu pour juillet 2015, dans quelques mois, a hâté les travaux. A la surprise générale, elle sera l’occasion de la libération de deux bloggeurs du collectif Zone 9 et des trois journalistes. Mais ça, on ne le sait pas encore.

La mère de Tesfaye vit là, quelque part dans ce quartier grignoté. Sa maison a-t-elle été détruite ? Tesfaye a-t-il pu lui acheter un condo ? J’aimerais le lui demander mais il m’échappe.

Tesfaye est ailleurs, occupé à chasser le cash. Il en faut de plus en plus pour compenser l’inflation qui grimpe, qui grimpe.

Et le tramway qui ne circule toujours pas. Et les coupures d’électricité qui persistent. Même le sucre manque de plus en plus souvent dans les magasins.

« Endé, la vie est chère maintenant », me dirait Tesfaye.

 

Chapitre précédent : Partir, malgré tout

Chapitre suivant : Du sucre contre du cash

 

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !

 

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Seyoum Yekuneamelak, frère

Le frère de Seyoum a été abattu par l’EI en Libye, en route vers Europe. Addis-Abeba, 2014. Vincent Defait

 

Partir, malgré tout

Addis-Abeba, quartier Cherkos, avril 2015.

 

La fatigue lui impose des gestes lents. Avec un temps infini, Seyoum enfonce sa tristesse dans le canapé élimé, les épaules couvertes d’un gabi blanc. L’épaisse couverture de coton le distingue des autres. Le deuil, c’est lui qui le porte. Il a les yeux rougis et la voix éteinte, mais il raconte. Mon traducteur passe de l’anglais à l’amharique en forçant sur les émotions. Visiblement, lui aussi apprend beaucoup aujourd’hui.

Chez Seyoum, il y avait du monde. Il a préféré le calme de la petite maison encombrée de son ami, de l’autre côté du chemin pavé, derrière une barrière en tôle et une porte trop basse pour qu’on y pénètre sans rentrer les épaules. A l’intérieur, il y a tout juste la place de circuler, entre le canapé, le fauteuil, la table basse, l’armoire et deux grands lits. Le salon-chambre d’une famille. Des affiches colorées d’un Jésus languissant tapissent un angle de la pièce éclairée par une ampoule nue pendue au plafond. Une petite fenêtre laisse passer un peu de la lumière du jour. Assis sur l’un des lits, deux quadras, des amis, écoutent Seyoum en silence. Ils connaissent son histoire.

J’ai posé mon sac sur le lino et sorti mon carnet de notes. Je laisse mon traducteur me présenter à Seyoum. Je ne suis pas le premier journaliste qu’il voit aujourd’hui. Des collègues éthiopiens et étrangers m’ont précédé.

D’ici, on entend à peine les sanglots de la centaine de personnes venues offrir leurs condoléances sous la tente en toile de jute verdâtre installée plus loin, sur la route asphaltée.

Il y a deux jours, Seyoum a reconnu son frère à la télévision. Eyasu était vêtu d’une combinaison noire, les mains attachées dans le dos, à genoux avec seize autres Éthiopiens, quelque part dans le désert libyen. Derrière chaque prisonnier se tenait un militant de l’État islamique. Eyasu et les autres ont été exécutés d’une balle dans la tête.

Seyoum murmure.

« Il est parti il y a deux mois. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il était encore au Soudan. »

Longtemps, la Libye a été le pays où les Africains subsahariens se rendaient pour gagner de l’argent. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, renversé par les troupes de l’OTAN, le pays est ouvert à tous les vents. Les migrants en chemin vers l’Europe, venus d’Afrique de l’ouest, du centre ou de l’est, ces déçus de promesses non tenues, y convergent plus nombreux. Ses côtes sont si proches du paradis fantasmé. En route, ils doivent éviter les combats entre milices et, désormais, les fanatiques de l’État islamique.

Eyasu est parti avec Balcha.

Les deux trentenaires ont grandi ici, à Cherkos, un quartier pauvre en plein centre d’Addis-Abeba. Meskel square, la grande place où ont lieu les célébrations officielles, est à dix minutes de marche le long de la toute nouvelle ligne du tramway. Les rails coupent en deux la longue Debré Zeit road. Pour traverser, on saute par-dessus les barrières jaunes. A peine plus loin, la frénésie de Bole road, cette large avenue le long de laquelle les immeubles poussent chaque fois plus haut, semble appartenir à un autre monde. A Cherkos, les emplois sont rares et la frustration le bien le mieux partagé. Alors beaucoup de jeunes partent. Au Moyen-Orient voisin souvent, en Afrique du Sud aussi. De plus en plus tentent de se rendre en Europe, mais ils demeurent une minorité. Parmi les seize Éthiopiens tués dans le désert de Libye, mi avril 2015, cinq au moins avaient grandi à Cherkos.

La nouvelle de leur exécution s’est faufilé jusqu’aux médias internationaux en même temps qu’un navire chavirait en Méditerranée. Le dimanche 19 avril 2015, plusieurs centaines de migrants se noyaient au large de l’Italie. Il y avait sans doute des Éthiopiens à bord du rafiot pourri, ce qui m’a valu une première demande de reportage, mardi matin. Mon collègue de l’Agence France-Presse revenait tout juste de Cherkos et m’a mis sur la piste de la famille d’Eyasu et Balcha. En début d’après-midi, j’écoutais Seyoum me parler de son frère.

Cassons quelques clichés, ici. Longtemps, l’émigration africaine a été principalement régionale. Les Africains se déplaçaient en Afrique. La route du Sud, vers Johannesburg, est la plus empruntée par les Africains de l’Est. Même s’il faut traverser cinq frontières, à l’arrière d’un bus, à moto ou à pied, le plus souvent de nuit. Pour des raisons économiques et politiques, souvent. C’est toujours vrai, à une écrasante majorité, mais ces dernières décennies, ces mouvements migratoires se sont diversifiés vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Surtout, les motivations ont changé. Dans l’imaginaire européen, les Africains migrent à cause de la guerre, de la famine ou de la pauvreté. En fait, beaucoup sont mieux éduqués, mieux connectés et aspirent à construire une nouvelle vie ailleurs. Eyasu et Balcha n’étaient pas des paysans illettrés sans ressources. Ils étaient suffisamment qualifiés et débrouillards pour trouver du travail, gagner de l’argent, quitter leur pays en y rentrant de temps en temps et échafauder des plans d’avenir. On trouve même, parmi les Africains qui quittent leur pays, des entrepreneurs. Si, si.

Les premiers jours, les habitants de Cherkos n’avaient reconnu qu’Eyasu et Balcha sur les images qui envahissaient peu à peu les réseaux sociaux et les écrans de télévision. Quelques débrouillards ont vite confectionné une banderole qu’ils ont pendue à la tente où les mamans du quartier viennent pleurer depuis deux jours. Sur la gauche, on voit Eyasu, dreadlocks et barbichette, et Balcha, le crâne chauve. Ils sourient. A droite, les mêmes dans leurs combinaisons noires, peu avant leur exécution. Au centre, une inscription en amharique accuse le gouvernement de n’avoir rien fait pour protéger les deux candidats au départ. Le quartier n’est pas connu pour son soutien aux autorités. Quand on n’a plus rien à perdre… Les policiers envoyés pour s’assurer que la colère ne déborde pas se tiennent à distance, au bout de la longue rue perpendiculaire au tracé du tramway. Le matin, un groupe de jeunes a crié sa colère en direction du palais national. Les forces de l’ordre ont vite ramené les imprudents à Cherkos. L’après-midi, les autorités politiques et religieuses ont appelé à se recueillir à Meskel square, le lendemain. Tous contre l’État islamique. La manifestation finira sous les jets de pierres et les gaz lacrymogènes. On ne canalise pas si aisément la hargne de jeunes gens sans espoir.

L’histoire d’Eyasu et Balcha n’est unique en Éthiopie et dit beaucoup des aspirations des Africains, peu importe les chiffres de la croissance économique que leurs gouvernements mettent en avant.

Eyasu était au Qatar depuis deux ans. Il y faisait « le chauffeur ou quelque chose comme ça », croit savoir une cousine, les cheveux couverts d’un châle noir et fin. Personne ne sait vraiment, pas même son frère Seyoum. Ce qui comptait, c’est que, là-bas, il gagnait assez d’argent pour envoyer de temps en temps quelques centaines de dollars à sa mère. La vieille dame vivait de ces revenus qu’elle partageait avec le reste de la famille. Le Qatar n’était qu’une solution provisoire. Seyoum poursuit de sa voix cassée.

« Au Qatar, il entendait beaucoup parler de l’Angleterre. Des copains l’appelaient en lui disant de venir. Ils disaient qu’en Angleterre, il y a du travail. »

L’idée fait son chemin. C’est tentant. Lors d’un passage par Addis-Abeba, Eyasu prépare son échappée avec Balcha. Les deux amis avaient prévu de prendre le bus jusqu’à Khartoum, la capitale soudanaise, pour laquelle ils avaient un visa, me dit Seyoum. Classique. A Metema, une ville frontière de 100 00 habitants, la principale économie est celle de la contrebande et du trafic de migrants éthiopiens, érythréens, somaliens et soudanais. Peu après l’assassinat d’Eyasu et Balcho par les milices de l’État islamique, une descente des autorités éthiopiennes contre les passeurs a asséché l’activité de la ville. Pour un temps seulement, les portes du nord restent ouvertes. Vers la Libye, puis et l’Italie.

Deux jours avant de quitter Addis-Abeba, Eyasu révèle son projet à son frère et lui remet 96 000 birrs, environ 4 360 euros. Près d’une année de salaire de prof à l’université.

« C’était pour payer le passeur, au Soudan. Je devais envoyer l’argent une fois qu’ils seraient arrivés à Khartoum. »

Une fois reçu le coup de fil d’Eyasu depuis le Soudan, l’argent a été transféré. Officiellement, il est impossible de faire sortir des devises d’Éthiopie, mais les réseaux mafieux savent faire.

« Après ça, je n’ai plus eu de nouvelles, jusqu’à ce que je le vois à la télé. »

Une seconde vidéo a circulé. Elle montre un groupe de jeunes hommes, sans doute éthiopiens ou érythréens, chrétiens en tout cas, se faire égorger sur une plage libyenne par des militants de l’État islamique. Les images se sont vite insinuées dans les ruelles de Cherkos et du reste d’Addis-Abeba. Elles se sont agrégées à celles de la noyade des plus de huit cents personnes en Méditerranée.

Depuis quelques semaines déjà, les Éthiopiens enrageaient de voir les leurs poursuivis dans les rues de Johannesburg ou Durban par des jeunes Sud-Africains au chômage qui leur reprochaient, à eux comme aux migrants congolais, zimbabwéens ou zambiens, de venir chercher en Afrique du Sud un emploi que leur pays ne leur offre pas. Au pays de Mandela, certains ont été brûlés vifs, coincés dans un pneu qu’on leur avait glissé autour des épaules pour qu’ils n’en réchappent pas.

Deux ans plus tôt, fin 2013, Addis-Abeba a dû rapatrier près de cent cinquante mille concitoyens d’Arabie Saoudite. Le royaume avait décidé de chasser de son territoire les travailleurs illégaux. Plus tôt encore, en 2012, les plus connectés des Addis-Abébiens se sont émus devant une vidéo montrant Alem, une jeune mère de deux enfants, se faire molester dans les rues de Beyrouth, au Liban, par un homme qui semblait être son employeur. La même année, plus de soixante-dix mille Éthiopiens, mais il ne s’agit là que d’estimations, ont transité par le Yémen en route vers des promesses souvent non tenues.

On pourrait ainsi remonter le temps à l’infini, les histoires de départ ne manquent pas. L’Éthiopie a beau se transformer, elle peine à retenir tout le monde. Les visages de son échec se comptent par milliers. Ils se nomment Eyasu, Balcha, Alem…

Combien sont-ils ?

Plusieurs dizaines de milliers, sans doute. Deux cent mille par an au bas mot, d’après les chiffres qui garnissent les rapports onusiens. Difficile de tenir le décompte du nombre de paysans ou de jeunes citadins désœuvrés qui traversent les frontières à pied ou en minibus.

Ces visages, que 10 % de croissance ne suffisent pas à contenter, sont autant d’affronts pour l’ancien empire abyssin. Paradoxalement, entre 2007 et 2013, le nombre de millionnaires éthiopiens a doublé pour atteindre 2 700. Pas grand chose au regard de la population et en comparaison du reste du continent, mais le fait est saisissant dans un pays où un tiers de la population vit avec moins de 0,60 dollar par jour.

En 2013, l’épisode saoudien a mis un frein, momentanément, à l’exode des Éthiopiens vers le Moyen-Orient. A l’époque, le gouvernement s’est efforcé d’accueillir les rapatriés au mieux, en leur remettant une petite somme d’argent, puis a serré la vis. Un plan de lutte contre le trafic humain devait sortir des cartons avant la fin 2015 puis, à quelques semaines des élections en mai de la même année, le gouvernement a annoncé avoir jeté en prison deux cents trafiquants. L’émigration légale, la plus visible, a été contenue, presque tarie.

Les abords du bureau de l’immigration, à Addis-Abeba, se sont vidés. Auparavant, s’y rendre pouvait prendre des heures.

 

Petit saut dans le temps.

On est en 2012 et Meles Zenawi, le Premier ministre, orchestre encore la vie publique sans que son portrait recouvre la ville comme aujourd’hui. Le chef du gouvernement véhicule hors des frontières l’image d’un pays en réussite. Avec une consœur, correspondante de Radio France internationale, nous nous rendons dans l’une des innombrables agences de recrutement installées dans la capitale, passage obligé des candidats au départ par la voie légale. Churchill avenue en regorge. Au rez-de-chaussée d’un petit centre commercial couvert de vitres teintées bleues, au-delà du hall et des tables d’un café, une triplette d’hôtesses nous accueille avec un regard blasé, même pas surpris. Le classement de piles de passeports éthiopiens, étalés sur le comptoir, les occupe bien assez. Sur les murs, des affiches de compagnies aériennes et de leurs hôtesses au sourire émail tentent de donner au lieu les airs d’une agence de voyage. Délavée par les années, une équipe d’Air France, dont aucun avion ne se pose pourtant à Addis-Abeba, promet de toutes ses dents un aller-retour vers des horizons exotiques en classe confort.

« Le directeur ? Il est pas là. »

Un petit homme perdu dans un costume bouffant finit tout de même par arriver et nous invite à le suivre dans son bureau, derrière la paroi vitrée recouverte des sourires d’Air France. La consœur et moi, nous nous y serrons en attendant que le chef revienne. Un collègue qui le dépasse de deux têtes, « son agent », se joint à la discussion après une poignée de main solide. Au grand costaud le fauteuil du chef, au petit directeur une chaise coincée entre une armoire vide et le bureau.

L’« agent » nous éructe au visage. Méfiant, le type.

« Montrez-moi votre carte de presse. »

J’obtempère. La consœur négocie, elle a oublié la sienne. En général, ça passe. Pas ce jour-là.

Le grand nerveux commence à brasser l’air de gestes amples et trop prêts de moi pour me plaire. Il ne nous laisse que le temps de ravaler nos remarques. Son débit devient plus rapide, son propos moins cohérents. Un Soudanais, lis-je sur le titre de séjour qu’il nous met sous le nez en évoquant des procédures que nous aurions dû suivre, où nous croyons-nous quand même, on ne débarque pas chez les gens comme ça sans se présenter, en les interrogeant de la sorte… Il met fin à sa logorrhée en refusant de répondre à nos questions. Ridicule.

« Vous auriez dû le dire dès le début. »

La collègue s’impatiente.

« Mais vous n’avez pas de pièce d’identité valide. »

Je prends le relais.

« Je vous ai montré ce qu’il y a de plus valide dans ce pays. Pourquoi vous ne voulez pas répondre à nos questions ?

– Parce que je n’aime pas ça.

– Pourquoi ? Vous avez quelque chose à cacher ? »

La phrase de trop, bien sûr. C’est idiot.

L’homme s’énerve pour de bon. Il ne parle plus, il hurle. Se lève, élargit le périmètre de ses moulinets. La baffe n’est pas loin.

La collègue proteste.

Je ne fais pas le vaillant. Nous sortons sous le regard indifférent des trois hôtesses. L’« agent » soudanais finit de passer ses nerfs sur le directeur.

Les jours suivants, nos autres tentatives d’entretien ne débouchent sur rien de mieux. Les responsables ne sont jamais là. Les agences de recrutement n’exercent pas toutes dans le cadre de la loi et aucune ne souhaite faire la publicité de ses activités. Elles n’en ont pas besoin pour faire des affaires, les clients viennent à elles de toute façon.

 

Personne n’a de données précises, uniquement des estimations, sur l’émigration éthiopienne, m’a assuré un représentant de l’Office international des migrations. Il s’agit surtout d’hommes, de femmes souvent, parfois de mineurs. Ils ne quittent pas leur pays seulement parce qu’ils sont pauvres, a poursuivi le diplomate onusien, mais pour une vie meilleure. La plupart d’entre eux n’ont sans aucun doute pas la moindre d’idée des batailles de chiffres que se livrent le gouvernement éthiopien, le FMI et la Banque mondiale autour de cette croissance magique. Les premiers s’agrippent à 10%. Les seconds compriment ces promesses à 8%. Ces pourcentages se négocient durement derrière des portes closes. On joue avec les critères de calcul. Dans les couloirs de certaines de ces organisations occidentales, des hommes en cravate murmurent des 6%, un peu au-dessus de la moyenne régionale. Rien d’infamant, mais les autorités éthiopiennes se trouvent prises à leur propre piège. Quelle région, quel fonctionnaire, quel ministère osera annoncer une baisse des exportations, une diminution des récoltes, une productivité industrielle à la peine ? Pendant ce temps, beaucoup passent les frontières. Quand on ne voit rien venir, on finit par se lasser de la « renaissance éthiopienne ».

La Banque mondiale parle de plus de 600 000 jeunes Éthiopiens qui se cherchent, chaque année, une entrée sur le marché du travail. Ils sont là, ils ont été à l’école ou dans l’une des trente-quatre universités que le gouvernement a ouvertes, mais aucun emploi ne les attend. Et puis il y a cette main d’œuvre que l’on ne voit pas encore passer de l’agriculture à l’industrie, signe que l’économie nationale tarde à se transformer.

VD Cherkos Mourning1.jpg

Les gens du quartier Cherkos, réunis pour porter le deuil de Balcha et Eyasu. Avril 2015. Vincent Defait

En 2012, toujours.

La fuite prend cette fois-ci le visage d’Alem. La jeune femme n’a jamais rien rapporté du Liban. On l’a retrouvée morte, « suicidée », ont dit les autorités libanaises, dans un hôpital de Beyrouth. Quelques jours plus tôt, une vidéo prise avec un téléphone circulait dans les cybercafés d’Addis-Abeba. On y voyait Alem se faire brutaliser par un homme, peut-être son patron, près de l’ambassade éthiopienne de la capitale libanaise où elle tentait d’obtenir de l’aide.

Avant de partir, Alem s’est prise en photo. L’agence qui a organisé son embauche au sein d’une famille libanaise en a eu besoin pour son catalogue que d’éventuels employeurs feuillettent comme on achète un canapé. L’une des photos a échappé à l’agence et a été placée dans un cadre à côté d’un autre cliché, celui de Lessema, son mari, et de leurs deux enfants de quatre et douze ans. Le cadre en bois et son photomontage maladroit ont été posés sur une commode dans la maison en terre, en périphérie d’Addis-Abeba, où Lessema raconte le drame de sa femme.

La petite joue dehors, le grand est assis sur le pas de la porte et écoute son père. Sous le toit en tôle, l’unique fenêtre donne au rectangle de terre un peu de lumière du jour. Il n’y a rien à éclairer, si ce n’est la commode, deux chaises, une table et deux lits. Ensemble, Lessema et Alem gagnaient 800 birrs par mois, un peu plus de 30 euros, lui sur les chantiers, elle en vendant des injeras. Le four en terre cuite est derrière la maison. Un cousin leur a promis 2 500 birrs par mois. Une grosse centaine d’euros, le salaire d’un fonctionnaire moyen. C’est lui qui les a mis en contact avec l’agence de recrutement. Alem et Lessema n’ont pas traîné à l’école, n’ont jamais gagné leur croûte autrement qu’en vendant leur force de travail au jour le jour. Le cousin leur portait moins d’estime qu’à leurs petites économies.

Alem a d’abord transité trois jours au Yémen, avant d’atterrir à Beyrouth.

« On nous a dit qu’avec l’argent qu’elle gagnerait, on pourrait envoyer les enfants à l’école. Je n’ai pas eu de nouvelles pendant deux mois. Pour l’instant, je n’ai rien dit aux enfants mais quand la petite voit un avion, elle croit que sa mère est dedans. »

Le garçon a compris. Il écoute de trop près pour qu’il en soit autrement. Son père n’a aucune idée de quoi l’avenir de la famille sera fait. Combien de temps le four à injera, à l’arrière de la maison, restera-t-il éteint ? Les enfants iront-ils à l’école ?

 

Un jour, un peu après ma rencontre avec le mari d’Alem, Tesfaye m’avait mis entre les mains d’un de ses amis, un chauffeur de taxi. Mulugeta, comme nous nous étions convenus de l’appeler, conduisait une de ces vieilles Lada bleu et blanc sorties d’une usine soviétique dans les années 1980. L’engin de Mulugeta ronronnait comme au premier jour, les banquettes étaient en parfait état et les portes avaient toutes des poignées. De taille moyenne, les yeux qui en disent peu, le trentenaire a acheté son engin en rentrant d’Arabie Saoudite. Deux ans et dix mois là-bas ne lui ont pas permis d’acquérir mieux.

« Je suis parti à temps », raconte-t-il en conduisant trop près des autres véhicules.

Lui et dix-neuf autres chauffeurs de poids lourds ont signé un contrat avant de quitter Addis-Abeba, ensemble. Sur place, le document a été réécrit, le salaire diminué et leurs pièces d’identité confisquées.

« J’étais payé au trajet, pas au mois. Alors je roulais tout le temps. C’est comme ça que les accidents arrivent, on s’endort au volant.

– Ça t’est arrivé ?

– Pas à moi. Mais à un copain. »

Le patron saoudien a demandé que le camion soit remboursé. Aux dernières nouvelles, l’ami croupit dans une prison saoudienne. Mulugeta y a échappé de peu, après un accident mineur. Il a quitté le pays in extremis, mais le patron a gardé son permis de conduire international.

 

Suffisamment d’Éthiopiens rentrent du Moyen-Orient avec de substantifiques économies pour entretenir la légende. L’Est est l’eldorado des pauvres. Mieux vaut s’y épuiser sept jours sur sept à faire le ménage et tant d’autres choses que de végéter au village. Les plus fortunés rêvent d’Europe, comme Eyasu.

Ethiopie, Addis-Abeba - avril 2015. Dans le quartier Cherkos d'o

Seyoum, dont le frère Balcha est mort en Libye. Avril 2015. Vincent Defait

Retour en 2015.

Meles est mort presque trois ans plus tôt et le pays s’est habitué à ne le voir qu’en affiche ou à la télévision. Les grands projets avancent, la capitale insiste à promettre l’inauguration de son tramway pour bientôt. Les élections auront lieu le mois prochain.

A 47 ans, Seyoum, le frère d’Eyasu, a deux raisons de ne pas quitter son pays : sa fille et son emploi. Il a un petit studio photo à Cherkos, qui lui permet de vivre avec sa femme et son enfant dans une pièce unique. C’est déjà ça. Pour les autres, il comprend.

« Les jeunes connaissent les risques, mais ils préfèrent ça plutôt que de rester ici à ne rien faire. »

Depuis vingt minutes, Seyoum parle dans la pénombre. Le quartier est privé de courant. La coupure n’a eu aucun effet sur son débit de paroles. Il en a l’habitude. La fenêtre taille un rectangle de lumière dans la pénombre.

« En Europe, un jour de travail peut changer ta vie. Ici, on gagne 700 birrs par mois. Là-bas, une journée suffit pour gagner autant. »

Mon traducteur répète et ajoute des commentaires dont je n’ai pas besoin. Lui a fréquenté l’université, a monté sa petite entreprise et dépense sans doute en une semaine ce qu’Eyasu gagne en un mois. Il découvre une facette de son pays.

Les ruelles de Cherkos sont pleines de ceux qui font les mêmes calculs. Dans les méandres de ces quartiers en tôle et en terre, où les fruits de la croissance ne poussent pas, où l’on déserte l’école pour courir les petits boulots, l’espoir est ailleurs. Loin. D’autant plus loin que les paraboles posées sur les toits permettent de capter les chaînes étrangères et d’échapper à la monotone Ethiopian Broadcast Corporation.

Ceux qui partent ne sont pas toujours ceux que l’on s’attend à voir prendre autant de risque.

Balcha, le compagnon de mésaventures d’Eyasu, était fonctionnaire. Son emploi de technicien au sein de l’entreprise nationale d’électricité lui assurait un maigre salaire, mais versé tous les mois. De quoi projeter Balcha hors des statistiques de la pauvreté pour le faire entrer dans les couches basses de la classe moyenne éthiopienne. De ceux qui, souvent, travaillent pour l’État, mais pour qui les fins de mois sont source d’angoisse. A Cherkos, Eyasu et Balcha avaient accès à l’eau courante à un robinet collectif, à partager avec d’autres familles, l’électricité la plupart du temps et toutes ces choses qui permettent aux institutions internationales de voir l’Éthiopie émerger.

La croissance économique du pays n’est pas une invention de fonctionnaires ou de zélés militants de l’EPRDF. Le pays n’est plus ce qu’il était à la chute du Derg, à l’orée des années 1990. La proportion de ceux qui vivent sous le seuil de la pauvreté, fixé par les autorités à 0,60 dollar par jour, a officiellement été ramenée à 29% de la population, moitié moins que vingt ans plus tôt. Le pays a aussi atteint certains des objectifs du Millénaire fixés par les Nations unies : l’espérance de vie est passée de 52 ans en 2000 à 64 ans en 2015, la mortalité infantile connaît une baisse drastique, l’accès à l’eau propre se généralise. La prévalence du rachitisme a été réduite de 58% en 2000 à 44%. Ce que les rapports onusiens omettent de préciser, c’est que dans le même temps la population a explosé, passant sur la même période, de 66 millions à 85 millions.

Tout de même, les micro-crédits et les formations dispensées par les autorités ont permis à beaucoup d’ouvrir leur propre salon de coiffure, leur petite échoppe ou leur menuiserie. Ceux-là marchent sur un fil. Un coup du sort, un parent malade, une dépense imprévue et ils replongent dans l’extrême pauvreté. Ils représentent la majorité de la classe moyenne éthiopienne, à l’image de ce qu’elle est sur le continent : 350 millions de personnes, sur 1,3 milliard au total, qui gagnent entre 2,2 dollars et 20 dollars par jour, d’après la Banque de développement africaine. L’essentiel de cette classe moyenne vivrait avec un maximum de 4 dollars par jour. En Éthiopie, une strate au-dessus se trouvent les fonctionnaires moyens, autrefois privilégiés, aujourd’hui déclassés. Avec 3 000 ou 4 000 birrs par mois, entre 130 et 170 euros, ils vivent correctement, conduisent de vieilles Toyota Corolla ou d’antiques Volkswagen, sans plus. Encore un cran au-dessus planent les jeunes citadins éduqués qui ont su profiter des interstices laissés au secteur privé dans une économie dominée par l’État. A la moindre offre d’emploi à l’étranger, ils s’envolent. Ici, la classe moyenne africaine émergente tant chantée dans les rapports officiels et la presse occidentale existe à peine.

Le coût de la vie aussi a grimpé, l’inflation s’agrippe à des sommets et le revenu par habitant, même trois fois plus haut qu’il y a deux décennies, demeure parmi les plus bas au monde.

 

Beaucoup, aussi, étouffent. Le régime devient oppressant. Ça ne s’arrange pas à l’approche des élections. Dans la ruelle que j’ai longé en suivant Seyoum jusqu’à chez ses amis, un jeune plus vindicatif que les autres monte la voix. Autour de lui, on tente de le raisonner. On sait que ce qu’il va dire ne se dit pas à haute voix. Il s’en moque. Le gouvernement prend tout, il ne laisse rien aux autres, dit-il. Les Tigréens du Nord accaparent la politique, les affaires et tout le reste, maugrée-t-on souvent, pas trop fort tout de même, dans les ruelles d’Addis-Abeba ou les cafés de province. Les Tigréens ne représentent pourtant qu’une minorité de la population. Les plus de 30 millions d’Oromos surtout, les 20 millions d’Amharas et les autres rongent leur frein. En 2014, déjà, l’armée a fait taire, l’arme au poing et la gâchette facile, des étudiants Oromos remontés contre le projet d’extension de la capitale. Exode rural oblige, Addis-Abeba la vorace mord chaque année un peu plus sur les terres oromos, laissés-pour-compte historique des régimes successifs. Ces manifestations, ses morts et ses arrestations, ont commencé à révéler le lien rompu entre les autorités et la population. L’Éthiopie est une mosaïque ethnique et linguistique où tout le monde ne trouve pas encore sa place. La rancœur a parfois ce goût-là.

Alors l’exil se poursuit. Dans le demi-jour de la petite maison de son ami, Seyoum n’en doute pas. Les risques ? La torture et la mort sur le chemin de l’Europe ou du Moyen-Orient ? Des détails.

« Hier, alors qu’on était tous en train de pleurer dans la rue, un autre groupe de jeunes est parti. »

Ceux-là ont pourtant vu les images de leurs copains Eyasu et Balcha se prendre une balle dans la tête, sur le chemin de leurs rêves.

 

Chapitre précédent : Hey, bro !

Chapitre suivant : Des élections sans bruit

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer

 

VD Addis Chantier5

Meskal Square, durant la construction du tramway, en 2013. Vincent Defait

Hey, bro !

 

Je n’ai pas vu Tesfaye depuis plusieurs semaines. J’ai des nouvelles de lui par la bande. Ses clients l’occupent et c’est tant mieux.

Nous communiquons surtout par SMS, désormais. Dans son dernier message, il m’apprenait qu’il a acheté une nouvelle voiture, une petite Toyota Vitz. En fait, il est même passé me la montrer, sans traîner. Il était attendu.

La Vitz, c’est l’engin des jeunes. Cool, moderne, urbain. Le symbole d’un basculement social.

Je retiens surtout que dans ce message, Tesfaye m’a appelé bro.

« Frangin » ?

C’est nouveau. Il fréquente pas mal de farendj en ce moment. Ou des Éthiopiens de la diaspora qui font la navette entre Addis-Abeba et Washington DC. Ceux-ci sont les enfants d’une génération qui avait fui le Derg dans les années 1980. La nouvelle croissance économique du pays les convainc de revenir, avec deux passeports dans la poche. Le rouge bordeaux de l’Éthiopie, et le bleu nuit des États-Unis, seule puissance à parvenir, parfois, à faire fléchir Addis-Abeba lorsque les mâtons ont la main lourde sur les opposants. Et encore. La région est bien assez instable comme ça, l’Éthiopie se développe et ne ménage pas sa peine pour mettre fins aux conflits à ses frontières. Ses troupes sont en Somalie à combattre les milices islamistes Chebbabs, ses diplomates font des allers retours à Juba, au Soudan du Sud, où une guerre civile ruine le plus jeune pays au monde depuis fin 2013. C’est à Addis-Abeba que les leaders du continent se réunissent à chaque sommet de l’Union africaine. Il y a aussi les 735 000 réfugiés érythréens, somaliens, sud-soudanais qui ont fait de l’Éthiopie le premier pays d’accueil africain. Ça fait beaucoup pour un pays pauvre qui n’entend pas le rester. Et puis Washington n’est pas mécontent que son influence s’étende avec ces représentants de la diaspora nourris au sens des affaires à la sauce américaine.

On les trouve à la tête d’entreprises d’import-export, dans les bureaux perchés de ces nouvelles tours vitrées jusqu’au dernier étage, aux manettes de restaurants branchés où les burgers et les pizzas remplissent la carte du menu. L’accent américain s’entend de plus en plus dans les rues de la capitale. Même les jeunes qui n’ont jamais quitté le pays américanisent leur amharique, surtout dans les cafés pimpants et bruyants de Bole road et du centre commercial Edna Mall, où se trouve un énorme cinéma spécialisé dans les blockbusters hollywoodiens. A l’étage inférieur, une piste de patins à roulette vient d’ouvrir. C’est là que les jeunes citadins branchés viennent jouer avec leurs envies d’autre chose.

« Les États-Unis, c’est le pays de mes rêves », m’a dit Tesfaye, un jour.

On parlait de ces Éthiopiens qui quittent le pays pour chercher fortune ailleurs. Et de ceux qui y reviennent pour investir leurs économies. On venait de passer devant un nouvel hôtel, le « Washington »…

Que connaît-il des États-Unis ? Rien d’autre que ce qu’il en entend ou voit à la télévision. Du rêve. Du beau.

Tesfaye n’a pas de projets de départ. Pas que je sache.

Je lui poserai la question si l’on se croise de nouveau. Avec la proximité des élections, fin mai, tout le monde s’évite un peu, le temps que ça passe.

 

Chapitre précédent : Un train vers la mer

Chapitre suivant : Partir, malgré tout

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »

 

Gare d’Aouache, dans l’est de l’Ethiopie, sur le tronçon construit par les Français entre Addis-Abeba et Djibouti. Avril 2013. Vincent Defait

Un train vers la mer 

Adama, région Oromia, octobre 2016.

 

A l’extrémité du wagon vide, le Chinois en uniforme a finit par s’asseoir sur la banquette rouge, le regard vide vers le paysage qui défile à petite allure. Il reprendra son garde-à-vous à l’arrivée en gare. Pour l’heure, le train n’accueille que des représentants de l’État éthiopien, une poignée d’ingénieurs chargés de vendre la nouveauté et des journalistes ravis. Aujourd’hui ne compte pas vraiment. Après l’inauguration de la ligne dans quelques jours, puis trois à cinq mois d’essais, l’employé de la CCECC – la China Civil Engineering Construction Corporation – pourra enfin accueillir des voyageurs, tickets en main et bagages sur le dos, le long des 756 kilomètres de rails entre Addis-Abeba et Djibouti. L’Éthiopie avait besoin de bonnes nouvelles, alors on n’allait pas attendre que tout soit prêt.

Cette nouvelle voie ferrée, le gouvernement éthiopien en a fait l’un des symboles de sa croissance économique, au même titre que le Grand barrage de la Renaissance ou les usines de textile. C’est surtout la promesse d’un désenclavement du pays : plus de 90% des importations et des exportations de l’Éthiopie passent par le port de Djibouti, via une route tout juste assez large pour que deux camions s’y croisent. Les véhicules surchargés ont depuis longtemps défoncé l’asphalte et, à certains endroits, les chauffeurs ont créé des boucles d’évitement sur le bas côté. Il y passe chaque jour 1500 camions, cinq fois plus dans quelques années, prévoient les autorités éthiopiennes et djiboutiennes. La liaison coûte cher, est risquée et ne permet pas de désengorger le port de Djibouti où s’empilent les conteneurs. L’Éthiopie a négocié avec son voisin des rabais sur les taxes portuaires en échange d’électricité bon marché, mais ça ne suffit pas.

Assis sur l’une des banquettes rouges, l’ingénieur Mekonnen Gétatchew récite aux petits groupes de journalistes : « A 120km/h, il faudra moins de douze heures pour relier Addis-Abeba à Djibouti. » Contre trois jours, actuellement, en bus ou en camion. L’ancienne voie ferrée, construite au siècle passé par des ingénieurs français, ne sert quasiment plus.

Dans le wagon, plusieurs dizaines de reporters éthiopiens, convoqués pour un aller retour d’une centaine de kilomètres entre Addis-Abeba et Adama, la capitale de la région Oromia, s’amusent du trajet. Certains mettent les pieds dans un train pour la première fois.

Le personnel chinois de la CCEECC se tient à l’écart, surpris de cet engouement. A part quelques formules d’usage, aucun d’eux ne parle anglais, encore mois amharique. Un détail. Aujourd’hui signe le triomphe de l’ambition éthiopienne. Les jours suivants, les images du train blanc, vert et rouge feront le tour du monde.

Privé d’accès à la mer depuis la sécession de l’Érythrée en 1993, le pays compte sur la nouvelle voie ferrée pour soutenir sa croissance économique et fluidifier son commerce avec le monde. Le projet a coûté 3,4 milliards de dollars, financés à 70% par un prêt de la banque chinoise Exim. Un montage financier devenu classique à Addis-Abeba. Le tramway a aussi été financé de cette façon, avec la même banque, et une entreprise chinoise connue ici, la China Railway Engineering Corporation (CREC). Du tramway au train, il n’y avait qu’un pas. A elles deux, la CCECC et la CREC ont chacune posé la moitié des 756 km de rails reliant les deux capitales. Une autre entreprise de l’Empire du Milieu a fourni locomotives et wagon. Pendant cinq ans, la CCECC gèrera l’exploitation de la voie, avant de graduellement passer la main aux Éthiopiens et aux Djiboutiens. La CREC a, quant à elle, obtenu la gestion du tramway dans la capitale, pendant deux ans.

Quelques semaines plus tôt, Gétatchew Betru, le patron de l’Ethiopian Railways Corporation, m’accueillait dans son bureau. Costume, cravate et assurance de celui qui travaille à une grande œuvre. L’homme a été formé au Royaume-Uni. Solide.

« Bien gérée, cette ligne devrait générer 1,3 milliard de dollars de chiffre d’affaires par an. Les entreprises étrangères et éthiopiennes sont nombreuses à vouloir des terrains le long de la ligne. Je ne me fais pas de soucis. »

Détendu, à peine plus prosaïquement :

« On utilisera le train surtout pour le fret, ça va tout changer »

« Tout » : sans transport de qualité, aucune industrie ne peut émerger. Et sans industrie, pas de développement. Énergie, transport, industrie. Ou barrage, train, usines de textile. Le triptyque censé sortir l’Éthiopie, et l’Afrique tant qu’on y est, de sa pauvreté systémique.

Les rapports de la Banque africaine de développement ou de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique ne cessent de l’affirmer. L’Afrique doit investir dans les transports pour mieux commercer, voyager, échanger. Avec elle même, d’abord, avec le monde aussi. Pour l’heure, il coûte autant, sinon moins, de faire venir un conteneur d’Amérique du Nord ou de Chine jusqu’à un port africain, que de le transporter du dit-port à une capitale voisine. Ces dernières années, le continent semble redécouvrir les avantages du transport ferroviaire. En 2016, l’ensemble des projets d’investissements en Afrique représente 495 milliards de dollars, d’après Africa Rail, une conférence annuelle qui réunit les professionnels du secteur chaque année.

En Éthiopie, la construction de la voie ferrée raconte l’histoire d’un basculement. Trois ans avant l’inauguration de la ligne, je faisais des aller retour entre un buffet de la gare tenu par une vieille Grecque, à Aouache, dans l’est du pays, et le bureau d’un jeune ingénieur éthiopien à Addis-Abeba. Entre un passé négligé et un futur rêvé.

En Éthiopie, l’avenir se construit ainsi.

 

Aouache-Buffet-3

Le buffet de la gare d’Aouache, dans l’est de l’Ethiopie. 2013. Vincent Defait

 

Aouache, à la frontière des régions Oromia et Afar / Addis-Abeba, avril-mai 2013.

Et le temps s’est arrêté. Même la grosse horloge verte, dans le hall où le mobilier en plastique prend la poussière, a cessé de donner l’heure. Au buffet de la gare d’Aouache, il est constamment onze heures moins le quart. Qui s’en soucie ? Plus aucun train n’y passe depuis 2008, pas un passager ne vient composter son billet pour Addis-Abeba ou Djibouti. Quelques voyageurs, tout au plus, y dorment une nuit ou deux, en route pour le Nord-Est éthiopien. Alors les journées s’y étirent dans la torpeur du cagnard. Avril est chaud, comme d’habitude. Au gré du vent, ne parvient que le bruit sourd du peu de vie qu’il reste au bourg, le long de la route asphaltée, à deux cents mètres de l’autre côté des rails rongés par les épineux qui longent le buffet. Là-bas, ça vit un peu. Pas ici, où les oiseaux sont les seuls à s’agiter.

« Avant, la ville, c’était ici, au buffet. »

Dans la lumière horizontale du début de soirée, sous le porche qui prolonge la maison, à l’abri derrière un mur de plantes vertes, Madame Kiki se raconte et se répète. Parfois, elle suspend son récit pour tremper ses lèvres dans le café que Tesfaye, homonyme de mon compagnon d’embouteillages à Addis-Abeba et homme à tout faire de l’hôtel, vient de lui apporter. Puis elle balaie de la main la fine couche de sable qui nappe la table et laisse la nostalgie remonter à la surface de ses souvenirs.

« Y’avait que des Européens ici, avant. Quand le payeur venait pour donner le salaire des employés, c’était une fête. Même le directeur venait. Un docteur aussi, il faisait les vaccinations… »

J’écoute son histoire que je commence à connaître un peu.

A 84 ans, elle n’a pas de regret, jure-t-elle, une peu de mélancolie seulement. « Avant… », commence-t-elle beaucoup de ses phrases dans un français appris « chez les sœurs » de Djibouti, il y a huit décennies. Tandis qu’elle se raconte, de l’autre côté de la petite table branlante, adossée au mur vert et blanc, ses yeux bleu cristal brillent, scrutateurs. Elle passe sa main fripée sur ses cheveux roux tenus en chignon. La nuit est tombée. « Avant », Aouache avait une gare. Une petite, avec des panneaux écrits en français et en amharique. La locomotive à vapeur y passait trois fois par jour.

« Le midi, le soir à huit heures, puis à minuit. »

Ses souvenirs, Netsanet Hussen en est encore à les façonner. A 32 ans, cet ingénieur taiseux au visage rond et au regard droit au-dessus d’un corps replet et dense, a de lourdes responsabilités. Il supervise la construction de la première moitié de la future voie ferrée. Chaque semaine, il fait la navette entre les bureaux de l’Ethiopian Railways Corporation, à Addis-Abeba, et la dizaine de campements que des ingénieurs de l’entreprise chinoise ont installés le long des 330 premiers kilomètres du tracé de la voie.

A l’époque où je rencontre Netsanet, nous en sommes encore aux promesses : il s’agit de relier la capitale éthiopienne, perchée à 2 400 mètres d’altitude au centre du pays, au port de Djibouti, au nord-est. Le projet est ambitieux, les responsabilités de Netsanet immenses. Je l’appelle sans cesse, maudis l’unique opérateur téléphonique Ethio Telecom pour la mauvaise qualité du réseau, rouspète quand Netsanet ne décroche pas, ce qu’il fait souvent. Lors de notre première rencontre, l’ingénieur, dont le prénom signifie « liberté » en amharique, s’assure auprès de son supérieur qu’il a le droit de s’exprimer. Devant moi, son collègue feint de s’agacer que le trentenaire ait pu en douter. Alors Netsanet se plie à l’exercice, un peu à contrecœur, au début. Il récite.

« La ligne Addis-Djibouti n’est qu’une partie du projet. A terme, il y aura cinq mille kilomètres de rails pour relier notre capitale aux pays voisins. »

Vers le Kenya, le Soudan et, si les armes se taisent, le Soudan du Sud.

Derrière lui, le mur de la salle de réunion est couvert des mêmes plans de gares idéales qu’aux étages inférieurs. Sur certaines affiches, un joli train rouge file sur un pont en surplomb d’une autoroute deux fois quatre voies et de paysages bucoliques. « Le pont d’Aouache », dit la légende. Les soixante kilomètres d’autoroute sont sur le point d’être finis. Bientôt, ils feront gagner deux heures à la sortie d’Addis-Abeba. Quant au chemin de fer, on n’en est pas encore à poser les rails.

« Le principe est de permettre plus d’échanges. Pourquoi l’Afrique n’est pas développée ? Parce que les pays ne sont pas connectés. » Avec sa ligne ferroviaire, l’Éthiopie remet au goût du jour le rêve d’une connexion nord-sud et est-ouest du continent. Du Caire au Cap, de Djibouti à Dakar. L’Éthiopie prend sa part du fardeau, bien volontiers.

Angèle Assimakopoulos, que personne n’appelle autrement que Kiki ou amayé, « maman » en amharique, a fait sa vie le long d’un chemin de fer qui n’existe plus. Entre Djibouti et Addis-Abeba, 784 km de rails rouillent désormais au soleil. Aujourd’hui, il arrive encore, de temps en temps, qu’un train quitte Djibouti, mais il s’arrête à la première grande ville éthiopienne, Diré Daoua, dans l’est du pays. C’est là qu’en 1928 est née Angèle, ou Kiki comme l’appelait sa mère, avant qu’elle n’ait droit à un « madame ». Au buffet, les gens l’appellent Kiki, c’est tout, ou amayé. Je maintiens le « madame ». Ses parents grecs étaient eux-mêmes les rejetons d’une génération arrivée à Djibouti à l’orée du XXe siècle pour construire, aux côtés d’Italiens, de Yéménites et d’Arméniens, sous les ordres d’ingénieurs français, une ligne de chemin de fer entre le port de Djibouti et la capitale éthiopienne. Une folie voulue par l’empereur Ménélik II, friand de technologies et de leur prestige présumé, pour donner à sa future capitale Addis-Abeba une échappée vers la mer. Le train n’y arrivera qu’en 1929, sous le règne de son successeur, Hailé Sélassié Ier, à l’époque encore prince régent connu sous le nom de Ras Tafari Makonnen. Pendant un peu moins d’un siècle, le « franco-éthiopien » a relié Djibouti à Addis-Abeba, a connu son plein rendement avec le « roi des rois », puis la négligence sous le Derg, enfin l’indifférence sous le régime actuel. Cap sur le futur.

A l’époque, on a construit de minuscules gares, plantées au milieu de paysages cuisants, pour ravitailler le train en eau. Aouache est l’une d’elles, une baraque de bois et de métal, à 223 km d’Addis-Abeba, à 900 mètres d’altitude. On y a adjoint un « buffet de la gare » où Madame Kiki et son mari se sont installés en 1948. Elle avait à peine 20 ans et déjà deux fils. Lui avait été déclaré inapte au travail après une violente altercation avec des grévistes qui l’avait laissé avec un mal de dos récurrent. C’était le buffet ou une maigre retraite.

« Il n’y avait rien au buffet. Les gazelles et les phacochères, ils rentraient. C’est nous qu’on a tout fait. Sans les arbres qu’on a plantés, il n’y a pas d’oiseaux comme aujourd’hui. Il n’y avait rien, rien, rien. »

L’électricité n’est arrivée à Aouache qu’à la fin des années 1960, me dit Mme Kiki, après que le courant a sauté. Vingt minutes plus tard, la lumière revient, saluée par les hourras des habitants du bourg.

La métaphore ferroviaire sied tellement bien à Netsanet. Marche avant, démarrage lent et heurté, pas de possibilité de sortir des rails, des arrêts fréquents en gare. Le jeune homme parle ainsi, par à-coups, à condition de le presser de questions, en déroulant un discours rodé, linéaire et pas bien original sur l’impérieux besoin de développer son pays. Et l’Afrique, du même coup, où il coûte si cher de traverser les frontières, faute d’infrastructures et d’entente douanières entre les pays. Le fret ferroviaire du continent ne représente que 7% du volume global et le trafic de passagers ne compte que pour 2% des déplacements mondiaux. Sur le continent, la route, dix fois moins chère à construire, compte pour plus de 80% du trafic. Les jeunes ingénieurs de l’Ethiopian Railways Corporation connaissent ces chiffres.

Dans le bureau de ses collègues, tous trentenaires, un portrait de Meles Zenawi regarde la jeune génération mettre en œuvre sa « vision ». Celle à laquelle les autorités se réfèrent en permanence depuis son décès. Combien de fois l’ai-je entendu ? Le nouveau train, c’est lui qui l’a décidé, lui qui a fait venir les Chinois.

Alors parler de lui-même, quand il finit par arriver et s’excuser du bout des lèvres de son retard, Netsanet n’en saisit pas l’intérêt. L’ingénieur sourit néanmoins à l’évocation de son âge. Quand même, à 32 ans, participer à un tel projet… Je le pousse un peu. Ça le déconcerte.

« C’est une super opportunité », concède le jeune homme, le visage soudain lumineux, au moment de nous quitter. C’est la première évocation, qui restera orpheline, de ses intérêts personnels dont je devine qu’ils comptent. Pour la suite, le jeune homme préfère ne pas fixer de rendez-vous. Son emploi du temps change sans cesse.

Aouache et ses dix mille habitants semblent tourner le dos au buffet de Madame Kiki, qui en fut le cœur pendant six décennies. La gare est devenue un poste de police. Un peu plus loin, les « maisons des Européens », en piteux état, font face à une église orthodoxe jaune pimpant, au milieu d’un quartier d’habitations en tôle ou en terre séchée. Une fois sorti du buffet, une fois passé les rails et les ronces, un chemin de terre bordé de petites échoppes sombres mène à la route asphaltée où se croisent un flot de camions et de petits « Bajaj » bleu et blanc. Ici, on ne fait que passer. Aouache compte plus de stations essence que d’hôtels. Le long de la route à moitié recouverte de sable sale, les cafés et les boutiques de fruits et légumes ou les magasins de pièces détachées sont de plain-pied. Seul le Guénet hotel, unique manifestation de la modernité après laquelle court le pays, surplombe le bourg de ses quatre étages. L’après-midi, Aouache dort sous le soleil et mastique du khât. Les chèvres ont le nez au sol, à la recherche d’un peu de verdure. Madame Kiki ne réapparaît qu’aux premières brises, en fin d’après-midi. Je me cale dans son rythme avec mon bouquin, sur la terrasse de ma chambre. Nous reprenons notre discussion quand elle le décide. On est bien loin de la frénésie d’Addis-Abeba et des antiennes sur le développement. Pourtant, Aouache est incontournable.

Presque tout ce que l’Éthiopie importe, légalement ou pas, passe par là. On dit qu’Aouache est un véritable carrefour de la contrebande. Pour ces raisons, les plans gouvernementaux réservent au bourg un traitement spécial, avec une nouvelle gare et deux voies ferrées, un cas unique dans le pays. L’une longeant la voie du « franco-éthiopien », l’autre filant vers le nord du pays. La première ligne est construite par des Chinois, la seconde le sera par des Turcs.

Ce samedi matin, à une trentaine de kilomètres au sud-est de la capitale, le 4 x 4 de l’Ethiopian Railways Corporation traverse une vaste plaine cernée de chika bet, les maisons en torchi, et de hangars. Netsanet m’explique qu’il s’agit de l’emplacement de la future gare centrale. C’est là que devraient se rejoindre les principales voies ferrées venant de l’est, de l’ouest et du sud. Le tramway permettra de s’y rendre depuis le centre-ville de la capitale.

« C’est un projet important », dit Netsanet, au cas où j’en doutais.

Au campement numéro un, les ingénieurs de la China Railways Engineering Corporation l’attendent. Ils connaissent le jeune homme, rient ensemble, se saluent à l’éthiopienne, épaule droite contre épaule droite. Le responsable du campement ne parle pas anglais, Netsanet ne sait dire que « bonjour » en chinois.

« Ni hao », « ni hao », s’amuse-t-il à répéter.

Les deux s’installent dans la salle de réunion aux murs recouverts du logo de l’entreprise pékinoise, de slogans en chinois et en anglais invitant à l’excellence, ainsi que de relevés topographiques des quarante-six premiers kilomètres de la voie ferrée descendant vers Djibouti. Netsanet tire sur la cigarette taïwanaise que le Chinois lui a offerte, ouvre son cahier à spirales et attaque.

« Partout où le terrain est dégagé, il faut commencer. Si vous attendez, les paysans vont revenir semer. Et les pluies arrivent bientôt. De juin à octobre, on ne pourra rien faire. »

Le traducteur transmet à son supérieur et à son assistant, qui opinent du chef. La réunion ne dure pas. Les Chinois n’ont qu’un souci majeur : la ferme horticole voisine. La voie doit la traverser et le propriétaire néerlandais, qui exporte ses fleurs vers l’Europe, a démonté ses serres, c’est vrai, mais n’a pas encore démoli ses bureaux. L’Éthiopien et les Chinois décident d’aller régler le problème tout de suite avec le directeur de la ferme.

Aouache repas

Tickets de restaurant du « Franco-éthiopien ». VD

Dans son îlot de verdure, Madame Kiki regarde passer les jours. Les premières gouttes ne tomberont pas avant mai, puis juin ouvrira la longue saison des pluies. Chaque matin, longtemps après que les oiseaux ont entamé leur concert, elle sort de sa chambre, fait claquer la porte en moustiquaire et assoit son mètre quarante courbé sous le porche. Sur sa gauche, elle a vue sur la porte du compound, crie sur Tesfaye et son acolyte Chibélé si les bougres ont oublié de l’ouvrir. A sa droite, au bout d’une petite allée, cinq marches inégales donnent sur le « pavillon » et ses deux chambres à la plomberie récalcitrante. Les plus grandes du buffet, les seules dotées d’une salle de bains. De sa chaise, Madame Kiki appelle sa fille, Spiridoula, à Addis-Abeba.

« Elle est seule, elle aussi. »

Son fils Dimitri passe souvent, en route vers sa propre auberge, plus loin à l’Est dans la région Afar, où il emmène des chasseurs occidentaux tirer sur ce qu’il reste d’animaux sauvages ou les mitrailler avec leurs appareils photo. L’autre fils, Philippe, l’aîné, est mort dans un accident de voiture, en 1972. Quatre ans après son père, décédé en Grèce d’un mal inconnu.

Un matin, l’octogénaire sort les albums photos qui revisitent sa vie sur trois décennies. Le passé, si possible lointain, lui plaît.

« L’empereur, il dormait dans votre chambre, là-haut, je vous ai dit ? »

C’est l’une de ses anecdotes favorites. Aux rares voyageurs de passage, pour peu qu’ils parlent comme elle grec, français, italien ou arabe, elle la leur raconte. Celle de l’empereur Hailé Sélassié qui, deux fois par an, s’arrêtait au buffet de la gare d’Aouache. « L’Empereur, il était gentil. C’est lui qui m’a donné, à moi et mon mari, la nationalité éthiopienne, en 1950. »

Un silence, un regard songeur, le doigt fripé sur la tempe. Puis :

« Le premier qui est venu, c’est le maréchal Tito. Il est allé à la chasse avec mon mari, pendant une semaine. La reine de Grèce aussi, elle est venue. »

Un nouveau silence que je me retiens de rompre.

« Le nouveau train, c’est pas pareil. Il passera à trois kilomètres d’ici. »

 

Netsanet et le directeur de la ferme horticole, un Kényan, n’en sont pas à leur première rencontre. Pendant une demi-heure, l’ingénieur éthiopien répète à son interlocuteur hagard que dans deux jours, les Chinois entreront dans la ferme avec leurs bulldozers.

Le Kényan insiste :

« Où est l’argent ? La compensation ? Mes patrons veulent voir l’argent avant de tout démolir. »

Netsanet, imperturbable :

« Patrick, il faut comprendre. Cette voie ferrée fait partie de notre plan de croissance et de transformation, tu sais, le GTP. C’est pour le pays tout ça. »

Le directeur maugrée. Le GTP, il le pratique aussi. L’horticulture fait partie des réussites industrielles et commerciales du pays. Avec près de 130 entreprises, nationales et étrangères, le secteur a rapporté en 2013 quelque précieux 245 millions de dollars à l’Éthiopie, qui manque tant de devises étrangères. En 2016, le gouvernement annoncera des revenus en hausse à 255 millions de dollars, qui font du pays le deuxième producteur de fleurs du continent, derrière le Kenya.

Raser la ferme, ce n’est donc faire un cadeau à personne. Les deux hommes s’éloignent des Chinois. Netsanet parle doucement, en mauvais anglais, mais en souriant à son interlocuteur dépité.

Le Kényan souffle : « Je plains les gens de cette nation. »

Je suis le seul à l’entendre. La petite délégation le quitte. Problème réglé. Dans le véhicule, l’ingénieur tranche à coups de sentences mille fois entendues :

« C’est un si gros projet. Tout le monde doit faire des sacrifices. De toute façon, personne ne sera content à 100%. »

Sans doute pas les paysans, dédommagés 22 birrs, à peine un euro, par mètre carré, sur dix ans, pour les chanceux qui cultivent du teff, la céréale reine en Éthiopie, celle avec laquelle on fait les meilleures injera. Les autres terrains valent peu, les champs de pâturage encore moins.

Nestanet poursuit sa tournée d’inspection dans la campagne, en suivant le tracé de la future voie ferrée. Ça et là, des pelleteuses conduites par des ouvriers chinois creusent les flancs de montagnes en surplomb de plaines découpées en parcelles verte et ocre. Addis-Abeba se profile au loin. Dans le véhicule, la radio débite, décibels à fond et en amharique, les résultats du championnat de football anglais. Netsanet fait taire le flot du présentateur et montre des lignes à haute tension, sous lesquelles aucune pelleteuse n’a encore déployé son bras mécanique. En l’état, le train ne pourrait pas passer.

« Un autre problème, mais ça va se régler. »

Bien sûr. Netsanet remet la radio à fond. Il ne comprend pas que l’on puisse douter du projet. Le pays s’arrache de la pauvreté à coups de bulldozers et de plans quinquennaux que personne ne se risquerait à critiquer. Discuter les plans du gouvernement, c’est vouloir maintenir le statu quo.

« Pour les accidents, le train fera du bien. »

Une rare concession de la part de Madame Kiki. Ce gigantesque projet ne l’intéresse pas vraiment, dit-elle encore.

Début mai, les pluies ont commencé à tomber, l’air est plus frais. Madame Kiki s’attarde plus longuement sous le porche. C’est la troisième fois que je viens la voir.

L’an dernier, les autorités de la ville lui ont proposé de gérer le futur buffet, celui qui jouxtera la nouvelle gare. L’État offre aux commerçants des rectangles de terre en leasing.

« J’ai refusé. Sur cent personnes, je suis la seule qui a pas voulu acheter un terrain. Eh, j’ai 85 ans… Et puis je veux rien savoir sur le nouveau train. »

Ses yeux bleus se plissent, sa main à la peau fripée et tavelée se replie sur sa bouche comme pour interdire à ses pensées de franchir ses lèvres.

Madame Kiki sait pourtant qu’il existe des plans de la future gare et de l’expansion de la ville, loin de l’autre côté de la route. L’Aouache de demain s’éloignera de son ancienne gare. Elle sait aussi que les autorités locales ont dessiné, tout en images de synthèse, un avenir moderne et radieux, avec un grand rond-point comme il s’en construit plein dans la capitale. Elle aussi a vu ces plans de la ville idéale avec ses piétons et ses petites voitures, sans ânes ni camions. Propre et neuve. Une autre Éthiopie. L’employé de la mairie a été ravi de me les montrer. C’est Madame Kiki qui m’a envoyé le voir.

Je retrouve Netsanet dans son bureau, entre deux allers retours le long de la voie en chantier. Il a une présentation PowerPoint à achever. Ses supérieurs attendent le compte rendu de ses visites de terrain.

« Vous voulez un café ? »

Un coup de fil et un jeune homme nous monte deux expressos épais dans lesquels une cuillère pourrait tenir à la verticale. Sur son écran, Netsanet fait défiler de belles images de trains, trouvées sur Internet.

« Je change de temps en temps. »

Chaque fois, il ajoute les couleurs du drapeau national sur le flanc du bolide chinois, japonais ou allemand. La décoration de son bureau l’intéresse moins. Pas une photo de famille, seulement quelques d’affiches que l’on trouve dans toutes les administrations, vantant les beautés touristiques du pays et ces grands projets censés le métamorphoser. La pièce aux murs préfabriqués est au cinquième étage d’un immeuble construit comme tant d’autres à Addis-Abeba, vite et bon marché.

Netsanet partage son bureau avec le patriotique chef du département de « gestion des infrastructures ». Derrière son ordinateur, face à l’ingénieur que je rencontre pour la troisième fois, l’homme a posé un portrait du Premier ministre décédé, entre deux petits drapeaux de l’Éthiopie. Il écoute d’une oreille faussement distraite.

« Au fait, j’y pense, Netsanet, vous avez déjà pris le train ?

– Non, mais j’y travaille ! ».

Peut-être aura-t-il la chance, un jour, comme certains de ses collègues, de suivre une formation en Chine. Un rêve pour ce gamin de Gondar, la ville médiévale du nord de l’Éthiopie. Diplômé à 24 ans, Netsanet est un soldat d’une armée en campagne. Pendant six ans, le jeune ingénieur a construit des routes, partout dans le pays, pour l’agence nationale dédiée à cela. Jusqu’à tomber sur une annonce dans le journal. L’Ethiopian Railways Corporation cherchait des ingénieurs, tant pis si aucun n’avait jamais mis les pieds dans un train.

Netsanet sourit, sans quitter des yeux l’écran de son ordinateur sur lequel défilent des locomotives.

« Le chemin de fer est nouveau pour moi, comme pour tous ceux qui travaillent ici. »

Il n’y a pas long à conduire, entre le buffet de la gare d’Aouache et le campement numéro six de l’entreprise China Railways Engineering Corporation. Une dizaine de kilomètres, tout au plus, au-delà d’un vieux pont de pierre que les véhicules franchissent un par un, par sécurité. Mais Madame Kiki n’a encore jamais rencontré ceux qui, sous contrat avec le gouvernement, construisent l’Éthiopie rêvée de demain. L’air de rien, et puisque j’en reviens, le soir, elle s’intéresse un peu au campement chinois. En faisant la moue, Madame Kiki interroge :

« Ils travaillent dur, les Chinois, hein ? Ils mangent comment ? Ils ont un cuisinier ? Chinois ou Éthiopien ? »

Ils sont une vingtaine, je ne les ai pas comptés. Ils ne parlent pas anglais, hormis le chef de campement peu loquace et la jeune traductrice qui a abandonné son emploi de standardiste dans un hôtel chic pour suivre son fiancé ingénieur. Tous, surtout le comptable, la vingtaine à peine entamée, qui se débrouille un peu mieux que les autres en anglais, s’ennuient terriblement dans l’Est éthiopien. Les gens sont compliqués ici, m’a soufflé l’interprète. Des nomades, la Kalachnikov à l’épaule, qui ne saisissent pas pourquoi on leur interdit d’approcher les rails.

Entre Addis-Abeba et Djibouti, il y a un campement chinois comme celui-ci tous les 40 kilomètres, invariablement blanc aux toits bleus.

L’octogénaire ne sait rien de ces employés d’une société géante, venus en Éthiopie le temps d’une mission, pour trois ou quatre ans, dans le cagnard du Nord-Est éthiopien. Ceux-ci ne verront du pays que la portion de rails qu’ils ont la charge de construire et la capitale où ils se rendent parfois.

Madame Kiki grimace un peu.

« On dit que les Chinois qui viennent, ils sont des prisonniers, des voleurs. S’ils viennent ici, ils volent, non ? »

Dans le bureau de Netsanet, le collègue ne tient plus. Il intervient, ça le démangeait depuis un moment. De grands gestes à l’appui, il déroule le discours officiel que j’ai entendu tellement de fois et qui, appliqué à la lettre, verrait l’Éthiopie se transformer en un pays si différent d’aujourd’hui. Il est question d’agriculture productive, d’investisseurs étrangers, du plus grand barrage hydraulique d’Afrique, bien sûr, de pétrole peut-être, d’exporter de l’électricité, des fruits, de la viande et du cuir… Et de 5 000 kilomètres de voies ferrées, dont 656 kilomètres reliant Addis-Abeba à la frontière djiboutienne ne seront qu’une première étape. Dans le ton, dans les mots, rien ne résiste à la détermination nationale. Tout de même, faire rouler un train électrique dans un pays où les coupures de courant sont fréquentes ? Que nenni, le Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne pourvoira aux besoins.

« Mais le réseau électrique ? L’acheminement de l’électricité au chemin de fer ?

– Pas de soucis. »

L’important est ailleurs.

« Allez à Djibouti et vous comprendrez. Le port est complètement embouteillé ! Le train nous permettra d’économiser un milliard de dollars de taxes portuaires ! Cet axe, Addis-Djibouti, c’est l’épine dorsale du pays. »

Netsanet surenchérit, avec moins d’emphase que son collègue qui, de toute façon, a déjà tout dit. Il jette un œil à ses emails, fait taire son téléphone qui n’en finit pas de sonner. La semaine prochaine, il reprend la route, passera par Aouache. Il ne s’y arrêtera qu’une nuit. Pas au buffet de la gare, non, au Guénet Hotel, comme tous les fonctionnaires, les hommes d’affaires et les employés des Nations unies et des ONG en route pour l’est du pays.

Madame Kiki regarde Tesfaye et Chibélé vider les derniers seaux d’eau dans les bacs à plantes et leur crie de ne surtout rien oublier. Il y a peu, le porche sous lequel elle s’assoit tous les jours menaçait de s’écrouler. Amusant paradoxe, la vieille voie ferrée s’est révélée d’un précieux secours pour son ancien buffet de la gare.

« Les poteaux, là, c’est des rails. J’ai acheté ça au Chemin de fer, j’ai le reçu dans ma chambre. C’est Dimitri qui a réparé le toit avec. »

Et c’est bien le plus important. Que le buffet de la gare d’Aouache tienne debout. Car les quelques mètres carrés dans lesquels Madame Kiki a circonscrit sa vie suffisent à contenir ses souvenirs. Ces belles images d’autrefois, celles des trains à vapeur, de ses passagers prestigieux et ordinaires, lui permettent de traverser la langueur qui enveloppe désormais son buffet. Ce matin, alors que Netsanet l’ingénieur court sans doute d’un chantier à son bureau, Madame Kiki s’est assise à l’ombre de son porche. Elle a mal à l’épaule droite, dit-elle, celle qu’elle s’est déboîtée l’an dernier. « Les filles » du buffet l’aide à se laver les cheveux, à s’habiller. Bientôt, jure-t-elle à chaque visite, elle « montera à Addis » voir son médecin, pour « son cœur » que je devine pourtant bien accroché. Bientôt, aussi, sa fille Spiridoula pourrait la rejoindre à Aouache. A la capitale, sa maison est menacée par l’élargissement de la route.

« Addis, c’est la mort. On a tout démoli là-bas. »

Elle laisse filer ses mots, leur donne le temps de se perdre dans l’immobilité des lieux. Puis elle relève la tête et se tourne, souriante. Les yeux d’Angèle « Kiki » Assimakopoulos, « cheffe » d’une gare sans train, se plissent de malice.

« Mon histoire, ça s’arrête jamais. »

Hélas, cette histoire s’écrit désormais sans elle.

Madame Kiki est morte le 14 mars 2014 chez sa fille, à Addis-Abeba. Son cœur a tenu, pas son foie. Le raconter arrache une larme à Spiridoula, qui doit prendre la relève à Aouache. Elle ressemble terriblement à sa mère. J’ai l’impression de parler à Madame Kiki, plus jeune de vingt ans.

A 60 ans passés, privée de sa meilleure confidente, Spiridoula remplit des cartons. La maison où elle a vécu pendant plus de quatre décennies doit être détruite pour que la rue devienne une avenue, à deux pas du siège de l’Union africaine. Finis les petits magasins de pièces détachées pour voitures, place aux hauts immeubles et leurs enseignes lumineuses.

A Aouache, où elle va s’installer, l’entreprise turque a entamé la construction de l’autre ligne, celle qui doit relier le bourg au nord du pays. Cela fera 375 km de voie ferrée en plus au compteur des autorités et un relais vers le Soudan.

L’Éthiopie tourne une page de l’histoire du continent. En grande majorité héritées de la colonisation européenne, les voies ferrées d’Afrique sub-saharienne sont aujourd’hui dans un piteux état, à l’exception du réseau sud-africain. Pour beaucoup de raisons : peu d’investissements, matériel désuet, manque de connectivité entre les pays, mauvaise gestion… L’instabilité politique du continent n’a rien arrangé. Puis, dans les années 1990, la majorité des États ont cédé la gestion des entreprises nationales à des sociétés privées, souvent européennes, avec des résultats mitigés. Le partenariat avec la Chine portera-t-il ses fruits ? Au Kenya voisin, on le pense. L’East Africa Railway Masterplan est un projet aussi énorme que la ligne Addis-Djibouti, peut-être même plus ambitieux. Il vise à réhabiliter ou à construire des voies ferrées entre le port de Mombasa, au Kenya, et les capitales ougandaise, rwandaise et sud-soudanaise. Plus au sud, en Afrique australe, les gouvernements du Botswana, du Mozambique et du Zimbabwe ont signé un accord de réhabilitation et de construction de 1500 km de voie ferrée entre les deux rives du continent. L’Afrique de l’ouest est plus dans le flou, on parle de Bolloré Africa logistics pour une « boucle ferroviaire ouest-africaine », mais le projet n’avance pas. Au moins, le transport ferroviaire semble de nouveau intéresser les gouvernements africains.

L’Éthiopie espère convaincre les hésitants. Le pays a désormais une enfilade de gares neuves, entre sa capitale et le port voisin, identiques, marbrées, sans cachet. Terriblement chinoises avec leur hall immense, leur personnel en costume au garde-à-vous et leurs pancartes indiquant où trouver un robinet d’eau chaud pour le thé.

Un jour où je venais pour un entretien sur le tramway de la capitale, au nouveau siège de l’Ethiopian Railways Corporation, j’ai aperçu Netsanet, qui a ignoré mes salutations. On ne s’était pas vu depuis trois ans, il m’a oublié.

Trop à l’étroit dans leur immeuble neuf, les employés se sont installés sur un terrain beaucoup plus grand. L’entreprise se développe, les deux lignes de tramway de la capitale sont opérationnelles depuis fin 2015, ses conducteurs sont rentrés de leur longue formation en Chine. Et bientôt, Addis-Abeba sera de nouveau reliée à la mer.

 

Chapitre précédent : Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »

Chapitre suivant : Hey, bro !

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom

 

Hommage publique au Premier ministre Meles Zenawi, à Addis-Abeba, en août 2012. Vincent Defait

Meles Zenawi, l’homme de la « Renaissance »

Meskel square, Addis-Abeba, septembre 2012.

 

Ce jour-là, le ciel aurait pu faire douter les plus mécréants.

Dès l’aube, le matin du 2 septembre 2012, les bus ont déversé des vagues de supporters endeuillés sur les marches de Meskel square, la grande place d’Addis-Abeba. Tous n’ont sans doute pas choisi d’être là, mais il était trop tard pour s’échapper. Les corps de la police et de l’armée les ont rejoint, plus bas, sur l’esplanade. L’Église orthodoxe, ubiquitaire, a envoyé ses troupes aux vêtements scintillants. Le clergé s’est glissé entre la foule et les uniformes. Les discours se sont enchaînés pendant des heures, la chaleur en a fait vaciller plus d’un. Dans un ciel sans tâche, les pales d’un hélicoptère militaire couvraient les éloges à intervalles réguliers. De là-haut, la télévision nationale avait la plus belle vue sur cette marée humaine bien ordonnée. En face, la tribune officielle était couverte de gens vêtus de noir. Des gens importants venus des quatre coins du monde rendre hommage à Meles Zenawi, décédé deux semaines plus tôt.

Soudain, d’épais nuages noirs ont tout écrasé. Les discours achevés, le cortège funèbre s’ébranlait à peine quand les nimbus se sont fendus, déversant sur la foule des gouttes de pluie grosses comme le pouce. Trempé, l’attelage a entamé sa marche lente vers la cathédrale de la Sainte-Trinité où sont enterrés les patriotes, suivi de deux rangées de militaires aux bérets rouges, les forces spéciales, celles qui tirent à balles réelles, de l’eau jusqu’aux chevilles. Sur les marches, on se serrait sous les parapluies. Au moins ne pouvait-on plus distinguer, sur les joues trempées, les fausses larmes de la pluie.

L’Éthiopie venait de dire au revoir de la plus austère et dramatique des manières à son Premier ministre visionnaire. La washent, la flûte traditionnelle qui remplissait depuis deux semaines les rues de la capitale de sa mélodie perchée et lancinante, pouvait enfin se taire.

VD Meles funeral-5

Sept. 2012. Funérailles nationales de Meles Zenawi. VD

La mort de Meles Zenawi a été annoncée à la télévision nationale aux premières lueurs du 21 août 2012. Le Premier ministre s’est éteint la veille dans un hôpital bruxellois. Ou quatre jours plus tôt, comme l’affirment certains. Prises de court, les autorités auraient mis du temps à annoncer sa mort, due à une infection soudaine en pleine résorption d’une longue maladie que le porte-parole du gouvernement a refusé de nommer. C’est du moins l’hypothèse la plus probable. Curieusement, le décès de l’homme fort d’Éthiopie reste enveloppé de mystère.

Quelques jours plus tard, à l’orée d’une soirée fraîche de cette fin de saison des pluies, son corps a été accueilli par une foule éparse qu’un cadrage serré de la télévision nationale a su faire passer pour plus dense. Tout ira bien, ont répété les autorités toute la semaine. Il fallait rassurer une population dont les jeunes adultes n’ont connu que Meles Zenawi à la tête du pays.

Son portrait, que l’intéressé a toujours refusé de voir affiché partout, a vite couvert les murs du pays et des bâtiments officiels, les pare-brise des voitures et les cols de veste. Gare à celui qui n’avait ni autocollant, ni pin’s.

Le visage rond souligné d’une barbiche, une calvitie avancée, des lunettes fines, le doigt souvent tendu vers la promesse d’une prospérité à venir. En quelques jours, Meles est passé du rôle d’homme fort à celui d’icône.

Une fin abrupte pour ce fils de propriétaire terrien, petit noble de province, né en 1955 tout au nord du pays, dans la région du Tigré. A Adoua, ce bourg où, en 1896, l’empereur Ménélik et ses soldats à cheval ont humilié l’armée italienne, forcée de battre en retraite. On commémore encore chaque année cette victoire sur l’envahisseur.

Legesse Zenawi ne s’est appelé Meles qu’en 1975, en hommage à un compagnon tué par le nouveau régime alors au pouvoir ou, selon les sources, quinze ans plus tôt par les forces impériales. Mené par un petit groupe de militaires, le Derg venait tout juste de chasser de son trône Hailé Sélassié, un an plus tôt. Ils étaient sous-officiers et prétendaient gouverner au nom du peuple. Soutenus plus tard par les Soviétiques, les nouveaux chefs de l’Éthiopie se sont vite affranchis de la Left, un mouvement civil au cœur duquel se trouvaient des étudiants fatigués des empereurs. En quelques années, le Derg s’est mué en un régime sanglant et belliqueux, incarné par le colonel Mengistu Hailémariam.

A cette époque, le jeune Meles abandonne ses études de médecine, à Addis-Abeba, et prend le maquis chez lui, dans le Tigré. Il rejoint le Front de libération du peuple tigréen, fondé quelques années plus tôt et qui se fera connaître à l’étranger sous le sigle anglais TPLF.

Au fusil, Meles Zenawi préfère la bataille d’idées. Lui et ses compagnons se forment au marxisme-léninisme à la lueur des bougies, se protégeant, à partir des années 1980, des bombardements aériens au creux des montagnes. Les joutes idéologiques entre maquisards pouvaient, raconte-t-on, y durer des mois, des années parfois. En 1984 et 1985, une famine ravage le nord du pays, un journaliste de la BBC décrit une marée d’affamés comme « la chose la plus proche de l’enfer sur Terre » et, abasourdis par ces images de silhouettes fantomatiques, les chanteurs britanniques et américains de Band Aid organisent de gigantesques concerts de charité. L’argent afflue et est détourné par Mengistu pour armer le pays au-delà du raisonnable. L’aide humanitaire devient industrielle, l’Éthiopie en devient l’icône. Tout cela, je l’ai déjà écrit, mais l’époque est une borne de l’histoire récente de l’Éthiopie.

De son côté, le TPLF refuse de s’allier avec les autres rebellions régionales et s’appuie sur des partis ethniques satellites, forcément plus faibles et à sa main, pour former le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien, l’EPRDF, aujourd’hui encore au pouvoir. Meles Zenawi prend la tête de cette coalition qui, en mai 1991, entre dans Addis-Abeba, presque sans rencontrer d’opposition. Les Tigréens de Meles Zenawi représentent à peine 6% de la population. Peu d’entre eux parlent amharique, mais ils sont au premier rang des libérateurs. Les Addis-Abébiens regardent ces jeunes combattants en short, chaussés de sandales aux semelles de pneu, les cheveux ébouriffés et le fusil à la main faire fuir ceux qui les ont terrorisés pendant dix-sept ans.

A 36 ans, Meles Zenawi a passé près de la moitié de sa vie dans les montagnes quand il devient président de l’Éthiopie à la tête d’un gouvernement de transition. A 40 ans, il est élu Premier ministre de la République fédérale démocratique d’Éthiopie. On est en 1995, le pays est exsangue.

VD palace coffin-1

Près du cercueil de Meles Zenawi, 2012. VD

Vingt ans plus tard, je m’interroge sur l’avenir d’une Éthiopie sans Meles en puisant dans la science d’un connaisseur. Privée de son leader « visionnaire », le pays a-t-il les moyens de poursuivre sa transformation ?

Ancien journaliste devenu une référence pour qui s’intéresse à l’Éthiopie, René Lefort écrase sa Marlboro rouge dans le cendrier et extrait de sa cigarette électronique des volutes de fumée blanche. La pièce sent le tabac froid. Il est dix heures du matin et Addis-Abeba se devine à peine au-delà du jardin. Cet observateur assidu des sinuosités de la politique éthiopienne, passionné des singularités abyssines, résume ce que beaucoup ont fini par admettre.

« Meles était brillantissime, d’une intelligence et d’un sens tactique incroyable, avec une mémoire inouïe. Il pouvait en remontrer à n’importe quel chef d’État ou de gouvernement de la planète. »

Il fut promu, par un Bill Clinton enthousiaste alors président des États-Unis, au rang de ces leaders africains capables de sortir le continent de l’ornière, censés tourner la page des guerres et des régimes politiques sans fin. Connu pour sa maîtrise des dossiers et son inclinaison pour les débats politiques, Meles Zenawi a décroché un premier master de l’Open University de Grande-Bretagne en 1995, puis en a entamé un second en économie avec l’université Erasmus de Rotterdam. Chef de gouvernement le jour, étudiant la nuit. La guerre avec le voisin érythréen, entre 1998 et 2000, dit-on, l’a empêché de finaliser son mémoire intitulé « Le développement africain : impasses et nouveaux départs ». Dans ce document inachevé au titre vague et ennuyeux, Meles Zenawi justifie la mise en place d’un « développementalisme d’État ». Une formule alambiquée pour synthétiser son refus de laisser les rênes de l’économie nationale au marché. La préférence est donnée à une sorte de capitalisme étatique avec des autorités omniprésentes. Meles dit s’inspirer des expériences taïwanaise et sud-coréenne, deux pays passés de la pauvreté à l’opulence en un demi-siècle. Ce que les tigres asiatiques ont fait, un lion africain peut aussi y parvenir. L’Éthiopie allait le prouver au monde, à l’Afrique en premier lieu. La manœuvre consiste à transformer des paysans en ouvriers, à diversifier l’économie et à exporter des biens manufacturés de plus en plus sophistiqués.

Entre-temps, l’émergence de la Chine rebat les cartes de la diplomatie internationale et offre à Meles Zenawi un substitut aux partenaires habituels. L’Empire du Milieu cherche des débouchés hors ses frontières pour soutenir sa croissance économique atmosphérique, promet beaucoup à bas prix, discute peu des affaires internes au nom du droit des peuples à décider eux-mêmes de leur destinée. Une approche qui colle parfaitement aux vues du marxiste-léniniste qu’est Meles Zenawi. Contrairement à beaucoup de ses homologues africains, il impose aux entreprises chinoises d’embaucher leur main-d’œuvre sur place. Hors de question de débarquer avec des hordes d’ouvriers. Il faut aussi former les futurs cadres du pays. Aux Chinois les contrats, aux Éthiopiens l’apprentissage d’un savoir-faire nouveau. Quand le moment viendra, cette main-d’œuvre formée prendra les rênes de l’industrie nationale.

Les Européens et les Américains doivent composer avec cet homme qui leur tient tête. C’est rare, en Afrique. Ça plait. A Addis-Abeba, les diplomates étrangers, les Occidentaux en particulier, s’accommodent du gouvernement d’un pays pauvre mais insoumis et s’écrasent devant les coups de menton du Premier ministre éthiopien. Lui gagne ses galons de chef d’État respecté sur le continent. La croissance économique du pays et les grands chantiers renforcent son assise dans une région à feu et à sang. Si l’Éthiopie tombe, la région s’écroule, alors mieux vaut soutenir Meles et ses troupes. Chacun de ses discours ressasse la même antienne, en filigrane de laquelle émergent les nombreuses famines qui ont saigné le pays. Au début des années 2000, l’homme commence à promettre à tous une « renaissance » de l’Éthiopie. La pauvreté est l’ennemi à combattre.

Les jambes croisées, René Lefort prend le temps de réfléchir en triturant sa cigarette électronique.

« Meles n’était pas sur le modèle du dirigeant africain qui s’en met plein les poches. Il n’était sûrement pas au pouvoir pour s’enrichir. »

Puf, puf et volutes blanches.

Dans les rapports officiels sur l’état de l’économie africaine, l’Éthiopie fait figure d’exemple. Pour ses résultats chiffrés, pour sa propension à définir ses objectifs secteur par secteur, pour sa réputation à utiliser l’aide au développement intelligemment. Pour son attitude besogneuse, en somme. Pas comme tous ces « rentiers », nombreux en Afrique et qu’Addis-Abeba exècre, qui vivent de pétrole et de minéraux, masquant un État inexistant et des politiques vagues. Sans vision.

« Les autorités éthiopiennes sont sincères quand elles disent vouloir développer le pays. Bon, ça s’étiole un peu à cause de la corruption, maintenant… »

Meles Zenawi parti, la renaissance éthiopienne demeurera-t-elle inachevée ? Tous ces efforts, ces appels à pacifier la Corne de l’Afrique au nom du développement résonneront-ils dans le vide ?

Pour Daniel Berhane, la réponse est non. Dans un café de Meskel square, le jeune homme, épaules carrées et allure débraillée, engloutit goulument son injera et son shiro, une purée de pois cassés. Puis il allume une première cigarette en arrosant la table de cendres. Le jour, Daniel Berhane prodigue des conseils en droit, le soir il nourrit son blog sur l’actualité politique du pays. Les opposants au régime le tiennent pour un soutien fidèle au gouvernement. Il est tigréen, ça n’aide pas. Lui se perçoit en critique raisonnable.

« Le système politique éthiopien est complexe, il ne s’agit pas d’un homme seul. Meles était un bon manager mais il ne faisait pas tout… même si l’Occident aime à penser qu’il était le seul maître à bord. Bon, c’est vrai qu’à la fin, il gérait les moindres détails, ce qui sapait l’autorité de son entourage. »

Honni par ses détracteurs, adoré par ses fidèles, estimé par ses pairs africains, prudemment écouté par les Occidentaux, Meles Zenawi avait fini par verrouiller le pays. En 2005, la tenue d’élections libres devait confirmer sa popularité. Le plébiscite n’a pas lieu. Il frôle l’échec, refuse à l’opposition la victoire qu’elle revendique, envoie l’armée tirer sur les manifestants et jette les meneurs en prison. Les résultats officiels octroient à l’EPRDF 327 sièges sur les 547 du parlement. Assez pour représenter une majorité. La plupart des élus de l’opposition refusent de siéger au parlement, certains sont accusés de « trahison », un crime passible de la peine capitale. Puis, pendant deux ans, Meles gouverne sans aucune opposition publique. On le suspecte d’y prendre goût.

Aux élections suivantes, en 2010, l’opposition n’est créditée que d’un seul siège au parlement. Une loi anti terrorisme adoptée l’année précédente sert de prétexte à l’emprisonnement des forts en gueule, hommes politiques ou journalistes. Les critiques pleuvent sur Meles. Le panégyrique de l’ancien président américain Bill Clinton sent le souffre.

La répression continuera sans lui. Fin avril 2014, soit un an avant les élections suivantes, six jeunes bloggeurs et trois journalistes sont arrêtés, puis accusés de comploter des actes terroristes. Ces internautes s’étaient fait connaître sur les réseaux sociaux sous le nom de Zone 9, une référence aux huit « zones » de la célèbre prison de Kaliti où de nombreux journalistes et opposants politiques purgent de longues peines. Pour ces jeunes là, la neuvième zone du mitard englobe le reste du pays… Ils ne représentent pas grand monde, sont inconnus de la plupart des Éthiopiens dont très peu ont accès à internet, mais finiront, à l’étranger, par symboliser la répression de la liberté d’expression par le pouvoir. Des diplomates américains et européens assistent à chacune des innombrables audiences devant les juges.

Dans son salon aux odeurs de tabac froid, René Lefort s’en remet à l’histoire.

« A l’époque de la rébellion, l’EPRDF a été constitué sur la base que les Tigréens ne se contenteraient pas de libérer le Tigré. Il fallait aller jusqu’à Addis-Abeba. Une assise nationale était donc nécessaire. Mais le TPLF a refusé de s’allier à certains mouvements résistants, pour garder le contrôle de la rébellion. D’où l’alliance avec des mouvements satellites. » Le front de libération Oromo, OLF en anglais, puissante organisation de la vaste région Oromia qui regroupe un tiers de la population, est écarté. Meles lui préfère l’OPDO, une coquille vide. Même chose en région Amhara et dans le sud du pays. Début 2015, à quelques mois de nouvelles élections, l’EPRDF gouverne ainsi sans réelle légitimité politique.

« Ce gouvernement a peur, il est parano. Il a une mentalité d’assiégé. »

Mis à part le TPLF au Tigré, aucun parti de la coalition au pouvoir, tous censés représenter un groupe ethnique avec lequel ils ont perdu le contact, ne jouit d’une réelle assise populaire. Les autorités le savent.

La situation découle d’un choix politique assumé. En s’installant au pouvoir en 1991, l’EPRDF impose un fédéralisme ethnique qui fait frissonner sur le continent. L’Afrique a connu tellement de conflits ethniques, pourquoi prendre le risque de réveiller des velléités identitaires ? Au contraire, arguent Meles et ses acolytes. Mieux vaut prendre le contre-pied de l’ère impérialiste qui imposait l’assimilation des groupes ethniques au sein d’un régime dominé par les Amharas. Sans cette pleine reconnaissance de la diversité de ses nationalités, le pays exploserait. En 1993, l’Éthiopie laisse l’Erythrée quitter le giron d’Addis-Abeba et garantit à ceux qui restent – Oromos, Amharas, Tigréens… – une certaine autonomie. Plus de quatre-vingt langues sont officiellement reconnues par la Constitution, avec l’amharique pour lingua franca nationale, les frontières des neuf nouvelles régions courent le long des limites socio linguistiques. La capitale Addis-Abeba a sa propre juridiction. Une génération de petits bourgeois et de membres de l’intelligentsia rurale – les rares lettrés – en prise direct avec les paysans, est promue au sein de l’EPRDF. Mais le parti rompt peu avec l’habitude d’un pouvoir centralisé et vertical où l’État, donc l’EPRDF, demeure omniprésent et ménage peu d’espace à l’opposition. Addis-Abeba décide de tout et s’en remet à un mélange de fédéralisme ethnique, de « démocratie révolutionnaire » et de développement mené à la baguette par le gouvernement. La transformation du pays devait permettre à chacun d’oublier ses revendications ethniques. « Diversité et renaissance », répètent à longueur de journée la radio et la télévision d’État, un quart de siècle plus tard.

Meles Zenawi ne faisait pas la pluie et le beau temps, mais il tenait l’EPRDF d’une main de fer. Dès 2003, il se sait malade, sans doute pas condamné. Il se choisit un successeur incapable de lui faire de l’ombre et susceptible de demeurer sous son contrôle une fois quittée la pesante fonction de premier ministre. Hailemariam Desalegn, un ancien ingénieur en hydraulique, protestant et originaire du sud du pays, n’a jamais pris les armes. Il n’a pas le profil des cadres du pays, pour la plupart chrétiens orthodoxes du Nord.

« Le successeur de Meles n’a aucune assise politique. L’idée était de l’installer en attendant qu’émerge un nouvel homme fort au sein de la nouvelle génération. La mort de Meles a tout chamboulé, les anciens ne veulent plus partir et les jeunes n’ont pas assez d’expérience pour être perçus comme légitimes. »

Dans le café de la place centrale d’Addis-Abeba, Daniel Berhane ricane. Ce genre de prophétie l’irrite.

« La classe moyenne que l’on voit émerger sera le liant national. Le pays va rester stable pendant au moins la décennie à venir. Le gouvernement n’a qu’à poursuivre ce qui a été mis en place. »

C’est vite dit. Encore faut-il que cette classe moyenne ait son mot à dire sur les affaires publiques. Tout porte à croire que ce n’est pas le cas, mais Daniel y croit. Dans les régions, la puissance du pouvoir central agace. La corruption des fonctionnaires locaux fatigue. On se sent souvent d’abord Oromo, Amhara ou Tigréen avant de se penser éthiopien.

« Daniel, l’héritage de Meles, qu’est-ce que c’est ?

– Un changement d’état d’esprit. Aujourd’hui, en Éthiopie, rien ne peut se faire sans qu’il ne soit question de développement. En prenant le pouvoir, Meles et l’EPRDF ont dit ceci : “arrêtons de parler de la glorieuse histoire de l’Éthiopie, nous sommes pauvres et nous devons cesser de l’être”. »

 

 

Chapitre précédent : Tesfaye n’est pas son vrai nom

Chapitre suivant : Un train vers la mer