Chapitres précédents :
1 – Ato Tesfaye
2 – Du Nil coule la « Renaissance éthiopienne »
3 – « Mes enfants, ils sont pas comme moi »
4  – Des vêtements Made in Ethiopia
5 – Tesfaye n’est pas son vrai nom
6 – Meles Zenawi, l’homme de la « renaissance »
7 – Un train vers la mer
8 – Hey, bro !
9 – Partir, malgré tout
10 – Des élections sans bruit
11 – Du sucre contre du cash
12 – Tesfaye et le futur en carton

 

Epilogue

 

Le 8 octobre 2016, le gouvernement éthiopien a décrété l’État d’urgence sur l’ensemble du territoire. L’armée a été déployée, l’Internet mobile a été coupé et les réseaux sociaux bloqués. Plus aucun regroupement n’a été toléré à proximité des usines et des fermes étrangères, les diplomates ont été interdits de s’éloigner de plus de 40 kilomètres hors de la capitale.

Cinq jours plus tôt, j’étais à Bishoftu, à une quarantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba. C’était un lundi. La veille, une centaine de personnes ont péri, piétinées et étouffées au fond d’une tranchée. 55 morts, dirent les autorités. Près de 500, a surenchéri Jawar Mohammed, un opposant très actif sur Facebook et Twitter, installé aux États-Unis, d’où sa haine du régime lui a fait perdre prise avec la réalité.

Ireecha est la principale fête Oromo. On se retrouve tous les ans à Bishoftu, ce bourg sans attrait, le long du lac, pour y célébrer la culture d’un groupe linguistique de 35 millions de personnes qui, depuis les successions impériales, se sentent marginalisées. Cette fois-ci, des jeunes en ont fait une tribune politique, bras croisés au-dessus de la tête, signe de l’oppression dont ils se considèrent l’objet, symbole aussi de leur opposition aux élites dirigeantes que l’athlète Feyisa Lelisa a popularisé sur la ligne d’arrivée du marathon olympique, à Rio, au Brésil, quelques semaines plus tôt.

« A bas, à bas woyane ! »

La foule a scandé ce dimanche d’octobre et s’est approché de la scène, d’où la regardaient les représentants woyane, le surnom des hommes de l’EPRDF. Tirs de somation, coups de trique et gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre ont fini par intervenir, semant la panique dans une foule compacte. On s’est bousculé et on a basculé dans la fosse, creusée quelques années auparavant pour drainer les eaux de pluies.

De son clavier, Jawar Mohammed, président omnipotent de l’influente quoiqu’interdite chaîne de télévision Oromo Media Network, a appelé en représailles à « cinq jours de rage ». Pendant près d’une semaine, tout ce qui représentait le gouvernement, même indirectement, a été saccagé. Des fermes horticoles néerlandaises, des usines textiles turques, une cimenterie nigériane, des hôtels à capitaux éthiopiens… Tous accusés de collaborer avec un régime honni et d’avoir volé les terres de paysans oromos.

La région Oromia, la plus vaste du pays et terre du tiers de la population, venait de vivre la plus longue et la plus intense vague de manifestations du dernier quart de siècle en Éthiopie. Cette semaine d’octobre 2016 en fut l’acmé.

Depuis novembre 2015, deux mois après ce nouvel an d’extase nationale auquel j’ai assisté, les manifestations d’étudiants, de lycéens ou de paysans ont éclaté un peu partout dans la région. Dans les villages et les bourgs, les universités et les écoles. Sur les routes, aussi, que l’on bloquait furtivement, le temps que les forces de sécurité se montrent. Toujours réprimées violemment.

Au départ, il y eut un plan d’expansion de la capitale que les Oromos ont assimilé à une nouvelle tentative de confiscation de leurs terres. Le « master plan » fut retiré par les autorités. Un geste de conciliation que Meles Zenawi n’aurait sans doute jamais concédé. Pour beaucoup, ce fut aussi le signe d’un pouvoir aux abois, sans leadership. Les manifestations ont duré, jamais plusieurs jours au même endroit. De quoi donner le tournis aux forces de sécurité, l’armée comprise.

Début août 2016, la région Amhara s’y était mise aussi pendant plusieurs semaines, pour un litige frontalier avec la région voisine tigréenne, d’où sont originaires beaucoup des élites au pouvoir. Les Amharas et les Oromos se sont pris à espérer une opportune conjonction des luttes.

Avec Karim Lebhour, le correspondant l’AFP, nous nous sommes rendus à Bahir Dar, la capitale Amhara, fin août. Le temps d’une journée et de plusieurs interviews à l’abri des regards, au fond d’une cours où notre traducteur nous a entrainé. Il a fallu ruser, promettre l’anonymat, puis écouter le récit d’une manifestation terminée sous une pluie de balles. Sur les écrans de téléphone, les photos des morts. Dans les mots, la hargne.

Et puis l’état d’urgence, donc.

Deux mois après son instauration, plus de 11 000 personnes ont été arrêtées. Information fournie par le gouvernement. Il faut sans doute multiplier ce nombre par trois pour approcher de la réalité. Peu importe, ceux à qui l’on a passé les menottes iront nourrir leur haine des autorités dans des geôles infâmes ou des camps de « rééducation » où, dixit le porte-parole du gouvernement, elles redécouvrent la Constitution et font « un peu de fitness ». Le camp est en fait une base militaire dans l’est du pays et les exercices physiques directement inspirés de l’entrainement de l’armée. Ces étudiants, qui le sont parce que les élites auxquelles ils s’opposent ont fait construire des universités, sont pourtant le produit de la « renaissance » éthiopienne. Ces insatisfaits des discours officiels ont en quelque sorte déjà un pied dans le monde : ils n’auraient pu se soulever contre un régime rigide sans les réseaux sociaux et leurs téléphones portables, sans lien avec l’extérieur, sans qu’ils n’aspirent à autre chose que la sécurité nationale, à la différence des générations précédentes.

Las, entre un gouvernement buté et une diaspora outrancière, la nuance et la mesure furent les deux grandes vaincues de ces manifestations. La vérité aussi.

Début novembre 2016, le gouvernement a changé. Des têtes sont tombées, y compris à la direction de la région Oromia. Classique. Le calme est revenu quasiment partout. Et puis, début décembre, l’Internet mobile a été partiellement rétabli, les réseaux sociaux moins filtrés.

Entre temps, le phénomène climatique El Nino a secoué le pays. Une terrible sécheresse a mis à mal les fragiles fondations économiques et sociales de l’Éthiopie. Derrière des portes closes, le gouvernement s’est déchiré. Il y a eu ceux qui voulaient alerter le monde, ceux qui préféraient éviter de réveiller de mauvais souvenirs. Avec le temps et l’urgence, tous ont dû l’admettre : près de 15 millions de personnes ont eu besoin d’une aide alimentaire. On a puisé dans les fonds publics, on a étiré au maximum les moyens des partenaires – Nations unies et ONG – pour acheminer de la nourriture et de l’eau aux populations dans le besoin. Tout en faisant le nécessaire pour que les journalistes ne se rendent pas sur les zones les plus touchées.

« Si cela avait été nécessaire, nous aurions pioché dans les fonds alloués aux grands projets d’infrastructure », m’a dit un ministre.

Avec mon collègue de l’AFP, de nouveau, nous avons pu nous glisser dans une mission de l’ONG Save The Children, dans le district Siti, en région Somali. Rarement j’ai vu une organisation internationale aussi fébrile qu’un mot ou une photo sorte qui puisse déplaire aux autorités. En trois jours sur place, nous avons vu des cheptels laminés, des populations exsangues. Pas de mort, tant mieux. Officiellement, la sécheresse n’aura fait aucune victime. C’est faux, sans doute, mais encore faut-il le prouver. Le pire est passé. La croissance en a pris un coup et a chuté à 7%, mais les économistes ont tous prévu un retour à la hausse l’année suivante. Las, 2017 pourrait bien voire une nouvelle sécheresse dans le sud du pays, cette fois. Le pays aura-t-il les ressources d’y faire face, de nouveau ?

C’est dans ce contexte que je quitte l’Éthiopie.

En un peu plus de cinq ans, j’ai parcouru un pays sous échafaudages, à l’œuvre avec des nouveaux partenaires, venus d’horizons plus orientaux.

L’Éthiopie est un pays unique en Afrique, jamais colonisé, insoumis aux organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale. Tant mieux. Tous les diplomates le disent : le gouvernement éthiopien est ouvert au dialogue. Mais derrière ces portes entrouvertes, les avis extérieurs sont rarement pris en compte.

Un pied dedans, un pied dehors, Addis-Abeba, longtemps isolée, veut entrer dans la danse de la mondialisation sans se l’avouer. Etre un exemple pour les autres pays Africains ? Y parvient-on sans s’inspirer, à tout le moins, de ce qui se fait ailleurs ? Sans accepter d’être défié sur le plan des idées par ses propres citoyens ? En refusant de réécrire sa feuille de route en fonction des obstacles qui s’y dressent ?

Je suis arrivé dans un pays célébré. Je le quitte épuisé, à bout. Combien d’opposants politiques, de chefs de petits partis, de bloggeurs ou de journalistes ai-je rencontré, interviewé, côtoyé, qui ont été jeté en prison ? Beaucoup. Trop.

Il y a aussi ce ressentiment, terrifiant, qui épouse les frontières ethniques et qui a enflé au cours de cette annus horribilis au point d’être plus souvent avoué.

Un peu partout, de plus en plus, les autorités n’en ont plus que le nom. Dans l’administration d’État, la fidélité politique a été plus souvent récompensée que le mérite. Les portraits de Meles Zenawi, l’autocrate brillant qui a présidé aux destinées du pays pendant 17 ans, se cornent dans les bureaux et les ministères. L’héritage de Meles. La vision de Meles. Des formules creuses derrière plus personne n’ose se réfugier.

En cinq ans et demi, j’ai découvert, sans en avoir fait le tour, un pays farouche au visiteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas africain, s’il est blanc. Un pays qui oblige à la persévérance, à la patience et l’humilité. Le vieux lion ne se laisse pas approcher aisément.

Je quitte l’Éthiopie, un peu. Je garde avec moi le souvenir de centaines de kilomètres parcourus dans les rues d’Addis-Abeba à l’avant de Lada décaties, de ces heures passées dans les couloirs de ministères ou de bureaux d’État pour une interview ou un renouvellement de permis. De ces petits fonctionnaires, souvent sympathiques, toujours engoncés dans leur rôle. Des montagnes pelées du Tigré ou celles verdoyantes d’Amhara, des plaines cuisantes d’Afar et de Somali, de la touffeur de Gambella ou du Benishangul-Gumuz. Des bureaux patinés des représentations diplomatiques. De ces chambres d’hôtels miteux du bout du pays, des cafés d’Addis-Abeba où le macchiato brule les lèvres.

Je quitte l’Éthiopie mais j’emporte avec moi tout ça. Le vendeur de cartes téléphoniques du bout de ma rue, son collègue aux DVD piratés. Le vieux chanteur en costume luisant qui fait danser les jeunes branchés de la capitale. L’âne percuté par mon 4×4 de location sur une piste reliant deux camps de réfugiés à la frontière avec la Somalie. Le désarroi d’un traducteur réfugié d’Erythrée dont l’épouse, à bout de patience, a pris le chemin de l’Europe, via le Soudan. Et puis ces hommes en cravates et lunettes de soleil revenus de chez l’Oncle Sam pour profiter, eux aussi, de l’essor annoncé du pays qui les a vu naître.

J’ai vécu cinq années d’exaltations, parfois de désenchantements qui, toujours, ont nourri de nouveaux enthousiasmes. L’Éthiopie se désire. La lutte est inégale, réjouissante.

Quel modèle l’Afrique se trouvera-t-elle ? en cette fin 2016, on ne parle déjà plus d’émergence. Les 6% de croissance du continent se sont rabougris à 1,3%, soit la valeur la plus basse en deux décennies. Trop dépendante de l’exportation de ses matières premières, l’Afrique subit la conjoncture économique internationale. Globalement dépourvue de pétrole et de minerais, l’Éthiopie échappe à cette tendance, comme six autres pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Rwanda, le Sénégal et la Tanzanie. En 2017, la Banque mondiale prévoit un maigre 2,6% pour le continent. Or, 2,6% de pas grand chose, ça ne donne rien d’extraordinaire. L’Afrique n’a pas les cartes en main.

De l’Éthiopie, elle peut apprendre la persévérance et le sérieux, mais il y a tant que le continent serait inspiré de ne pas reproduire. Combien de temps ce leader africain pourra-t-il se permettre de taire les mécontents et les insatisfaits ?

La croissance économique ne peut suffire à évaluer la réussite d’une politique. Qu’on ne s’y trompe pas : l’Éthiopie ne faillit qu’à moitié. Les progrès accomplis sont fabuleux, mais le vieux lion marche sur du sable. Ces avancées ne sont rien sans une véritable ouverture politique.

L’Éthiopie est à un tournant, tellement éclairant pour l’Afrique. Si le gouvernement maintient sa main mise sur l’espace public, réprime l’opposition, asphyxie sa jeunesse, décourage la création de petites et moyennes entreprises, tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent volera en éclat. Cette réussite doit aussi appartenir à ceux que les dirigeants prétendre servir. Le bonheur ne se construit pas sans les citoyens.

Je quitte l’Éthiopie, que j’ai appris à aimer, sans tout à fait savoir de quoi elle est le nom.

Ciao Ethiopia.

 

Addis-Abeba, le 12 décembre 2016

 

PS : Le gouvernement a levé l’état d’urgence en août 2017. Dans la régions Oromia, les affrontements entre la population et les forces de l’ordre continuent, épisodiquement mais souvent violemment.

 

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Chapitre précédent : 1- Ato Tesfaye

Chantier du Grand barrage de la renaissance éthiopienne, septembre 2014. Vincent Defait

Du Nil coule la « renaissance » éthiopienne

Région du Benishangul-Gumuz, près de la frontière du Soudan, septembre 2014.

« On y est. »

Assis à l’avant, à côté du chauffeur, Semegnew Bekele range sa revue dans la porte du     4 x 4 et annonce, un peu enroué par le long silence : « Le barrage est là, sur la gauche. On va aller le voir avant de dîner. »

La nuit est tombée d’un coup, pile au moment où nous atteignons le chantier. Des tractopelles nous frôlent en soulevant d’énormes panaches de poussière qui montent dans la lumière des spots. Les engins en croisent d’autres, tout aussi bruyants, dans lesquelles les hommes ont l’air de nains. Tout en bas, près du barrage, une nuée d’ouvriers fourmille en sourdine.

« L’équipe de nuit. »

Tiens, Semegnew m’a parlé.

Nous sommes debout, le bout des chaussures dans le vide, sur la rampe d’accès au chantier. Les fondations de l’édifice, imposantes, émergent du fleuve dont les eaux seront bientôt domptées. Le petit homme rond savoure l’effet produit sur moi par l’immensité des lieux, puis rompt le charme.

« Venez, on va vous montrer votre chambre.

– J’ai pas mal de choses à vous demander…

– Je sais. Ne vous inquiétez pas. On fera ça demain. »

Je ravale mes questions, qui se perdraient de toute façon dans le boucan des engins. L’ingénieur n’a pas envie de traîner, j’ai surtout besoin d’eau fraîche.

Une demi-heure plus tard, sous le porche d’une enfilade de petites pièces en préfabriqué, je contemple la lumière des camions qui sinuent à flanc de collines. D’ici, on n’entend que le cliquetis des engins et les climatisations qui ronronnent en gouttant sur le sol bétonné. Tout est calme, du perron de ma chambre, un cube aux murs blancs avec deux lits simples placés en perpendiculaire, un frigo, une table et une salle de bain colonisée par les cafards. Ça sent l’humidité mais dans l’ensemble, ça vaut bien des hôtels du pays.

Je suis venu ici avec l’intention de voir vivre ce chantier érigé dans un désert vert, de raconter la vie isolée des milliers d’ouvriers occupés à bâtir la « renaissance » de leur pays. J’ai vendu le sujet comme ça et, à Paris, l’idée a plu. Au téléphone, Semegnew a éludé par des « oui, oui » trop mous pour ne pas être suspects. Au début, je n’ai pas fait attention.

Il était à peine 15 heures quand le photographe et moi sommes sortis de l’aéroport d’Assossa, un bourg couleur de terre mouillée sans intérêt à 500 km à l’ouest de la capitale. C’est à peine si Semegnew Bekele nous a salués. J’ai mis du temps à le reconnaître. A ma décharge, je regarde peu la chaîne de télévision nationale où il tient la population au courant de l’avancée de la construction du barrage. Il n’est ni grand, ni bavard et offre une main molle quand on le salue. Pas engageant. Sans un mot, il s’est installé à l’avant du véhicule pendant que son chauffeur à la carrure de boxeur posait nos sacs dans le coffre.

« On y va. »

Semegnew Bekele n’a pas pipé mot du trajet. De la banquette arrière, mes tentatives d’engager la discussion ont rebondi sur son mutisme. A un moment, c’est vrai, il s’est tourné pour me tendre le magazine d’Ethiopian Airlines, celui avec sa photo en page 24. De temps en temps, il saluait d’un geste obligé des gamins surtout soucieux que leurs chèvres ne finissent pas sous les roues du véhicule. Au fil des heures, les villages se sont faits plus rares et plus dépouillés. Les petites parcelles de maïs se sont fondues dans une végétation touffue, sans arbre, avant de tout à fait disparaître. La piste a fini par serpenter entre des reliefs sans présence humaine. Puis, dans la lumière évanescente de la fin de journée, les faisceaux de puissants projecteurs se sont détachés du fond de la vallée. Les épaules du chauffeur se sont assouplies.

Le barrage était là et Semegnew me parlait enfin.

Avec sa casquette en tissu épais, sa chemise à carreaux et son verbe rare, Semegnew Bekele est la voix et le visage du Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne, le GERD, d’après l’acronyme anglais. Pour les Éthiopiens, le barrage s’appelle simplement hidasse – « renaissance ».

Le projet est dément. En 2017, si tout se passe bien, et tout se passera bien, l’Éthiopie devrait avoir achevé la construction du plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique. Avec 6000 mégawatts de puissance annoncée, soit l’équivalent de six petites centrales nucléaires, le projet se place au huitième rang mondial et s’affiche aux quatre coins du pays. Impossible d’ignorer la prouesse. Du nord au sud de l’Éthiopie, des hauts plateaux aux plaines sèches, le GERD est partout. Sur les écrans de télévision, sous cadre aux murs des bâtiments officiels. Jusque dans les pages en papier glacé du magazine de la très rentable compagnie aérienne nationale, Ethiopian Airlines. L’édition du moment, placée derrière les sièges de tous les engins de l’entreprise, consacre quatre pages au barrage. Semegnew en a rédigé le texte, qui a été signé par un autre, avec un sens peu subtil de la propagande. Dans l’exemplaire qu’il m’a offert, il a corrigé quelques erreurs au stylo bleu sur l’un des graphiques. L’ingénieur est un homme de chiffres.

Tout a commencé le 2 avril 2011. Ce jour-là, Meles Zenawi, l’ancien Premier ministre charismatique, posait la première pierre du chantier devant les caméras de la télévision nationale. Quatre jours plus tôt, le monde avait eu vent du projet, puis avait appris la signature d’un contrat de 3,8 milliards de dollars, devenus 4,5 milliards avec le temps, sans appel d’offre. L’entreprise italienne Salini Impregilo, habituée des grands projets hydrauliques en Éthiopie, a décroché la timbale. Plus tard, les termes de l’accord ont été modifiés pour que le projet adopte les couleurs nationales. Les transalpins ont ainsi été rejoints par le mastodonte Metals and Engineering Corporation (METEC), un complexe militaro-industriel propriété de l’État éthiopien. A Salini le génie civil, à METEC l’électromécanique. On ne pouvait pas laisser à d’autres le soin de bâtir la renaissance éthiopienne. Au passage, ça permet aussi aux haut-gradés d’une puissante armée de se faire une fortune. Le français Alstom fournit les turbines.

Le projet part d’un constat : l’Éthiopie est sous-équipé en infrastructure. En routes, en voies ferroviaires, en usines, en réseau électrique. A l’image du continent où la production d’électricité ne s’est pas améliorée depuis vingt ans, où 35% de la population seulement y a accès, où les zones rurales sont sept fois moins connectées que les villes. C’est la Banque mondiale qui l’affirme.

Or, pour développer le pays, il faut un changement de paradigme, passer d’une économie agricole et paysanne à une économie basée sur l’industrie. Cela ne se fera pas sans carburant. Tant mieux, l’Éthiopie regorge d’énergie renouvelables : hydrauliques surtout, mais aussi éoliennes, solaires et géothermiques. Le GERD, raccordé au réseau national comme d’innombrables autres barrages plus petits, doit donc fournir l’électricité nécessaire à l’industrie naissante du pays. La vente d’une partie de cette électricité aux pays voisins doit aussi faire rentrer de précieuses devises dans des caisses quasiment vides.

La visite se fait de bon matin, avant les brûlures du soleil, selon un rituel que l’ingénieur a rodé au fil des passages de journalistes.

« Il ne nous manque que Fox News et CNBC », s’est-il vanté la veille au soir au-dessus de sa soupe, une fois oubliée la piste cahoteuse.

Ce matin, la découverte du barrage débute dans son bureau, une pièce calfeutrée derrière d’épais rideaux, aménagée uniquement pour être utile. Semegnew Bekele assoit son autorité derrière un large bureau bien ordonné. Placée en perpendiculaire, une longue table prolonge la souveraineté de l’homme sur les lieux. J’imagine aisément les deux rangées de subalternes se faisant face, sages et attentifs, la tête tournée vers le boss, le stylo en suspension au-dessus du carnet de notes. Ce matin, il n’y a que nous : Semegnew, un autre homme qui ne nous a pas encore été présenté, le photographe et moi.

Semegnew Bekele préside, j’écoute. Au mur, dans un cadre doré, l’ancien chef du gouvernement Meles Zenawi montre la voie à suivre, le bras tendu vers un futur prometteur. Taiseux depuis la veille, recroquevillé sur ses prérogatives lors d’un dîner vite expédié, le chef de projet devient bavard. Sa mission commence ici et maintenant. Son discours, un peu érodé par les répétitions, gonfle tout de même son enthousiasme.

« Ici, nous luttons contre la pauvreté. Nous voulons que le monde sache ce que le gouvernement d’Éthiopie est en train de réaliser, c’est pour cela que vous êtes là. Ce projet mobilise 100% de la population. En construisant ce barrage, nous pensons à Meles Zenawi. Vous devriez lire ses discours, ils sont incroyables ! »

Semegnew insiste, sans qu’il soit possible de l’interrompre. J’ai le stylo en stand-by pour la prochaine tirade.

« Vous savez, l’Éthiopie se développe sans porter préjudice aux autres. C’est historique. »

Mais pas tout à fait exact.

En 2011, en apprenant les desseins éthiopiens, l’Égypte s’est braquée, sans surprise. En aval du Nil, Le Caire s’est habitué à jouir des eaux du fleuve en vertu de traités signés avec le Soudan et leur ancien colon britannique en 1929, puis en 1959. La préhistoire. A l’époque, les trois parties avaient ignoré les neuf autres pays traversés par les principaux affluents du fleuve. Tant pis si le Nil Bleu et le Nil Blanc se rejoignent à Khartoum, la capitale soudanaise, après des milliers de kilomètres à travers l’Afrique de l’Est et des grands lacs. Beaucoup de ces cours d’eau prennent leur source en Éthiopie. Et alors ? Le Soudan et l’Égypte s’étaient vus allouer le bénéfice de la totalité du débit des eaux. Le Caire a eu le droit à la part du lion. Et le lion, aujourd’hui, réclame sa part. En construisant son méga barrage, l’Éthiopie passe outre ces privilèges d’un autre temps. Que vaut, de toute façon, un traité signé avec un ancien colon ? Pas grand-chose. A Addis-Abeba, en tout cas, on s’en tamponne.

Depuis le début des travaux, les relations entre les deux pays ont oscillé entre invectives diplomatiques et négociations polies. Le Caire craignait de voir s’assécher le lac Nasser, essentiel à son agriculture, tandis que l’Éthiopie alléguait de son droit à profiter du Nil Bleu, dont 84% des eaux coulent en son territoire. Au milieu, le Soudan s’est fait discret. Tiens, tiens.

En fait, les désaccords sur le partage des eaux du Nil ne sont pas nouveaux. Il se raconte que les empereurs abyssins, fervents chrétiens orthodoxes, avaient l’habitude de menacer de tarir le débit du fleuve lorsque l’Égypte s’en prenait aux églises coptes chez elle. Rien de plus facile, sur les hauts plateaux éthiopiens, que de fermer le robinet à la source. Au XXIe siècle, l’Éthiopie ose enfin toucher au fleuve. En aval, pris dans la tourmente du printemps arabe, il a fallu au Caire trois ans et quatre régimes politiques après les débuts des travaux du GERD pour se réconcilier avec Addis-Abeba. Pour la première fois, fin septembre 2014, les ministres de l’Eau et de l’Irrigation du Soudan et de l’Égypte ont visité le chantier à l’invitation de l’Éthiopie. J’y passe juste après eux.

« Ils étaient contents. »

Le sujet l’agace, mes questions aussi. Semegnew Bekele me parle d’un projet grandiose au service de l’humanité ou presque, de l’Afrique en tout cas, moi de considérations hydro-diplomatiques.

Il est 8 heures du matin. L’exposé se poursuit à l’extérieur, sur les hauteurs d’un bourrelet montagneux surplombant le chantier. Les équipes de nuit ont passé la main à leurs collègues du jour. Un vent léger caresse le flanc de montagne que les pelleteuses grignotent, en bas. Semegnew vient ici tous les matins ou « presque », dit-il, mais j’ai du mal à le croire, pour prendre une photo de l’avancée des travaux. Les pieds au bord du vide, l’homme insiste, patriote jusqu’au bout des lunettes.

« Le GERD est construit de façon à ne pas pénaliser les pays en aval. Pour eux, le débit du fleuve va se régulariser, ils n’auront plus de périodes de sécheresse, ni d’inondations. »

L’ingénieur règle ainsi de longs débats entre spécialistes en hydraulique, souvent plus dubitatifs. Passons. Quant à l’Éthiopie, elle profitera des mégawatts et des dollars générés par la vente d’une partie de l’électricité aux pays voisins. Un exemple de coopération africano-africaine.

Je note.

« C’est un tournant. Nous avons fait beaucoup de sacrifices mais nous devenons un peuple qui prend les choses en main. C’est grâce à la bonne politique de notre gouvernement, qui attire chez nous les investisseurs étrangers. »

Le barrage, les pays voisins, la politique économique éthiopienne… Tout se mélange un peu dans le discours du chef de projet.

Je note, encore.

Et l’homme suspend son exposé. Pour la suite de la visite, il faudra voir avec un collègue, celui qui patientait avec nous dans le bureau, plus tôt. Semegnew Bekele a des rendez-vous dont il n’avait rien dit jusqu’à présent. Je m’agite un peu, insiste pour comprendre et m’assurer qu’on se verra plus tard, au moins.

« Oui, ne vous inquiétez pas », dit Semegnew, amusé de mon inconfort.

Son attitude m’agace mais je tente de ne pas le laisser paraître. A priori, c’est raté.

Avant de me quitter, le patron des lieux invoque de curieuses règles de bienséance. Me voilà interdit de toute discussion avec les ouvriers et les ingénieurs, éthiopiens et étrangers. Les sous-traitants, paraît-il, n’apprécieraient pas de voir leurs employés cités dans la presse sans en avoir été informés. Le prétexte est fallacieux, l’effet immédiat. La suite de la visite s’avère très technique et un brin ennuyeuse. Mon reportage prend soudain un tour nouveau. Ça va être difficile de tenir l’angle.

Coiffé d’un casque de chantier, le guide assigné s’appelle Shifaraw Damte. Au moins, le technicien de laboratoire se montre plus affable que son supérieur et ne boude pas son plaisir à détailler la moindre étape de la construction du barrage. On s’installe dans son véhicule que son chauffeur ramène au pied d’une carrière. Shifaraw s’égosille.

« Là, on broie la roche en poussière et là-bas on ajoute le ciment. Du ciment éthiopien, hein ! Puis le béton est chargé sur les camions qui l’apportent jusqu’au barrage… »

Le technicien poursuit ainsi la description des différentes qualités de béton – « les meilleures », précise-t-il – étalé jours et nuits par couches de quarante centimètres. Ainsi s’élève le grand barrage de la renaissance éthiopienne.

On passe la matinée ainsi, à faire des sauts de puces le long du chantier. Lui aussi aime qu’on lui caresse la fibre patriotique.

« J’ai construit deux barrages, mais celui-ci est historique. Vous voyez, ceux qui construisent celui-ci sont tous éthiopiens.

– Il y a quand même beaucoup d’étrangers…

– Un peu. Mais ce sont les Éthiopiens qui font tout. Là, regardez. »

En contrebas, une flopée d’ouvriers nationaux s’active à souder d’immenses structures métalliques ou à étaler les hectolitres de béton déversés par des bataillons de camions.

Sur les huit mille cinq cents personnes présentes sur le chantier, six cents sont étrangères, Italiens, Américains, Indiens… Semegnew me l’a dit plus tôt, je l’ai lu dans le magazine d’Ethiopian Airlines, Shifaraw me le répète.

« Techniquement, ce barrage est simple, mais l’échelle du projet, pff… »

L’homme écarte les bras pour embrasser l’objet de son admiration.

« C’est vrai que c’est grand. »

A ce moment de la journée, j’ai les relances molles.

« Pff ! C’est énorme ! »

Pour l’heure, coincé entre deux collines, l’ouvrage inachevé laisse couler en son milieu les eaux brunes du fleuve. En amont, une vaste plaine s’étire en cuvette, cernée de collines qui contiendront les eaux. Un lac devrait se former ici sur 246 kilomètres de long. Les arbres ont été déracinés pour éviter de pourrir dans le réservoir et d’en altérer la composition chimique. Les ressources halieutiques en aval n’y survivraient pas, tout comme les relations désormais courtoises entre l’Éthiopie et ses voisins soudanais et égyptiens. A mi-hauteur de chaque colline, une ligne de démarcation arborée s’enfonce ainsi dans l’immensité des lieux, laissant deviner le futur niveau des eaux et l’étendue du réservoir. Officiellement, vingt mille personnes ont été déplacées. Je me cale l’info dans un coin de la tête et me promet d’en toucher un mot à Semegnew, plus tard.

En aval, le camp s’étale sur cinq kilomètres. Là, les maisons en dur des cadres étrangers et éthiopiens, avec des fleurs et des allées parallèles, ici, les dortoirs en préfabriqué des ouvriers, moins pimpants et moins fleuris. Plus loin la Commercial Bank of Ethiopia, le petit bureau de poste et l’hôpital. Quelques bars, aussi, pour les chefs, les sous-chefs et les autres, mais on n’y ira pas, me dit Shirafaw. A chacun sa place. L’aérodrome dont profitent les VIP a été construit en retrait… Une petite ville tracée au cordeau au milieu de pas grand-chose. De temps en temps, un habitant du village voisin, en aval du barrage, traverse le chantier avec quelques chèvres. Les portes de l’hôpital lui sont aussi ouvertes, en cas de besoin.

« J’apprends beaucoup ici. »

Les mains sur les hanches, le technicien rabâche. Le vent s’est levé et fouette les flancs de la montagne.

« Mon premier barrage, c’est une entreprise italienne qui l’a construit, il y a vingt ans. Ici, ce sont les Éthiopiens qui font tout. On a acquis de l’expérience et maintenant, on peut le faire nous-mêmes. »

En fait, le design de l’ouvrage est italien, la construction éthiopienne. Et, n’en déplaise au sympathique Shifaraw, les étrangers demeurent les maîtres d’œuvre. Je n’insiste pas.

Ces étrangers, on les croise à la cantine « La Veranda », à midi, tandis que l’équipe de dynamiteurs fait sauter la montagne par petits bouts. A l’avant du porche, une banderole en tissu félicite les passants pour le premier million de mètres cubes de béton coulé dans le barrage. Le record a été atteint en juin 2014, trois mois plus tôt. Il en faudra neuf autres millions pour achever l’édifice. Un bref calcul et je fais remarquer que les travaux ont pris du retard. Shifaraw feint de ne pas entendre. Interroger les étrangers reviendrait à rompre le pacte conclu avec Semegnew, et sans doute à me voir refuser l’accès au reste du chantier. Je me tiens sage. On mange vite.

Dehors, le mercure taquine les 35°C. C’est la saison froide, les pluies ont cessé il y a peu. Les camions déversent leur cargaison de béton, les bulldozers l’étalent. La routine. Le ronronnement de seize énormes groupes électrogènes tapisse le fond sonore, qui cliquette de tout ce que l’endroit compte de poids-lourds et de machines. Shifaraw, la main en visière, tend le bras vers la crête de la colline où se dressent des pylônes nus.

« Bientôt, on sera relié au réseau et on n’aura plus besoin des générateurs. Quand le barrage sera fini, l’électricité partira dans le sens inverse. »

Ravi, le technicien sourit.

Tout semble si facile. Lui et moi savons bien que ce n’est pas le cas.

En 2012, un an après le début des travaux, la mise en place d’un panel d’experts internationaux a momentanément mis en veilleuse les querelles diplomatiques entre Égyptiens et Éthiopiens. Des représentants des trois pays riverains du Nil Bleu – Éthiopie, Soudan et Égypte –, flanqués de spécialistes étrangers, ont bûché pendant plusieurs mois sur les documents qu’Addis-Abeba a bien voulu mettre à leur disposition. Le Français et l’Allemand du groupe n’ont jamais répondu à mes emails. En tout, les spécialistes se sont rendus quatre fois sur le site du futur barrage. Leur rapport, rendu en mai 2013, a été gardé au chaud par les trois intéressés. Une version privée de ses multiples annexes est finalement parvenue à l’ONG International Rivers, farouchement opposée au projet. L’organisation s’est empressée de publier le rapport sur son site Internet, en mars 2014. La cinquantaine de pages a vite circulé dans les ambassades étrangères d’Addis-Abeba. Le GERD est-il bien ou mal conçu ? Le rapport, un condensé de compromis, ne tranche pas. Les experts soulignent tout de même l’insuffisance des données disponibles concernant les caractéristiques géologiques, hydrologiques et sismiques du site, ainsi que certains aspects techniques du barrage et son impact environnemental en aval. Pas vraiment une mise à l’index du GERD, plutôt une réprimande polie et un appel à préciser les intentions, faute de mieux. On temporise à défaut de s’entendre.

Il faut promettre l’anonymat à mes interlocuteurs pour pénétrer les coulisses de cette belle histoire éthiopienne. Je n’aurai cette conversation qu’après la publication de mon reportage. Après que me sont parvenues aux oreilles les réserves de deux diplomates sur le contenu de mon papier. Je prends rendez-vous.

A Addis-Abeba, les deux Occidentaux, spécialiste de l’ingénierie hydraulique pour l’un, ingénieur dans un autre domaine mais ingénieur tout de même pour l’autre, se disputent la parole dans un bureau tout blanc. De la fenêtre, on aperçoit leurs collègues en costume derrière leurs ordinateurs. L’optimisme éthiopien les agace, la naïveté supposée des journalistes aussi. Selon eux, le GERD pose un certain nombre de problèmes sérieux.

« Les médias évoquent partout les 6 000 mégawatts du barrage. Mais il faut s’intéresser à l’énergie effectivement produite.

– C’est-à-dire ?

– Tout porte à croire que ce barrage aura une efficacité, en anglais on dit capacity factor de 30%. C’est bas. »

Autrement dit, la différence entre l’énergie annoncée et l’énergie réellement produite risque de faire des déçus. Une cascade de barrages plus modestes aurait fait tout aussi bien, affirment l’un des deux diplomates. Quand l’un est en maintenance, les autres continuent de produire de l’énergie. Avec un seul barrage, la production d’électricité en prendra un coup à chaque mise à l’arrêt.

« Mais politiquement et symboliquement, construire le plus grand barrage d’Afrique, c’est sûr que c’est plus porteur. »

Avec ce barrage, l’Éthiopie fait la nique à son histoire et au monde par la même occasion.

Regard au ciel et haussement d’épaules du binôme.

Les problèmes, d’après ces deux spécialistes de l’ingénierie, sont de trois ordres, au moins. D’abord, la qualité du sol dans la région et son érosion sur les hauts plateaux très cultivés pourraient provoquer une importante sédimentation qui remplirait rapidement le réservoir du barrage. Le silence du Soudan est d’ailleurs évocateur. Tiens, tiens. En aval du fleuve, Khartoum dépense des fortunes pour vider ses réservoirs ou éviter à ses barrages d’être endommagés par une trop forte sédimentation. Le GERD devrait retenir leurs soucis en amont. Paradoxalement, l’argument sert souvent aux Éthiopiens pour s’assurer du soutien des Soudanais. Deuxième problème, la sismicité induite par le barrage préoccupe les deux ingénieurs : 75 milliards de mètres cubes d’eau feront pression en un point de la croûte terrestre à proximité de la ligne de rencontre de trois plaques tectoniques. Dans la région, la vallée du rift a une histoire sismique qu’il s’agirait de ne pas ignorer. Enfin, le modèle de construction du barrage, très sommaire selon les deux diplomates, nécessite des justifications introuvables dans le rapport du panel d’experts. Dans les vapeurs de café qu’une employée vient d’apporter, sans sucre merci, l’un des deux fonctionnaires tranche.

« Les travaux ont été lancés sans préparation adéquate. »

C’est vrai. Ça a été vite et les pays en aval n’ont pas été consultés. Ni même les autres membres de la Nile Basin Initiative, une tentative aussi timide qu’ambitieuse de coordonner la gestion des eaux du fleuve entre les onze pays riverains. En 2007, les membres de ce partenariat régional ont signé un accord de coopération, censé remplacer les vieux traités liant l’Égypte, le Soudan et le Royaume-Uni. Sans surprise, Le Caire s’y est refusé, s’isolant du reste des pays riverains. Avant de se résoudre à apposer son paraphe à ceux des autres, en 2015. Tout seul, on ne peut pas grand-chose, surtout en aval du fleuve.

Chez les spécialistes, on s’accorde en général pour dire qu’un tel accord régional, conclu un siècle plus tôt, aurait sans doute donné raison aux Éthiopiens sur un point : pour une bonne gestion des eaux du fleuve, il aurait été plus judicieux de construire le barrage d’Assouan, à l’origine de la formation du lac Nasser d’où s’évaporent chaque année environ 14 milliards de mètres cubes d’eau sous un soleil de plomb… sur les terres éthiopiennes. Près de la frontière soudanaise où est érigé le GERD, en effet, l’évaporation devrait être vingt fois moins importante. L’argument figure en bonne place dans le discours des autorités éthiopiennes.

Le binôme d’ingénieurs achève sa démonstration.

« Tous ces problèmes se poseront dans dix ou quinze ans. Ceux qui négocient sur le sujet ne seront plus là. Tout peut aussi très bien se passer. On le souhaite, en tout cas. »

Le doute est permis.

Après leur visite du barrage, fin septembre 2014, les ministres éthiopiens, soudanais et égyptiens se sont entendus pour établir un nouveau comité tripartite chargé de piloter une nouvelle étude sur les impacts du barrage. La paix s’achète à ce prix là. La semaine suivante, dans un restaurant de la capitale, un ingénieur habitué des couloirs du ministère éthiopien de l’Eau et de l’Energie sirote son Coca-Cola en me racontant les dessous de ce pas de trois diplomatique.

Les Égyptiens veulent aller vite, les Éthiopiens prennent leur temps, les Soudanais comptent les points. Pendant que l’on discute dans les capitales, loin des ministères, les ouvriers continuent à ériger le barrage. Avant de s’accorder sur la meilleure façon de gérer l’édifice, les trois pays doivent d’abord s’entendre sur le nom de l’entreprise étrangère chargée de l’étude.

« Ça, déjà, ça va leur prendre du temps. »

Ensuite, estime l’ingénieur, au moins dix-huit mois de travail seront nécessaires à la production d’un document digne de ce nom. Une bouchée de poulet, une gorgée de Coca-Cola, puis :

« Le nouveau panel peut éventuellement permettre de trouver un consensus sur l’utilisation du GERD et la gestion des eaux. De toute façon, les Éthiopiens ne renonceront pas à leur barrage. »

Quelques mois plus tard, le 23 mars 2015, les chefs d’État des trois pays finissent par s’entendre sur une « déclaration de principes ». Une paix des braves. Les Égyptiens avaient-ils le choix ? Le lendemain, le président Abdel Fattah al-Sissi faisait même le déplacement à Addis-Abeba pour tenter d’amadouer les Éthiopiens. Plus personne ne parlait d’arrêter la construction du barrage.

On n’évoquait pas non plus le sort des gens vivant le long du fleuve, sur ces rivages qu’il est prévu de submerger. Officiellement, vingt mille membres d’une ethnie minoritaire, les Gumuz, ont été relogés dans des villages construits pour eux, dotés d’infrastructures auxquelles beaucoup n’ont jamais eu accès, c’est vrai. Des logements en dur au lieu de huttes en branchage, et surtout l’eau courante, l’électricité… C’est comme ça que Semegnew me présente la chose. Je n’ai pas oublié de lui poser la question, sa réponse a été évasive. Il n’a pas cherché à masquer son agacement. Le gouvernement éthiopien appelle cela une « villagisation ». En général, on ne demande pas leur avis aux intéressés. On travaille à leur bonheur sans eux.

Au final, les diplomates occidentaux peuvent s’inquiéter, l’Égypte vitupérer, les ingénieurs étrangers sourciller, l’Éthiopie n’arrêtera pas ses bétonneuses. D’ailleurs, concernant le GERD, pour Addis-Abeba, le défi n’est ni diplomatique, ni technique. Il est financier.

Il faut prendre de la hauteur avec Semegnew Bekele, de nouveau libéré de ses obligations, pour évoquer le sujet.

L’homme rechigne à quitter son bureau climatisé. J’évoque un bar sur les hauteurs, dont Shifaraw m’a parlé, où se retrouvent les cadres étrangers le soir. La vue est superbe, paraît-il. On saute dans sa voiture. Shifaraw nous accompagne, silencieux, assis à l’arrière. Le chef a repris la main et le volant.

Quelques minutes suffisent à l’ingénieur pour avaler les dix kilomètres de piste qui mènent au futur village. C’est là que résideront les quatre cents employés permanents chargés de la surveillance et de la maintenance du site. Pour l’heure, habités par les ingénieurs italiens et quelques cadres éthiopiens, dont Semegnew, l’endroit ressemble à un village de vacances tout neuf. Des géraniums ornent les fenêtres de bungalows identiques, les allées sont parfaitement goudronnées.

De là-haut, tandis que le soir s’annonce, le chantier semble petit et immobile. Rien, ici, pour borner l’imagination. Enthousiaste, Semegnew dessine les contours d’une industrie touristique sur les bords du futur lac.

A peine un silence, puis :

« L’énergie est l’épine dorsale du développement. »

Nous y voilà.

Sans énergie, pas de développement. Le tramway de la capitale restera en gare, la voie ferrée entre Addis-Abeba et le port de Djibouti rouillera au soleil. L’émergence d’une industrie de la confection capable de concurrencer l’Asie demeurera un doux rêve. Parce que, oui, l’Éthiopie rêve de tout cela.

En théorie, l’Éthiopie peut répondre à la demande énergétique nationale, voire échanger avec ses voisins des kilowatts-heures contre des devises étrangères ou du pétrole. Le Soudan et Djibouti sont déjà connectés au réseau éthiopien. Le Kenya s’aligne aussi. Le Soudan du Sud serait intéressé. Avant la fin de la décennie, l’énergie devrait ainsi rapporter gros. Tant mieux, le pays manque cruellement de devises étrangères. A lui seul, le GERD pourrait générer 600 millions de dollars par an, estime la Banque mondiale.

Mais ceci a un coût que les Éthiopiens supportent tant bien que mal.

Dans le foyer du village modèle, l’ingénieur commande une bouteille de vin italien, puis une deuxième qu’il se contente de vider dans mon verre et celui du photographe. L’alcool m’assomme, la guerre intergalactique qui se joue sur l’écran de télévision, dans l’angle de la pièce, parasite notre conversation, mais l’ingénieur dévie enfin un peu de la propagande qu’il a dessinée à traits épais une bonne partie de la journée. Comme la majorité des fonctionnaires, il a donné un mois de salaire au projet. Puis un deuxième.

« Le gouvernement a transformé ma donation en titre bancaire. Autrement dit, mon argent est à la banque, je peux le récupérer demain si je le veux ! »

La dévotion de l’homme est à l’image de la détermination des autorités, inébranlable. Mais les petits fonctionnaires aux bas salaires partagent sans doute mal son allant. Dans les couloirs des ministères ou les bureaux sommaires des innombrables administrations locales du pays, ne pas mettre la main à la poche revient à tirer un trait sur sa carrière. On vous regarde de travers, on vous laisse végéter derrière votre bureau sans espoir de promotion. Abandonner un mois de salaire peut faire bien des dégâts pour qui gagne moins de 1 000 birrs mensuels, une quarantaine d’euros.

L’État a besoin de ces fonds. Aucun partenaire institutionnel de l’Éthiopie n’a voulu mettre la main à la poche pour ce projet contesté. Une marque de fabrique éthiopienne qui n’abhorre rien plus que l’ingérence étrangère. L’Afrique doit pouvoir traiter d’égale à égale avec le monde, n’a cessé de répéter l’ancien Premier ministre éthiopien. A trop cultiver sa dépendance aux aides financières occidentales, le continent en oublie de présider à sa destinée. L’avantage, en l’occurrence : sans aide extérieure, pas de droit d’inventaire. Addis-Abeba est tranquille et compte sur les premiers Watts-heures générés par le barrage pour amortir les frais. Ce devrait être le cas en 2017, après l’installation des premières turbines, promet Semegnew. Peu probable, du fait des délais nécessaires au remplissage du réservoir. Sur le sujet, d’ailleurs, Addis-Abeba entretient le flou : si le réservoir est rempli trop vite, le Soudan et l’Égypte sont asséchés, trop lentement et ce sont les moyens de son développement qui manqueront à l’Éthiopie.

D’ici là, les autorités courtisent les entreprises et la diaspora éthiopienne, surtout celle installée aux États-Unis. Au pays, aucun détenteur de téléphone portable n’échappe aux SMS de collecte de fonds envoyés par EthioTelecom, l’unique opérateur téléphonique et propriété de l’État.

Aux sceptiques, on oppose souvent la même réaction. Dans le foyer du village vacances, Semegnew Bekele tranche ainsi superbement, en véritable porte-parole d’un gouvernement atypique :

« Certains voudraient que nous continuons à nous éclairer à la bougie. »

Ses réflexes ont déjà repris le dessus sur son éphémère décontraction. La douceur alcoolisée de ce début de soirée, que je suis sans doute le seul à ressentir, est vite emballée d’ultimes éloges à un projet « si bien organisé qu’on ne peut pas s’y opposer ». Dans la voiture, en regagnant la ville éphémère au pied du chantier, le silence de l’ingénieur met un terme à la discussion. Un dernier crochet par le poste de la police fédérale, qui surveille les lieux, puis nous nous attablons de nouveau à « La Veranda ». La climatisation est appréciable. La viande est délicieuse. Personne ne prête attention à la télévision, bloquée sur une anachronique compétition de skateboard aux États-Unis. La lumière des néons éteint les yeux, la fatigue retient les mots. Semegnew Bekele parle peu, il a déjà la tête à autre chose.

Le lendemain, les au revoir sont prononcés rapidement. La mission de l’ingénieur s’achève ici. Il reste au campement, son chauffeur au physique de lutteur nous ramène à l’aéroport. Semegnew répond d’abord aux dernières questions, m’aide à reconstituer la chronologie des événements, récite des chiffres manquants. Il ne répondra plus à mes demandes de précisions, une fois rentré à Addis-Abeba, comme il m’avait pourtant promis de le faire.

En quittant le chantier, nous dépassons une banderole. Je demande au chauffeur de s’arrêter, le temps de prendre une photo. Je me ferai traduire cette citation de Meles Zenawi, écrite en amharique, à mon arrivée dans la capitale : « Nous avons commencé, nous allons terminer. »

A peu de chose près.

 

 

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Des français pour évaluer l’impact du futur plus grand barrage d’Afrique

Le Monde Afrique – Sept 2016

Il leur aura fallu près de deux ans pour se décider. L’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte ont signé, mardi 20 septembre, un accord délégant à deux entreprises françaises – BRL et Artelia – le soin d’évaluer les impacts du Grand Barrage de la Renaissance Ethiopienne, le GERD, en construction sur le Nil Bleu.

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Pour quoi faire, à part « restaurer la confiance entre les trois pays », ainsi que l’affirme le ministre éthiopien de l’Eau et de l’Energie ? Il faudra onze mois pour mener l’étude. A peu près autant pour achever les travaux du futur plus grand barrage d’Afrique.

L’Ethiopie consent à des études d’impacts, donc, mais pas question d’arrêter les travaux. Puis viendra la question clé : à quelle vitesse remplir le réservoir ? Trop vite, le Soudan et l’Egypte sont asséchés. Trop lentement, c’est repousser le jour où le barrage produira enfin à sa pleine puissance.

Mon papier pour Le Monde Afrique

 

Un barrage contre la pauvreté

Libération – octobre 2014 Libé GERD Page 1

Le premier coup de pelleteuse a été donné il y a trois ans, sur la rive d’un affluent du Nil, à quelques encablures de la frontière soudanaise. Depuis, le Grand Barrage de la Renaissance Ethiopienne (GERD en anglais), symbolise les rêves de développement d’Addis-Abeba. En ajoutant 6000 MW à sa besace énergétique, le pays pourrait même se permettre de vendre de l’électricité à ses voisins. Le projet a un coût. L’Ethiopie finance la construction du GERD sur ses propres fonds. Tout ce que le pays compte de fonctionnaires et d’entreprises est mis à contribution. A côté de cela, les bisbilles diplomatiques avec l’Egypte et le Soudan, deux pays en aval du Nil, semblent presque dérisoires. L’ingénieur Semegnew Bekele est le visage et la voix de ce projet fou pour l’un des pays les plus pauvres au monde. Mon reportage ici.

Valse diplomatique au-dessus d’un barrage géant

Le Temps – Avril 2014

Depuis le premier coup de pelleteuse, il y a trois ans, la construction du Barrage de la Grande renaissance Ethiopienne sur le Nil Bleu n’en finit pas de crisper les relations entre Addis-Abeba et le Caire. Et pour cause, l’Egypte, en aval du fleuve, ne peut faire sans ces précieuses eaux dont l’usage leur a été accordé par de vieux traités signés avec l’ancien colon britannique. Jusqu’à ce que l’Ethiopie réclame son droit de jouir, elle aussi, de ce fleuve dont la source se trouve sur son territoire.

Un rapport commandité par les trois Etats riverains du Nil Bleu – Ethiopie, Soudan, Egypte – vient d’être dévoilé. Technique, le document souligne des insuffisances, ne remet pas en question l’ouvrage. Une nouvelle page s’ouvre-t-elle dans les relations entre l’Egypte et l’Ethiopie ?

LeTemps.ch | Barrage géant de la discorde sur le Nil BleuLeTemps.ch | Barrage géant de la discorde sur le Nil Bleu