Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash
12 – Tesfaye et le futur en carton

 

Epilogue

 

Le 8 octobre 2016, le gouvernement éthiopien a décrété l’État d’urgence sur l’ensemble du territoire. L’armée a été déployée, l’Internet mobile a été coupé et les réseaux sociaux bloqués. Plus aucun regroupement n’a été toléré à proximité des usines et des fermes étrangères, les diplomates ont été interdits de s’éloigner de plus de 40 kilomètres hors de la capitale.

Cinq jours plus tôt, j’étais à Bishoftu, à une quarantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba. C’était un lundi. La veille, une centaine de personnes ont péri, piétinées et étouffées au fond d’une tranchée. 55 morts, dirent les autorités. Près de 500, a surenchéri Jawar Mohammed, un opposant très actif sur Facebook et Twitter, installé aux États-Unis, d’où sa haine du régime lui a fait perdre prise avec la réalité.

Ireecha est la principale fête Oromo. On se retrouve tous les ans à Bishoftu, ce bourg sans attrait, le long du lac, pour y célébrer la culture d’un groupe linguistique de 35 millions de personnes qui, depuis les successions impériales, se sentent marginalisées. Cette fois-ci, des jeunes en ont fait une tribune politique, bras croisés au-dessus de la tête, signe de l’oppression dont ils se considèrent l’objet, symbole aussi de leur opposition aux élites dirigeantes que l’athlète Feyisa Lelisa a popularisé sur la ligne d’arrivée du marathon olympique, à Rio, au Brésil, quelques semaines plus tôt.

« A bas, à bas woyane ! »

La foule a scandé ce dimanche d’octobre et s’est approché de la scène, d’où la regardaient les représentants woyane, le surnom des hommes de l’EPRDF. Tirs de somation, coups de trique et gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre ont fini par intervenir, semant la panique dans une foule compacte. On s’est bousculé et on a basculé dans la fosse, creusée quelques années auparavant pour drainer les eaux de pluies.

De son clavier, Jawar Mohammed, président omnipotent de l’influente quoiqu’interdite chaîne de télévision Oromo Media Network, a appelé en représailles à « cinq jours de rage ». Pendant près d’une semaine, tout ce qui représentait le gouvernement, même indirectement, a été saccagé. Des fermes horticoles néerlandaises, des usines textiles turques, une cimenterie nigériane, des hôtels à capitaux éthiopiens… Tous accusés de collaborer avec un régime honni et d’avoir volé les terres de paysans oromos.

La région Oromia, la plus vaste du pays et terre du tiers de la population, venait de vivre la plus longue et la plus intense vague de manifestations du dernier quart de siècle en Éthiopie. Cette semaine d’octobre 2016 en fut l’acmé.

Depuis novembre 2015, deux mois après ce nouvel an d’extase nationale auquel j’ai assisté, les manifestations d’étudiants, de lycéens ou de paysans ont éclaté un peu partout dans la région. Dans les villages et les bourgs, les universités et les écoles. Sur les routes, aussi, que l’on bloquait furtivement, le temps que les forces de sécurité se montrent. Toujours réprimées violemment.

Au départ, il y eut un plan d’expansion de la capitale que les Oromos ont assimilé à une nouvelle tentative de confiscation de leurs terres. Le « master plan » fut retiré par les autorités. Un geste de conciliation que Meles Zenawi n’aurait sans doute jamais concédé. Pour beaucoup, ce fut aussi le signe d’un pouvoir aux abois, sans leadership. Les manifestations ont duré, jamais plusieurs jours au même endroit. De quoi donner le tournis aux forces de sécurité, l’armée comprise.

Début août 2016, la région Amhara s’y était mise aussi pendant plusieurs semaines, pour un litige frontalier avec la région voisine tigréenne, d’où sont originaires beaucoup des élites au pouvoir. Les Amharas et les Oromos se sont pris à espérer une opportune conjonction des luttes.

Avec Karim Lebhour, le correspondant l’AFP, nous nous sommes rendus à Bahir Dar, la capitale Amhara, fin août. Le temps d’une journée et de plusieurs interviews à l’abri des regards, au fond d’une cours où notre traducteur nous a entrainé. Il a fallu ruser, promettre l’anonymat, puis écouter le récit d’une manifestation terminée sous une pluie de balles. Sur les écrans de téléphone, les photos des morts. Dans les mots, la hargne.

Et puis l’état d’urgence, donc.

Deux mois après son instauration, plus de 11 000 personnes ont été arrêtées. Information fournie par le gouvernement. Il faut sans doute multiplier ce nombre par trois pour approcher de la réalité. Peu importe, ceux à qui l’on a passé les menottes iront nourrir leur haine des autorités dans des geôles infâmes ou des camps de « rééducation » où, dixit le porte-parole du gouvernement, elles redécouvrent la Constitution et font « un peu de fitness ». Le camp est en fait une base militaire dans l’est du pays et les exercices physiques directement inspirés de l’entrainement de l’armée. Ces étudiants, qui le sont parce que les élites auxquelles ils s’opposent ont fait construire des universités, sont pourtant le produit de la « renaissance » éthiopienne. Ces insatisfaits des discours officiels ont en quelque sorte déjà un pied dans le monde : ils n’auraient pu se soulever contre un régime rigide sans les réseaux sociaux et leurs téléphones portables, sans lien avec l’extérieur, sans qu’ils n’aspirent à autre chose que la sécurité nationale, à la différence des générations précédentes.

Las, entre un gouvernement buté et une diaspora outrancière, la nuance et la mesure furent les deux grandes vaincues de ces manifestations. La vérité aussi.

Début novembre 2016, le gouvernement a changé. Des têtes sont tombées, y compris à la direction de la région Oromia. Classique. Le calme est revenu quasiment partout. Et puis, début décembre, l’Internet mobile a été partiellement rétabli, les réseaux sociaux moins filtrés.

Entre temps, le phénomène climatique El Nino a secoué le pays. Une terrible sécheresse a mis à mal les fragiles fondations économiques et sociales de l’Éthiopie. Derrière des portes closes, le gouvernement s’est déchiré. Il y a eu ceux qui voulaient alerter le monde, ceux qui préféraient éviter de réveiller de mauvais souvenirs. Avec le temps et l’urgence, tous ont dû l’admettre : près de 15 millions de personnes ont eu besoin d’une aide alimentaire. On a puisé dans les fonds publics, on a étiré au maximum les moyens des partenaires – Nations unies et ONG – pour acheminer de la nourriture et de l’eau aux populations dans le besoin. Tout en faisant le nécessaire pour que les journalistes ne se rendent pas sur les zones les plus touchées.

« Si cela avait été nécessaire, nous aurions pioché dans les fonds alloués aux grands projets d’infrastructure », m’a dit un ministre.

Avec mon collègue de l’AFP, de nouveau, nous avons pu nous glisser dans une mission de l’ONG Save The Children, dans le district Siti, en région Somali. Rarement j’ai vu une organisation internationale aussi fébrile qu’un mot ou une photo sorte qui puisse déplaire aux autorités. En trois jours sur place, nous avons vu des cheptels laminés, des populations exsangues. Pas de mort, tant mieux. Officiellement, la sécheresse n’aura fait aucune victime. C’est faux, sans doute, mais encore faut-il le prouver. Le pire est passé. La croissance en a pris un coup et a chuté à 7%, mais les économistes ont tous prévu un retour à la hausse l’année suivante. Las, 2017 pourrait bien voire une nouvelle sécheresse dans le sud du pays, cette fois. Le pays aura-t-il les ressources d’y faire face, de nouveau ?

C’est dans ce contexte que je quitte l’Éthiopie.

En un peu plus de cinq ans, j’ai parcouru un pays sous échafaudages, à l’œuvre avec des nouveaux partenaires, venus d’horizons plus orientaux.

L’Éthiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Tant mieux. Tous les diplomates le disent : le gouvernement éthiopien est ouvert au dialogue. Mais derrière ces portes entrouvertes, les avis extérieurs sont rarement pris en compte.

Un pied dedans, un pied dehors, Addis-Abeba, longtemps isolée, veut entrer dans la danse de la mondialisation sans se l’avouer. Etre un exemple pour les autres pays Africains ? Y parvient-on sans s’inspirer, à tout le moins, de ce qui se fait ailleurs ? Sans accepter d’être défié sur le plan des idées par ses propres citoyens ? En refusant de réécrire sa feuille de route en fonction des obstacles qui s’y dressent ?

Je suis arrivé dans un pays célébré. Je le quitte épuisé, à bout. Combien d’opposants politiques, de chefs de petits partis, de bloggeurs ou de journalistes ai-je rencontré, interviewé, côtoyé, qui ont été jeté en prison ? Beaucoup. Trop.

Il y a aussi ce ressentiment, terrifiant, qui épouse les frontières ethniques et qui a enflé au cours de cette annus horribilis au point d’être plus souvent avoué.

Un peu partout, de plus en plus, les autorités n’en ont plus que le nom. Dans l’administration d’État, la fidélité politique a été plus souvent récompensée que le mérite. Les portraits de Meles Zenawi, l’autocrate brillant qui a présidé aux destinées du pays pendant 17 ans, se cornent dans les bureaux et les ministères. L’héritage de Meles. La vision de Meles. Des formules creuses derrière plus personne n’ose se réfugier.

En cinq ans et demi, j’ai découvert, sans en avoir fait le tour, un pays farouche au visiteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas africain, s’il est blanc. Un pays qui oblige à la persévérance, à la patience et l’humilité. Le vieux lion ne se laisse pas approcher aisément.

Je quitte l’Éthiopie, un peu. Je garde avec moi le souvenir de centaines de kilomètres parcourus dans les rues d’Addis-Abeba à l’avant de Lada décaties, de ces heures passées dans les couloirs de ministères ou de bureaux d’État pour une interview ou un renouvellement de permis. De ces petits fonctionnaires, souvent sympathiques, toujours engoncés dans leur rôle. Des montagnes pelées du Tigré ou celles verdoyantes d’Amhara, des plaines cuisantes d’Afar et de Somali, de la touffeur de Gambella ou du Benishangul-Gumuz. Des bureaux patinés des représentations diplomatiques. De ces chambres d’hôtels miteux du bout du pays, des cafés d’Addis-Abeba où le macchiato brule les lèvres.

Je quitte l’Éthiopie mais j’emporte avec moi tout ça. Le vendeur de cartes téléphoniques du bout de ma rue, son collègue aux DVD piratés. Le vieux chanteur en costume luisant qui fait danser les jeunes branchés de la capitale. L’âne percuté par mon 4×4 de location sur une piste reliant deux camps de réfugiés à la frontière avec la Somalie. Le désarroi d’un traducteur réfugié d’Erythrée dont l’épouse, à bout de patience, a pris le chemin de l’Europe, via le Soudan. Et puis ces hommes en cravates et lunettes de soleil revenus de chez l’Oncle Sam pour profiter, eux aussi, de l’essor annoncé du pays qui les a vu naître.

J’ai vécu cinq années d’exaltations, parfois de désenchantements qui, toujours, ont nourri de nouveaux enthousiasmes. L’Éthiopie se désire. La lutte est inégale, réjouissante.

Quel modèle l’Afrique se trouvera-t-elle ? en cette fin 2016, on ne parle déjà plus d’émergence. Les 6% de croissance du continent se sont rabougris à 1,3%, soit la valeur la plus basse en deux décennies. Trop dépendante de l’exportation de ses matières premières, l’Afrique subit la conjoncture économique internationale. Globalement dépourvue de pétrole et de minerais, l’Éthiopie échappe à cette tendance, comme six autres pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Rwanda, le Sénégal et la Tanzanie. En 2017, la Banque mondiale prévoit un maigre 2,6% pour le continent. Or, 2,6% de pas grand chose, ça ne donne rien d’extraordinaire. L’Afrique n’a pas les cartes en main.

De l’Éthiopie, elle peut apprendre la persévérance et le sérieux, mais il y a tant que le continent serait inspiré de ne pas reproduire. Combien de temps ce leader africain pourra-t-il se permettre de taire les mécontents et les insatisfaits ?

La croissance économique ne peut suffire à évaluer la réussite d’une politique. Qu’on ne s’y trompe pas : l’Éthiopie ne faillit qu’à moitié. Les progrès accomplis sont fabuleux, mais le vieux lion marche sur du sable. Ces avancées ne sont rien sans une véritable ouverture politique.

L’Éthiopie est à un tournant, tellement éclairant pour l’Afrique. Si le gouvernement maintient sa main mise sur l’espace public, réprime l’opposition, asphyxie sa jeunesse, décourage la création de petites et moyennes entreprises, tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent volera en éclat. Cette réussite doit aussi appartenir à ceux que les dirigeants prétendre servir. Le bonheur ne se construit pas sans les citoyens.

Je quitte l’Éthiopie, que j’ai appris à aimer, sans tout à fait savoir de quoi elle est le nom.

Ciao Ethiopia.

 

Addis-Abeba, le 12 décembre 2016

 

PS : Le gouvernement a levé l’état d’urgence en août 2017. Dans la régions Oromia, les affrontements entre la population et les forces de l’ordre continuent, épisodiquement mais souvent violemment.

 

Chapitre précédent : Tesfaye et le futur en carton

Publicités

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash

Tesfaye et le futur en carton

 

Addis-Abeba, septembre 2015

Sur le coup, je n’ai pas vu le tramway vert et blanc sur la scène.

Je regardais les danseurs qui se trémoussaient et la fanfare qui se frayait un passage à travers la foule à coups de tsoin-tsoin toniques. Puis, sur le grand écran, les deux présentateurs qui tentaient de réveiller le public. En costume traditionnel blanc, le micro à plein volume, ils se délectaient de leur éphémère célébrité. Dans l’immense salle du Millenium Hall, à deux pas du périph’ d’Addis-Abeba, leurs appels à célébrer avec la même énergie le nouvel an éthiopien et l’époustouflante renaissance du pays résonnaient du feu de dieu.

En un instant, l’enthousiasme chauvin des cinq mille fêtards, soudain ragaillardis, vient de faire s’évaporer trois heures d’attente.

Mes compagnons de fête enquillent les bières, gratuites pour l’occasion, la sono envoie des paquets de décibels grésillant et le Premier ministre se rassoit à l’étage d’où il domine la foule, son devoir de discours accompli. Le monde va se coucher un soir de banal 11 septembre 2015, mais l’Éthiopie passe en 2008 en exaltant sa croissance économique nouvelle.

« Aaaare you reaaady ?!! »

Les organisateurs ont même prévu une traduction. L’anglophone, celui qui prend son pied à emballer son texte d’un accent hollywoodien goulu et de voyelles mâchonnées, je le connais. En temps normal, il est le correspondant de la chaîne de télévision chinoise d’infos en continu, CCTV. Ce soir, il se fait plaisir et touche quelques royalties. Son collègue aussi, qui enchaîne dans la même veine. En amharique, c’est encore plus chantant.

C’est à ce moment-là que les panneaux qui encombraient la scène ont disparu. Le tram était caché derrière. Une jolie reproduction en carton de celui que les Addis-Abébiens se voient promettre depuis des années.

Mes voisins ne tiennent plus en place. Jeunes, enthousiastes, réactifs aux beuglements des animateurs.

Patriotes.

Sur la scène, cinq policiers fédéraux en treillis bleu sortent du tram et se plantent là, ponctuant l’effet de surprise d’un salut rigide. La fanfare se tait, l’officier crie son texte écrit sur une fiche qu’il tient à bout de bras. Sur le grand écran, on voit la maréchaussée l’arme en bandoulière et gonflée d’abnégation sous la pluie, serrant la main à une rangée de vieux forcément reconnaissants, sacrificielle en donnant son sang dans un hôpital, besogneuse en fauchant les blés dans les champs aux côtés des paysans. Au service du peuple.

Ce soir, on fête le nouvel an et le lancement du deuxième GTP, le Plan de croissance et de transformation, dont personne n’a encore lu les détails.

En forme, l’animateur hollywoodien file la métaphore à gros traits et à pleins poumons.

« Est-ce que vous êtes prêts à embarquer dans le train du développemeeeeent ?!!! »

VD Tram10

Le tram circule enfin. Une découverte pour la majorité des passagers. Vincent Defait

«  Ato, je t’ai dit, déjà. Si je peux tenir la main de la fille de Meles Zenawi, je vais dans le train avec elle. Si sa fille, elle y va, j’y vais. »

J’ai retrouvé Tesfaye. Il a fallu l’appeler plusieurs fois et le mitrailler de SMS. J’avais un rendez-vous le long de la ligne 1 du tramway, celle qui n’a pas encore été inaugurée, et me suis assuré qu’il passait par là. Cet après-midi tourne au ralenti et je suis bien content de le remplir d’un trajet à ses côtés.

Assis dans sa Toyota Vitz, je comprends pourquoi il me file entre les doigts depuis plusieurs semaines. Toutes les vingt secondes au moins, un de ses deux téléphones sonne. Le grand avec écran tactile, c’est pour les clients. Le petit, pour les sept chauffeurs qu’il envoie parcourir la ville. Les affaires se portent bien. Un farendj lui a rapporté une oreillette sans fil des États-Unis. Il peut téléphoner sans risquer d’amende. Quand son téléphone ne sonne pas, l’appareil récite des SMS vocaux d’une voix métallique.

« Je travaille comme un âne, tu vois ? »

Une question, un coup de téléphone, une réponse, un coup de téléphone. On réinvente le télégramme et je dois sans cesse le ramener à notre discussion. A chaque trou dans le macadam, la grosse croix en bois qu’il a accrochée au rétroviseur fait la toupie autour du carton odorant en forme de fraise.

Tesfaye m’écoute à moitié, se faufile au ralenti dans les rues secondaires, là où la modernité plafonne à un étage, se gare, sort de la voiture, se rassoit derrière le volant et se gare plus loin. Les deux premières échoppes n’avaient plus de cartes de crédit téléphoniques. La troisième est la bonne. Pour beaucoup, c’est l’heure d’étirer la journée en mastiquant du khât ou de rentrer à la maison. Bientôt, la capitale se remplira à nouveau de véhicules, les files d’attente pour les minibus s’allongeront.

Tesfaye doit dépenser au moins 200 birrs en crédits téléphoniques par jour. Je remarque qu’il porte des baskets neuves, un pantalon et un t-shirt sans trou.

 

Sur la scène, le journaliste de CCTV s’est retiré pour laisser le tramway charrier les corps de métier. Honneur à l’hôte de la soirée. Encadré de futurs employés du train, en veste bleue et en pantalon noir, le maire d’Addis-Abeba sort de la fausse rame. Un futur en carton flanqué des maquettes de trois éoliennes blanches et d’un morceau de barrage, posés dans un coin de la scène.

Il est 22 heures et les caméras de la télévision nationale pivotent entre les orateurs et le public, jeune, mâle et volontaire pour acclamer sur commande. Le gouvernement s’est montré généreux avec les invitations. Le repas sort des cuisines du Sheraton, la bière des fûts du groupe français Castel, propriétaire de la Saint-George nationale.

« Il y a quelques années, on a eu Beyoncé !

– La chanteuse américaine ?

– Ouais ! Génial, hein ? »

C’était pour le passage à l’an 2000 éthiopien, en 2007 pour le reste du monde, et le ravi, là, s’appelle Taguegne. Il travaille dans un woreda de la capitale, un district. Ce soir, il s’éclate et me traduit l’essence des discours.

Un fermier et son chapeau blanc de cow-boy sort du tram.

« Il représente tous les paysans du pays. Là, il espère de bonnes récoltes, il dit que tous les fermiers doivent passer à une agriculture industrielle et il dit aussi qu’il n’y aura plus de famine en Éthiopie.

– Il a vraiment dit qu’il n’y aura plus de famine ? Il a utilisé le mot famine ?

– Oui, oui ! »

Quelques semaines plus tôt, le gouvernement a pourtant revu à la hausse le nombre de personnes qui devront bénéficier d’une aide alimentaire d’urgence cette année. De 2,9 millions, une moyenne annuelle, on est passé à 4,5 millions. C’est moins habituel, mais le phénomène climatique El Nino fait des misères à la Corne de l’Afrique. Hors micro, dans les halls d’hôtels impersonnels ou dans des cafés bruyants, des diplomates des Nations unies et des représentants d’ONG l’affirment gravement : ils se préparent à une grave crise alimentaire pour 2016. Et puis les fonds manquent. Les deux dernières saisons des pluies n’ont rien donné, les champs sont secs et les semis grillent sur pied. Dans quelques mois, début 2016, il faudra aider près de 15 millions de personnes.

 

« Et ta mère ? Elle va bien ?

– Betham. »

Très bien.

Tesfaye et ses réponses raccourcies.

« Et sa maison ?

– L’année prochaine. Ils ont dit qu’ils n’ont pas le budget pour la démolition. Même le Premier ministre, à la télévision, il a dit que les démolitions, ça va pas assez vite. Pas de budget… Endé… Mais ils peuvent venir, je suis prêt. »

Prêt à quoi ? L’avant de la Vitz descend doucement dans une vaste flaque d’eau brunâtre, la croix en bois se balance. En face, une Lada attend son tour pour un trajet amphibie en sens inverse.

« Ato, ça y est, j’ai acheté un autre appartement. Un grand, avec trois chambres. »

Un troisième. Là-bas, au bout de la ligne 1 du tramway presque achevée. Un demi-million de birrs, près de 21 000 euros. Cash. J’ignorais qu’il avait autant d’argent de côté. Je lui fais répéter.

Tesfaye pose sa main sur ma cuisse et m’adresse un regard satisfait.

« Pas mal, hein ?

– C’est pour ta mère ?

– Je sais pas. Pour louer, peut-être. Pour ma mère, on verra. »

Le jour où sa maison sera démolie, si la vieille peut mettre 25 000 birrs sur la table, le gouvernement lui donnera la clé d’un appartement, quelque part en bordure d’Addis-Abeba, loin de Kazenchis. Elle aura plusieurs années, ensuite, pour verser chaque mois de quoi finaliser l’achat. Sinon, elle devra chercher une nouvelle maison de kebele, ces habitations propriété de l’État et si peu chères, dans un quartier pauvre. Tesfaye ne s’en fait pas, il peut payer.

VD Kazenchis3

Dans le quartier Kazenchis, où il est prévu de construire un centre d’affaires. 2015. Vincent Defait

Sur scène, c’est le tour des industriels. Un homme en costume et cravate mène un petit groupe d’ouvriers en bleu de travail. Le grand écran enchaîne les plans sur des ateliers que je jurerais appartenir à Ayka et à Huajian. Puis défilent les étudiants en toge universitaire et en chapeau plat. Le public se lasse peu à peu et commence à tourner le dos au spectacle. Le journaliste de CCTV se charge de mettre un peu de piquant à la soirée à coups de décibels et envoie les danseurs réveiller la foule. Taguegne, mon traducteur d’un soir, pose sa bière sur la table haute de bistrot et se lance dans une eskista qui fait marrer ses potes. Je le regarde, amusé, totalement inapte à ces mouvements saccadés d’épaules et de dos à se briser la nuque. Le petit groupe est aux anges. C’est l’Éthiopie heureuse, contente d’elle-même et de sa splendeur retrouvée.

« Taguegne, tu as un condo, toi aussi ?

– Un grand ! Avec trois chambres. J’ai une voiture, aussi ! »

Il gagne 5 000 birrs par mois, environ 200 euros, me dit-il, pour gérer les relations publiques de son woreda.

Soit j’ai perdu prise avec la réalité de ce pays, soit il m’enfume. Ou alors, l’augmentation des salaires des fonctionnaires a été versée à la truelle.

Un ingénieur modèle sort du tram. Sur le grand écran, les images de routes toutes neuves ont remplacé celles des usines de textile.

 

Le refus de Tesfaye de voir son pays changer m’étonne toujours autant.

« Quels changements ? Quoi ? Les routes ? Les immeubles ? C’est tout ?

– Ce n’est pas rien. Par exemple, cette route, celle que nous empruntons, elle est nouvelle. »

Tesfaye pile derrière un petit camion Isuzu plein à craquer qui manœuvre un demi-tour au ralenti. Des piétons en profitent pour traverser l’avenue. Cette rue est comme des centaines d’autres dans le pays, neuve, plus large, séparée en deux par un muret de vingt centimètres de haut afin de s’assurer que les chauffeurs restent du bon côté. Des pointillés dans l’obstacle permettent de tourner à intervalles irréguliers. Le constructeur s’est arrêté au bord du trottoir à moitié fini, aux limites de son contrat.

«  Cette route ? Fake ! Chinoise. Après un an, yallem ! »

Fini. Plus rien.

Parsemée de nids-de-poule.

« Ato, nos questions, c’est pas le tram ou les routes. Nos questions, c’est qui va payer ? »

Ce « nous » collectif me surprend. Tesfaye ne m’y a pas habitué.

« Ma fille, mon fils… Ma petite-fille. Ils vont payer. »

Je laisse couler. Il n’a pas tort.

Pourtant, l’Éthiopie continue à être célébrée pour sa croissance économique. Les télévisions étrangères de passage adorent cette histoire. Le reste du continent est à la ramasse. « L’Afrique émergente » plonge sous les 6% de croissance tant glorifiés, en même temps que le prix des minerais et du pétrole. L’économie africaine a le nez au sol. Les prévisions lui garantissent la plus faible croissance sur les 15 dernières années. Un petit 3,4% de très peu qui ne donnera pas grand- chose.

Une poignée de pays s’en sort. L’Éthiopie en est, tout comme le Rwanda. Les seuls dont les économies ne dépendent pas trop des marchés internationaux de matières premières. Les rares dont les gouvernements, hyper dirigistes, ont une feuille de route économique. Potentiellement la croissance éthiopienne pourrait bientôt être la plus rapide au monde, vient d’affirmer un organisme britannique. Le rapport soulève aussi bien des problèmes avant d’en arriver à cet idéal comptable, mais ici, on préfère se souvenir de cette prévision en ligne avec les aspirations du pays.

Tesfaye continue de jongler avec ses téléphones sans lâcher le volant.

« Je ne comprends pas. Pourquoi tu ne t’achètes pas une maison ? En fait, pourquoi tu ne construis pas un immeuble au lieu d’acheter des condos ? Tu pourrais rentabiliser.

– Ato, j’ai pas confiance. Un jour, je paie pour le terrain. Demain, ils disent que c’est un immeuble illégal, que le président du kebele, celui qui a vendu le terrain, il était corrompu. Le président du kebele, il est en prison et moi, je fais quoi ? Ou qu’une route doit passer là. Je perds tout. Je veux pas me battre avec l’EPRDF. »

 

C’est au tour du service de propreté d’Addis-Abeba de sortir du tram. Avant eux se sont succédé les représentants de l’Agence centrale de statistiques, véritable gardien des données étatiques, puis les investisseurs, ces figures sibyllines d’un eldorado économique pour le moment fantasmé. Taguegne s’amuse toujours autant. Il traduit moins, il danse plus.

Sur la scène, les balayeurs sont vêtus d’ensembles jaune et de casquette dont les pans leur couvrent les oreilles et la nuque. Dans les rues aussi, leurs vieilles tenues couleur de sable disparaissent peu à peu. Par petites touches, Addis-Abeba se défait de ses allures de gros village. A Kazenchis, on voit moins d’ânes, pas une vache n’a posé un sabot sur Bole road depuis trois ans et beaucoup d’immeubles se couvrent de panneaux publicitaires XXL pour de la bière, des voitures ou des frigos.

Et le tramway roule enfin. La ligne 2, reliant le nord et le sud de la capitale, a été inaugurée en grande pompe en présence du patron du groupe industriel chinois qui l’a construite et on s’y bouscule depuis deux semaines pour l’essayer. La nouvelle a fait le tour du monde, pour le plus grand plaisir des autorités éthiopiennes. Au rond-point d’Uraël, on achève d’installer l’ascenseur qui permettra aux passagers de descendre jusqu’aux quais de la station, curieusement située sous le rond-point suspendu. Ailleurs, les escaliers mécaniques sont encore sous plastique.

Sur la scène, les banquiers ont pris le relais. L’un d’eux porte un petit coffre doré. C’est curieux, le spectacle ne semble inclure aucune hôtesse d’Ethiopian Airlines. La compagnie aérienne nationale, propriété de l’État, s’apprête pourtant à fêter ses 70 ans d’existence en étant la plus rentable du continent. Plus tard, peut-être. Dans la salle, le moral est maintenu à flot par l’alcool et l’excitation. Ce soir, tout va bien.

Je laisse Taguegne et ses amis à leur bonheur. Eux sont les gagnants de cette transformation à laquelle le gouvernement sacrifie tout. 2008 s’annonce bien. Bientôt, les trains mettront Addis-Abeba à dix heures de Djibouti, offrant au pays un accès plus direct au monde. Le Grand barrage de la renaissance éthiopienne inondera la région de kilowattheures, qui se traduiront par autant de devises dans les coffres de la banque nationale. Des usines éthiopiennes sortiront des quintaux de sucre et les vêtements de demain.

Ou pas.

VD FamilyPlanning Chancho7

Un centre de santé, au nord de la capitale. 2014. Vincent Defait

L’Éthiopie s’est endettée et le climat lui joue un mauvais tour. Sa croissance va en prendre un coup. Et puis maintenir en état de marche de telles infrastructures ne s’apprend pas en un jour. Passer d’une paysannerie moyenâgeuse à une industrie moderne nécessite plus que des pelleteuses et des discours. Il faut du temps, des ratés que l’on corrige, des habitudes que l’on infléchit. Meles n’est plus là pour servir d’aiguillon et tenir la classe politique en rang. Dans les campagnes, en particulier dans la région Oromia, bout une colère rentrée : la corruption des élites locales, le sentiment que tout le monde ne bénéficie pas de la croissance économique, le verrouillage de la société et la main lourde des forces de sécurité, tout cela dilue le lien ténu entre la population et les autorités. Explosif dans un pays de près de 100 millions d’habitants sans opposition politique structurée capable de canaliser l’exaspération.

Au-delà des frontières, le partenaire chinois marque le pas, son économie s’essouffle et l’on s’interroge sur l’impact que cela peut avoir sur des pays comme l’Éthiopie, liée à l’empire du Milieu par tellement de contrats et d’emprunts bancaires. En 2015, la Chine a réduit de 40% ses importations africaines. Le continent souffre.

Il faudra aussi circonscrire une folle démographie. L’Éthiopie est à l’image de l’Afrique. En un quart de siècle, soit le temps que l’EPRDF a exercé le pouvoir, la population nationale a doublé, passant de 50 millions à près de 100 millions. D’ici à 2025, date à laquelle l’Éthiopie est censée basculer dans la catégorie des pays à revenus intermédiaires, le pays pourrait abriter 125 millions de personnes. Le gouvernement ne ménage pas ses efforts pour contenir cette démographie déraisonnable, mais on ne change pas de vieilles habitudes en une génération. Dans beaucoup de régions où l’Eglise orthodoxe ou l’islam dominent la vie publique, il n’est pas rare de compter jusqu’à sept enfants par famille.

Cela explique en partie pourquoi l’une des croissances économiques les plus fortes au monde ne parvient toujours pas à venir à bout du principal ennemi d’un pouvoir besogneux : l’extrême pauvreté demeure une réalité pour 25 millions d’Éthiopiens. Près d’un quart de la population.

Le gouvernement persiste. Le vieux lion rugit et grogne chaque fois que ses voisins jettent la région dans le tumulte. La Corne de l’Afrique est le jardin du félin abyssin, où il tente d’amadouer ses voisins belliqueux. Sans paix, pas de développement. Addis-Abeba le répète à l’envi. La Somalie s’escrime à annoncer ses premières élections pour 2016, qui auront lieu, resserrées autour d’un collège de grands électeurs. Tant mieux. Le Soudan du Sud s’est calmé avec l’instauration d’un gouvernement de transition composé des anciens belligérants, mais l’accalmie n’a pas duré. Les 273 000 réfugiés sud-soudanais ne rentreront pas tout de suite chez eux. Addis-Abeba veille au grain. Au nord, l’Erythrée ne fait plus peur depuis longtemps. Le Kenya, le Soudan et Djibouti demeurent des partenaires fidèles avec qui il est possible de commercer.

Les soucis sont internes. Dans les frontières de la République fédérale, les griefs régionaux continuent à s’exprimer violemment, la police à les réprimer brutalement. Addis-Abeba n’a pas le choix, il lui faudra très vite relâcher la pression sur une population à qui l’on promet beaucoup et exige autant.

L’Occident sait tout cela et ferme les yeux sur les manquements d’Addis-Abeba aux droits de l’homme et cette démocratie qui tarde à devenir réalité. La stabilité de l’Éthiopie est la colle qui évite à la Corne de l’Afrique de s’effondrer. Le Sahel est déjà mal en point, autant ne pas prendre de risque ici. Et puis les fonds des donateurs est plutôt bien dépensé. La corruption ne l’assèche pas autant qu’ailleurs sur le continent. La plupart des ambassades européennes et américaines se concentrent sur l’essentiel : l’argent. Les marchés et les débouchés pour ses entreprises.

Il est plus de 23 heures. Je laisse Taguegne et ses amis rêver à des lendemains enchantés. En sortant du Millenium Hall, j’imagine Tesfaye célébrant lui aussi la nouvelle année, pas le GTP dont il se moque éperdument. Ça le ferait rire s’il apprenait que j’ai assisté à cette fête. Comme beaucoup, il en est convaincu : le vieux lion ne rugit pas pour lui.

Dehors, Bole road s’est tu. L’avenue sinueuse s’enfonce dans Addis-Abeba en une longue traînée de lumière. Au centre de la huit voies, une rangée de palmiers en plastique scintille en vert, en rouge, en bleu… C’est laid mais ça fait moderne. Des hommes en costume et des femmes vêtues de belles robes chics font claquer leurs talons sur les trottoirs pavés. En s’engouffrant dans leur grosse voiture grise, ils croisent une triplette de jeunes en baskets, la coupe afro et le jean taillé à la mode, hilares. Leurs téléphones jouent de la musique à plein crépitement. Dans le cercle de lumière d’un lampadaire, un petit vendeur de chewing-gums et de cigarettes aux vêtements crasseux pousse son chariot en contournant un mendiant allongé par terre. Sur ces quelques kilomètres carrés de sa capitale, l’Éthiopie, porte-étendard d’une Afrique à la peine, tente de se convaincre qu’elle a réussi son pari.

Endé…

 

Chapitre précédent : Du sucre contre du cash

Chapitre suivant : Epilogue

 

 

 

 

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout

 

Des élections sans bruit

 

Addis-Abeba, mai 2015

A 8 h30 du matin, il était déjà trop tard pour voir le gros des électeurs. J’ai appris à mes dépens, ou bien ne sont-ils pas déplacés autant que les autorités l’affirmeront les jours suivants, que les Éthiopiens votent tôt, le matin. Avant d’aller à l’église sans doute, pas après comme je l’espérais. Finalement, le 24 mai 2015 ressemble à un dimanche comme les autres. Addis-Abeba roupille ou prie dans les églises chrétiennes orthodoxes. Les rues se rempliront dans l’après-midi, les cafés joueront de nouveau leur musique lancinante dans des nuages d’encens.

Les semaines précédentes, la campagne électorale s’est déroulée en silence. Sur les écrans de télévision, rarement dans les rues. Les petites affiches des opposants n’ont pu rivaliser avec les posters géants d’« Iyadik », l’acronyme amharique de l’EPRDF. Le parti a pu jouir de ses relais tentaculaires dans les campagnes. Pour les 36 millions de votants, principalement des paysans, mettre un bulletin dans une urne n’a pas grand sens. Ce qui compte, ce sont les affaires locales, l’accès aux fertilisants que distribuent les autorités ou l’EPRDF, peu importe, ce sont les mêmes, la revente des récoltes à bon prix aux coopératives régionales et toutes ces choses de la vie quotidienne. Que les pontes gèrent les affaires nationales et interfèrent au minimum avec les leurs. S’il faut voter, autant que ce soit pour « Iyadik ». Les autres, on ne les connaît pas. Et puis les salaires des fonctionnaires ont été augmentés un peu avant les élections.

Même Addis-Abeba a boudé. On ne mène pas campagne sur la place publique quand ses militants finissent au poste ou sous les coups des fidèles au régime. C’est du moins que m’en ont dit les représentants des principaux partis d’opposition.

Hors de la capitale, même dans les villes de provinces, jamais bien grandes, l’anonymat n’existe pas. Dans chaque quartier ou village, les kebele affichent sur ses murs les statistiques de la population, le nombre d’hommes, de femmes, d’enfants, de vaccinés, de mariés… En tout cas, dans chacun de ceux que j’ai pu visité. Les centres de santé, souvent adjacents au kebele, sont aussi couverts de chiffres. On y centralise les succès du « 1 to 5 », un programme social qui mobilise une « armée du développement » et ses « familles modèles » au service d’une guerre contre la pauvreté. Ces volontaires obéissent à une liste de comportements exemplaires en matière d’éducation, de santé, d’hygiène… Ça marche. Les enfants sont vaccinés, les femmes enceintes meurent moins souvent en accouchant, on s’évite des désagréments en gardant le bétail éloigné du lieux de vie, en installant les toilettes loin de la cuisine… Chaque officier de cette armée prêche ensuite la bonne parole à cinq autres recrues. Brillant. On vient même d’ailleurs, sur le continent, pour s’en inspirer. Mais le système, disent les plus critiques, sert aussi à enrôler de nouvelles recrues pour le compte d’« Iyadik ». A récompenser les plus dociles, les plus zélés. Pas les autres.

Mai 2015 - Des partisans du parti au pouvoir, l'EPRDF, dans le s

Un meeting du parti au pouvoir, l’EPRDF, dans le stade d’Addis-Abeba, en mai 2015. Vincent Defait

Il n’a fallu que quelques semaines, après le jour de vote et la proclamation des résultats pour que, dans la rue, dans les bureaux, la routine reprenne son cours. Sans surprise, l’EPRDF et ses petits alliés régionaux ont remporté la totalité des sièges parlementaires. Certaines têtes pensantes du régime ont eu du mal à cacher leur embarras. Mais on est vite passé à autre chose. Meles Zenawi n’est plus, mais son héritage politique est bien gardé. Pendant la campagne, les représentants de l’EPRDF ont souvent fait référence à sa « vision ». Sans imagination.

Quant à Tesfaye, il est aux abonnés absents. Finalement, les élections n’étaient pour rien à son mutisme. J’ai été déplacé à la périphérie de son cercle d’amis. On s’appelle pour se voir le lendemain, jamais le jour même. Son emploi du temps change sans cesse. Nos rendez-vous s’annulent aussitôt pris. Je le croise de temps en temps dans la rue.

« Farendj !, farendj » crie-t-il comme le font souvent les gamins, et ça le fait marrer.

Il me salue de la main et poursuit sa route.

J’aimerais pourtant qu’il me parle de sa mère, de Kazenchis qui se démonte peu à peu. Dans le quartier, les échoppes et les maisons en bordure de rue disparaissent par morceaux. On revend ce que l’on peut, la toiture, les fenêtres, les portes. Des maisons entières partent ainsi en pièces détachées vers Mercato, le grand marché à ciel ouvert où tout se revend. Les murs sont ensuite démolis à la masse. Puis on passe à la rangée de petites habitations autrefois cachées des embouteillages, où l’on se rendait en serpentant dans des ruelles étroites. Les voici exposées au regard des passants. Là, un pan de mur peint dont on devine qu’il s’agissait de l’intérieur d’un salon, ici un encadrement de porte qui ouvrait sur une cour. Pourtant, dans certaines rues, des trottoirs ont été pavés. Pas partout, surtout dans celles qui mènent aux hôtels et au siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Le passage du président des États-Unis Barack Obama dans la capitale éthiopienne, prévu pour juillet 2015, dans quelques mois, a hâté les travaux. A la surprise générale, elle sera l’occasion de la libération de deux bloggeurs du collectif Zone 9 et des trois journalistes. Mais ça, on ne le sait pas encore.

La mère de Tesfaye vit là, quelque part dans ce quartier grignoté. Sa maison a-t-elle été détruite ? Tesfaye a-t-il pu lui acheter un condo ? J’aimerais le lui demander mais il m’échappe.

Tesfaye est ailleurs, occupé à chasser le cash. Il en faut de plus en plus pour compenser l’inflation qui grimpe, qui grimpe.

Et le tramway qui ne circule toujours pas. Et les coupures d’électricité qui persistent. Même le sucre manque de plus en plus souvent dans les magasins.

« Endé, la vie est chère maintenant », me dirait Tesfaye.

 

Chapitre précédent : Partir, malgré tout

Chapitre suivant : Du sucre contre du cash

 

 

 

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer

 

VD Addis Chantier5

Meskal Square, durant la construction du tramway, en 2013. Vincent Defait

Hey, bro !

 

Je n’ai pas vu Tesfaye depuis plusieurs semaines. J’ai des nouvelles de lui par la bande. Ses clients l’occupent et c’est tant mieux.

Nous communiquons surtout par SMS, désormais. Dans son dernier message, il m’apprenait qu’il a acheté une nouvelle voiture, une petite Toyota Vitz. En fait, il est même passé me la montrer, sans traîner. Il était attendu.

La Vitz, c’est l’engin des jeunes. Cool, moderne, urbain. Le symbole d’un basculement social.

Je retiens surtout que dans ce message, Tesfaye m’a appelé bro.

« Frangin » ?

C’est nouveau. Il fréquente pas mal de farendj en ce moment. Ou des Éthiopiens de la diaspora qui font la navette entre Addis-Abeba et Washington DC. Ceux-ci sont les enfants d’une génération qui avait fui le Derg dans les années 1980. La nouvelle croissance économique du pays les convainc de revenir, avec deux passeports dans la poche. Le rouge bordeaux de l’Éthiopie, et le bleu nuit des États-Unis, seule puissance à parvenir, parfois, à faire fléchir Addis-Abeba lorsque les mâtons ont la main lourde sur les opposants. Et encore. La région est bien assez instable comme ça, l’Éthiopie se développe et ne ménage pas sa peine pour mettre fins aux conflits à ses frontières. Ses troupes sont en Somalie à combattre les milices islamistes Chebbabs, ses diplomates font des allers retours à Juba, au Soudan du Sud, où une guerre civile ruine le plus jeune pays au monde depuis fin 2013. C’est à Addis-Abeba que les leaders du continent se réunissent à chaque sommet de l’Union africaine. Il y a aussi les 735 000 réfugiés érythréens, somaliens, sud-soudanais qui ont fait de l’Éthiopie le premier pays d’accueil africain. Ça fait beaucoup pour un pays pauvre qui n’entend pas le rester. Et puis Washington n’est pas mécontent que son influence s’étende avec ces représentants de la diaspora nourris au sens des affaires à la sauce américaine.

On les trouve à la tête d’entreprises d’import-export, dans les bureaux perchés de ces nouvelles tours vitrées jusqu’au dernier étage, aux manettes de restaurants branchés où les burgers et les pizzas remplissent la carte du menu. L’accent américain s’entend de plus en plus dans les rues de la capitale. Même les jeunes qui n’ont jamais quitté le pays américanisent leur amharique, surtout dans les cafés pimpants et bruyants de Bole road et du centre commercial Edna Mall, où se trouve un énorme cinéma spécialisé dans les blockbusters hollywoodiens. A l’étage inférieur, une piste de patins à roulette vient d’ouvrir. C’est là que les jeunes citadins branchés viennent jouer avec leurs envies d’autre chose.

« Les États-Unis, c’est le pays de mes rêves », m’a dit Tesfaye, un jour.

On parlait de ces Éthiopiens qui quittent le pays pour chercher fortune ailleurs. Et de ceux qui y reviennent pour investir leurs économies. On venait de passer devant un nouvel hôtel, le « Washington »…

Que connaît-il des États-Unis ? Rien d’autre que ce qu’il en entend ou voit à la télévision. Du rêve. Du beau.

Tesfaye n’a pas de projets de départ. Pas que je sache.

Je lui poserai la question si l’on se croise de nouveau. Avec la proximité des élections, fin mai, tout le monde s’évite un peu, le temps que ça passe.

 

Chapitre précédent : Un train vers la mer

Chapitre suivant : Partir, malgré tout

Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4 – Des vêtements Made in Ethiopia


Une manifestation de l’opposition, en avril 2014, à Addis-Abeba. Vincent Defait

Tesfaye n’est pas son vrai nom

Addis-Abeba, décembre 2014.

 

Tesfaye n’est pas son vrai nom. Je l’ai choisi pour lui.

« Tesfaye… »

Il goûte à haute voix la sonorité de son nouveau nom, puis tranche.

« Ma mère, elle aimerait ça. »

Tesfaye fait sourire sa fine moustache, la bouche pleine de biscuits dont il s’empiffre à défaut d’avoir eu le temps de manger plus tôt. Quelques gorgées de Miranda, un jus d’orange gazeux ultra sucré, font glisser son petit déjeuner. Tesfaye pose la bouteille entre les deux sièges avant et démarre. Il époussette de sa main libre les miettes qui lui recouvrent les cuisses. Le véhicule fait une petite embardée sous le regard de deux policiers fédéraux en uniforme, la Kalachnikov en bandoulière.

Ce matin de décembre, il enchaîne les rendez-vous aux quatre coins de la ville. L’air pique les yeux. Depuis la fin de la longue saison des pluies, deux mois plus tôt, Addis-Abeba vit sous une légère couche de poussière.

Piazza, l’autre quartier historique et brinquebalant, se traverse au pas. Ici, les vieilles bâtisses rafistolées avec des tôles ondulées se maintiennent debout à flanc de colline, comme un pied-de-nez au chamboulement du reste de la capitale. Les immeubles construits par les Arméniens à l’orée du XXe siècle ou les Italiens à la fin des années 1930 résistent tant bien que mal à l’usure du temps. Quelques condominiums se sont fait une place, ça et là, coincés entre les vieilles baraques. Même le bitume, ici, est gondolé. Alors, mieux vaut conduire doucement.

Tesfaye signifie « espoir » en amharique, la langue de l’administration, une parmi plus de quatre-vingts, toutes reconnues par la Constitution éthiopienne. Une langue de travail pour les autorités fédérales, comme trait d’union d’une mosaïque culturelle. Une langue d’acculturation aussi, qui autrefois a permis d’étendre l’emprise des rois abyssins au-delà de leurs palais du nord du pays. Pour être éthiopien, à l’époque déjà, il fallait parler amharique et fréquenter les églises orthodoxes. Ménélik II a été le champion de la conquête du sud et de l’imposition de l’amharique. Encore aujourd’hui, dans les régions éloignées de la capitale, les commerces sont souvent tenus par les amharophones des hauts plateaux. Les précédents régimes ont beaucoup déplacé les populations, surtout le Derg.

« Ato, ils savent tout. Si tu donnes mon nom et ma profession… Tu sais, hein ? Echi ? »

Ok.

Je sais, « Monsieur » Tesfaye.

« Baka. »

Assez.

Les secrets le restent rarement longtemps à Addis-Abeba. Le pays a conservé de l’ère impériale, puis de dix-sept ans de régime militaire prosoviétique, l’habitude de maintenir sa population sous une étroite surveillance. L’administration a été conçue pour être crainte, intrusive. Les quartiers – le kebele -, les districts – le woreda -, sont gérés de façon à tout savoir des citoyens. On y fait ses papiers. Ceux qui vivent dans les habitations d’État, les Kebele bet, y paient leur loyer. C’est pratique. L’État est partout. Les vieux s’y retrouvent aussi pour boire un buna, un café, ou un macchiato sucré. Les plus jeunes y viennent le soir descendre quelques bières Saint-George. Le week-end, on s’y marie. Dans les quartiers aisés de la capitale, on y joue au tennis ou à la pétanque.

Depuis maintenant trois ans et demi que nous nous connaissons, Tesfaye et moi n’avons jamais bu un café ensemble, nous ne nous sommes jamais attardés à aucune terrasse comme il est si tentant de le faire.

« Si on me voit discuter avec un farendj dans un lieu public, après je serais suivi. Et là… »

Un type comme lui qui discute avec un « blanc », c’est louche.

Alors, quand je n’ai pas de taxi et quand il peut me prendre à bord, Tesfaye me dépose. Il se raconte ainsi par bribes, jamais au même endroit, entre deux clients, là où sa petite entreprise le réclame à travers la capitale. Il a appris à se méfier. Parler politique, surtout, peut attirer des problèmes. Les membres des faméliques partis d’opposition séjournent souvent en prison, cueillis la nuit par une police zélée et brutale.

« Tu sais, hein, je ne parle pas comme ça avec les Habeshas », les Éthiopiens.

Certains de ses amis ne tarissent néanmoins pas d’éloges pour le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, que les étrangers résument à son sigle anglais EPRDF. Si le pays se développe, c’est grâce à elle.

« Ato, mes amis, ils pleurent quand ils parlent de Meles. »

L’ancien Premier ministre, même décédé, continue à jouir d’une indéniable popularité.

« Pour eux, Meles, c’était le plus grand leader africain, mais ils savent pas dire pourquoi ce gouvernement, il est si bien. Ils ont des maisons de kebele, ils paient quelques birrs pour ça et ils sont contents, c’est tout. Baka ! En fait, leurs cerveaux sont lavés par la télévision. »

ETV, pour Ethiopian Television, devenue il y a peu Ethiopian Broadcast Corporation, demeure l’unique chaîne nationale. Des dérivées locales existent dans chaque région. Il faut bien soigner les sensibilités ethniques. EBC est le média de « la diversité et de la renaissance ».

« Sur ETV, c’est que des inaugurations. Le gouvernement a construit une route, c’est sur ETV. Un nouveau pont, des arbres plantés, c’est sur ETV. Même si c’est payé par des Européens ou des Japonais. Après ça, comment tu veux qu’on discute de politique ? »

Et le tramway construit par des Chinois depuis deux ans, qui s’est forgé un chemin à travers la ville en élargissant les avenues ?

« C’est un progrès, non ?

– Je le prendrais quand le fils du président du kebele le prendra aussi. Quand les ministres le prendront. »

Tesfaye se marre. Sa moustache fait risette.

Son téléphone sonne. Il décroche, branche le haut-parleur et pose le téléphone sur sa cuisse. Il gueule mais tant pis. Si un policier le voit avec l’appareil collé à l’oreille, il est bon pour une amende. Souvent, un billet de 50 birrs, 2 euros, glissé avec le permis évite que l’agent dévisse les plaques d’immatriculation, qu’il faudra ensuite récupérer au poste de police, une fois l’amende acquittée. La petite corruption permet ainsi de s’épargner une longue confrontation avec la bureaucratie policière.

Tesfaye n’a pas de temps pour les joutes politiques. Ni celui de regarder la télévision. Pas même ESAT, la chaîne diffusée depuis les États-Unis par un groupe d’opposants honnis par le gouvernement, mais que tous les foyers d’Addis-Abeba captent via le satellite. Tesfaye s’offre tout de même quelques plages d’Internet, trouve le moyen de surfer sur les sites d’opposition bloqués par les autorités. Hélas, leur propagande est souvent aussi grossière que celle du gouvernement.

Nous quittons Piazza. Les avenues s’élargissent, longées de trottoirs que curieusement peu de piétons utilisent. Ici, on a gardé l’habitude de marcher sur la route. Churchill avenue, qui descend vers le stade, donne des allures modernes à la capitale éthiopienne. Quand le gouvernement veut montrer au monde les bénéfices de sa politique ou quand les reporters de passage font vivre le récit d’une Éthiopie en mutation, ils viennent ici prendre quelques clichés flatteurs. Dans la journée, la lumière aiguise les formes hautes des immeubles et tape sur leurs façades en verre teinté. De près, l’inachevé saute aux yeux : des câbles électriques courent dans le désordre le long des murs, la peinture déborde sur les fenêtres qui souvent ferment mal, les angles défient le bon sens. Dans les étages, on déambule dans des coursives carrelées où se trouvent les mêmes magasins de vêtements, d’appareils électroménagers, de téléphonie ou d’innombrables studios photos qui se ressemblent. Une fois passée cette artère et quelques nœuds de circulation, le chantier reprend ses droits. Partout, des échafaudages en bois recouvrent les immeubles en construction sur lesquels les ouvriers risquent leur vie. Les chutes ne sont pas rares. Plus tard, une fois l’immeuble achevé, on démontera cette ossature éphémère pour récupérer les clous et les poteaux taillés dans les forêts d’eucalyptus.

Un virage à gauche et bientôt nous longeons le palais national. Entre le théâtre national et la banque centrale, une imposante statue d’un lion abyssin rappelle, un peu caché derrière de hauts palmiers, le passé impérial du pays. Hailé Sélassié, conspué pour avoir laissé les siens dans la pauvreté, aimait les symboles.

« Mon frère, il est fonctionnaire. »

Tesfaye parle toujours, en évitant une rangée de minibus garés en double file. Une vieille BMW coccinelle pétarade en lui soufflant la priorité. Un bus rouge et jaune, plein à craquer de passagers entassés, s’impose sur deux lignes. Ces bus publics ne sont pas surnommés sans raison Embessa. Le « lion », en amharique.

Au pied de Churchill avenue, près du siège de la télévision nationale, les feux de signalisation datent d’une autre époque et semblent n’avoir jamais fonctionné. La priorité ne se cède pas, elle s’impose aux autres à coups de klaxon et de trajectoires incertaines.

« Mon frère, quand il parle de l’EPRDF, je me bouche le nez », fait-il en riant, une main sur le volant, l’autre sur les narines.

Son frère n’a pas le choix. Sans adhésion au parti, sa carrière tourne au ralenti. Alors, qu’il le veuille ou non, comme ses collègues, il participe aux commémorations officielles auxquelles les autorités contraignent régulièrement les fonctionnaires. Il a sa carte de l’EPRDF, comme six autres millions de militants revendiqués. Ceux-là sont les premiers, depuis 2012, à célébrer chaque année la mémoire du défunt Premier ministre Meles Zenawi. L’homme de la « vision ». L’homme de la « renaissance » éthiopienne.

La moustache en berne, Tesfaye laisse son véhicule raser les grilles du palais national, où vit le président de l’Éthiopie. Celui qui dirige, c’est le Premier ministre, mais c’est dans le palais présidentiel que l’on reçoit les chefs d’État en visite. Courtoisie diplomatique oblige. Tesfaye ne le sait sans doute pas, mais dans l’entrée, sur un tapis usé, on a placé l’un des lions empaillés que l’empereur Hailé Sélassié affectionnait. La gueule ouverte, l’animal semble rugir, en silence.

Tesfaye se tasse derrière son volant.

« Pfff, Meles… Moi, je m’en fous des routes, des barrages, des trains… Qu’est-ce que je peux en faire ? Je veux être libre, c’est tout. Et puis, une route, ça se mange pas. »

 

 

Chapitre précédent : Des vêtements Made in Ethiopia

Chapitre suivant : Meles Zenawi, l’homme de la « Renaissance »

 Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »

A l’entrée de l’usine Ayka Addis Groupe, propriété de la société Turque Ayka Textile, en septembre 2013. Vincent Defait.

Des vêtements Made in Ethiopia

 Environs d’Addis-Abeba, mars et septembre 2013.

La clé, c’est l’industrie. Pour basculer de la catégorie des pays à faibles revenus vers celle des pays à revenus intermédiaires, l’Éthiopie a besoin d’usines. D’employés au lieu de paysans, de machines à la place d’outils bricolés, de moissonneuses-batteuses, pas de petites serpes. Exporter des produits finis plutôt que de vendre ses matières premières au monde. Et si l’Éthiopie devenait l’atelier du monde ? Du côté de la Banque mondiale et des think tanks économiques, on l’y encourage. Alors, Addis-Abeba met le paquet. Avec des Turcs et des Chinois, en particulier. Je tire sur ces deux fils pour défaire la pelote de l’industrialisation éthiopienne. Avec l’entreprise turque Ayka, spécialiste du textile bon marché, et le Chinois Huajian, mastodonte de la chaussure grand public. Pour ces deux-là, l’Afrique, et en particulier l’Éthiopie, dessine le nouvel horizon d’une industrie toujours à la recherche de coûts de production à la baisse.

Environs d’Addis-Abeba, mars et septembre 2013.

 

La boulette de coton file sur le sol vert immaculé et disparaît, aspirée à travers une fente large comme deux doigts.

« Impressionnant, non ? Ce système de ventilation a coûté cher mais ça nous permet de garder les ateliers aussi propres que possible. »

Ercan Turkoglu se frotte les mains pour se débarrasser des fils de coton qui lui collent encore aux doigts et poursuit la visite de l’usine au pas de charge. Il a la mine satisfaite du gars sûr de ses effets et une chemise impeccablement repassée bien enfoncée dans le pantalon. Carré, le patron. Tout en nerfs, direct, sans fioriture. A l’entrée de chaque atelier, il serre la main de ses cadres, turcs comme lui, puis invite à admirer l’automatisme de longues rangées de machines. D’un hangar à l’autre, sur des centaines de mètres, la mécanique rutilante file les balles de coton, teint et tisse des étoffes sans début ni fin. La robotique fait des merveilles dont le quadragénaire semble ne pouvoir se lasser. Et pas une poussière.

Dehors, au-delà des murs de l’usine, les camions, les bus et les « Bajaj » bleu et blanc, la version éthiopienne des tuk-tuks asiatiques, se contestent la priorité sur l’asphalte esquinté et sans trottoir de la banlieue d’Addis-Abeba. Le cœur de la capitale est à trois quarts d’heure de conduite hasardeuse au milieu des chauffeurs indécis et de chevaux abandonnés. Les pauvres bêtes finissent de mourir sur des deux fois deux voies sans herbe. Ici, la ville grignote la campagne. Les petits immeubles et les échoppes de matériel de construction gagnent du terrain sur les champs que les paysans délaissent parfois pour vendre leur force de travail sur les chantiers. C’est laid et bruyant comme un artefact urbain que personne n’a su ou voulu ordonner. L’usine turque de textile Ayka, étalée sur vingt-deux hectares mis à sa disposition par le gouvernement, se préserve derrière un haut portail. Le long du mur, garés les uns à côté des autres, une vingtaine de bus aux jointures rouillées attendent la fin du service pour ramener les ouvriers chez eux.

 

Les locaux éthiopiens de Huajian se trouvent plus loin, à une soixantaine de kilomètres au sud-est de la capitale, en direction de Djibouti. Leurs hangars s’étalent au cœur d’une zone industrielle construite par une autre entreprise chinoise. Entre l’arche gigantesque marquant l’entrée de la zone et le hall de l’usine, le vent souffle sur un quadrillage d’allées bitumées désertes. Les premiers entrepôts sont ceux de Huajian. Derrière un comptoir, une jeune standardiste chinoise attend, debout, des visiteurs qui n’arrivent pas. C’est Hélène Hai, l’accueillante et pimpante porte-parole du groupe, qui reçoit. Rendez-vous a été pris deux semaines à l’avance. La patronne voyage énormément et elle est la seule habilitée par sa hiérarchie à s’exprimer publiquement. Elle m’a calé dans un coin de son agenda au bout de quelques emails succincts. Un vol direct en provenance de Beijing sur Ethiopian Airlines et la voici dans l’entrée de son usine.

Résolue, le rouge à lèvre accordé à son tailleur, l’élégante trentenaire raconte la belle histoire de Huajian, créé en Chine en 1984 par un militaire retraité avec trois machines à coudre et dix employés. Trente ans plus tard, l’entreprise compte vingt-cinq mille salariés qui produisent vingt millions de paires de chaussures par an. L’export rapporte : 300 millions de dollars par an, au bas mot. Mais l’argent n’est pas tout, corrige Hélène Hai, formée aux affaires à Londres et Zurich.

« En Chine, 70% du salaire de nos employés servent à aider leur famille. Notre responsabilité est aussi de répondre aux rêves de ces gens qui viennent tous de régions rurales. C’est aussi pour cela que nous sommes aujourd’hui en Éthiopie. »

Sourire de ponctuation.

 

« On a tout construit, tout. Même l’entrepreneur qui a bâti l’usine est turc. Il nous fallait la meilleure qualité. »

Je colle aux basques d’Ercan Turkoglu au petit trot.

Devant une enfilade de bras automatiques piquant des fils à peine plus épais qu’un cheveu, le chef d’entreprise insiste sur la nécessité d’être au top des standards européens. Je le suis de près dans le dédale de machines, mes photos seront mauvaises, mes notes difficilement lisibles mais son émerveillement m’amuse. Il s’interrompt, ravi.

« Tenez, regardez. »

L’un des fils vient de rompre. Des bras articulés raccordent seuls les deux bouts et la machine reprend son incessant cliquetis.

« Vous ne trouverez ça nulle part ailleurs dans ce pays. Du haut standing. »

Ercan Turkoglu n’est pas le plus heureux à Addis-Abeba. Il ne sourit pas beaucoup et finira par laisser poindre sa lassitude d’une capitale qui n’a rien à lui offrir, à lui et son épouse, hors de son usine. Mais il est un patron satisfait. Depuis 2012, il dirige la plus grosse usine de textile d’Éthiopie.

« Le plus important investissement turc en Afrique », répète-t-il en passant près des cuves de teinture.

Nous sommes en septembre 2013. Quelques semaines avant cette visite guidée de l’avant-garde industrielle turque en Éthiopie, l’info a circulé que le suédois H&M étudiait l’éventualité de relocaliser une partie de sa production en Éthiopie. Pas « relocaliser », pardon, mais d’allonger la liste de ses producteurs, me précisera bien plus tard une porte-parole diligente de l’entreprise à la lecture d’un de mes papiers. Difficile à joindre pour une interview, les représentants de H&M sont prompts à envoyer de longs emails pour un mot mal choisi. Peu importe. Voilà qu’en Europe on s’intéressait à l’Éthiopie et à son pari, celui de concurrencer l’Asie dans le domaine de la confection de prêt-à-porter pas cher. Hors des frontières et des cercles de spécialistes, on parlait peu des Turcs. Ayka est pourtant le plus gros poisson que les autorités éthiopiennes ont ferré.

VD Huajian3

L’usine de chaussures Huajian, en 2013. VD

 

Hélène Hai raconte bien les histoires, mais celle de Huajian en Éthiopie n’est pas celle d’une organisation caritative.

En septembre 2011, l’ancien Premier ministre Meles Zenawi profite d’un voyage en Chine pour vanter les avantages de son pays auprès du P-DG du groupe. Une telle invitation ne se refuse pas, l’offre comportait d’alléchantes promesses commerciales. Septembre s’achève à peine que les Chinois posent le pied en Éthiopie et ont droit à un second rendez-vous en tête-à-tête avec l’homme fort du pays.

« Il nous a expliqué que son gouvernement voulait utiliser l’industrie comme moteur de l’économie. »

Hélène Hai raconte avec une logorrhée millimétrée à l’extrême. C’est à peine si je peux l’interrompre.

« Il nous a aussi demandé de construire une usine en trois mois pour servir de vitrine. » Meles Zenawi voulait montrer le chef d’œuvre aux autres chefs d’État africains, attendus à Addis-Abeba pour l’inauguration du nouveau siège de l’Union africaine, celui-là même que la Chine a financé, construit, puis « offert au continent ». Si l’Éthiopie peut s’industrialiser, l’Afrique peut le faire. Tel était le message du leader éthiopien à ses homologues. Le secteur est pourtant laissé en friche par les dirigeants du continent. L’Afrique exporte ses matières premières, elle ne les transforme pas, laissant du coup filer de précieuses richesses et l’occasion de fournir un emploi à sa jeunesse.

Dans l’économie mondiale, l’industrie africaine ne pèse pas lourd. A peine 1% de la production manufacturière. Sur le continent, le secteur se limite à de petites unités. Les grandes usines, rares, appartiennent soit à des entreprises étrangères, soit à l’État, et sont en nombre bien insuffisant. Dans ses rapports, la Banque africaine de développement prévient : à trop dépendre de l’agriculture, peu productive, et du prix des matières premières, fluctuants, le continent n’a pas les cartes en mains. C’est dans les usines que se joue son avenir.

Pari tenu. Le 5 janvier 2012, trois mois après son arrivée, Huajian faisait sortir les premières chaussures de son usine éthiopienne sous les yeux des chefs d’État africains. Aujourd’hui, le groupe fabrique des Guess et des Naturalizer, entre autres, toutes destinées aux marchés américain et européen. Gain à l’export annoncé : un million de dollars par mois. Avec un avantage piquant : la loi américaine African Growth and Opportunity Act octroie à certains pays africains, dont l’Éthiopie, une dispense de droits de douane sur certaines marchandises, dont les textiles, exportées outre-Atlantique. L’idée étant d’aider le continent à se développer.

 

C’était l’Éthiopie ou la faillite, assure Ercan Turkoglu. En Turquie, les coûts de production avaient grimpé, surtout les salaires.

« Alors on a cherché un pays avec une main-d’œuvre pas chère, une énergie bon marché et un environnement politique stable.

– C’est-à-dire ? »

Le Bangladesh tentait de faire bonne figure après l’effondrement d’un immeuble où travaillaient des milliers d’ouvriers. L’Égypte était en pleine révolution et la Chine devient trop chère.

« Pour le textile, l’Asie, c’est mort. En revanche, l’Afrique est encore un terrain vierge et présente les meilleures projections en termes de rentabilité. »

L’affaire a déjà englouti 230 millions de dollars. Pas grave.

« On va faire de l’argent ici, aucun doute. »

Ercan Turkoglu ne scille pas. On ne dépense pas autant d’argent sans garantie d’en gagner davantage. De la fenêtre de son bureau, les hauts plateaux éthiopiens s’étirent à perte de vue. L’horizon est dégagé.

Ayka a même drainé dans son sillage une cinquantaine d’usines turques de taille plus modeste. Un complexe industriel flambant neuf a été construit pour elles, le long d’une route voisine. Au milieu de la campagne, l’endroit surprend, entre promesses et doutes. Celles-ci combleront sans doute en partie l’absence d’un maillage de PME en Éthiopie.

Le patron et moi poursuivons la discussion dans l’atelier voisin. Il se prête poliment à une séance photo au milieu de ses ouvrières, assises sur plusieurs rangées à des tables individuelles. A chacune sa machine à coudre. Pas une ne lève la tête. J’ai droit à des regards ennuyés, parfois irrités, quand je dirige mon appareil vers elles. Lui fait en sorte que ça ne s’éternise pas. Clic, clac, on passe à la suite.

 

Le gouvernement éthiopien peut souffler, avec Huajian, il tient une preuve supplémentaire que l’industrie de la confection a un avenir ici. En 2005, en annonçant leur intention de miser sur le secteur, les autorités avaient surpris tout le monde. L’industrie du cuir ronronnait, celle du textile était inexistante. Pourtant, le pays possède le premier cheptel du continent, autrement dit une inestimable réserve de cuir sur pattes. A l’époque, il n’y avait qu’une dizaine de tanneries vieillottes construites du temps de l’empereur et une poignée d’usines de confection. C’est peu mais logique pour un pays dont la population est à 85% rurale. Moins d’une décennie plus tard, le nombre de tanneries et de fabricants de chaussures a triplé, l’ensemble du secteur a été privatisé et des investisseurs italiens, chinois, indiens et turcs ont installé leurs usines sur les hauts plateaux éthiopiens. On est loin des objectifs, l’Éthiopie n’est encore qu’un petit point sur la carte de l’industrie manufacturière mondiale, mais la dynamique est amorcée, la preuve par Huajian, affirme encore et encore Addis-Abeba.

Dans le hall de l’usine chinoise, une poignée d’employés éthiopiens en polo vert siglé du nom de l’entreprise traverse le hall. Les cadres chinois, habillés de blanc, vont et viennent entre leurs bureaux et les chaînes de montage. Hélène Hai parle vite et fort, le sourire mécanique, son sac à main posé à ses pieds.

Bien sûr, la disponibilité du cuir et la main-d’œuvre à bas coût ont séduit les dirigeants de l’entreprise chinoise. Ici, un ouvrier est payé dix fois moins que son homologue chinois. Mais ce que les dirigeants de l’entreprise ont apprécié par-dessus tout, c’est la similitude entre les gouvernements des deux pays. Là, la Chinoise m’emmène un peu plus loin que le Turc.

« Il y a trente ans, la Chine ne savait pas faire de chaussures pour le marché global. Les Taïwanais nous ont appris. C’est maintenant notre tour de penser à la phase suivante, de sortir du pays pour trouver de nouveaux territoires. Si la Chine a crû si vite, c’est grâce à son gouvernement fort. L’Éthiopie a le potentiel pour faire de même. »

Une pause, un sourire vermillon et le récit se poursuit. L’histoire est belle mais pas sans accrocs.

 

Ayka Addis Group - Addis-Abeba

L’entrée de l’usine Ayka Addis Groupe, propriété de la société Turque Ayka Textile.  VD

De retour dans son grand bureau nu, Ercan Turkoglu m’invite à m’asseoir à une table rectangulaire. On se fait face, lui et sa verve, moi et mon carnet de notes. Le Turc parle, parle encore et répond aux questions de façon directe, chiffrée et argumentée. Il tient d’abord à retracer l’épopée est-africaine de son groupe stambouliote. Il a pas mal de travail et ni le temps, ni le goût pour les fioritures. Ça se voit, son bureau est vide. Dans un coin, un ordinateur sur un petit bureau, dans l’autre, des échantillons de tissus de différentes couleurs pendus à une rangée de cintres. C’est tout. L’important est ailleurs, dans les livres de comptes et dans les ateliers. Les murs sont en préfabriqué. D’ici, on entend la besogne des couturières, alignées sur plusieurs rangées, la tête baissée sur un t-shirt. Le vêtement finira dans un magasin européen, sans doute un de ceux du groupe allemand Tchibo, principal client de l’usine.

Ercan Turkoglu, au verbe toujours aussi efficace :

« Notre première visite ici, c’était en 2007. En 2010, on a construit la dernière partie de l’usine, celle de la confection des vêtements. Aujourd’hui, on travaille en vertical : du filage à la couture. »

Le coton est importé, m’explique-t-il, mais il est prévu de le produire sur les milliers d’hectares que les autorités ont promis de mettre à la disposition des Turcs dans le sud-ouest du pays. Il faudra vaincre les réticences des populations locales, équiper la plantation des machines nécessaires, éviter que le coton ne soit transporté à l’arrière d’un camion qui, la veille, charriait du charbon ou des pesticides.

« Il faut tout faire, ici, tout. »

Ercan Turkoglu me donne des chiffres de sa production. J’évoque les ambitions gouvernementales. Il est là pour faire des affaires, pas pour sauver un pays, mais la dimension politique de sa présence ne lui échappe pas. Le Turc se plie à l’exercice.

Chaque semaine ou presque, se vante-t-il, l’usine reçoit des investisseurs étrangers, curieux ou intéressés. Le britannique Tesco doit passer le lendemain.

« Parfois, j’ai l’impression de faire plus du conseil que de l’industrie. »

Ça le fait rire.

La veille, des représentants du britannique Tesco ont visité son usine. L’Éthiopie les intéresse aussi.

 

Le principal obstacle aux affaires, dit Hélène Hai, c’est la bureaucratie éthiopienne. Le pays en a hérité de l’ancien empire et du régime prosoviétique des années 1980.

« On ne s’attendait pas à autant de difficultés, c’est vrai. »

Bien droite dans son tailleur rouge pimpant, la porte-parole de Huajian fait preuve d’une franchise inhabituelle en Éthiopie. L’engagement au plus haut niveau de l’État est indiscutable, dit-elle. Elle rencontre régulièrement des ministres qui l’assurent de leur soutien. Mais plus on descend les échelons de la hiérarchie, plus on s’enfonce dans les problèmes.

« Ici, personne ne veut faire d’erreurs, alors les gens cherchent le meilleur moyen de ne rien faire du tout. »

La Chinoise raconte ainsi la visite de l’usine qu’elle a dû organiser pour les responsables des douanes, dubitatifs devant les drôles de machines importées par Huajian. Pour les fonctionnaires, celles servant à faire des trous dans le cuir ressemblaient beaucoup trop à des armes. Au moins, dit-elle, personne ne lui demande un dessous de table.

« Ici, les investisseurs doivent fournir beaucoup d’efforts pour que ça fonctionne. Aucun Européen ne le ferait. »

Une nouvelle virgule rouge vif, avant de lister d’autres problèmes. Le transport qui coûte si cher entre Djibouti et Addis-Abeba. Puis les ouvriers éthiopiens, moins productifs que leurs homologues chinois. Rien de surprenant, explique Hélène Hai. La Chine a sacrifié une génération pour assurer aux suivantes une vie meilleure. Aux Éthiopiens, aux Africains, de le comprendre et de faire de même. Ainsi justifie-t-elle la discipline « semi-militaire » imposée au personnel.

« En général, si les ouvriers peuvent survivre aux premiers mois, ils finissent par aimer l’entreprise.

– Survivre ?

– Hmm, hmm », fait-elle en hochant la tête, le visage candide.

 

Ayka Addis Group est le rejeton éthiopien de la maison mère Ayka Textile, fondée sur les rives du Bosphore en 1988. A terme, l’entreprise prévoit d’employer dix mille personnes dans la banlieue de la capitale éthiopienne, payées en moyenne 1400 birrs par mois, soit à peine plus de 60 euros. Dans l’usine, les petites mains touchent moins que cela, mais dans beaucoup d’établissements éthiopiens, les ouvrières gagnent souvent à peine les deux tiers des salaires payés par les Turcs.

Le textile, c’est aussi une idée de Meles Zenawi et elle séduit au-delà des cercles éthiopiens.

Dans un salon du luxueux hôtel Sheraton, Guang Zhe Chen, représentant de la Banque mondiale en Éthiopie, vient d’achever une conférence de presse et livre ses impressions. Sa chargée de communication est assise en retrait et prend des notes. La moquette amortie les pas des journalistes qui traînent encore dans le couloir. Le personnel de l’hôtel débranche la sono et range les micros. D’ici, tout est possible.

« Beaucoup de pays l’ont fait. Pourquoi pas l’Éthiopie ? »

Historiquement, les centres industriels n’ont jamais cessé de se déplacer, attirés par les bas coûts, explique l’économiste, en lissant sa cravate.

« Dans les années 1960, c’était le Japon, dans les années 1970 la Corée, dans les années 1980 Taïwan et d’autres, dans les années 1990 la Chine… Les coûts ne cessent d’augmenter : coûts du travail, des terrains, de l’énergie… Alors on cherche à s’implanter ailleurs. Peu importe où sont produits vos vêtements, parce que la qualité est la même, la marque est la même. Mais l’Éthiopie devra faire face à la concurrence d’autre pays africains. »

Les affaires et le cynisme n’ayant pas de frontière, l’Éthiopie pourrait se faire une place sur le marché mondial. Chez Ayka, au moment de mon passage, sept mille employés visent une production de quarante mille vêtements et plus de quarante tonnes d’étoffe par jour. C’est le patron qui le dit. Exclusivement pour l’export. Le marché local, me fera-t-on comprendre plus tard à plusieurs reprises, ne présente aucun intérêt pour ce genre d’investisseurs.

Les Éthiopiens sont prévenus, Huajian ne s’est pas installé ici pour quelque « pourcents » de marge en plus. 4 milliards de dollars de bénéfice par an, c’est l’objectif. Les chinois ont annoncé la mise : 2 milliards de dollars seront injectés sur dix ans dans la construction d’une zone industrielle dédiée à la chaussure. Près de cent mille Éthiopiens y trouveront du travail, promet Huajian. Le double y sera logé. Les travaux ont commencé en banlieue de la capitale. A terme, la zone industrielle produira quatre fois plus que son équivalent chinois. A l’Empire du milieu les souliers de luxe, à l’ancien royaume abyssin la production de masse.

Après l’exposé, la visite. Le long des chaînes de montage, Hélène Hai, un physique de brindille et son petit sac verni à la main, semble terriblement peu à sa place. Pas un employé éthiopien ne parle, les cadres chinois veillent au grain. La hiérarchie se lit à la couleur des polos. Combien d’ouvriers peuvent lire les banderoles pendant du plafond ? La plupart sont originaires de la vaste région Oromia qui encercle Addis-Abeba et parlent d’abord afaan oromoo. Ceux qui ont été à l’école se débrouillent aussi en amharique. Partout, il leur est rappelé, en anglais et en chinois, le prix de l’excellence et les bénéfices du travail rigoureux. Les interroger ici ne servirait à rien. Qui oserait, sous le regard d’un superviseur imposé, évoquer quelque souci que ce soit ? Plus tard, l’employée modèle désignée par la vice-présidente du groupe le confirmera, malgré elle. Ici, le travail est formateur, l’employeur nous loge, le transport est gratuit et la paie est bonne. Un monde parfait. Hors de l’usine, la liste des plaintes s’allonge, celle des démissions aussi. Les Chinois et le gouvernement s’en moquent : il y a trop de jeunes chômeurs pour que ça pose problème.

Devant un mur de cartons en partance pour les États-Unis, Hélène Hai garde la main sur l’entretien. Ici, on ne fabrique pas seulement des chaussures.

« Je dis souvent à mon équipe de management qu’ils sont en train d’écrire l’histoire. »

Là, elle en fait trop.

Sawa usine jour2-8

Addis-Abeba, 2013. Dans l’une des plus anciennes usines de chaussures du pays. VD

Dans les ministères, le discours du Turc et de la Chinoise fait mouche. Les autorités s’escriment depuis la moitié des années 2000 à attirer les investisseurs étrangers. Leur offre se résume en quelques lignes : une main-d’œuvre bon marché et en nombre, de l’électricité à peu de frais, des exemptions de taxes sur plusieurs années pour l’importation des machines et des terrains en leasing pour une bouchée de pain. L’objectif se chiffre : un milliard de dollars de profits générés par l’export d’ici fin 2015. Las, les résultats plafonnaient à 111 millions en 2013. Un demi-milliard en 2015, à la clôture d’un premier plan quinquennal. Les objectifs ne seront pas atteints. Pas maintenant. Les autorités le reconnaissent, agacées par la lenteur de l’industrialisation de leur pays, qui ne représente pour l’instant que 5% du PIB. L’Éthiopie en a pourtant fait une priorité.

Le textile figure d’ailleurs en bonne place dans le Plan gouvernemental de croissance et de transformation, le GTP en anglais. Un sigle à retenir dans cette Éthiopie qui a les crocs. Entamé en 2010, ce premier plan établit, domaine par domaine, les étapes de développement à franchir tous les cinq ans. Suivie à la lettre, une triplette de GTP devrait mener l’Éthiopie tout droit à la consécration, en 2025 : l’obtention du label « pays à revenus intermédiaires ». Dans cette Éthiopie rugissante, le revenu national par habitant sera d’un peu plus de mille dollars. Le double d’aujourd’hui. Ça n’en fera pas encore un pays riche, mais l’Éthiopie ne sera plus vraiment pauvre non plus. Loin, très loin des images d’enfants affamés, honnies par le régime.

A l’échelle du continent, l’industrie se développe. Entre 2005 et 2014, la production a plus que doublé, passant de 73 milliards de dollars à 157 milliards, soit 3,5% de croissance annuelle. Malgré cela, la production en Afrique sub-saharienne reste 30% plus faible que dans d’autres régions en développement du monde. Plus inquiétant, la contribution de l’industrie à la croissance économique du continent a diminué. Beaucoup de pays, dont le géant nigérian, préfèrent en effet importer des biens pas chers d’Asie. En l’espèce, le secteur du textile africain semble avoir encore du mal à rivaliser avec ses concurrents asiatiques, où les infrastructures sont de meilleures qualités, la fourniture en électricité plus fiable et la main-d’œuvre formée et très productive.

En s’installant en Éthiopie, Ayka et Huajian savent qu’ils ne peuvent pas uniquement parler investissements et profits. Ils servent aussi de vitrine en essuyant les plâtres d’une administration tâtonnante. Chacun y trouve son compte.

Pour le textile, la parole officielle se distille à une autre extrémité de la ville, en retrait de l’unique corridor routier reliant la capitale éthiopienne au port de Djibouti. Tout, ou presque, ce que l’Éthiopie importe entre sur le continent via les docks djiboutiens, idéalement situés à l’embouchure du golfe d’Aden, puis emprunte une route abîmée par des milliers de camions surchargés avant de pénétrer Addis-Abeba ici, dans le quartier de Kaliti. Le coton importé par Ayka passe par là, les lacets de Huajian aussi. Faire venir un container par la mer depuis la Chine jusqu’à Djibouti, explique Hélène Hai, coûte aussi cher que d’affréter un camion entre le port et Addis-Abeba. Ça fait cher les lacets.

A Kaliti, la poussière ne retombe que tard dans la nuit, quand les chauffeurs de camions garent leurs engins sur le bas-côté.

L’Institut de développement de l’industrie textile se trouve à l’écart du trafic, au bout d’une petite route sablonneuse. Devant l’immeuble bas à moitié achevé, le parking est vide. Au deuxième étage, un couloir nu mène au bureau garni de drapeaux nationaux du directeur de l’institut. Seleshi Lemma affiche la confiance de rigueur.

« Nous sommes compétitifs. »

Tout le monde ne l’est pas. J’ai aussi pris rendez-vous avec le patron de l’une des plus vieilles usines du pays, en bordure de la capitale. Il n’y a pas si longtemps, on était à la campagne ici mais la capitale a dévoré le quartier, aujourd’hui coupé en deux par un boulevard périphérique construit par des Chinois et déjà esquinté par les camions surchargés.

La façade de l’usine a été repeinte, l’enseigne historique conservée. L’entrée est décorée de photos de la belle époque. D’ici, on n’entend que la radio diffusée dans les ateliers. Un coup de fil de la réceptionniste et je me retrouve dans le bureau du patron.

Derrière les volutes de cigarettes fumées à la chaîne, cet Européen, installé en Éthiopie depuis toujours, s’enlise dans un pessimisme gluant. Il me demande de ne pas donner son nom, d’être vague sur son identité et lâche la bride.

A la tête d’une usine rachetée à l’État au milieu des années 2000, à l’aube des promesses gouvernementales, il n’a pas le soutien politique et financier du Turc et de la Chinoise. Comme d’autres petits patrons d’industrie, il galère. Pêle-mêle, il évoque les fréquentes coupures d’électricité, les pièces de rechange qu’il faut aller acheter à Dubaï, le droit du travail éthiopien hérité de l’époque à laquelle Addis-Abeba avait le soutien de Moscou, et qu’il trouve trop rigide. Avec le temps et certaines raisons qu’il tait, ses commandes à l’international se sont taries. Aujourd’hui, ses trois cents salariés se tournent les pouces, assis face à des machines silencieuses. Ils pointent quand même tous les matins. Dans l’atelier, la radio les divertit, en attendant que les jours passent et que l’heure de la quille sonne. Ubuesque. Nous faisons le tour de ce désœuvrement et des chaînes de montage muettes avant de revenir nous installer dans le bureau enfumé.

« Pourquoi ne pas miser sur le marché local ? Il doit bien y avoir des débouchés, non ?

– Impossible. »

Le patron écrase sa troisième cigarette dans un cendrier déjà plein de mégots et sort sa calculette. Le résultat s’affiche, il fait pivoter l’outil vers moi.

« 1,7. Et donc ?

– Avec les taxes, pour un dollar d’investissement, je dois en sortir 1,7. Impossible. »

Le directeur de l’Institut du textile, Seleshi Lemma, m’en a parlé. En s’en prenant à leur bourse, Addis-Abeba contraint ainsi les entreprises nationales à se concentrer sur l’export. Une façon comme une autre de les obliger à se hisser au niveau des standards internationaux.

En costume sombre, le fonctionnaire s’est assis sur une banquette en cuir noir. Son bureau est vaste et donne sur une cour intérieure d’où l’on aperçoit des étages en travaux. J’ai croisé peu d’employés avant de toquer à sa porte. Les couloirs résonnent d’un vide qui contraste singulièrement avec l’assurance du directeur de l’institut.

« Les pays asiatiques deviennent trop chers et passent d’une industrie à forte main-d’œuvre à une économie de services. »

C’est en tout cas ce que répète la Banque mondiale, qui prévoit depuis une décennie une migration de l’industrie de la confection de l’Asie vers l’Afrique.

Il faut bien continuer à fabriquer des vêtements quelque part. Ça, je l’ai déjà entendu. L’Éthiopie aurait donc une carte à jouer, aux côtés ou en compétition plutôt d’autres pays africains. La confirmation lui aurait été donnée lors d’un voyage à Hong Kong. Dans l’ancienne colonie britannique, me raconte Seleshi Lemma, le groupe suédois H&M, encore lui, aurait tenté de convaincre ses fournisseurs de s’installer en Éthiopie. Je m’en étonne, il confirme. On poursuit.

Plus tard, au bout d’un va-et-vient d’emails entre Addis-Abeba et Stockholm, un représentant du géant du vêtement à bon prix, convaincu du « grand potentiel » de l’Éthiopie, se contentera d’évoquer un partenariat à « petite échelle » avec quelques usines locales. Quoiqu’il en soit, le groupe suédois n’est pas le seul à s’intéresser à l’Éthiopie. Plus discret, le chinois Jiangsu Lianfa Textile Co a annoncé en septembre 2014 vouloir construire sa propre usine pour un montant de 500 millions de dollars. Cette fois-ci, vingt mille emplois ont été promis. Un mois plus tard, la presse gouvernementale éthiopienne trompetait l’arrivée du groupe bangladais BDL dans le nord du pays. L’exode de l’industrie textile a commencé, disent les gros titres des organes de presse officiels à Addis-Abeba. En 2014, en grande partie grâce à la création de zones économiques spéciales, à l’image de ce que l’Asie a fait dans les années 1990, 70% des investissements en capital en Éthiopie ont été consacré au secteur.

Mis à part ceux-là, rares sont ceux, en Éthiopie, capables de rivaliser sur le marché international. Ici, les dollars ne suffisent pas. L’industrie est en friche, il faut tout mettre sur pied. Ayka et Huajian peuvent se permettre de perdre du temps et de l’argent, pas les autres.

Avant de devenir un carrefour industriel, l’Éthiopie doit faire tomber quelques barrières, me dit l’économiste de la Banque mondiale Guang Zhe Chen, dans le salon moquetté du Sheraton. Il faut, dicte-t-il, faire face à l’appétit d’autres pays africains, faciliter les prêts et les échanges bancaires, améliorer la logistique, alléger la bureaucratie. La liste est longue pour parvenir à cet idéal manufacturier et pourrait se décliner à beaucoup de pays africains. Confection ou pas, quelle que soit l’industrie, les hommes d’affaires se heurtent souvent à un mur. Enregistrer une entreprise peut prendre un temps infini, six semaines au minimum, surtout pour les étrangers, pourtant si courtisés. Une entreprise ne peut exercer qu’une seule activité et doit posséder une adresse physique. Ça passe pour les industriels. En revanche, ça complique la vie des petits auto-entrepreneurs qui bidouillent dans leur chambre les outils numériques de demain. Les règles changent souvent, peu de gens les connaissent et, dans les ministères, tout repose sur la personne assise de l’autre côté du bureau, raconte la plupart des investisseurs. Rien ne se fait en ligne, le papier demeure l’allié le plus précieux de fonctionnaires tatillons, très nombreux et peu familiers des affaires. Les autorités refusent de trancher dans les couches administratives, il y a bien assez de chômage comme ça. Au final, l’Éthiopie figure bien bas dans le classement de la Banque mondiale des pays où il fait bon investir. Pourtant, toujours d’après la Banque mondiale, en 2013 et 2014, les nouvelles étaient bonnes : les pays africains grimpaient dans le classement mondial des économies attractives. Les investisseurs osaient même s’aventurer hors du trio habituel formé par l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya. En tête de ces nouveaux partenaires économiques, on trouve La Chine, la Turquie et l’Inde, principaux employeurs du secteur manufacturier sur le continent.

L'usine de textile Big M à Addis-Abeba, Ethiopie

Addis-Abeba, 2013. L’usine de textile Big M, propriété d’un homme d’affaires éthio-saoudien. VD

En Éthiopie, le gouvernement n’a pas besoin qu’on lui rappelle ses limites. Il les connaît, mais tient à garder la main sur son économie. Trop de pays Africains ont ruiné la leur en suivant les conseils avisés de la Banque Mondiale et du FMI. Meles Zenawi se plaisait à le répéter dans ses discours et lors de ses entretiens avec les collègues en cravate de Guang Zhe Chen. Pas question de laisser les banques prêter à tout va, ni ces mêmes organisations l’obliger à libéraliser à tour de bras. Chaque ligne de crédit accordée à une entreprise privée doit ainsi alimenter les coffres de la Banque centrale éthiopienne. Après tout, l’État est de loin le premier employeur et il manque de fonds.

La logistique ? Cinq mille kilomètres de voies ferrées devraient relier Addis-Abeba à ses voisins, les douanes apprennent à fluidifier leurs procédures, l’électricité cessera d’être un problème dès que le Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne et la pléthore de barrages plus petits en construction feront tourner leurs turbines…

Il faudra aussi former les futurs cadres de cette industrie rêvée. En Afrique subsaharienne, chiffre la Banque mondiale, il n’existe que 79 scientifiques ou chercheurs pour un million d’habitants. La moyenne mondiale est de 1081 pour un million. A titre de comparaison, la Chine fait sortir de ses universités 40% de diplômés en sciences, technologies, ingénierie ou en mathématiques, contre seulement 22% des établissements africains. L’Éthiopie fait face à ce déficit, la matraque à la main. Ces vingt dernières années, Addis-Abeba a fait construire une trentaine d’universités, implantées sur tout le territoire, où l’on forme une armée d’ingénieurs et de techniciens. Les étudiants n’ont pas leur mot à dire, des quotas définis en fonction des besoins de la nation décident qui fait quoi. Mieux vaut ne pas trop en pincer pour l’Histoire ou la littérature.

L’industrialisation, donc, mais à quel prix ? Ces promesses de splendeurs économiques se réaliseront-elles aux dépens des ouvriers éthiopiens ? A écouter le patron européen morose, la réponse est non. Ses employés n’ont rien à craindre, même pas l’appétit des investisseurs pour des rendements à peu de frais. En allumant une énième cigarette, il déverse de nouveau sa rancœur sur le droit du travail éthiopien qui complique les licenciements et octroie un jour de congé supplémentaire par année d’ancienneté. Les doyens de l’usine cumulent ainsi jusqu’à quarante-cinq jours de vacances par an, contre quatorze pour les nouveaux, insiste le chef d’entreprise, le doigt sur la liste de ses employés que sa secrétaire vient de lui imprimer. Et c’est sans compter les nombreuses fêtes nationales.

J’ai aussi posé la question à Ercan Turgoklu qui m’a répondu par un haussement de sourcils.

« Pour les employés, les conditions de travail ici sont bien meilleures qu’en Turquie. Toutes les semaines, j’ai la visite d’Européens qui vérifient que je respecte les normes de l’Union Européenne. On a dû construire un hôpital, on leur paie le repas et le transport jusqu’à l’usine. »

Le bras tendu vers le cliquettement des ateliers, puis : « Là-dedans, ils ont des syndicats ! Ça ne plaisante pas ici. »

Pour détricoter tout cela, j’oublie la Chinoise ravie, le Turc satisfait et l’Européen triste et me rends au centre d’Addis-Abeba, dans les locaux de la Confédération des syndicats éthiopiens, la CETU, à deux pas de Meskel square, la principale place publique d’Addis-Abeba. Au pied de l’immeuble, la statue défraîchie d’un ouvrier en bleu de travail accueille les cent cinquante employés permanents de la confédération. Créée sous le règne d’Hailé Sélassié, à l’époque des premières usines, l’organisation a célébré son cinquantième anniversaire en 2013. La CETU demeure aujourd’hui la seule confédération syndicale du pays, mais fait rarement parler d’elle. J’ai surtout besoin d’en savoir plus sur la législation du travail. L’Éthiopie peut-elle échapper au moins-disant social observé ailleurs ?

Une dame polie chargée des relations publiques m’a donné rendez-vous dans son bureau exigu. Trois personnes se présentent à tour de rôle et s’assoient. Des armoires pleines de documents compriment l’espace autour de la petite table rectangulaire. Au mur, Meles Zenawi a l’œil serein, assis, les mains sur ses jambes croisées.

La dame laisse la parole à son collègue Angesom Gebre-Yohannes. Le responsable de la Fédération des syndicats de l’industrie du textile a le mot cinglant et le regard pas très aimable. Après quelques circonvolutions verbales, on parvient à se parler.

« C’est vrai, ici, le droit de travail est clairement défini. C’est huit heures de travail par jour maximum, quarante-huit par semaine, pas plus. »

Assis à ses côtés, ses collègues acquiescent, silencieux. Dans son bureau étroit, la responsable des relations publiques qui a arrangé l’entretien prend des notes tandis qu’Angesom Gebre-Yohannes monopolise la parole. Les deux autres syndicalistes l’écoutent, interviennent peu.

Chez les Turcs d’Ayka, dit Angesom, les deux tiers des employés sont affiliés à un syndicat. Ils viennent d’ailleurs d’obtenir une augmentation de salaire de 25%, annonce le syndicaliste à ses collègues ravis. La tablée s’offre quelques borborygmes de satisfaction.

Nombreux sont ceux qui donnent raison au gouvernement éthiopien. L’industrie textile requiert énormément de main-d’œuvre, c’est exactement ce qu’il faut à l’Éthiopie. Pour un pays avec une population croissante, trop croissante disent les démographes, c’est une bonne façon de réduire la pauvreté et de faire baisser les statistiques du chômage. En manœuvrant intelligemment, ça peut marcher. Depuis l’effondrement, en avril 2013, d’un immeuble au Bangladesh, ancien eldorado de l’industrie textile, plus grand monde ne veut prendre le risque que cet épisode sanglant se répète, m’assure-t-on au fil de mes entretiens. Les autorités éthiopiennes feraient le nécessaire pour éviter une telle catastrophe sur leur sol, en particulier lorsqu’elles envisagent la construction de vastes zones industrielles aux quatre coins du pays. Pourtant, les entrepreneurs chinois, turcs ou bangladais sont rarement des parangons des luttes sociales… Ça se mord la queue, mais l’heure est à l’optimisme.

Angesom Gebre-Yohannes n’est pas bavard, alors j’insiste.

« Tout de même, il n’existe aucun salaire minimal, mis à part pour les fonctionnaires. C’est bien pour cela, pour le coût de la main-d’œuvre, que l’industrie du textile s’intéresse à l’Éthiopie, non ? Comment gérez-vous cela ?

– L’Éthiopie offre les salaires parmi les plus bas au monde, concède le syndicaliste. Mais les investisseurs ne viennent pas uniquement pour cela. Ils s’installent grâce à la bonne politique du gouvernement. »

Angesom Gebre-Yohannes se racle la gorge et se reprend. Son voisin de table se redresse sur sa chaise. La chargée des relations publiques attend, le stylo en l’air.

« Ça ne veut pas dire qu’on soutient le gouvernement, mais celui-ci s’assure que les investisseurs s’installent dans de bonnes conditions. Allez au Nigeria ou en Afrique du Sud. Là-bas, les ouvriers se comportent comme des guerriers vis-à-vis de leurs employeurs. Pas chez nous. Nous formons les ouvriers et les managers étrangers pour qu’il n’y ait pas de conflit. »

Je peine à imaginer mes interlocuteurs instruire Ercan Turkoglu ou Hélène Hai sur la façon de procéder avec leurs employés, mais mes doutes se heurtent à un mur de certitudes. La conclusion d’Angesom Gebre-Yohannes est d’autant plus hâtive que son organisation, finalement, ne représente pas grand monde. Ce qu’il affirme n’est pas complètement faux non plus.

Alors les entreprises comme Ayka pourront continuer à habiller les Européens de vêtements Made in Ethiopia et Huajian à les chausser. L’Éthiopie est accueillante et ambitieuse.

Les résultats mitigés du premier GTP, le Plan de croissance et de transformation, ne découragent pas les autorités. Au cours de l’année fiscale 2014/2015, les revenus des exportations du secteur de la confection ont atteint 98,1 millions de dollars, très loin du milliard escompté. Qu’à cela ne tienne, d’ici la fin du GTP II, le secteur doit avoir généré 779 millions de dollars, soit huit fois plus. Au passage, les ambitions ont été revues à la baisse. Plus globalement, de 2015 à 2020, le deuxième GTP fixe l’objectif à 3,6 milliards de dollars de revenus à l’export, soit 25% de la totalité des exportations du pays en 2020, pour atteindre 40% en 2025.

VD - Tikur3

L’usine éthiopienne de Tikur Abay produit des chaussures pour le marché national – 2013. VD

Dans l’entourage du Premier ministre, on persiste à voir grand. Le pays prévoit ainsi d’investir un milliard de dollars par an sur une décennie dans des zones industrielles spéciales qui accueilleront des usines de transformation du cuir, de textile ou d’agroalimentaire. Deux cent mille emplois doivent se créer chaque année à la faveur de l’arrivée d’investisseurs étrangers. Oui, oui.

Pour l’heure, la Turquie dépasse d’une tête les autres prétendants. Entre Ankara et Addis-Abeba le courant passe très bien. La Turquie exporte ses machines vers l’Éthiopie d’où elle importe du textile et des céréales. Beijing aussi est en bons termes avec l’ancien empire abyssin, mais investit surtout dans les routes et le chemin de fer. Ses banques offrent des prêts facilement et ses entreprises sont imbattables en termes de prix et de vitesse d’exécution. Pour la qualité, ça se discute. Et tant pis si Huajian doit désormais faire sans Hélène Hai. Trois ans après son installation en Éthiopie, la jeune femme a délaissé l’industrie de la chaussure pour investir un domaine plus à son pied. En juillet 2013, elle a créé sa propre société, Made in Africa Initiative, et conseille les gouvernements de l’Éthiopie, du Rwanda et du Sénégal. Le filon sent les bénéfices à plein nez, les « nouveaux territoires » à défricher sont nombreux.

Dans l’usine éthiopienne de Huajian, c’est désormais souvent le grand patron lui-même, Zhang Huarong, qui se plaint de l’inefficacité supposée des ouvriers éthiopiens et de la pesante logistique nationale. C’est normal, se rassure-t-il : l’Éthiopie est exactement comme la Chine d’il y a trente ans.

Chapitre précédent : « Mes enfants, ils sont pas comme moi »

Chapitre suivant : Tesfaye n’est pas son vrai nom

Chapitres précédents :
1- Ato Tesfaye
2- Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne

 


 

Dans le quartier de Kazenchis, à deux pas d’hôtels de luxe et du siège de l’ONU, en janvier 2015. Vincent Defait

« Mes enfants, ils sont pas comme moi »

Addis-Abeba, novembre 2014.

« Ato, je suis un enfant de pauvres. »

Un enfant de Kazenchis, surtout, que l’on traverse de nouveau ce jour-là, en chemin vers un de ses rendez-vous. Une livraison, paraît-il. Je ne demande pas.

Ato – « monsieur » – Tesfaye me dépose en passant. Il a acheté une nouvelle voiture, une Toyota Corolla, on ne se refait pas, mais en état de rouler, celle-ci. Et qui ne sent pas l’essence. Le pare-brise n’est pas fêlé et on entend à peine le moteur tourner, un vrai plaisir.

« Le barrage, ça me sert à quoi, à moi ?

– A plein de choses. S’il y a assez d’électricité pour bâtir une industrie, c’est bon pour l’économie. Ça crée des emplois.

– Quels emplois ? J’en fais quoi, moi ?

– Toi, je ne sais pas. Mais tes enfants…

– Quoi, mes enfants ? Le gouvernement, il s’en fout de mes enfants. Baka. »

J’abandonne. Tesfaye a bien assez à faire avec son quotidien à Kazenchis.

La trentaine bien entamée et doucement bedonnante, il a grandi dans ce vieux quartier, où le passé disparaît sous les coups de pelleteuse. Les autorités veulent bâtir ici un centre d’affaires, un lieu pimpant s’étirant du luxueux hôtel Sheraton et son flot de richesses insolentes, à l’obsolète architecture du non moins imposant siège de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. De grands immeubles pas vraiment jolis, des bureaux ou des hôtels de luxe, des centres commerciaux aussi. La capitale éthiopienne néglige de se faire belle, mais elle manque de ce genre d’infrastructures qui recouvrent peu à peu les milliers d’histoires qui ont façonné Kazenchis.

Le barrage est loin. Tesfaye ramène la discussion au niveau du bitume.

« Les vieilles, là, elles sont les amies de ma mère. »

D’un coup de menton, il désigne trois femmes, la tête couverte d’un netela, un voile blanc aux bordures colorées. Le trio discute en s’abritant du soleil sous un parapluie, puis se sépare lentement. Les passants pressés les évitent, les porteurs à la nuque pliée sous le poids de gros sacs les contournent au petit trot. Elles fendent le chahut à leur rythme. Le bruit, les fumées noires des pots d’échappement, les minibus, tout cela se tient à distance des anciennes. Celle des trois qui est partie seule s’arrête au passage d’un jeune prêtre et baise la grosse croix en bois qu’il tient à la main. Baiser, croix sur le front, baiser encore, croix sur le front de nouveau. Trois fois, comme la sainte trinité orthodoxe.

« Ces vieilles, elles m’ont connu petit. Maintenant, quand elles me voient, ato, elles sont impressionnées. »

On les dépasse à petite allure.

La petite entreprise de Tesfaye se porte bien, toujours en équilibre avec la loi. Il en connaît les failles, dans lesquelles il s’engouffre allégrement. Il faut bien vivre.

Tesfaye a commencé comme les autres enfants de son quartier. A douze ans, alors que le pays se remettait de 17 ans de dictature, il gagnait ses premiers birrs en arpentant les rues de Kazenchis pieds nus, son bidon d’eau sale et sa boîte de cirage sous le bras. Combien de souliers a-t-il fait briller ? Des milliers, sans doute.

En Éthiopie, les classes sociales s’affichent aux pieds. Les paysannes envoyées à la capitale mendier du pain s’abîment la voûte plantaire sur le goudron. Ceux qui s’échinent sur les chantiers, sur les marchés ou à l’arrière des magasins portent des sandales en plastique. Les autres lacent leurs chaussures et les font briller. Pour quelques birrs, les gamins des rues leur donnent une nouvelle allure. Au petit matin, aux abords des bureaux et des commerces, on s’assoit et on laisse les gosses effacer la souillure du trajet avant de bien paraître. Une prouesse en saison des pluies, quand la ville tient aux semelles. Aujourd’hui, ces gamins de la campagne viennent gagner à la capitale l’argent que leurs parents n’ont pas. Ils dorment dehors, beaucoup respirent de la colle ou de l’essence, la nuit. Ça fait tourner la tête et oublier le froid.

Sorti de l’adolescence, Tesfaye est devenu « messager », comme il dit. D’un magasin à l’autre, il portait des documents et des colis. D’un foyer à l’autre, il allait acheter du lait pour les enfants, du sucre pour le café des mamans. Puis il s’est esquinté le dos au flanc d’un taxi collectif bleu et blanc à gueuler la destination du véhicule, à récolter son dû auprès des passagers, à sauter du minibus pour laisser les clients sortir. Toujours en s’accommodant de l’impatience du chauffeur, forcément pressé de reconquérir son droit au bitume. L’école le matin, le travail l’après-midi. Son quartier, Kazenchis, l’a forgé au labeur.

« C’est pour ça que je peux travailler beaucoup. »

Le regard cloué dans le trafic, il sourit, satisfait.

Sa mère a fini par emprunter de l’argent, cinq cents birrs à l’époque, une vingtaine d’euros, pour offrir à son fils un permis de conduire. La petite entreprise s’est étoffée avec le temps, la sueur et la malice.

Tesfaye se raconte et persiste à m’appeler « monsieur ».

« Ato, je travaille comme un âne », dit-il ce matin-là. « Tu peux m’appeler donkey. »

Sa moustache, d’un coup, fait grise mine. Il mâchouille ses pensées.

Sept jours sur sept, de jour comme de nuit, il trime. Mais ça paye. Tesfaye a pu s’acheter deux appartements dans un condominium. Un « condo », comme tout le monde dit ici. Des immeubles vite construits pour satisfaire le besoin en logement d’une population aspirant à mieux. Impensable pour l’immense majorité des Éthiopiens qui doivent se contenter de quelques centaines de birrs par mois dans les campagnes, d’un bon millier en ville. Une timide classe moyenne commence tout de même à émerger, avec plus de moyens. Un professeur d’université gagne plus de 10 000 birrs, environ 400 euros, un ingénieur dans la fonction publique à peine plus de 3 000, soit 120 euros. Le salaire minimum pour un fonctionnaire a été fixé à 624 birrs. 25 euros. Tesfaye peut se faire jusqu’à 2500 birrs en une journée, desquels il déduit le prix de l’essence et l’entretien de son véhicule.

Le « condos », pour lui, n’est pas le graal qu’il est pour les autres. C’est une assurance vieillesse.

C’est surtout une promesse de progrès contenue dans une pièce ou deux, parfois trois, avec des toilettes, l’eau courante et l’électricité, à l’étage d’un immeuble invariablement rectangulaire. Seule la couleur de la façade change d’un quartier à l’autre. On ne s’embête pas avec les détails. Les autorités d’Addis-Abeba en ont déjà construit 100 000 et prévoient d’en octroyer 50 000 tous les ans, repoussant ainsi toujours plus loin dans la campagne les limites de la ville. Les bourgs de province ont aussi leur condos, souvent érigés à l’écart, au milieu des champs. Sans doute un pari sur l’urbanisation du pays. Des quartiers de plusieurs milliers de logements sortent ainsi de terre depuis quelques années. Il arrive souvent que l’eau cesse de couler du robinet à cause des malfaçons. Les murs sont en papier, on vit avec ses voisins. Les temps de transport s’allongent. Les liens sociaux s’effritent et se recréent. On continue de rêver de condominium. J’ai rarement vu une capitale africaine autant couverte d’échafaudages. Addis-Abeba part de loin, mais tout de même.

Tesfaye a eu de la chance. La loterie l’a placé en haut de la liste d’attente. Il y a trois ans, il a gagné le droit d’acheter un premier appartement. Quatre-vingt dix mille birrs âprement gagnés lui ont ouvert la porte d’un studio, qu’il loue depuis pour s’assurer une rente. Rebelote quelque temps plus tard, à la périphérie de la ville, au nom de sa femme. Tant qu’on peut payer… Tesfaye préfère porter des chaussures défoncées et vivre sous un toit en tôle sans eau courante, en attendant. Ses clients ne lui en tiennent pas rigueur, semble-t-il. Il détonne. Beaucoup de ses amis d’enfance passent leurs journées à mâcher du khât, cette plante aux vertus excitantes.

Il joue du volant pour fendre un amas de voitures coincées à un carrefour. Et il parle.

« Ils riaient, quand j’étais shoe-shiner. Tu sais, avec ma boîte et mon cirage… Baka ! Aujourd’hui, parfois, je leur donne 10 birrs en passant. Comme ça, pff. Pour moi, 10 birrs, c’est meaningless… Des fainéants. Sérieusement, Ato, crois-moi… »

Dix birrs. De quoi acheter trois ou quatre injeras, cette galette de céréales, spongieuse et typique du repas éthiopien. Aux mendiants, on donne rarement plus d’un birr. La revanche n’a pas de prix.

Tesfaye ne s’accorde quasiment jamais le temps de boire un café, parfois une bière ou deux, le soir. La Saint-George nationale rince à merveille la fatigue des journées.

Il y a peu, il pensait en avoir fini avec l’immobilier, mais sa mère doit déménager.

« Une vieille comme elle… Le gouvernement, il a envoyé une lettre. En juin, ils démolissent sa maison, tout, le quartier.

– On m’en a parlé. A Kazenchis. Au profit de qui ?

– Je sais pas, Ato. Les Chinois ou les Éthiopiens de la diaspora, ils vont construire un immeuble. L’argent, ils le sortent d’où, hein, Ato ?

– Aucune idée. »

Tesfaye a huit mois pour trouver une solution. Bientôt, la maison de sa mère, louée 4,50 birrs par mois au kebele, le plus petit échelon d’une administration étatique omniprésente, sera détruite. Tesfaye est né dans cette chika bet, une habitation de terre et de paille. Place au futur.

Le fouillis du quartier comble nos silences. Je pense aux trois vieilles autour desquelles le chaos se fissure. Elles font sans doute partie de ces hordes d’anciens qui passent leurs journées, parfois leurs nuits, dans les églises orthodoxes. Chaque établissement est dédié à un saint et ceux-ci ne manquent pas. Les bigotes processionnent ainsi d’église en église, en suivant le calendrier divin.

Le carrefour de l’église Urael a encore changé. Le rond-point est désormais goudronné. On y circule sur une seule moitié, un demi-cercle, dans les deux sens, le temps d’achever les rampes d’accès à la nouvelle avenue qui glisse le long de la voie ferrée, en contrebas. Les rails du tramway ont été posés.

En face de l’église, un homme se rince le visage, une bassine à ses pieds, assis dans ce qui fut son salon. Sa maison n’a plus ni toit ni façade. L’homme surplombe désormais le rond-point tout juste asphalté. Les plans de la nouvelle route s’arrêtaient au milieu de son petit logement.

« Endé ! » s’exclame de nouveau Tesfaye, en montant dans les aigus. « Ma mère, elle compte sur moi. Je l’ai mise sur la liste d’attente pour un condo. Cette fois-ci, je dois payer 120 000 birrs, en trois fois. »

Plus de 5 000 euros à débourser sans savoir où, ni quand l’appartement sera disponible. Sans doute très loin, certainement pas à Kazenchis où la vieille dame a fait sa vie. Le système est ainsi fait. Et le coût de la vie augmente.

« Ils font des listes, puis ils éliminent ceux qui peuvent pas payer, les opposants et les autres. Si t’es pas un Tigréen, c’est fini. »

Depuis leur prise du pouvoir en 1991, ceux originaires du Tigré, une région du nord du pays, tiennent l’économie, la politique et les forces de sécurité.

« Vraiment ato, dans quel pays on fait ça ? »

Nous avons rarement eu une conversation aussi longue. Tesfaye est bavard ce matin.

Son véhicule prend une claque. Sa moustache ne sourit plus du tout. Un taxi, une Lada bleu et blanc sans âge, héritage du passé commun entre l’Éthiopie et le bloc soviétique, passe en sens inverse en pétaradant. Une fumée âcre se faufile par nos fenêtres entrouvertes.

D’habitude, Tesfaye parle trop, mais pas longtemps. Trop parce qu’il garde mal les secrets, brièvement parce que nous n’avons jamais le temps que de quelques mots.

« Et après ?

– Après quoi ?

– Quand tu auras acheté un condo pour ta mère, tu fais quoi ? Tu travailleras moins ?

– Ato, tout est cher maintenant, et mes enfants, ils sont pas comme moi. Ils mangent de la viande, eux. Moi, à leur âge, c’était tous les jours fir-fir. »

Un mélange de sauce et d’injera, une galette de céréales. C’est assommant et pas forcément nourrissant. Dans les campagnes, le régime alimentaire n’a guère évolué et les enfants font rarement leur âge. La petite taille des adultes trahit souvent une enfance traversée avec des repas rachitiques. Stunted, disent les agences onusiennes et les ONG. Rachitique, retardé, en français. Le développement intellectuel des individus est compromis, leur capacité de mémorisation réduite. D’après l’UNICEF, 67% de la population adulte éthiopienne a souffert de rachitisme pendant l’enfance. Chaque année, la sous-nutrition des enfants coûte au pays l’équivalent de 16,5% de son PIB.

« Alors je continue de travailler. Ma mère, pour moi, elle payait 20 birrs pour une année à l’école du gouvernement. Mes enfants, ils iront dans une bonne école, mais ça coûte 700 birrs pour un mois. Endé ! Quand je dis à ma fille que je marchais pieds nus, elle comprend pas… Guébagn ? »

Compris.

A la capitale, les choses ont changé.

La petite a cinq ans et son père lui achète une nouvelle robe à chaque célébration chrétienne orthodoxe. Noël et Pâques lui coûtent un bras. La maman insiste, me dit Tesfaye. Avoir de l’argent et ne pas gâter ses enfants, ça ne se fait pas. La fillette, tout cela, ça la dépasse bien sûr. Que son papa ait pu marcher pieds nus aussi. Tout comme les rêves qu’entretiennent ces hommes en costume qu’elle voit à la télévision. Depuis leurs ministères, sur l’unique chaîne publique nationale, ces gens sérieux et appliqués lui promettent que son pays deviendra, un jour prochain, l’atelier textile du monde. Que bientôt, on fabriquera ici, en Éthiopie, les vêtements que les Européens et les Américains portent dans leurs émissions de télé idiotes qu’elle regarde sans doute. Avec le satellite, on capte toutes sortes d’âneries.

Bien sûr, la fillette s’en moque, tout autant que son père.

L’usine des Turcs n’est pourtant pas si loin de chez eux.

 

Chapitre précédent : Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne

Chapitre suivant : Des vêtements Made in Ethiopia